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363 articles avec livre

Lectures d'hiver

Publié le par lesdiagonalesdutemps

Clara, mars 2017

Clara, mars 2017

Lectures variées dominées par le chef d'oeuvre de Vargas Llosa qu'est "La fête au bouc". Le plaisir renouvelé de retrouver les aventures de Gordien dans la Rome antique avec "Les pilleurs du Nil. Le bonheur de retrouver l'émerveillement de l'enfance dans les histoires de Raymond Macherot. La belle découverte de "Pline" nouveau manga de Mari Yamazaki. Un beau voyage dans le Florence de la renaissance italienne offert par Dominique Fernandez. 

- Billy Bat, tome 20 / Naoki Urasawa & Takashi Nagasaki (manga)

- Silex and the city, 7 Poulpe Fiction / Jul (B.D)

- Patience / Daniel Clowes (B.D)

- Les veilleurs / Connie Willis (nouvelles)

- La fête au bouc / Mario Vargas Llosa (roman)

- Nuit noire sur Brest / Damien Cuvillier et Bertrand Galic & Kris (B.D.)

- Ikigami, tome 1 et 2 / Motoro Mase (manga)

- Le détroit de Behring / Emmanuel Carrère (essai)

- L'extrémité du monde / René de Ceccatty (roman)

- L'ile des téméraires tome 7 et 8 / Syuho Sato (manga)

-Le crime du Palace / Florence Tamagne (essais)

- Pline tome 1 et 2 / Mari Yamazaki & Tori Miki (manga)

- Cy Twombly / Roland Barthes (essai)

- La société du mystère / Dominique Fernandez (roman)

- Highland Fling / Nancy Mitford (roman)

- Les Croquillards / Raymond Macherot (BD)*

- Zizanon le terrible / Raymond Macherot (B.D)*

- Le retour de Chlorophyle / Raymond Macherot (B.D)*

- Mes remords sont mes regrets / Frédéric Mitterrand (récit)

- L'étrange bibliothèque / Haruki Murakami (nouvelle)

- Les pilleurs du Nil / Steven Saylor

 

* ces merveilleuses histoires sont publiées dans le tome 2 de l'intégrale Chlorophyle

 

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Paul Morand poète

Publié le par lesdiagonalesdutemps

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Le journal de Matthieu Galey

Publié le par lesdiagonalesdutemps

Le journal de Matthieu Galey
Matthieu Galey, en 1973

Matthieu Galey, en 1973

Dans l'article que vous lirez ci-dessous, sur le journal de Mathieu Galey, il se trouve après la photo des livres sur mon banc de lecture estivale, je l'ai à peine "peigné" pour l'occasion, vous vous apercevrez que j'appelais à une réédition de ce Journal en édition intégrale. C'est chose faite. Rendons hommage aux Editions Robert Laffont avec leur belle collection Bouquins et à Jean-Luc Barré qui est le maitre d'oeuvre du volume et en a rédigé la préface. Contrairement à ce que subodore un de mes rares commentateurs, je ne pense pas que Jean-Luc Barré se soit égaré sur ce blog confidentiel, qui en plus jouit d'une détestable réputation à moins qu'il soit amateur de jeunes beautés, et même, je n'ai pas l'outrecuidance de penser qu'il puisse lire mes billets, en cela il se conformerait à la pratique quasi générale de mes visiteurs qui ne font guère que regarder les images... Pourtant si Jean-Luc Barré s'était égaré dans ces fangeuses contrées, il aurait peut être eu la bonne idée de me demander de concocter les notes pour cette réédition (je suis d'un prix tellement abordable qu'un tel ponte de la république des lettres ne peut l'imaginer). Car de notes nenni dans ce bouquin à l'exception ridicule d'une à la page 695. Je vous livre donc la totalité des notes: << Chez Nathalie Sarraute>>. Elle précisait ce qu'était Chérence. Et pourtant si l'éditeur avait lu ce qu'il édite, Matthieu Galey écrit le 15 juin 1985: << D'ici peu - mettons en l'an 2000 - de Gaulle et kennedy ne seront plus que des nom d'aéroport.>>, il se serait peut être décidé à adjoindre au texte des notes. Certes Galey exagère un peu, mais qu'en est-il aujourd'hui de la notoriété, au hasard de l'index, de Jean-Pierre Aumont, Guy Dumur, Henri Massis, Jean Le Poulain, André de Ségonzac...

L'argument de vente pour cette nouvelle édition est la restitution de morceaux caviardés lors de la première parution. Il faut tout de même attendre la page 285 pour lire la première phrase censurée et c'est sur Georges Izard que personne ne connait plus et qui d'ailleurs n'a jouit de son vivant que d'une très relative célébrité... Les lignes qui étaient passées à la trappe à la fin des années 80 sont dans leur grande majorité, celles dans lesquelles Matthieu Galey dévoilait les sombres magouilles de la part des éditions Grasset pour se faire attribuer les grands prix littéraires d'automne et en particulier celles d'Yves Berger et surtout de Nourissier dont la corruption et le talent de manipulateur corrupteur font songer que certains hommes politiques en la matière sont de très petits joueurs par rapport à ce monsieur qui n'était pas le dernier à pontifier coté morale...

Autres sujet des bribes qui nous sont restituées, les galipettes sexuelles dont Galey était semble-t-il un fort bon acrobate. Comme pour ses cursifs portraits quelques lignes lui suffisent pour évoquer la chose. On lui sait gré de ne pas s'y étendre lourdement à la manière d'un Renaud Camus. Dans sa préface Jean-Luc Barré parle de frénésie sexuelle, mais mon bon monsieur tout le monde baisait à couilles rabattues dans la décennie des fleurettes, les abstinents n'étaient guère que ceux qui n'avaient pas trouvé le chemin du baisodrome... La frénésie était générale ce que semble ignorer notre préfacier qui pourtant à débarqué de sa province à Paris en 1977 peut-être était-il des rares à avoir des difficultés à lire les cartes...

 Si contrairement à ce que j'écris en début d'article le vénérable Jean-Luc Barré s'égare dans ce mauvais lieu, je lui suggère d'essayer de convaincre Banier d'éditer son journal traitant de cette période déjà lointaine (ce qui devrait épargner des frais d'avocat), ce qui serait un bon coup éditorial pour Laffont et un éclairage sans doute décapant pour de nombreux passants du journal de Galey et sans doute pour quelques autres. Il va de soit que je lui suggère également de ne pas m'oublier pour les notes...    

François Nourissier (1927-2011) écrivain français Paris, 12/1970 - © Sophie Bassouls

François Nourissier (1927-2011) écrivain français Paris, 12/1970 - © Sophie Bassouls

Tout chef d'oeuvre à pour limites son cadre, c'est ce que devrait rappeler prosaiquement plus souvent les critiques d'art; c'est vrai aussi, dans tous les sens du terme pour le cinéma et en partie pour la littérature.

Le cadre du journal de Matthieu Galey est assez étroit. C'est sa grande limite, par rapport par exemple à celui d'André Gide. Il me parait indispensable et inévitable, en regard à ma nouvelle lecture, de comparer le présent journal avec ceux des autres diaristes du XX ème siècle. Galey s'intéresse surtout aux littérateurs et pas beaucoup à la littérature (du moins dans le journal), d'où, sans doute, la très bonne idée de l'éditeur d'adjoindre au journal plusieurs articles, tous excellents, de critique littéraire que Galey avait écrits pour différentes revues, en particulier l'express (mais pourquoi ne pas en avoir mis plus et pourquoi ceux là?! C'est ce que, entre autres, la préface aurait du expliquer). Les littérateurs élus par Galey dans ses jeunes années sont de préférence cacochymes, Galey les aimait vieux et de préférence dans un purgatoire littéraire. Mais, de l'admiration aux grands anciens, au fil du journal, il glisse vers la tambouille littéraire, pour reprendre de la hauteur dans les trois dernières années de sa vie alors qu'il se sait condamné et donne une description poignante de sa déchéance physique.

Avec les écrivains, l'autre grande passion de la vie de Matthieu Galey était le théâtre. Il est très présent dans le journal mais essentiellement par le truchement d'anecdotes et de portraits, savoureux, d'acteurs, sauf au début lorsque Matthieu Galey n'est encore que spectateur; il livre alors des raccourcis cocasses et pertinents sur les pièces auxquelles il assiste. Il est dommageable pour les mânes de notre diariste qui fut aussi un grand critique de théâtre et l'adaptateur en français des pièces de Tenesse William et d'Edward Albee, que ce volume, à l'exemple de ce qu'il propose pour la littérature, ne présente aucun texte de Galey sur le théâtre.

Un journal en dit autant sur son auteur par ce qu'il n'y a pas que par ce qui s'y trouve.

Par exemple la quasi absence du cinéma est frappante alors qu'il était le fils du cinéaste Louis-Emile Galey. Autre absence, mais on voit assez vite que Galey n'a pas la tête philosophique, celles de nos grands intellectuels qui pourtant en ces années 70 et 8O étaient au summum de leur gloire internationale. Les Barthes (Barthes a tout de même 10 occurrences dans l'index. Il apparait dans le journal le 25 septembre 1956 avec pour seul qualificatif << de la bande à Minoret>>-cocasse-), Foucault pas même cité et autre Derrida (une seule mention) étaient dans ces années là autrement plus célèbres dans le monde que les goncourables que croise Galey dont l'éphémère notoriété ne dépassait pas nos frontières.

Le 11 avril 1959 Galey croque ce portrait de Barthes (à ce propos le volume est parsemé de dessins  que Galey faisait en marge de son journal, représentant les personnes sur lesquelles il écrit): << Un verre avec Roland Barthes et Gérald Messadié. Curieux visage que celui de Barthes. Une tête d'oiseau qui s'empâte vers le bas: le profil de Louis XVI. L'oeil bleu, le sourire convexe, les dents belles. Avec un air de mollesse dans toute sa personne qui ne vient pas des traits mais du regard, placide, passif, posé, en accord avec le ton un peu affecté de sa parole. Nous flirtons un moment (que ces progressistes" ne le sont guère en matière de badineries: du précieux, du fleuri, chantourné jusqu'au ridicule>>. 

Contrairement à ce que l'on trouve dans "L'invention du temps" de Claude-Michel Cluny, dans lequel les considérations de géo-politique foisonnent, dans le journal de Galey la rumeur du temps y parvient que très assourdie.

Hormis la littérature et le théâtre, il est bien peu question des autres arts. La musique qui tient une si grande place dans les journaux d'André Gide, de Julien Green et de Renaud Camus est presque absente comme l'est la peinture.

Est-ce la fréquentation des vieillards lettrés qui a détourné Matthieu Galey des média qui ont pris leur essor durant la période couverte par son journal? On n'y trouve pas de références à la bande-dessinée, ni à la musique pop, ni presque à la télévision et sa cohorte de ses vedettes.

On peut noter aussi que l'auteur voyage assez peu hors de France qu'il parcourt que de façon utilitaire, pour se rendre à un festival de théâtre par exemple. Il fait peu d'incursions hors de nos frontières, seulement en Angleterre et aux Etats-Unis. Il n'a rien d'un globe-trotter comme l'est Claude-Michel Cluny.

Si on fait un panorama de ses activités et de ses goût en dépit de l'extravagant name dropping qu'est aussi ce journal, on voit que Galey n'a pas vraiment épousé son époque allant jusqu'à la tragique originalité de mourir de la maladie de Charcot en pleine épidémie de Sida!

Si le champ de ce journal est somme toute assez limité, si on le compare au mètre étalon en la matière qui est celui d'André Gide, cela à mon avis s'explique, en dehors du don de curiosité attribué d'une façon innée et plus ou moins développé en chacun de nous, parce que Gide, contrairement à Galey et à la quasi totalité des autres diaristes que je cite dans ce billet, était détaché des préoccupations matérielles. Oncle André n'avait pas à écrire ou à exercer une quelconque activité pour remplir son bas de laine. Cette absence des contraintes, que fait peser inévitablement un métier, lui permet cet extraordinaire variété d'intérêts qui le caractérise. Et c'est en parti pour cela qu'oncle André est le plus grand.        

Roland Barthes en 1959

Roland Barthes en 1959

Ma plongée dans ma bibliothèque du coté des journaux intimes et la vague comparaison entre ceux-ci m'ont conduit à cette curieuse constatation: que la quasi totalité des écrivains qui ont tenu leur journal durant le XX ème siècle, parfois d'une façon sporadiquement mais néanmoins conséquente, étaient homosexuels, ou pour le moins bisexuels à commencer par le plus grand d'entre eux, André Gide. Il a été suivi par, dans le désordre, Julien Green, Renaud Camus, Bernard Delvaille, Gabriel Matzneff, Claude-Michel Cluny, Jean Cocteau et donc Matthieu Galey. Comment expliquer cela? J'en laisse le soin aux psychologues professionnels, j'avance l'idée d'une éventuelle et partielle explication: les homosexuels ne sont pas encombrés d'une navrante progéniture chronophage... 

Journal 1953-1986 de Matthieu Galey (réédition complétée)

 

A l'occasion de la rédaction de l'article sur la biographie de L'abbé Mugnier de Ghislain de Diesbach, j'ai consulté quelques livres de ma bibliothèque dont ce journal de Matthieu Galey dont je prétend qu'il est le summum du genre. Mais après avoir lu ce qui concernait le prélat, je n'ai pas pu le lâcher et je l'ai relu entièrement. Car par quelque page que l'on aborde ce texte, paru en deux tomes aux éditions Grasset en 1987, le plaisir de lecture est garanti.

J'ai revisité ces deux volumes avec émotion (je connaissais la fin de l'histoire, à cette aune, bien des notations de l'auteur serrent le coeur.) et puis ce n'est pas si souvent que l'on peut tenir toute la vie d'un homme, de talent de surcroit, dans la main. Une vie de larbin de la littérature, comme il l'écrivait à vingt ans, n'enviant pas cette situation qui sera pourtant la sienne...

 

Matthieu Galey dessiné par Henriette Groll

 

N'ayant pas encore vingt ans, Galey eut l'ambition de consacrer une étude à Raymond Radiguet; pour laquelle il rend visite à diverses personnalités qui avaient connu le jeune écrivain: Jean Cocteau, Brancusi, André Salmon, Joseph Kessel, Jean Hugo... De telles rencontres avec des grands noms de la littérature et de l'art, qui ne semblaient pas trop difficiles à approcher, devaient sans nul doute influencer le tout jeune homme de lettres en herbe. Malheureusement, l'étude sur Radiguet ne fut jamais achevée, ou tout du moins pas publiée. Mais ayant goûté le commerce des beaux esprits à une époque bien révolue où l’on brillait encore dans les salons et où les écrivains chenus se distrayaient de la présence, dans leurs hôtels particuliers, de jeunes gens intelligents, si possible agréable à regarder, il le cultivera tout au long de sa courte vie pour en faire son miel, ce journal...

Jean Hugo, autoportrait

Jean Hugo, autoportrait

Jean Cocteau par Jean Hugo

Jean Cocteau par Jean Hugo

Sa naissance dans la bourgeoisie, presque haute, lui a fait gagner du temps, mais qu'en a t-il fait? Je songe qu'une telle jeunesse entre bohème, raouts mondains, dragues et culture, ne serait plus possible de nos jours. En premier lieu parce qu'il n'y a plus de bourgeoisie, il n'y a plus que des inhéritiers comme l'écrirait Renaud Camus* (toujours lui), mais il n'y a plus également de classe ouvrière, d'intellectuels ou de paysans, il n'y a plus que des ploutocrates et la fumeuse classe moyenne, quel naufrage!

Les relations de sa famille, son milieu, sa curiosité et peut être un peu son arrivisme, même s'il ne lui déplaisait pas d'être plus en partance qu'arrivé, l'ont aidé à rencontrer cet incroyable panel de célébrités de tous ordres. Il s'y mêle aussi parfois la chance. Par exemple, son prof. De Science-Po s'appelle Pompidou (nous sommes en 1953), quand, la même année il va à la messe, l'abbé qui prêche se nomme Danielou. Un an plus tard, un soir qu'il s'arsouille, son voisin de bar est Jean-Claude Pascal << qui boit comme une éponge avec beaucoup de dignité.>>. Une autre fois dans un bistrot c'est Blondin dont il ne peut pas se débarrasser, l'auteur de « L'Europe buissonnière » ayant l'ivresse gluante...

Jean-Claude Pascal

Jean-Claude Pascal

Dans « un début à Paris » Ghislain de Diesbach montre un Matthieu qui n'est pas sans cynisme: << Dans le salon d'Evelyn Best, Milorad avait amené Matthieu Galey. Celui-ci effectuait alors son service militaire dans la marine et apparaissait parfois en matelot. Avant de partir, il avait confié son journal à Evelyn pour qu'il fut, en son absence, à l'abri des indiscrétions de sa famille.

Assez cyniquement il avait prévenu la pauvre Evelyn, dont il appréciait les gouters, qu'il ne serait pas un fidèle à vie: « quand je serais célèbre, lui avait-il dit, vous ne me verrez plus. » Ce fut en effet ce qui arriva.>> (Ghislain de Diesbach,Un début à Paris, page 126, éditions Via Romana).

Les premières années du journal ne sont pas les plus intéressantes. On y voit un jeune homme un peu poseur qui s'essaye dans son journal à faire des mots d'auteur en vu d'oeuvres qu'il n'écrira pas, mais ça, il ne le sait pas encore... Et puis c'est une sorte, plus ou moins consciemment de gigolo culturel ou de tapineur intellectuel, comme on voudra... Le journal s'étendant sur une longue durée, plus de trente ans, le lecteur est le spectateur de la maturation d'un homme.

 

Ghislain de Diesbach

Ghislain de Diesbach

Matthieu Galey n'est pas un stakhanoviste de la notation quotidienne. Il peut laisser, plusieurs jours, même plusieurs mois sans noter quoi que ce soit. Il demande donc au lecteur de remplir les trous, d'être un amoureux de ellipse. Ce relatif dilettantisme dans la tenue, de ce qui sera la grande oeuvre de son auteur, est en définitive positive pour celle-ci car le journal ne dévore pas ici la vie de son créateur comme c'est un peu le cas par exemple chez Renaud Camus. Chez Galey, du moins sur sa plus longue durée, le journal n'est pas une fin en soit. Il serait intéressant de savoir à quel moment, il a eu conscience qu'il écrivait pour une futur publication.

Il ne faudrait pas se méprendre sur les intentions de notre diariste, si ses relations sont intéressées, il est surtout très admiratif des dinosaures littéraires qu'il fréquente et il a beaucoup d'affection en particulier pour Chardonne qui est alors complètement oublié... sinon par Mitterrand. D'ailleurs dans une lettre à Jean-Louis Bory daté du 20 février 1964, Chardonne écrit: << Doué pour l'amitié, j'ai peu d'amis. Aujourd'hui trois: Brenner, Matthieu Galey, et Morand. Ils sont le soleil de ma vieillesse.>>.

Jacques Brenner

Jacques Brenner

Jacques Chardonne

Jacques Chardonne

A propos de cette confidence de Chardonne à Jean-Louis Bory, faisons "un arrêt sur image". L'homme qui écrit cela à Jean-Louis Bory ne pouvait pas ignorer la sexualité de son correspondant, même si à cette époque Bory n'est pas encore le porte parole flamboyant des homosexuels qu'il deviendra quelques années plus tard, étale dans sa correspondance et sa conversation une homophobie et un antisémitisme presque à la hauteur de celui de son compère Paul Morand, ami et grand admirateur de Proust par ailleurs. Or dans ses trois amis, il cite Galet homosexuel et demi-juif ce qui ne semble pas le troubler. Mais ce n'est rien à coté de Morand qui tout homophobe vitupérant qu'il était, avait un serviteur qui le volait pour se payer des gigolos. Morand le savait et fermait les yeux... Comme nous l'apprend Matthieu Galet. Ce même Morand, à sa mort lèguera sa garde robe à son ami Marcel Schneider, personnage récurrent du journal de Matthieu Galey, qui, s'il n'était pas juif comme son nom pourrait le faire croire, était un homosexuel très voyant... Ces grands écrivains n'étaient pas à une contradiction prêt... 

 

Jacques Chardonne et Paul Morand

Jacques Chardonne et Paul Morand

Marcel Schneider

Marcel Schneider

L'attrait immédiat de ces notes consignées plus ou moins régulièrement durant plus de trente ans est entre autres une galerie de portraits troussés avec un talent extraordinaire, réussissant en quelques lignes, le plus souvent assez vachardes, à peindre, tant physiquement que psychologiquement ses modèles. Et quels modèles! Très tôt en tant que critique dramatique et littéraire, d'abord à « Art » puis ensuite à l' « Express » et comme éditeur chez Grasset, il est amené à rencontrer une multitude de créateurs. Mais en plus comme il « aime les vieux » il a aussi côtoyé quelques célébrités de la littérature tel Jouhandeau, Chardonne, Fraigneau ou Morand qui n'étaient plus à l'apogée de leur gloire en particulier parce qu'ils avaient eu quelques tendresses pour l'occupant. A l'autre spectre de l'idéologie politique, il connaissait également très bien Aragon.

 

André Fraigneau par Henriette Groll

La meilleure illustration du style de Matthieu Galey dans ses portraits ou plutôt de ses croquis pris sur le vif, est d'en donner quelques exemples:

17 juillet 1958 << Une longue fille noiraude. Une voix plaintive, étrange, poétique, sans rapport avec son physique ingrat. Elle n'a pas de nom. On l'appelle Barbara>>.

14 février 1960 << Un visage rose, un peu mou, le nez rond et un front immense. Quelque chose d'une vierge flamande qui aurait oublié sa coiffe. De l'élégance, une grande douceur dans sa façon de ronronner les phrases et beaucoup de grâces aux dames. Un fond d'exigence la-dessous, bien gommé, bien poli. Il est très habile. Hussard peut-être, mais d'état-major.>> -Nourissier- Le portrait n'a pas du plaire au modèle car lors de l'excellente émission de France-Culture,  « Une vie, une oeuvre » consacrée à Matthieu Galet, Nourissier y fut d'une rare bassesse... Humeur que confirme Brenner dans son journal: <<Berger m'apprend que Nourissier s'estime maltraité dans le Journal de Mathieu. Lui qui déclarait qu'il ne fallait procéder à aucune coupe et qui ignore que l'on a supprimé les trois quarts des passages qui le concernait. >> -page 437, tome V- (Une rancune d'écrivain n'a d'égale, pour la violence et durée, qu'une rancune d'ecclésiastique, affirmait Balzac.).

mars 1975 << Banier. Son drame: on le prend pour un nouveau Cocteau, il n'en est qu'un dessin.>>

Banier en 1969 lors de la sortie de son premier roman

Banier en 1969 lors de la sortie de son premier roman

juillet 1981 << Mesguich, le profil de conventionnel, type commissaire de la République, souligné par une tenue d'incroyable, avec mi-bottes et pantalons collants. L'oeil est de feu, le sourire à la fois sournois contraint et moqueur, et une infinie prétention qui cache sans doute pas mal de doutes profonds. >>.

septembre 1982 << Yvette Horner vêtue d'un pyjama rose bonbon bordé de strass, de la même teinte que les plis de son accordéon, on dirai un Goya, masque usé de fée carabosse surmonté d'une énorme tignasse noire. La bouche est carré terrifiante, mauvaise et, quand elle sourit, il en sort deux grandes dents de méchant loup, un menton fuyant qu'elle n'arrive plus à poser sur son instrument, tant elle s'est racornie, et de petits yeux durs, fardés qu'elle essaie de glisser dans les coins d'un air aguichant. >> ou encore << Audiberti Entre le mammouth et le bison pelé.>>, << Jean Schlumberger, la surdité faite homme, mais le regard vif sous une paupière tombante que retiennent les cils.>>.

Il ne traite pas toujours bien ses ami sur lesquels il reste lucide, en témoignent ces notes sur Angelo Rinaldi: << Rinaldi déteste Nice où il a été petit journaliste corse à Nice-Matin. Aucun attendrissement sur le passé: la simple haine de ses débuts modestes. Rinaldi ne pardonnera jamais à la société, ni aux écrivains dits bourgeois - pour qui, pourtant son coeur balance, mais en secret - de n'être pas né à Passy dans "une bonne famille", fut-elle un peu juive comme les Proust ou un peu antisémite comme les Morand...>> toujours sur Rinaldi << Rinaldi, suant de haine contre Marie Chaix; je ne sais pas pourquoi, avance son ratelier de locomotive chasse-bison pour siffler: << Joli nom pour la fille d'un indicateur.>>

Peu des modèles de Galet furent heureux en découvrant ce qu'il avait écrit à leur sujet d'autant que beaucoup le considérait avec quelques condescendances. C'est notamment le cas de Druon et d'Edmonde Charles Roux qui protestèrent auprès de Berger. Ce dernier leur envoya ce qu'il avait fait couper, leur montrant ainsi qu'ils avaient échappé à bien pire.

Marguerite Yourcenar

Marguerite Yourcenar

Mathieu n'excelle pas seulement dans les portraits, c'est également un maitre de la scène de genre comme le prouve cette description de l'intronisation de Marguerite Yourcenar à l'Académie Française: << « 1er février. Ce fut un véritable show que cette réception. Tout à fait insolite. Rien d’une réception académique. Quelque chose comme une intronisation du Tastevin ou le jubilé de la reine Victoria. Grande houppelande de velours noir avec un col blanc et un châle également blanc sur la tête, l’entrée de Marguerite est assez stupéfiante. Un sacre… au son du tambour. Une tertiaire de saint François, suivie d’un prêtre, le révérend père Carré ou une vieille impératrice, jugée en haute cour par tous ces bizarres magistrats à queue verte. Avec leur allure d’insecte, cela donnait l’impression d’une mystérieuse frairie comme si cette grosse termite, fécondée par ces insectes vibrionnants autour d’elle, allait pondre des œufs, sous l’œil du couple présidentiel impassible sur ses fauteuils Louis XV ». 

Edmonde Charles Roux

Edmonde Charles Roux

Très souvent Matthieu Galey égale, et même parfois dépasse, le maitre du portrait cruel et cursif qu'est Léon Daudet. Mais pour le lecteur d'aujourd'hui, il est plus intéressant de se plonger dans le journal de l'ancien critique dramatique que dans celui du gros Léon. Pour une raison à la fois simple et éphémère, le lecteur de 2017, un tant soit peu cultivé, ayant au moins atteint mon âge canonique et n'ayant pas trop la mémoire qui flanche, individu donc rarissime, se souvient des évènements (mais pas tous j'y reviendrait) que narre notre diariste et surtout des personnages qu'il croque à belle plume et c'est alors une foule de souvenirs qui assaille notre lecteur-voyeur (le lecteur est toujours un voyeur, un peu plus en arpentant un journal intime qu'un roman, mais à peine.). Et parfois il a même rencontré quelques uns des férocement portraiturés (c'est mon cas). Mais bientôt cette espèce de lecteur aura disparu. La camarde aura fait place nette. Et même moi (je souligne lourdement « même »), il m'arrive de ne plus très bien savoir à qui ou à quoi Matthieu Galey fait allusion, mais je constate encore bien plus de lacunes dans la compréhension lors de mes visites assez fréquentes au journal de Daudet; néanmoins pour ce dernier ses portraits sont tout de même passionnants ne serait-ce que par le style. C'est du La Bruyère sans le souci de l'archétype.

Or donc, je rêverais d'une réédition du journal de Matthieu Galey avec des notes en bas de page qui nous situeraient le propos et quelques biographies lapidaires pour nous préciser de qui il parle; cela sans arriver au travers de certaines gazettes, le Monde en particulier, et revue qui n'hésite pas à indiquer que Victor Hugo était un poète français! C'est dire l'état de culture de l'électeur moyen! A l'occasion de cette édition critique, il serait peut être intéressant également de remettre certains passages caviardés par Brenner, sous la férule de Berger, (beaucoup de personnes mises en cause ayant disparu aujourd'hui.) qui s'est chargé du travail d'édition du journal de Matthieu Galey. A cette occasion il a peut être mesuré la médiocrité du sien dont l'édition ne me paraissait pas indispensable. Cette épuration du journal est d'autant moins justifiable que son auteur l'avait déjà fait comme il l'écrit le 1 aout 1984: << Passé plusieurs jours avec moi-même… il y a trente ans et plus, à déchiffrer mes cahiers de ce temps-là. Jusqu’à vingt et un ans environ, je suis d’une bêtise et d’une fatuité qui me consternent. Je sais tout, je donne des leçons, j’admire n’importe qui en termes naïfs ou niais. Sauf quand il s’agit de vraies valeurs, que je néglige ou minimise avec une navrante régularité ! Presque tout est bon à jeter. Et tout ce temps rongé en amourettes, ou en romans inachevés ! Un columbarium de projets. Au feu! >>, puis le 27 aout 1985: << Ce n’est pas que mes souvenirs intimes valent grand-chose… Je m’y complais cependant, ne serait-ce que par une coquetterie indigne : pour peu qu’ils soient suffisamment lointains, j’y fais meilleure figure que dans ma glace. » Cette réflexion que François-Olivier Rousseau attribue à son « Sébastien Doré », je pourrais la prendre à mon compte, mot pour mot, moi qui passe le plus clair de mon temps à mettre au propre mes notes d’il y a vingt-cinq ans. La figure que j’y fais ne me plaît guère, sot, vaniteux, frivole, coureur, snob, méprisant – et Dieu sait si j’élimine des pages et des pages sans intérêt, des coucheries oubliées, des considérations philosophiques ou des flambées sentimentales d’une banalité abyssale ! – mais l’éloignement suffit à mon bonheur présent. >>. Ces deux notes révèlent qu'après avoir appris qu'il était condamné à brève échéance Matthieu Galey a préparé son journal pour une prochaine publication. Dans quelle mesure ce texte diffère-t-il du premier jet, on ne pourrait le savoir qu'en ayant accès aux manuscrits.

Yves Berger (1931-2004)

Yves Berger (1931-2004)

Pour revenir à cette proposition de note en bas de page, la rédaction de ce billet m'a amené à parcourir en diagonale le journal de Jacques Brenner, ce qui conduit une inévitable comparaison entre les deux ouvrages. On constate que pour un honnête homme (c'est à dire pas moi) la lecture du journal de Matthieu Galet ne nécessite pas beaucoup d'explications, car peu des noms qu'il cite sont oubliés de nos jours alors que dans celui de Brenner on a l'impression de parcourir un cimetière littéraire dans lequel la plupart des noms n'évoquent plus aucun souvenir.

Lors de la sortie en librairie du deuxième tome du journal, en 1989, invitée par Bernard Pivot dans « Apostrophe », sa soeur Geneviève Galey, regretta qu'on ait coupé certains jugements sur des auteurs Grasset ou des membres de jurys littéraires. Yves Berger, l'éditeur du 'Journal' s'en défendit... Cette sortie publique de la soeur de l'auteur, presque absente du journal d'ailleurs, est assez surprenante lorsqu'on lit le très fastidieux journal de Brenner au 19 septembre 1988: << Le manuscrit a été revu deux fois sans que je sois consulté: par Geneviève Galey et Jean-Claude Fasquelle, puis par Yves Berger. C'est Jean-Claude qui m'apprend la nouvelle. Il ajoute que ce n'est pas nécessaire que le manuscrit repasse par mes mains avant d'aller à la fabrication.>>. Toujours chez Brenner, on apprend, comme il n'était pas bien difficile de le subodorer que ces coupes ont été bien au delà des seuls auteurs Grasset: << Dans son journal Matthieu voyait la carrière d'Angrémy ( Angrémy est le vrai nom de P.J. Rémy, auteur Gallimard) comme un ratage sur tous les plans (passage coupé).>>- page 492 journal, tome V, édité en 2006 par Pauvert (en ce qui me concerne, je garde de bons souvenirs des lectures de "Cordelia ou l'Angleterre).

Pierre-Jean Rémy (1937-2010)

Pierre-Jean Rémy (1937-2010)

Et puis une réédition serait surtout la possibilité de faire connaître Ce texte indispensable pour la connaissance de l'Histoire intellectuelle en France de l'après guerre. Elle serait aussi la possibilité de transformer des initiales obscures comme le très présent T. par le véritable nom de la personne en l'occurrence Herbert Lugert qui a tombé le masque dans l'émission de France-Culture déjà citée. Mais je crains que le rêve d'une réédition savante de ce journal ne prenne jamais forme et reste dans les limbes.

Certaines précisions pourraient pourtant donner un tout autre éclairage à des passages qui restent obscurs si l'on ne connait pas telle ou telle anecdote; par exemple celle concernant la maison qu'achète Matthieu Galet, sise au 1 rue Frochot, à Sylvie Vartan. Car cette demeure à une étrange histoire et celle de son interférence avec la vie de Matthieu Galet est troublante. La demeure est d'abord habitée par Ponson du Terrail, l'auteur Rocambole dans les années 1860. Elle est ensuite rachetée par le compositeur d'opérettes Victor Massé qui l'occupe jusqu'à sa mort en 1884. Avant d'être revendue au directeur des Folies Bergères au début du XXème siècle. Soixante dix ans passent. La femme de chambre du dernier propriétaire, héritière de sa fortune, est sauvagement assassinée dans l'escalier à coups de tisonnier. La bâtisse est mise sous scellés, le meurtrier ne sera jamais retrouvé. A la fin des années 1970, Sylvie Vartan achète l'hôtel particulier. Elle n'y habitera jamais. "Cette maison l'inquiétait", disent les uns. "C'est le cadeau de rupture de Johnny, elle ne s'y sentait pas bien", relativisent les autres. La chanteuse la revend à Matthieu Galey qui, le 10 mars 1978, écrit dans son journal: << Acheté la maison Frochot. Un peu l'impression de m'endetter pour acheter mon tombeau gothique >>. Prémonitoire: il y meurt huit ans plus tard. De la même pathologie que celle qui a terrassé Victor Massé un siècle plus tôt: la maladie de Charcot. Curieux hasard. A propos de maison, Matthieu Galey s'intéresse beaucoup à celles où il est invité non content de croquer le portrait de ses commensaux, il n'oublie jamais de planter leur décor.

Lisant un tome du journal de Claude Mauriac, Mathieu Galet reprochant à son confrère de s'intéresser aux idées, donne en creux le secret de sa réussite: << Il sait qu'il n'est qu'un appareil enregistreur ultra perfectionné. Jamais le coup d'oeil, ni le coup de patte du portraitiste. Il a tort de s'intéresser aux idées, comme si elles pouvaient avoir la moindre importance. Ne compte, pour le souvenir, que les mots parfois et les images, les instantanés, qui bloquent la vie, comme les cendres du Vésuve ou la glace.>>.

On s'étonne un peu de la place congrue qu'occupe Marguerite Yourcenar dans le Journal. Il est vrai qu'après la publication aux éditions le centurion, des "Yeux ouvert", entretiens avec Matthieu Galet qui sont de loin supérieurs aux autres entretiens qu'a accordés la grande dame que ce soit à Pivot, Chancel ou surtout à ceux avec Patrick de Rosbo, c'est instauré un froid entre l'interviewer et Yourcenar. Cette dernière regrettant de s'être trop "déboutonnée"... Pourtant il fut un temps où elle tenait Matthieu Galey en haute estime, comme en témoigne cette lettre qu'elle lui adresse le 13 octobre 1979: << Cher Matthieu Galey, Gallimard vient de m'envoyer le Magazine Littéraire. Quel admirable portraitiste vous êtes. Trois portraits déjà, sinon quatre, et toujours la même touche merveilleusement juste et sobre, sans bavure et sans sécheresse. Notre duo me semble aussi très réussi. Je suis persuadé que nous sommes en route pour un très bon livre.>> - Marguerite Yourcenar, Lettres à ses amis et quelques autres, page 804. Voyons voir cette touche: << Marguerite Yourcenar possède une architecture intellectuelle inébranlable qui donne à ses propos, à ses écrits, une surprenante solidité. Rien de ce qu'elle dit, de ce qu'elle pense n'est en soi singulier; nous avons seulement perdu l'usage d'une si rigoureuse harmonie entre la conscience et la réflexion. >> - Mathieu Galet, le Magazine Littéraire n° 153 d'octobre 1979.

Sur la relation entre Matthieu Galet et Marguerite Yourcenar, la biographe de cette dernière, Josyane Savigneau a un point de vue intéressant: <<... une longue amitié qui se terminera assez mal, après la publication de son livre d'entretiens, Les yeux ouverts, en 1981. Comme si "commettre" un livre sur Marguerite Yourcenar était déjà, quel qu'il fût, une sorte de faute, voir de péché, une captation inadmissible, l'affirmation d'une autonomie inacceptable.>> (Marguerite Yourcenar par Josyane Savigneau, page 342, éditions Gallimard). 

Devant le film de cette existence, on ne peut s'empêcher de poser cette question un peu stupide, Matthieu Galey a-t-il réussi sa vie? A cette interrogation il est impossible de répondre pour tout homme à l'exception de quelques êtres qui par leur oeuvre ou leur action ont changé l'Histoire et à l'inverse pour quelques autres pour qui l'existence ne fut qu'un calvaire.

Pour Matthieu Galey comme pour presque nous tous, c'est un peu l'histoire du verre à moitié vide, à moitié plein. Si l'on retranche les trois années horribles de son interminable agonie, pour le commun des mortels, sa vie aura été plus qu'enviable. Il a rencontré de très nombreux grands esprits de son temps, il a aimé et été aimé par T et Daniel (Daniel Ankri qui est mort du SIDA en janvier 1990 – Journal de Jacques Brenner, tome V) jusqu'à son dernier jour. Il a beaucoup voyagé et vécu sinon dans le luxe, du moins dans un aimable confort, mais pour quelqu'un qui rêvait à vingt ans d'écrire à quarante ans une sorte de « Guerre et paix », c'est autre chose. Il y avait un fort désir de Matthieu Galey de laisser une trace tout en ayant un doute sur ses capacités: << Comment prendre du recul en face de soi-même? Dans la comédie du monde, je me fais toujours l'effet d'un comparse.>> - 2/08/1963.

 

Boris Vian

Boris Vian

Si Matthieu Galey a su reconnaître le talent chez des hommes qui n'avaient encore rien prouvé, il n'était cependant pas infaillible comme en témoigne ces lignes à propos de Boris Vian qu'il connaissait, bien sûr: << Ce matin Boris Vian est mort (…) De ce brio rayonnant, subtil, timide, poétique, je me demande ce qu'il restera. Combien a-t-on vendu d'Automne à Pékin? Célèbre pour de fausses raisons (Saint-Germain, le jazz, la trompette et son bouquin à scandale ), ses petits livres tendres et fous couleront à pic, oubliés. Dommage.>>.

Il est intéressant de voir comment ce journal a été reçu, en particulier par ceux qui s'y retrouve et par d'autres diaristes tel Renaud Camus qui consacre plusieurs ligne à Matthieu Galey dans « Aux Aguets,» son journal de 1988, édité par P.O.L.: << Il est bien évident que, même si de toute façon l'on ne saurait jamais tout dire, le délai prévu de publication influe forcément sur le degré de précision du trait, sur l'angle de prise de vue, sur le cadrage. Matthieu Galey n'a jamais envisagé qu'une publication posthume, je présume. Mais il ne pensait pas, non plus mourir si jeune, ni donc que ses portraits acides seraient placés si vite sous le regard de leurs modèles. Galey tient essentiellement un journal public: sa vie personnelle et ses opinions propres tiennent une place relativement réduite dans ces pages, comparée à celle qui revient aux portraits de personnalité, à leurs mots, aux anecdotes les concernant. Les récits de Galey n'ont de raison d'être que confrontés aux personnages nommés, clairement identifiés, qu'ils mettent en scène. Evoluant dans un monde infiniment plus obscur, je suis mieux libre d'écrire ce que je veux. J'espère que je n'en abuse pas. La malveillance, je crois, n'est pas ma pente ( mais l'indignation, si ). On vois que Renaud Camus a une très juste analyse de l'angle pris par Matthieu Galey dans son journal (il est néanmoins probable que sa famille ait caviardé des passages la mettant en cause et également des lignes sur la vie sexuelle du diariste. Tout en remettant d'autres. Brenner écrit dans son journal le 23-10-1988: << Geneviève Galey a rétabli les trois quarts des morceaux que j'avais censurés.>>.) Mais Renaud Camus ne peut s'empêcher de le comparer avec le sien. Dans le tome précédent de son journal,  Vigiles, journal 1987, Renaud Camus lui aussi s'essaie au portrait au dépend de Matthieu Galey: << Je le tenais dans une certaine estime parce que lui qui ne manquait jamais d'assassiner mes livres à leur publication, me rencontrait-il le lendemain de son article, il me saluait très poliment, n'ayant pas l'air de m'en vouloir du tout de toutes les horreurs qu'il venait de déverser sur moi. Je voyais là la civilisation même, et lui rendait, bien sûr, très poliment son salut. J'en garde le souvenir d'un petit être chafouin, avec des manières de rat musqué; mais les photographies qu'on voit, montrent un assez beau garçon, pour moi très « envisageable » même. Un soir, dans une quelconque back-room, au B.H. Peut être, il y a quelques années, nous nous sommes nettement rapprochés l'un de l'autre, pour battre en retraite précipitamment, horrifié, à la première lueur de reconnaissance. J'ai connu plus intimement, en revanche, son ami T, qui une fois m'a ramené en voiture de la Côte d'Azur, avec étape au curieux hôtel Phénix de Lyon, qu'il m'a fait découvrir. Je lui dois également les Métamorphoses de Strauss, dont il cherchait désespérément un exemplaire dans Nice, je crois, et que je n'écoute jamais sans avoir une petite pensée pour lui Qu'est-il devenu? Je ne l'ai pas vu depuis des années. Il m'avait assuré fièrement que Matthieu avait toutes les chances d'entrer un jour à l'Académie, que même on lui avait déjà fait des ouvertures en ce sens.>>.

Renaud Camus enlaçant son ami Aragon en 1978

Renaud Camus enlaçant son ami Aragon en 1978

Ce journal ne se résume pas ni en une suite de portraits au vitriol, ni à une peinture des coulisses du monde de l'édition et de celui de la création littéraire. Sur laquelle il donne de merveilleux instantanés comme sur Modiano, le jour de son prix Goncourt: << Modiano, prix Goncourt. Je l’aperçois, gazelle traquée dans un petit bureau par une meute de cameramen et de photographes, l’oeil fou, hagard, comme un assassin qu’on vient de surprendre sur le fait… Entre deux portes, je lui parle cinq minutes, avec la difficulté ordinaire. il me dit avoir passé toutes les heures d’angoisse de ces jours-ci dans l’annuaire 1939 que je lui ai offert l’autre semaine. Soudain, il est « là-bas » dans son monde obscur des années noires, très loin de la foule qui s’agite autour de lui. Il m’interroge sur Jane Sourza et Django Reinhardt, mes voisins d’avant-guerre, comme si je les avais connus. Merveilleuse folie. >>.

Il rappelle aussi la grande liberté sexuelle des années 70, c'est un peu un « Trick » en plus édulcoré. Le sexe occupe l'auteur mais ne l'obsède pas. Il n'est pas un modèle de fidélité, c'est un euphémisme, ce qui ne l'empêche pas d'être sincèrement amoureux, surtout de ses deux compagnons successifs T. et Daniel.

Comme vous le savez, surtout si vous êtes à l'écoute de la vindicte populaire, je suis un peu pervers. Au milieu des célébrités qui défilent dans le journal de Matthieu Galey comme jadis, les vedettes dans les génériques de Sacha Guitry, j'ai repéré, à la date du 21 janvier 1960, un de ces prometteurs qui n'ont jamais tenu leurs promesses et qui ont fait pataplouf comme le disait un postulant malheureux à une sélection pour les futurs présidentielles. Le fait que ce peintre ait été cornaqué par Pierre Bergé, ce faiseur de gloire, qui lui aussi en est... de ce journal, a particulièrement attiré mon attention. Comme quoi tout ce que touche Bergé, contrairement  à sa légende, ne s'est pas transformé en or. Qu'est devenu ce Francis Savel dont avec beaucoup d'efforts j'ai pu apercevoir, sur la toile, quelques tableaux que je situerais entre Buffet et Fougeron...   

Francis Savel, la marchande de poissons

Francis Savel, la marchande de poissons

Quelques entrées sont des croquis de mondanités qui semblent être des notes pour l'épilogue du « Temps retrouvé ».

Matthieu Galet est également à l'aise dans la scène de genre: << Blain et son fils de treize ans. Il le palpe, le câline, le frôle, le prend par le cou, le serre, l'étouffe, éperdu d'amour: de la pédérastie légale. >> -6/11/1973- et pas non plus maladroit dans la critique express: << Enfin vu Cris et chuchotement. C'est plutôt râle et glapissement à mon goût. Mais un poème rouge et blanc sur la mort, tourné dans un musée. La fin sublime d'un certain cinéma de chevalet. >> -17/11/1973.

Je ne me suis pas cantonné à la seule exploration des journaux de Brenner et de Renaud Camus. J'ai tiré également de la poussière de ma bibliothèque celui de Morand mais si Matthieu Galey y est cité plusieurs fois c'est seulement comme convive et son nom n'est accompagné d'aucun développement. Peut être pour avoir plus d'informations faudra-t-il attendre la correspondance Morand-Chardonne dont Gallimard repousse l'édition d'année en année. Alors qu'ils ont au moins deux amis commun, Curtis et Brenner, aucune mention, à ma connaissance de Mathieu Galet dans le journal de Gabriel Matzneff (Mais je n'ai pas lu tous les opus, ce journal devenant de plus en plus ennuyeux à mesure que les années passent.) que Galet exécute à sa seul apparition dans son journal: << Matzneff, Léon Bloy de poche, dilettante et polémiste de droite, armé de latin et d'autosatisfaction, c'est un modèle qu'on ne suit plus en littérature. Soldé, il va passer directement du fond de tiroir chez l'antiquaire. Sa seule chance de survie: c'est le rossignol qui se mue le mieux en objet d'art.>>.

Jean-Louis Curtis

Jean-Louis Curtis

Dans le tome I de son journal, Claude Mauriac, le jeudi 21 mai 1953, donne son impression sur le jeune Matthieu Galet: << Ce matin, inauguration devant le 44 rue Hamelin de la plaque commémorant les dernières années de la vie que Marcel Proust (…) Un tout jeune homme se présente. Matthieu Galey, fils de Louis-Emile Galey. Je le vis autrefois à Rome, chez ses parents. Je suis touché d'apprendre qu'il est là par amour de Proust. Et je pense qu'à son âge, Jean Davray et moi aurions été capables de ce genre de discret et anonyme pèlerinage, où nous nous serions ainsi rendus, nos cahiers sous le bras. Me fait plus encore d'impression sa ressemblance non seulement avec son père, mais avec ses deux oncles, qui étaient en classe avec moi au lycée Janson, à l'âge qu'il a aujourd'hui. C'était le même oeil frisé, le même contentement de soi apparent. Mieux, c'était le même garçon...>> (in Le Temps Immobile I, pp.357-358, édition Grasset).

Claude Michel Cluny dans « L'or des Dioscures », le tome couvrant les années 1982-83 de son journal fait de Matthieu Galet un portrait express dont il a le secret: << L'air d'un minuscule lieutenant de hussard à peine vieillissant.>>. - L'or des Dioscures, page 197, édition de la Différence-

Claire Gallois

Claire Gallois

Claire Gallois a transformé Matthieu Galey en personnage de roman dans « L'homme de peine », paru en 1989, ce qui a scandalisé une partie du milieu littéraire. La sœur de Matthieu Galey a reproché à l’auteur sa démarche nécrophage. C'est surtout la médiocrité du texte qui est scandaleuse.

Aujourd'hui Matthieu Galet n'est pas oublié, il a créé, ce qu'il n'aurait pas pu envisager une sorte de club informel, de gens cultivés, un peu incertains qui puisent dans leurs interrogations, la force pour être des irréguliers élégants; l'un des plus représentatifs de ce cercle occulte est Christophe Honoré qui avait pris le journal de Matthieu Galet comme livre de chevet lors du tournage de son dernier film. Le cinéaste se souvenait: <<J’avais 19 ans, quand je l’ai lu, lecture appliquée comme devant un manuel de savoir-faire précieux. La galerie de Galey, Chardonne, Jouhandeau, Brenner m’installe dans la nostalgie. En 1989, combien d’heures ai-je passées à rêver aux vies des autres, et traîner la nuit dans les rues de Rennes, et lire, m’enfermer au cinéma. Combien de corps touchés chaque semaine. Une révélation de dimanche, grossière, attendue, mais malgré tout fatale, se met à me détruire : ma vie d’alors était pleine et vivante, qu’est-elle devenue ? Quand je réfléchis aujourd’hui à l’année qui s’annonce, peu de jours dans mon agenda où je n’ai pas à tenir des engagements. Le découragement règne, je sais désormais que mes années s’exécutent quand, avant, elles surgissaient. Un peu d’air frais, vite ! >>.

Jouhandeau (1888-1979)

Jouhandeau (1888-1979)

Il me semble que la personne dans le milieu littéraire avec lequel Matthieu Galet à le plus de ressemblance, tant par son oeuvre que par son attitude face à la vie, est Bernard Frank qui n'est pas tendre avec lui puisqu'il le décrivait comme << une petite fouine se glissant dans l'ombre de Brenner pour faire son beurre de célébrités, et assurer ses arrières avec Chardonne.>>. Autre style, autre portrait du même, cette fois par François Dufay: << Avant même d'avoir terminé ses étude à Science-Po, ce garçon de 1,67 mètre, aux traits émaciés, au regard proustien – hérité de la branche berrichonne de sa famille, et non de sa mère issue de la grande bourgeoisie juive, avait commencé à se glisser dans le milieu littéraire, filant sur son solex de générales en cocktails, tout en servant de nègre à Maurice Druon pour ses Rois maudits. Sous prétexte d'une recherche sur Radiguet, il avait sonné à la porte de Cocteau et autres vétérans des années vingt, tout en approchant les vedettes de l'heure, Françoise Sagan, Antoine Blondin, Jean d'Ormesson. Refusant de s'inscrire dans le Parti Unique du nouveau roman, ce jeune homme aux goûts classiques avait porté ses premiers essais, de curieuses nouvelles à la Jouhandeau ou à la Chardonne (en plus acide encore dira Poirot-Delpech, à Jacque Brenner, placide homme de lettres fumeur de pipe qui avait fondé en 1955 les Cahiers des saisons, ilot de résistance au nouveau roman.>> (ce brillant portrait comporte néanmoins deux erreurs, si Matthieu Galet a bien été le nègre de Druon, ce n'est pas pour les Rois maudits, mais pour son livre sur Alexandre; quant à Jean d'Ormesson en 1958, année où Dufay situe ce passage, si son nom est célèbre, lui est encore peu connu). Il n'empêche que jour après jour il fignolait son 'Journal', ce trésor qui somnola sa vie durant et ne fut découvert qu'après sa mort. Je ne peux que faire mien le jugement du très regretté François Dufay, l'auteur du «soufre et le moisi» qui écrivait: << Les deux tomes du Journal constituent un document irremplaçable sur le monde littéraire du XXe siècle. Mais c'est aussi un témoignage poignant sur une vie amoureuse marginale et sur un combat courageux contre la maladie.(...) Son oeuvre posthume pourrait bien survivre à celles de beaucoup de ses contemporains plus célèbres en leur temps.>>.

 

Nota

* Dans un article, dans l'Express du 3 mai 1980, aussi vachard que brillant que ne renierait maitre Angelo, article ajouté au journal dans l'édition "Bouquin" Galey épingle son confrère à propos de Buena Vista Park: << Bouvard et Pécuchet ont quitté Chavignolles: Ils vous envoient leur bons souvenirs de Californie, où ils ont dragué un autre petit couple, Vadius et Trissotin, qui s'y promenaient en blue-jean délavé au coin de "Castro and Market". Renaud Camus, tirant de son sac à dos dernière mode, a dû soigneusement noter leurs propos, tant ont les reconnait sous sa plume.>>

A propos du "Journal d'un voyage en France" de Camus, Matthieu Galey relève que << Malheureusement Matthieu Galey n'est qu'un naif Narcisse intarissable; aucune aura ne transcende pour l'instant le quotidien de son existence (...) A mettre la charrue avant les oeuvres, on finit par confondre la littérature avec le déballage de marché aux puces. Quiconque brade ainsi ses petits secrets, pour l'immédiat plaisir de l'épate, est un écrivain qui mange son capital. Que ce bavard y songe: quand on a plus rien à cacher, on a plus rien à dire.>>.

On voit combien Galey dans son propre journal a su éviter les erreurs de son confrère. Il faut se souvenir qu'il parle là d'un des meilleurs tomes du torrentiel journal de Camus; que dirait-il aujourd'hui de ce qu'est devenu en fait la seule oeuvre de Renaud Camus, encombrée de considérations fumeuses sur la politique et de lamentations sur la dégénérescence de l'art des plombiers... 

Commentaires lors des précédentes éditions de ce billet:

 

Alcib15/08/2013 09:35

J'ai beaucoup aimé ces deux volumes du Journal de Matthieu Galley, que j'ai lus à la fin des années 80. Je les ai justement ressortis il y a quelques jours avec l'intention d'en relire des passages. Il est bien possible que je me laisse prendre, comme vous venez de le faire, à les relire au complet.
Je ne suis pas étonné que Matzneff ne parle pas beaucoup de Matthieu Galey ; je ne sais pourquoi au juste, mais j'ai plutôt l'impression que Galey n'est pas genre de Matzneff. Peut-être que Galey était trop « cynique » pour Gabriel Matzneff.
Je crois aussi que ce journal restera un document de référence pour les prochaines générations qui s'intéresseront au monde littéraire.
J'admire votre curiosité et votre capacité de faire tant de liens entre des auteurs pour la plupart si différents les uns des autres.
Merci de rappeler tout cela ! Malgré l'omniprésence du téléphone portable, il reste encore des gens qui aiment les livres et leurs auteurs (et même les modèles qui les ont inspirés), et c'est rassurant.

 

lesdiagonalesdutemps15/08/2013 10:10


Vous savez le genre de Matzneff c'est lui même. C'est la seul personne qui l'intéresse depuis la mort de Montherlant. C'est la raison pour laquelle son journal a peu d'intérêt si l'on excepte le premier tome celui de l'adolescence. A le lire Galey n'est pas du tout cynique et même chez ses détracteurs c'est un reproche qu'on ne lui fait pas. Je vous encourage à le relire en entier en commençant par le début. On voit aussi l'évolution d'un être, ce que je n'ai pas mentionné. Je vais amender mon texte (ce n'est qu'une première mouture). Avec ce genre d'ouvrage ce qui est amusant c'est de le confronter à d'autres livres et comme mes bibliothèques sont assez copieuses je n'ai pas trop à me déplacer. J'attend avec impatience de lire les souvenirs parisiens de Ghilain de Diesbach que je ne devrais pas tarder à recevoir et qui apporteront sans doute un nouvel éclairage.

Alcib15/08/2013 09:40

En regardant la photo, sans doute prise dans le domaine des hérissons, je crois me souvenir que Marguerite Yourcenar semblait vouloir oublier ces entretiens qu'elle avait accordés à Matthieu Galey reçu à Petite Plaisance. Je crois me souvenir aussi qu'il n'a pas été très tendre avec elle lorsqu'elle agissait avec lui à peu près comme si elle ne l'avait jamais rencontré.

 

lesdiagonalesdutemps15/08/2013 10:02

Marguerite Yourcenar regrettait surtout de s'être un peu trop "déboutonné" devant Matthieu Galey. Par la suite leurs relations se sont considérablement refroidies en effet. Ces entretiens sont pourtant les plus intéressants que je connaisse avec Marguerite Yourcenar. C'est mieux qu'avec Pivot et surtout qu'avec Chancel et Patrick de Rosbo (où est-il passé celui là) ce qui n'est certes pas bien difficile. 

Oui c'est le domaine des hérissons leur gite est derrière le banc...

JACK

15/08/2013 12:49

magistral article de BA ; de l'actualité je retiendrai le commentaire sur l'ami photographe de Madame B..., je ne ressortirai pas le journal de MG, mais je continuerai à lire Camus, le Renaud.

 

lesdiagonalesdutemps15/08/2013 12:58

merci pour le compliment.Vous devriez pourtant ressortir le journal de Matthieu Galey ne serait-ce que pour le comparer avec celui de Renaud Camus et l'on s'aperçoit que ce dernier s'est fait dévorer par son journal au détriment de sa vie alors que M.G. (de bien beaux cabriolets) de sa vie a nourri ce journal dont la fulgurance ravit.

 

lesdiagonalesdutemps16/08/2013 17:51



C'est ce qu'il faut souhaiter à ce journal mais pour cela il faudrait que l'éditeur y mette un peu du sien.

JACK16/08/2013 11:16

cette dernière remarque est effectivement réalité.

 

 

Bruno18/08/2013 21:38

Dans le journal de Cluny, je vous propose le tome VII, couvrant 1982-1983, sous titré "L'Or des Dioscures" les "dioscures" en question étant les jeunes...amis..
de l'auteur
Bonne lecture

lesdiagonalesdutemps19/08/2013 06:51



merci de la recommandation
Bruno

18/08/2013 16:31

Merci pour ces éloges immérités !
Le "Journal" de Claude Mauriac vaut, à mon avis, pour deux points : son impressionnant volume, d'une part (voir aussi Amiel) mais surtout par le "montage"; on y est sensible ou pas, c'est une lutte "contre" le temps, d'où "Le Temps immobile", d'où, aussi un certain ressassement...Un abrégé genre "pages choisies" a, je crois été donné par Grasset. Je suis actuellement plongé dans le journal infiniment plus riche de Claude Michel Cluny, L'Invention du Temps, 10 volumes déjà publiés à La Différence. Idéalement réactionnaire...

Merci pour vos billets

 

lesdiagonalesdutemps18/08/2013 20:44


 

Ce que vous dites du journal de Claude Mauriac ne m'incite guère à y plonger surtout avec le parallèle avec celui d'Amiel que je connais (très partiellement) et qui est un monument d'ennui. Le problème de certains diaristes est que le journal dévore leur vie et qu'ils n'ont ainsi plus rien à écrire. C'est déjà un peu le cas de celui de Renaud Camus alors que celui de Matthieu Galey est tout le contraire il est le reflet de la vie de son auteur. Il l'aurait été encore bien plus si on l'avait publié brut.
Le nom de Claude Michel Cluny ne me disait absolument rien. Je suis allé voir chez Wikipédia et à lire sa biographie j'ai à coup sûr lu plusieurs de ses articles. Je vais peut être lire un volume pour voir un peu de quoi il retourne, un voyageur réactionnaire voilà qui est alléchant.  Avez vous un tome plus particulièrement à me conseiller?

Bruno

17/08/2013 23:19

Matthieu Galey dans le journal de Claude Mauriac :

in Le Temps Immobile I, pp.357-358, édition Grasset

"Paris, jeudi 21 mai 1953
...........................
Ce matin, inauguration devant le 44 rue Hamelin de la plaque commémorant les dernières années de la vie que Marcel Proust....
.....
Un tout jeune homme se présente. Matthieu Galey, fils de Louis-Emile Galey. Je le vis autrefois à Rome, chez ses parents. Je suis touché d'apprendre qu'il est là par amour de Proust. Et je pense
qu'à son âge, Jean Davrav et moi aurions été capables de ce genre de discret et anonyme pèlerinage, où nous nous serions ainsi rendus, nos cahiers sous le bras.Me fait plus encore d'impression sa
ressemblance non seulement avce son père, mais avec ses deux oncles, qui étaient en classe avec moi au lycée Janson, à l'âge qu'il a aujourd'hui. C'était le même oeil frisé, le même contentement de
soi apparent. Mieux, c'était le même garçon....."
Une autre occurrence au tome X, L'Oncle Marcel, p.152, sans intérêt.

 

lesdiagonalesdutemps18/08/2013 08:58


 

merci beaucoup pour cette information issue de votre faramineuse bibliothèque, si vous avez une astuce genre "neslivre" pour réduire le volume des volumes, comme il me semble, c'est un devoir
d'en faire profiter l'humanité.
Ce nouveau regard sur Mathieu Galey prendra place dans la proche réédition complétée du billet.
N'ayant jamais ouvert un livre de Claude Mauriac (j'ai assez peu de considération pour le père, je trouve ses romans ennuyeux et presque illisibles aujourd'hui, son bloque-note est néanmoins très
intéressant si l'on passe sur son tiers mondisme bêlant, il faut dire que je suis un grand admirateur de Raymond Cartier, pourriez vous me faire part de votre avis éclairé sur ce journal. Vaut il la peine que je m'immerge dans cette masse?

 

Martial09/01/2017 13:03

Jean-Luc Barré doit être un lecteur de ce blog : il publiera le 9 février prochain dans son excellente collection "Bouquins" une édition intégrale du Journal de Matthieu Galey. Intégrale et même davantage puisque dans ce volume, que Barré préfacera lui-même, figurera un choix des lettres de Galey à son amant Herbert Lugert. 

Sur ce site belge, vous pouvez découvrir la photo de couverture du volume, ainsi que la présentation très détaillée du livre par l'éditeur : 
https://www.club.be/Livres/Livres-Francais/Litteratures/Essais/Journal-Integral/p/9782221193310
(le prix indiqué ne vaut que pour la Belgique. En France, il ne sera que de 30 €)

 

Martial09/01/2017 14:43

Cette tâche ne semble pas plus insurmontable que, par exemple, l'édition du "Dossier Rebatet", précédemment paru chez "Bouquins". C'est la collection la plus en vue des éditions Robert Laffont et elle est très rentable : les moyens ne doivent pas manquer pour recruter les meilleurs spécialistes en vue d'annoter les volumes qui doivent l'être.

En tant qu'auteur, Jean-Luc Barré a par ailleurs fait très fort en obtenant de l'amiral de Gaulle l'autorisation de publier des écrits de jeunesse inédits du futur Général dans son livre "Devenir de Gaulle" (Perrin). Et ses remarquables biographies de Dominique de Roux et de François Mauriac (les deux chez Fayard) sont également riches en inédits.

Notons d'ailleurs, en ce qui concerne Grasset, que l'un des membres du staff de cette maison, Charles Dantzig, vient de voir un recueil de ses oeuvres publié chez "Bouquins", ce qui est une consécration. J'imagine que cela a pu faciliter les négociations entre Jean-Luc Barré et Grasset...

Mais vous avez raison : wait and see...

 
 

lesdiagonalesdutemps09/01/2017 13:34

Merci beaucoup pour cette annonce.
Je ne sais pas si Jean-Luc Barré que je ne connais pas est un lecteur du blog car je n'étais pas le seul à réclamer une réédition complétée du journal.
Ceci dit J'attends de voir pour le croire car comment ce monsieur aurait eu l'aval de Grasset pour rétablir les morceaux expurgés D'autre part une telle édition demanderait un gros travail déjà celui d'avoir l'accès aux originaux et surtout l'élaboration de beaucoup de notes en bas de page encore plus nécessaire que lors de sa première édition car bien des acteurs de ce temps s'enfoncent dans la nuit de l'oubli. A suivre...

 
 

ismau18/04/2016 17:56

Oui Xristophe, ce scanner neuf, ce serait une très bonne idée !
Mais on ne peut pas accuser Faucon de s'être ''sclérosé'' ; il a continué sur des pistes intéressantes, après ses séries de mannequins . Quant à Guibert ''pas intéressé par les adolescents'' ... c'est un comble, après entre autres ''Voyage avec deux enfants'' et ''Fou de Vincent'' ! Il est vrai qu'il a consacré plus d'images à ses vieilles grands-tantes Suzanne et Louise, qu'à son jeune petit ami Vincent, mais tout de même quelques unes : ici sur le blog par ex. ''Que la jeunesse était belle en noir et blanc (42)'' – et encore : ''Autour d'Hervé Guibert, un déjeuner avec Vincent'' ( à gauche sur la photo à coté d'Hervé, c'est lui Vincent, pendant ''Voyage avec deux enfants'', il a environ 14 ans )

 

lesdiagonalesdutemps18/04/2016 18:14

Encore une fois je suis d'accord avec vous. Il reste que ma période préférée reste celle des mannequins même si les chambres d'amour (j'en avais une mais je l'ai vendue), les chambres d'or et les grands polaroid (j'ai un essai non retenu) sont très intéressants et aussi la série pour Parco.

 
 

xristophe14/04/2016 00:06

Vous vous oubliez dans la liste ! Où vous êtes plus intéressant que d'autres. Faucon s'est sclérosé dans la celluloïd, Guibert ne semble pas intéressé par les adolescents... Il faut que je m'offre un scanner neuf !

 

lesdiagonalesdutemps14/04/2016 07:29

Bonne idée faites vous ce cadeau avec ce genre d'appareil on ressuscite des images qui prennent leur envol. Pour ma part je trouve que le meilleur de l'oeuvre de Faucon réside dans ses séries de mannequins. Il n'y a pas que les adolescents à photographier d'ailleurs ils ne représentent qu'une petite partie de mes photos.

 
 

xristophe12/04/2016 15:15

Je ne cherche à rien déguiser du tout, surtout pas en sagesse ! Mollesse et procrastination sont les deux mamelles, en effet, auxquelles volontiers je m'irrigue : la recette semble bonne, qui a déjà donné les résultats que nous savons. Et puis votre énergie et votre activisme effarants nous découragent ! (Pour la littérature, j'apprends qu'hélas Gaston nous a quittés : je ne vais quand même pas éditer chez n'importe qui.) (Heureusement, pour la peinture, le MoMA me harcèle : je laisse monter les prix...)

 

lesdiagonalesdutemps12/04/2016 15:35

A propos de vos oeuvres vous nous aviez laissé entrevoir que vous aviez réalisé quelques images de jeunes personnes. Certes le blog des diagonales n'est pas le Moma mais en ce qui concerne la photographie on y ai pas en trop mauvaise compagnie il me semble Huenigen-Huene, Bernard Faucon, Guibert, Egermeier, Manson, Herbert List... Peut-être pourrions nous accueillir quelques une de vos images...

 
 

Bruno12/04/2016 13:19

Notre hôte, immense lecteur, n'a calé QUE pour Claude Mauriac et son Temps Immobile, pourtant "photographique" et "proustien" en diable, mais 10 tomes là aussi et 5000 pages...

 

lesdiagonalesdutemps12/04/2016 13:44

calage momentané... peut être?

 
 

xristophe11/04/2016 16:16

10 volumes, et même "réactionnaires idéalement", de Cl M Cluny, qui ne l'a pas inventé ni la poudre - stylistiquement parlant - et malgré l'arrogance du titre, valent-ils vraiment un pareil détour dans le Temps... Pour moi j'aime mieux le chercher et le perdre avec Marcel, encore et encore...

 

lesdiagonalesdutemps12/04/2016 07:42

Cela ne m'empêche pas de fréquenter le divin Marcel, certes le plus grand du XX ème siècle mais tout les gens de talent n'ont pas la chance d'avoir un asthme grave ou de faire 7 ans de prison ce qui a permis à Rebatet dont je lis la biographie, d'écrire le très grand livre qu'est son roman "Les deux étendards" ou encore d'être contraint à l'exil comme le cher Victor... Je trouve que de se contenter d'un seul livre est à la fois un manque de curiosité et un moyen de déguiser une certaine mollesse en sagesse.

 
 

Alain09/04/2016 22:02

Mon très cher ami Christian Ayoub m'avait demandé de lui rapporter le dernier tome qui venait de paraître en France. Il redoutait ce que M.G. aurait pu écrire à son sujet. Aucune crainte à avoir, M.G. fut charmant.

 

lesdiagonalesdutemps10/04/2016 08:37

En effet il est très gentil pour lui, mais M.G. n' est pas toujours méchant, il a seulement tendance à voir que le ridicule chez les gens qu'il épingle avec justesse et talent. Vous avez du connaitre mon vieil ami Zogheb ce prince déchu d'Alexandrie qui aimait beaucoup s'habiller en marin à pompon rouge à un âge où il est décent d'être contre-amiral. j'avais surnommé Zogheb le grand mastiqueur pour son sérieux à réduire les aliments en bouillie...

 
 

xristophe09/04/2016 18:47

Que de commentaires brillants, à enjamber toute affaire cessante, pour trouver un coin sous le banc, auprès de la pauvre Clara carrément virée de dessus - et dont je voulais prendre le parti, car, après tout, c'est bien son banc puisqu'elle "demeure" - comme le chante le poète, et que les bouquins lus eux se succèdent et passent, dévorés par votre admirable ogresque fringale de lecture...

 

lesdiagonalesdutemps10/04/2016 06:58

espérons que Clara "demeure" encore un peu...

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Les pilleurs du Nil de Steven Saylor

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Les pilleurs du Nil de Steven Saylor

Les pilleurs du Nil est la deuxième aventure chronologiquement de Gordien. Nous retrouvons le jeune homme deux ans après l'avoir quitté à la fin des « Sept merveilles ». Au début de cette histoire il fête son anniversaire. Il a 22 ans. Nous sommes à Alexandrie en 88 avant J.C. Gordien y survit difficilement en exerçant le délicat métier d’enquêteur. La plus grandes partie du monde connu est en guerre. Rome est attaqué par Mithridate, le roi du Pont (première guerre de Mithridate -89 -85). En -89 et -88 Mithridate remporte d'importantes victoires contre Rome où la guerre italique, la révolte des cités contre Rome, fait rage. Depuis -91. Mithridate a envahit l'ile de Cos où il s'est emparé du trésor égyptien. Il retient en otage le fil de Ptolémé X, le roi d'Egypte. Ptolémé X par ailleurs doit faire face à la révolte des villes de la haute Egypte. Son frère Ptolémé IX, qu'il a déposé, marche sur Alexandrie pour y reprendre son trône. L'instabilité du pays fait que des troupes de brigands prospèrent. C'est sur ce fond historique que ce déroule « Les pilleurs du Nil ».  Steven Saylor décrit avec dynamisme ce contexte historique et invente une histoire à partir d'une énigme archéologique : l'emplacement du sarcophage d'Alexandre le Grand. Elle n'est, en effet, aujourd'hui plus connu des archéologues.  Cet opus est assez différent des autres volumes de la série. Nous avons à faire beaucoup plus à un roman d'aventure qu'à un roman historique (j'ai une grande répugnance à étiqueter les romans par genre mais cette facilité est néanmoins utile pour le lecteur). Steven Saylor fait commencer son roman très fort. Dans le premier chapitre on découvre Gordien appartenant à une bande de pirates en train de voler le sarcophage en or d'Alexandre le grand – le casse du millénaire – Comment le gentil mais perspicace Gordien en est-il arrivé là. Tout le livre est un retour en arrière pour nous l'apprendre. Sachez que c'est essentiellement pour retrouver la belle Béthesda sa belle esclave dont Gordien n'a pas tardé à faire sa maitresse, car l'être le plus cher à son coeur a été enlevé par de redoutables brigands (dés le deuxième chapitre). La quête ne manque pas de péripéties: auberge sanglante, fils caché, bâtard de maison royale, révolte d'esclaves contre le pouvoir, courses poursuites, trahisons et manipulations en tous genres, animaux sauvages féroces, sociétés secrètes... et j'en oublie, autant d'ingrédients qui font penser aux bons feuilletons de la fin du XIX ème siècle et du début du XX ème. Il y a du Jean de La Hire chez ce Saylor là! L'auteur dans ses toujours courtes mais ébouriffantes « Notes de l'auteur » nous dit s'être inspiré pour l'intrigue de fragments de romans de la Grèce antique en particulier des « Ethiopiques » d'Héliodore. Saylor aurait aussi puisé dans Lucien, Herodas et Strabon... Comme de coutume l'érudition de Saylor n'alourdit jamais l'action. N'ayant pas une culture des antiques comparable à celle de l'auteur je ne vais pas le contredire sur ses références, mais en ce qui me concerne j'ai plutôt pensé au « Roi des montagnes » d'Edmond About. Il est à craindre que ce dernier ne soit pas plus lu aujourd'hui qu'Héliodore... Saylor n'a pas non plus dérogé à sa bonne habitude de flanquer Gordien d'un jeune compagnon, en l'occurrence Djet un marmouset d'une dizaine d'années pas empoté du tout. Je l'ai imaginé dessiné par Joubert... Espérons qu'on le retrouvera dans un prochain roman.

Steven Saylor rend hommage par sa manière d'écrire et de raconter des histoires au poète latin Horace qui disait que « la littérature veut instruire ou plaire, parfois son objet est de plaire et d'instruire en même temps »

Les pilleurs du Nil me paraît le livre idéal à faire lire à un gamin qui rentre en 6 ème et qui va aborder l'Histoire de l'antiquité non que le livre soit mièvre ni dans son ton ni dans sa forme, d'une très habile construction, mais parce qu'il est passionnant et fait entrer de plain pied dans le monde antique.

 

Nota

chronologie des aventures de Gordien

 

  • Les sept merveilles -93, -90 (2012)

  • Les pilleurs du Nil -88 (2014)

  • Du sang sur Rome -80 (1991)

 

  • L'étreinte de Némésis -72 (1992)

  • L'enigme de Catilina -63 (1993)

Entre parenthèses se trouve la date de la parution aux Etats-Unis.

le phare d'Alexandrie vu par Dan Munford

le phare d'Alexandrie vu par Dan Munford

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un inédit de Paul Morand: Influences et imitations

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Hommage à Sinclair Lewis par Paul Morand

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Mon journal depuis la Libération de Jean Galtier-Boissière

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Mon journal depuis la Libération de Jean Galtier-Boissière

En préambule, qui va être en partie en contradiction avec ce qui va suivre, je voudrais dire combien j'ai été content (et surpris) de découvrir "Mon journal depuis la libération" de Jean Galtier-Boissière (1891-1966) dans ma librairie préférée (la librairie Gallimard située boulevard Raspail à Paris) d'où l'utilité de trainer dans les librairies l'oeil aux aguets (ce n'est pas sur Amazone ou consort que j'aurais découvert ce livre). Ce tome fait suite à un autre volume édité également par Libretto: Mon journal sous l'occupation, qui était initialement paru en 1944 et avait alors connu un grand succès. Les journaux de Galtier-Boissière couvrant la période de 1940 à 1950 ont été réédités en 1993 en un seul volume de près de 1100 pages, fort peu maniable par les défuntes éditions Quai Voltaire. C'est l'exemplaire que je possède. A l'époque il m'en avait couté 295 F, ce qui n'était pas rien. Ce volume étant épuisé en librairie depuis longtemps Libretto fait oeuvre salutaire en les rééditant au format de poche, donc fort maniable à 10€ le volume. 

J'écris oeuvre salutaire quoique... En effet si quai Voltaire avait édité son pavé avec une préface introductive d'Henri Amouroux et un index des principaux noms cités (pourquoi pas tous!) et déjà aucune note de lecture. Chez Libretto Rien! On peut alors se poser la question de l'utilité d'une telle réédition et s'interroger sur le public visé. Il m'est difficile de répondre à ce genre de question ne pouvant faire abstraction de mon savoir. Mais si je ne prétend pas être érudit sur cette période de l'Histoire, je ne suis pas non plus un total béotien sur cette époque ne serait-ce qu'à cause de mon grand âge. Les journaux de Galtier-Boissière sont fort intéressants pour la connaissance de ces années troublées mais sans des explications ils sont gros aussi d'un grand potentiel de désinformations pour un lecteur qui prendrait tout ce qu'écrit le monsieur pour argent contant.

En effet Galtier-Boissière est un ramasse ragots comme d'autres sont des ramasse mégots. Comme l'écrit très bien amouroux: << Au milieu de l'Histoire, Galtier devait être un pêcheur d'histoires. Il prend son bien où il le trouve, sans souci de la hiérarchie ni même de l'exactitude.>>.

Son journal est presque exclusivement une revue de presse qui serait faite au comptoir du café du commerce par un homme qui apparait assez médiocre ne s'intéressant presque uniquement à ce qui se passe politiquement, au sens large du terme, à l'intérieur des frontières françaises. Il faut dire qu'il s'en passait des choses dans cette France fraichement libérée des nazis.

 

 

Créateur du Crapouillot*, journal satyrique de l'entre deux guerres, Galtier-Boissière est l'un des ancètres des ricaneurs qui ont désormais pris le pouvoir sur presque tous les plateaux de télévision. Galtier-Boissière nous est habituellement présenté comme un indépendant pertinent, un anarchiste, anarchiste agressif selon le mot de Jean-François Revel. Il est surtout estampillé pacifiste intégral. Je me demande si dans son cas le pacifiste ne serait pas un masque pour une certaine lâcheté... En effet voila un journaliste très connu en 1940 grand donneur de leçon proche de Gaston Bergery (sur ce personnage voir le billet que j'ai consacré au livre de Yves Pourcher: Trois coupes de champagne d’Yves Pourcher) qui dès que les allemands entre à Paris se replie à Barbizon (où il est enterré) où il met à l'abri sa cave et sa bibliothèque. Voyant que les barbaresques ne sont pas si méchant que cela pour qui fait profil bas, reviens à Paris, abandonne toute activité professionnelle voyante et reste jusqu'à la libération de Paris enfermé dans son appartement du 3 place de la Sorbonne (à un jet de pierre de la fameuse librairie allemande). Dans son journal de l'occupation, on a un peu droit à l'occupation vu d'une table familiale. Dans cette période de disette ce n'est que repas plantureux et bien arrosés ce qui est tout de même assez étrange. A cette table passent durant l'occupation et après, entre autres en vrac: Dunoyer de Segonzac, Marcel Achard, Desnos, Oberlé, Mac Orlan, Béraud, Gromaire, Henri Jeanson, Kessel, Jean Rostand, Léautaud, Serge, Claude Blanchard, Derain, Moussinac, René Lefèvre... Et je m'arrête là on voit l'éclectisme de Galtier-Boissière fréquentant aussi bien le très collaborateur Béraud que le communiste Moussinac en passant par le gaulliste Oberlé.

Certes pendant la seconde guerre mondiale, ses sympathies vont vers les Alliés, les gaullistes, les Juifs mais ces sympathies restent platoniques comme les qualifie très justement Simon Epstein. Je rappellerais enfin que Galtier-Boissière est l'auteur d'un très intéressant "Dictionnaire des girouettes dans lequel il s'attache à rappeler les parcours et les évolutions de ses contemporains (en particulier de ses anciens camarades du "Canard enchainé" dont certains firent des yeux doux à la collaboration). Lui-même, pacifiste, gauchisant, antiraciste et antinazi, à la fin de sa vie sera complaisant pour les écrits négationnistes de Paul Rassinier, qui comme lui vient de la gauche pacifiste, et par collaborer avec Henri Coston.       

Il me semble qu'il n'était pas inutile de rappeler d'où parlait l'auteur.

Voilà un livre qui n'est pas très bon et qu'il ne faut surtout pas prendre pour argent comptant; il est néanmoins très utile pour comprendre l'époque qu'il commente. Il le serait encore plus s'il était correctement édité. C'est à dire avec des notes en bas de page qui nous expliqueraient en quelques mots de qui Galtier-Boissière parle et aussi qui corrigeraient les nombreuses erreurs et approximations de l'auteur.

A propos de connaissance de cette période, je connais un doctorant qui cherche à faire éditer le journal de François Sentein sur cette même époque. Pour avoir lu le journal de Sentein, découvreur entre autres de Jean Genet, son journal est d'une qualité et d'une diversité bien supérieur à celui de Galtier-Boissière. J'espère qu'un éditeur me lira. Il peut me contacter. Je ferais suivre. 

Autre grand intérêt du livre celui de nous faire réfléchir sur notre présent. Il me semble qu'un tel journal relativise beaucoup notre malheur prenons un exemple: << Vingt fifis s'emparent du colonel Lelong qui commanda l'expédition contre le maquis des Glières et l'abattent dans un pré. Il avait été grâcié par de Gaulle.>>. Décryptons vingt F.F.I donc vingt Résistants (peut-être de la dernière heure) tire de sa prison après jugement le colonel Georges Lelong pour faire une justice expéditive car il juge que dans son cas elle a été trop clémente. Qui est ce Lelong? Le 31 janvier 1944, le colonel Georges Alphonse Lelong est nommé intendant de police et directeur du maintien de l'ordre en Haute-Savoie par Joseph Darnand et Pierre Laval. Sa mission est simple : éradiquer le terrorisme sur tout le département. Pour cela, il mettra la Haute-Savoie en état de siège et signera les heures les plus sombres de l'histoire de notre département. Il a 57 ans « Il est assez bête pour nous obéir », aurait dit Laval de lui. « On en fera ce qu'on voudra » aurait par ailleurs décrété Darnand.
Un homme sans poigne auquel Vichy donne pourtant les moyens de la répression.  sur le plateau des Glières, où des parachutages sont prévus au cours du mois de mars 1944. L'état de siège pousse de plus en plus de jeunes résistants à y monter pour s'y réfugier, le plateau est encerclé. Pendant ce temps, Lelong organise de nombreuses rafles dans tout le département, selon une méthode diabolique : les villes sont bouclées de nuit et, dès l'aube, les forces de police pénètrent dans les maisons, poussent tous les hommes dans un seul et même endroit, vérifient les identités et en arrêtent un certain nombre. En 1944, plusieurs centaines de Haut-Savoyards meurent ainsi fusillés ou sont déportés. Lorsque des jeunes sont arrêtés, ils sont traduits devant la Cour martiale, qui s'est tenue une fois à Thonon et 5 fois à Annecy. Lelong applique méthodiquement les ordres qui lui sont donnés, mais il est aussi et surtout rapidement débordé par la Milice : 120 hommes en uniforme (250 en février 44), garantis de leur impunité, encadrés par des hommes plus âgés, qui vont être un des fers de lance de la répression contre les résistants.
Ces hommes sont commandés par Jean De Vaugelas, un fanatique qui a lui aussi reçu pour mission de mettre fin aux Glières. Il va plus vite que Lelong et la milice commet, durant cette sombre période, un nombre très important d'exactions. Georges Lelong, qui tente de reprendre la main, ne va pas pouvoir faire grand-chose face à la résistance qui jouit d'une force extraordinaire : son ancrage dans le territoire et le soutien de la population.

 A la Libération, il est recherché et ne tarde pas à se constituer prisonnier à Paris, où il est placé en détention préventive. Le 30 octobre, il est ramené à Annecy où il est traduit devant la Cour martiale le 2  novembre (lire ci-dessous les détails du procès). Camille Francillon, jeune avocat au barreau d'Annecy, est requis par le bâtonnier Bouchet pour assurer la défense du Colonel Lelong. Ce dernier est condamné à mort. Son avocat dépose un recours en grâce auprès du chef du gouvernement, le Général de Gaulle.

Alors qu'il se murmure qu'il va être gracié, le 16 novembre, vers 11 heures, des F.T.P. du Chablais pénètrent dans la prison et tirent de leurs cellules l'ex-Intendant de police Lelong et l'ex-préfet Marion. Le colonel chante la Marseillaise en sortant de la prison. Il a compris où l'emmène sa destinée. Pendant ce temps, un homme se rend chez Odesser et lui demande un appareil photographique, afin de fixer sur la pellicule l'exécution des deux traîtres. Le colonel et le général sont exécutés dans la carrière de la Puya, ce qui provoquera la colère des chefs de la FTP, furieux de cette exécution sommaire. 

Si j'ai pris cet exemple parmi bien d'autres dans le journal de Galtier Boissière c'est qu'il est très symptomatique de tout le livre et de l'extrême méfiance qu'il faut avoir à son égard.

Tout d'abord ce ne sont pas des FFI mais des FTP (communistes) qui ont exécuté le colonel Lelong. De Gaulle n'avait pas encore gracié le militaire. Il ne s'agissait que d'une rumeur. Allait-il le faire par esprit de corps? En regard de son refus de gracier Brasillach... Je ne commenterais pas... On voit donc avec quel manque total de rigueur l'auteur écrit son journal. Il n'effectue aucune vérification. Je trouve qu'il est même grave de publier un tel livre sans commentaire; 

De tels épisodes relativisent quelque peu la misère du temps présent. On y voit un militaire français co-responsable de centaines morts de ses compatriotes en passe d'être gracié par un de ses anciens camarades et être assassiné par d'autres français. Nous n'en sommes pas encore totalement à ce point...

Presque à chaque page il est question de rumeurs et non de faits avérés. Parfois ces fausses nouvelles ont eu de graves conséquence, voir plus en avant dans le billet l'épisode du colonel Lelong. On voit que l'on a pas attendu l'invention d'Internet, comme certains semblent ou feignent de le croire pour diffuser des bobards et parfois pour manipuler l'opinion.

Un livre médiocre parlant d'hier comme celui-ci est parfois un utile moyen pour réfléchir sur aujourd'hui.

* le nom du journal qui fut créé dans les tranchées vient du nom que les poilus donnaient à un petit mortier.

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un inédit de Paul Morand sur Jean Lorrain

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Jean Lorrain

Jean Lorrain

un inédit de Paul Morand sur Jean Lorrain
un inédit de Paul Morand sur Jean Lorrain
un inédit de Paul Morand sur Jean Lorrain
un inédit de Paul Morand sur Jean Lorrain
un inédit de Paul Morand sur Jean Lorrain
un inédit de Paul Morand sur Jean Lorrain
un inédit de Paul Morand sur Jean Lorrain
un inédit de Paul Morand sur Jean Lorrain
un inédit de Paul Morand sur Jean Lorrain
un inédit de Paul Morand sur Jean Lorrain
un inédit de Paul Morand sur Jean Lorrain
un inédit de Paul Morand sur Jean Lorrain

Cet article, sorte d'hommage virtuose à Jean Lorrain par Paul Morand renforce encore l'ambiguité de ce dernier à propos de l'homosexualité. Jean Lorrain était une folle flamboyante qui ne cachait guère ses gouts. Paul Morand passe pour un homophobe patenté, à juste raison lorsqu'on lit la correspondance qu'il a entretenue avec Jacques Chardonne pendant près de 20 ans ou son journal intime qu'il a tenu les huit dernières années de sa vie, qu'il a intitulé "Journal inutile". Mais il apparait assez différent sur le sujet lorsque l'on regarde sa vie d'un peu près, dans cette même correspondance par exemple. On s'aperçoit alors que Paul Morand entretenait des relations amicales avec les homosexuels les plus voyants et assumés de son époque tel Roger Peyrefitte, Jean-Louis Bory ou encore Marcel Schneider ou plus discret comme Matthieu Galey ou Jacques Brenner... La plupart de ses amis étaient homosexuels. 

Jean Lorrain (1898) par Antonio de la Gandara.

Jean Lorrain (1898) par Antonio de la Gandara.

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Le crime du Palace de Florence Tamagne

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Le crime du Palace de Florence Tamagne
Florence Tamagne lors de l'interview que j'ai réalisée d'elle pour la sortie en DVD du documentaire de Rob Epstein et Jeffrey Friedman, Paragraphe 175

Florence Tamagne lors de l'interview que j'ai réalisée d'elle pour la sortie en DVD du documentaire de Rob Epstein et Jeffrey Friedman, Paragraphe 175

C'est, je crois dans le livre de "la soeur" d'Edith Piaf, livre qui, un été de ma prime jeunesse, fleurissait sur presque toutes les serviettes de la plage que j'ai lu pour la première fois le nom d'Oscar Dufrenne, cité par analogie avec celui de Leplée, le mentor de la môme, victime d'un assassinat assez semblable à celui coûta le vie à Dufrenne. Bien des années après, préparant l'interview de l'historienne Florence Tamagne, pour compléter l'édition en dvd de Paragraphe 175, je suis retombé sur cette même affaire en lisant son indispensable "Histoire de l'homosexualité en Europe, Berlin, Londres, Paris 1919-1939. Je la retrouvais récemment lisant le plaisant roman "Le bal des hommes" dans lequel le meurtre d'Oscar Dufrenne est très présent par les conséquences qu'il a eu sur le milieu homosexuel parisien de l'avant-guerre. Voulant comme je le fais souvent au cours d'une lecture, j'ai cherché à approfondir mes connaissances, via la toile, sur l'assassinat d'Oscar Dufrenne. J'y ai découvert d'une part un article de Florence Tamagne dans la revue d'Histoire moderne et contemporaine, texte d'une dizaine de pages, alors que l'historienne couvrait l'évènement en seulement deux pages dans son Histoire de l'homosexualité et d'autre part une recension très complète de ce fait divers dans un blog en déshérence qui a disparu depuis et qui s'intitulait si je me souviens bien "Et après".

L'exposé des faits que vous pouvez lire ci-dessous doit beaucoup à ce dernier site qui lui même puisait largement dans l'article de Florence Tamagne que je mentionne en source.  

 
Oscar Dufrenne et son mystérieux marin
 
Oscar Dufrenne et son mystérieux marin

Ce 25 septembre 1933 vers minuit trente, le comptable du music-hall cinémaLe Palace toque à la porte du directeur de l'établissement. Pas de réponse. Il entre et aperçoit sur le sol un corps, caché sous une carpette. Il s'agit d'Oscar Dufrenne, cinquante-huit ans, assassiné dans son propre bureau vers 22 h 30. Blessé au crâne par dix-sept coups de queue de billard, le directeur est mort étouffé sous la carpette. Absorbé par le film qui était projeté ce soir-là, le public n'a vu ni entendu quoi que ce soit qui puisse aider les enquêteurs. Le lendemain, le tollé est énorme. Dufrenne, ce n'est pas n'importe qui dans le Paris d'alors. Ce prince de la nuit ne manque pas non plus d'activités le jour : conseiller municipal radical-socialiste du 10e arrondissement, conseiller général du département de la Seine, président du Syndicat des directeurs de spectacles, arbitre au tribunal de commerce, mécène de diverses oeuvres de bienfaisance... « Sa joie était de se pencher sur les humbles et de leur faire oublier, autant que possible, les inégalités de fortune. Combien de malheureux n'a-t-il pas secourus? Combien d'artistes n'a-t-il pas soutenus et encouragés? Combien de misères n'a-t-il pas soulagées? », écrit (non sans malice si l'on sait lire entre les lignes) le journaliste chargé de sa nécrologie dans le N° 592 de La Semaine à Paris. Une sacrée réussite pour cet imprésario né à Lille dans un milieu modeste et qui, depuis 1914, avait su redonner de l'éclat à plusieurs grands établissements de la capitale : Le Concert MayolLe Casino de Paris, L'Empire et bien sûr Le Palace, « où marlous chics et hommes du monde voisinent tellement qu'on s'y tromperait ». L'Humanité décrit Dufrenne comme un « magnat du spectacle "bien français" », « grand exhibiteur de cuisses, exploiteur d’usines "à plaisir" et homme de gauche ». Bref, « comme disent les travailleurs dans leur langage direct : – il n’y a que chez les bourgeois qu’on voit des choses pareilles ». Ce « monde corrompu et jouisseur de la haute société bourgeoise » où Dufrenne « s’enfonce davantage dans le bourbier du vice » pour finalement périr « dans une ignoble rumeur de scandale, victime du crime le plus crapuleux, le plus abject, après avoir lui-même introduit l’individu équivoque qui devait le massacrer ».

Le crime du Palace de Florence Tamagne
Les souvenirs de Jackie Sardou à propos d'Oscar Dufrenne

Les souvenirs de Jackie Sardou à propos d'Oscar Dufrenne

Oscar Dufrenne

Au lendemain du meurtre ce sont logiquement les réactions de compassion qui dominent. La victime est louée, son parcours mis en valeur. La foule présente devant le Palace n’était pas composée que de curieux attirés par le sang, mais aussi d’habitants du quartier et de familiers venus lui rendre hommage. Ses obsèques, religieuses, furent d’ailleurs le moment d’une communion passagère. Des représentants, entre autres, des métiers du spectacle, de l’Hôtel de ville, de la Préfecture de police ou du parti radical défilèrent en cortège derrière l’Harmonie du 10e arrondissement, suivie de chars fleuris appartenant aux différentes associations présidées par Dufrenne, jusqu’à l’église où furent célébrées la générosité du défunt et son action en faveur des plus démunis. Pour L’Humanité, on assista là au défilé de la « fine fleur des édiles bourgeoises » associé au «Tout-Paris des poules de luxe, des cabotins de la haute, des petits jeunes gens spéciaux [qui] ont formé un digne cortège à leur égal ou maître ». Les actualités cinématographiques s'attardent sur le visage éploré d'« un homme grisonnant, nez busqué, regard sombre ». C'est Henri Varna, de douze ans le cadet du défunt, dont il est l'associé et le compagnon en titre. Mayol raconte dans ses Mémoires, parues en 1929, que « c'est dans l'un des spectacles [montés par] Dufrenne, que débuta, d'abord comme acteur, ensuite comme auteur, un jeune garçon : Henri Varna, devenu [...] le bras droit de Dufrenne dans la plupart de ses opérations ». Mais pas dans toutes, car le couple Dufrenne-Varna est plutôt du genre libre. On sait notamment que le premier aime hanter les promenoirs, ces couloirs situés au fond de la salle qui constituent, comme dans tous les music-halls de l'époque, des lieux de chasse et de flirts plus ou moins poussés pour les amateurs de bagatelle tarifée ou non.

Arrêtons nous sur le personnage de Varna, un nom que je voyais aux frontons et dans les programmes des théâtre quand je commença à fréquenter ces lieux  dans les années 60.

bien des années après "l'affaire" Varna en directeur du Casino de Paris

bien des années après "l'affaire" Varna en directeur du Casino de Paris

Henri Varna, de son vrai nom Henri Vantard est né à Marseille en 1887. Il grandit dans le quartier du Panier. C'est dans cette ville qu'il débute une carrière d'acteur. En 1908, il monte à Paris et obtient des petits rôles dans le cinéma muet en 1910 sous la direction de Louis Feuillade. Au théâtre, on le retrouve sur la scène du Théâtre de l'Atelier ou au théâtre des Célestins à Lyon. Ayant plus d'une corde à son arc, il est aussi parolier et chanteur sous le pseudonyme de Varnel. C'est sur la scène du Bataclan qu'on peut l'entendre chanter. En 1912, il se produit sur la scène du Casino de Cayeux-sur-Mer dont le responsable artistique est l'imprésario Oscar Dufrenne.
Cette rencontre avec Oscar Dufrenne va être le tournant de sa vie. Il en devient l'amant puis l'ami. Oscar Dufrenne en fait son assistant puis son associé. A eux deux, il vont être à la tête de nombreux théâtres parisiens. Ils vont commencer par être directeurs artistiques puis propriétaires du Concert Mayol (1913 à 1928) où ils montent de nombreuses revues à succès comme "Venez z'ouir", "Du bleuet, du muguet et des coquelicots"... Puis ils dirigent "Les Bouffes du Nord" (1917 à 1923), "les Ambassadeurs" "le Moncey Music-Hall" et "le Palace" (1923). Ils construisent la magnifique salle de l'Empire en 1924 qu'ils dirigent jusqu'en 1931 avant de la céder au financier et escrocs Alexandre Stawisky. En septembre 1929, Henri Varna dirige le Casino de Paris où il monte une vingtaine de revues, notamment avec Mistinguett. C'est sur cette scène qu'il va lancer le jeune chanteur corse Tino Rossi.
Mais en 1933, Oscar Dufrenne meurt assassiné dans son bureau du théâtre du Palace par un amant de passage. Henri Varna va se retrouver seul à la tête de cet empire des nuits parisiennes. Il va consacrer ses efforts sur le Casino de Paris mais surtout sur le théâtre Mogador dont il prend la Direction et qu'il va transformer en temple de l'opérette de 1940 jusqu'en 1966. Durant l'occupation, il reste à la tête du Casino de Paris, de Mogador, du Palace et du théâtre de la Renaissance. Dans les années 50 et 60, il va confier la revue du Casino de Paris à Line Renaud puis à Mick Micheyl. En 1966, il prend sa retraite. Roland Petit lui succède au Casino de Paris, Henri Marcellin lui succède à la tête de Mogador.
Il décède d'une crise cardiaque à Paris en 1969, à l'âge de 82 ans.

Le crime du Palace de Florence Tamagne
un marin de fantaisie photographié par Raymond Voinquel

un marin de fantaisie photographié par Raymond Voinquel

Oscar Dufrenne et son mystérieux marin
Oscar Dufrenne et son mystérieux marin

Au Palaces’était mise en place, dès la connaissance du meurtre, une véritable conspiration du silence de la part des proches de Dufrenne, soit que l’on voulût préserver « la mémoire du patron », soit que l’on désirât protéger sa propre réputation. Ses préférences sexuelles ne furent pas mentionnées aux policiers chargés de l’enquête, prévenus une heure après la découverte du corps. Les ouvreuses de l'établissement avouent seulement le lendemain matin avoir aperçu, trois jours avant le drame, un jeune homme habillé en marin. Il se tenait au promenoir et Dufrenne était venu le retrouver comme une vieille connaissance, l'emmenant dans son bureau pour lui laisser une invitation - ce « billet de faveur » qui allait conduire à la rencontre fatale... « Hier j’ai levé un beau marin et j’ai pensé à toi » aurait confié Dufrenne à l'artiste Lyjo. Et ce dernier de préciser lorsqu'il témoignera plus tard au procès de l'assassin présumé qu'« il ne pouvait s’agir que d’un marin véritable et non d’un démobilisé ou de fantaisie, ces deux dernières catégories ne pouvant nous intéresser ».

Oscar Dufrenne et son mystérieux marin

L'attitude du personnel et des proches coïncidait avec celle adoptée du vivant de Dufrenne, quand le personnel, conformément à ses instructions et pour lui permettre de « faire son choix », éteignait les veilleuses. Serge Nicolesco, le secrétaire particulier de Dufrenne, fut l’un des seuls à parler. Il faut dire que, ancien amant de Dufrenne, réputé instable (il l’aurait mordu lors d’une crise de jalousie), il faisait alors figure de principal suspect. Il était par ailleurs fort remonté contre le nouveau favori en titre, Jean Sablon, qu’il n’avait de cesse d’accabler. Cela lui permit d’établir quelques mises au point subtiles quant à la nature des relations entretenues par Dufrenne, et la manière dont celles-ci pouvaient être perçues. Il différenciait ainsi clairement ses liaisons durables du mode de vie « déréglé » qu’il affectait depuis quelque temps, caractérisé par « de mauvaises fréquentations » avec différents gigolos dans des boîtes de nuit de Paris ou de la Côte d’Azur. Il laissait d’ailleurs entendre qu’il aurait rompu avec Dufrenne à cause de sa « façon de s’afficher en public »: « Je n’avais nullement l’intention de m’exhiber en leur compagnie [Dufrenne et Sablon], et être ridiculisé ». Sablon, en retour, s’il raillait Nicolesco, jaloux, violent et et suicidaire, confirme du moins que Dufrenne et lui avaient pris du bon temps pendant les vacances, et décrit un véritable circuit organisé des lieux de plaisirs homosexuels de la Côte.
 

Oscar Dufrenne et son mystérieux marin

Il évoque également le caractère de Dufrenne et la manière dont celui-ci gérait certaines relations de passage ; victime d’une tentative de chantage, il aurait simplement mis le garçon à la porte, anecdote confirmée par Nicolesco: «mon patron était très fort, courageux, et ne se gênait nullement pour flanquer à la porte n’importe qui cherchant à l’intimider ou tentant de le faire chanter. Il raillait souvent Varna [son associé] à ce sujet, prétendant que ce dernier, dans un cas analogue, se laisserait frapper sans rien dire et donnerait tout son argent ». Dufrenne ne dédaignait pas pour autant les situations à risque : Nicolesco le surprit un jour «en conversation » avec un garçon dans son bureau, dans lequel avait été spécialement aménagé un lavabo, camouflé aux regards, pour ce genre d’occasions. Les rapports des Renseignements généraux confirment que « si la vie de M. Dufrenne n’était pas sans donner lieu à critiques il faisait preuve d’une certaine discrétion et d’autre part son action dans le domaine de la bienfaisance avait su lui assurer de nombreuses sympathies. » Il n’en était pas de même pour Henri Varna, sur lequel on recueillait des «anecdotes peu flatteuses en général». Il faut dire qu’il cumulait les transgressions de classe, de race et de genre : il aimait racoler ses partenaires sur les Grand Boulevards avant de les faire monter dans sa petite Delage pour les conduire dans sa propriété de Montmorency, il se plaisait à se travestir, vêtu d’une robe de pensionnat, genre «Demoiselle en Uniforme», et appréciait les ébats en plein air, non sans s’entourer de quelques précautions: « on l’a vu dernièrement se déculotter à une heure avancée de la nuit, rue de la Charbonnerie, et offrir sa personne à un algérien, pendant que ses gardes du corps, aux aguets, surveillaient les alentours ».
 

Jean Sablon (1906-1994) vers 1930

Jean Sablon (1906-1994) vers 1930

Le crime du Palace de Florence Tamagne
 

Si les proches renâclent à livrer des détails personnels, la vie privée du directeur du Palace est bien connue dans le milieu du spectacle et la presse s'en donne à coeur joie. On brode sur la scène du crime dont la nature sexuelle est immédiatement perceptible aux policiers. « La chemise et la flanelle sont relevées jusqu’aux seins ; le pantalon est ouvert, le caleçon est maintenu par un seul bouton, mettant à nu le ventre et les parties sexuelles. La main droite est repliée sur le ventre, la main gauche étendue sur le tapis ». L’autopsie du Dr Paul apporte des précisions supplémentaires : « Aucune lésion n’a été relevée au niveau des organes génitaux et de l’anus, non plus qu’aucune trace de sperme, ni dans la bouche, ni dans l’anus. Par contre, l’examen microscopique a décelé, dans une gouttelette blanchâtre prélevée à l’extrémité de la verge, la présence des éléments du sperme. De même, les constatations faites sur le caleçon, souillé de sperme au niveau de l’entrejambe, autorisent à penser que des actes érotiques ont accompagné la scène du meurtre ».

Oscar Dufrenne et son mystérieux marin

Très vite, coururent les plus folles rumeurs. La principale voulait que la fellation, à laquelle se livrait, pensait-on, Oscar Dufrenne, au moment du crime, ait mal tourné. Il aurait mordu la verge de son partenaire, qui aurait été transporté ensuite dans une clinique – juive – de Neuilly, une partie du gland arrachée, hypothèse entretenue par Léon Daudet. Ecoutez-moi, l'hebdomadaire de Marthe Hanau, y va de son commentaire : "Une infirmière pour enfants anormaux [...] au regard d'une fixité inquiétante et au système nerveux agité s'en vient déclarer à la police que l'assassin est un fils Malvy : preuve la mutilation caractéristique pour laquelle ce garçon serait venu se faire soigner dans une clinique. L'an dernier déjà, au moment du drame, la feuille à Daudet avait accusé le fils Malvy. Cette fois, il y a une nuance qui est une échappatoire. On met en cause un fils qui serait naturel, ce qui rend le contrôle difficile. Et, à la faveur de cette équivoque, on peut continuer à servir au lecteur une fable qui résiste aux démentis. M. Malvy fils a porté plainte en diffamation. Il reste à savoir dans combien de temps il obtiendra justice, et même s'il l'obtiendra : les juges ont souvent manqué de courage quand il s'agissait de frapper les gens de L'Action française..."

La police appréhende et interroge « un homme de trente cinq ans environs », désigné dans Le Petit Journal comme monsieur T., « dont le signalement correspond assez bien à celui du mystérieux marin, très connu dans les cercles spéciaux de Montmartre. Il habite dans le 9e arrondissement, mais n'a jamais appartenu à la Marine. Bien que ne possédant aucun métier bien défini - il prétend avoir hérité une assez belle fortune de sa mère, et par ailleurs "s'occuper d'affaires", - cet individu emploie un secrétaire, âgé de seize ans, auquel il donne des appointements mensuels de trois mille francs et qui répond au doux nom de Mésange. Cette particularité a fortement retenu l'attention des enquêteurs. En effet, on se souvient que certains témoins entendus dans les premiers jours qui suivirent le drame déclarèrent avoir aperçu le "marin", la veille du jour tragique, en compagnie d'un petit jeune homme de seize ans environ, aux allures singulières. Le secrétaire au gentil minois a, lui aussi, été amené dans les locaux de la rue des Saussaies et a dû répondre à un interrogatoire serré. » Mais le suspect, transfuge du music-hall, et son jeune secrétaire, sont très vite mis hors de cause... Les rumeurs vont bon train. Elles penchent un temps pour un journaliste ou un sportif de haut niveau. Rien n’attestait pourtant que l’assassin ait été blessé, encore moins grièvement. Nicolesco, le secrétaire de Dufrenne, avait appelé Malvy (dont Dufrenne était présenté comme «l’intime et le protégé ») immédiatement après la découverte du corps, ouvrant la voie aux hypothèses les plus folles. « La piste de la clinique », tout comme celle du sportif ou du journaliste furent suivies, sans aucun résultat, par les services de police, de même que celles de dizaines de marins ou prostitués, dénoncés par des particuliers, des indicateurs, ou les services de renseignement de la Marine. Malgré le procès intenté par Malvy contre L’Action française, la preuve apportée de l’alibi de l’un de ses fils, tandis que l’autre – le principal suspect – était décédé depuis plusieurs années (!), la rumeur enfla jusqu’à prendre des proportions inouïes. S’ajoutèrent un certain nombre de témoignages fantaisistes, qui, coïncidant avec l’arrestation de Laborie, bénéficièrent d’un maximum de publicité.
 

Oscar Dufrenne et son mystérieux marin

L’infirmière Lacroix, dont l’enquête révéla qu’il s’agissait bien d’une mythomane, ne fut pas avare des détails qu’elle distilla à la presse comme aux services de police. Elle écrivit également au père de Laborie pour l’assurer de l’innocence de son fils : «Votre fils a-t-il la verge coupée. Non, sûrement, et tandis que le coupable à [sic] la verge coupée par les dents de Dufrenne, puisqu’à l’autopsie on a trouvé le morceau dans la gorge de ce vieux cochon. » Elle aurait ainsi rencontré ce fameux « fils Malvy », surnommé selon elle « Georgette », dont la verge « était en effet sectionnée au-dessous du gland », mais il n’était pourtant pas le seul coupable : « Nicolesco qui participait à la scène d’orgie – il sodomisait M. Dufrenne pendant que celui-ci suçait la verge du fils Malvy – a aidé ce dernier à porter M. Dufrenne sur un divan et à recouvrir celui-ci de coussins dans le but de l’étouffer ». Cette hypothèse fut en partie confirmée par un autre « témoin », Raymond Perrier dit «Bobby », gigolo suicidaire réduit à la mendicité, mais qui avait le sens de la mise en scène. Non content de déposer, au lendemain de l’arrestation de Paul Laborie, une couronne sur la tombe de Dufrenne avec l’inscription «Au marin inconnu – Laborie innocent », il se lança ensuite dans une tournée de conférences, bientôt interdites, qui lui permirent d’exposer sa carrière d’« inverti professionnel », puisque c’est ainsi qu’il se présentait, sa soi-disant relation passée avec Dufrenne et les informations qu’il détenait sur le meurtre. Il « se déguisait en marin, habitait 77, avenue Simon-Bolivar chez une dame dont il avait orné les murs de la salle à manger de photos tendrement dédicacées par plusieurs personnages connus ». Dufrenne, qui l’aurait entretenu sur un grand pied pendant des mois, lui aurait parlé du marin – le fils Malvy, bien entendu – qu’il aurait lui-même croisé à plusieurs reprises dans le hall du Palace, notamment le soir du meurtre, commandité par Nicolesco. Ces « révélations » avaient beau ne reposer sur aucun fait réel, les « témoins » se contentant de broder à partir des éléments d’enquête parus dans la presse, elles contribuèrent à alimenter, dans l’atmosphère de corruption et de scandales à répétition qui était celle de la France des années 1933-1935, la croyance en une manipulation policière, au bénéfice de personnalités politiques de premier plan, vautrées dans le stupre et la perversion.

Oscar Dufrenne et son mystérieux marin

Les témoignages se contredisent et l'enquête s'enlise. Une partie du public s'amuse à traquer le coupable parmi quelques célébrités repérées comme efféminées, et les chansonniers y vont de leurs couplets satiriques. Car de « genre équivoque » ou de « sexe indéterminé », l’assassin de Dufrenne, puisqu’il a des pratiques homosexuelles, doit être efféminé. D’où l’ambiguïté du signalement du marin : initialement décrit par la police comme un jeune homme de 25 ans, vêtu en matelot, mesurant 1 m 75 environ, au teint pâle, aux cheveux bruns et au nez busqué, il se vit progressivement gratifié, par les témoins, ou par la presse, d’une « silhouette déhanchée » et d’un « regard féminin langoureux », tandis que d’autres insistaient sur son « cou de taureau » et sa « poitrine de bagnard ». Comme le remarquait ironiquement L’Oeuvre, alors que l’affaire piétinait : « ce phénomène qui tient à la fois du bovin, du rapace et de l’androgyne, ne peut manquer d’attirer l’attention des populations ». La police finit, grâce à un indicateur, par l'identifier : Paul Laborie, un marin démobilisé et «pédéraste professionnel», connu dans le milieu parisien sous le sobriquet de Paulo les belles dents.
 

Oscar Dufrenne et son mystérieux marin

« Beau jeune homme de 23 ans, [il] appartient à cette faune spéciale qui évolue dans divers bars louches de Montmartre et qui échappe, tant son activité coupable est diverse, à toute classification définie. » Mais l'homme a déjà fui à Barcelone, nouvelle capitale des plaisirs et sûr refuge pour les hors-la-loi. Dénoncé un an après les faits par une maîtresse jalouse, Laborie est arrêté puis extradé vers Paris. « De profil, avec ses traits nets, ses cheveux lustrés, et son menton volontaire, il ressemble au beau jeune homme sportif que les journaux de mode proposent à l’admiration de leurs lecteurs », même si « de face, il montre un visage inquiétant, asymétrique et boutonneux ». « Un visage [...] non seulement fatigué mais prématurément vieilli », lit-on ailleurs. C'est que « les années d’aventure et de débauche comptent double »... « Après avoir [...] reconnu qu'il avait été très intime avec le directeur du Palace, Laborie s'est repris ensuite, déclarant qu'il n'avait, jamais eu avec lui de relations suivies. » La presse retrace sa « vie de fils de famille perverti, s'adonnant à tous les vices et aux pires débauches, souteneur, pédéraste et trafiquant de drogues. Ses parents, établis pelletiers à Libourne, l'envoyèrent étudier à Paris. il logea d'abord dans une pension catholique de la rue des Petits-Carreaux d'où il passa dans un hôtel, partageant la chambre d'une prostituée dont il vivait. Ce sont ensuite des allées et venues entre Paris, Libourne, la Tunisie où il fait son service, la Havane, et l'Espagne.» Il est même « engagé pour tenir un rôle de souteneur dans une pièce jouée en mai ou juin 1934 » avant d'être arrêté pour trafic de stupéfiants par la police, qui « le laisse cependant filer en Espagne au bout de 15 jours. »

Le crime du Palace de Florence Tamagne
Le crime du Palace de Florence Tamagne

A l'automne 1935, s'ouvre le procès Laborie. « Sur quoi repose l'accusation ? D'abord sur le témoignage d'un autre inverti, "Alphonsine". Laborie déclare que ce dernier agit par vengeance, et jalousie. Un barman, Davidovitz, lié avec Dufrenne, déclare reconnaître en Paul Laborie le "marin" qu'il rencontra dans le promenoir du Palace le soir du crime. Mais ne confond-il pas ce "marin" avec un autre ? Le costume est, paraît-il, très demandé de ces messieurs de la haute noce. Laborie a des défenseurs, en particulier un dont il fut beaucoup parlé, "Bobby" qui cite un autre prénom comme étant celui de l'assassin. Paul Laborie est défendu par Maître Jean-Charles Legrand et c'est Maître Lévy Ouimann qui représente la soeur de la victime. » La presse souligne l'ambiance carnavalesque des débats, ponctués d'incidents tragi-comiques, et évoque «une atmosphère de boîte de nuit». Le compte-rendu de la première audience nous montre un « Laborie, immobile, [qui] écoute. Il semble indifférent. Parfois un sourire [lui] creuse les joues ». Car malgré les fortes présomptions qui pèsent sur lui, la fragilité des preuves, le soutien de ses amis, les déclarations théâtrales et souvent contradictoires des témoins conduiront à son acquittement.

Le crime du Palace de Florence Tamagne

Dans Le Populaire, Maurice Germain se demande si le meurtre de Dufrenne n’était pas inévitable, si même il n'était pas mérité : «Quand on reçoit un monde un peu mêlé, un vol de portefeuille ou même quelques horions sont un risque auquel on est souvent exposé, n’est-ce pas? ». C’est de cette logique que l’avocat général s’inspira lorsqu’il demanda pour Paul Laborie les circonstances atténuantes, du fait même des «moeurs de la victime » et de la « tentation qu’il offrait si imprudemment à d’abominables partenaires ». Une position soutenue par la majorité de la presse, quand bien même elle pensait Laborie coupable, car : « Laborie le valait [Dufrenne] et il valait Laborie ». Il y eut donc bien dans l’affaire, deux coupables: Dufrenne, « dont l’indicible perversité appela l’assassin, et Laborie qui a répondu, appâté, fasciné par sa proie elle-même ». Et on peut même lire dans L’Oeuvre que « l’incompétence des tribunaux créés par les hommes pour juger les hommes devrait aller jusqu’à l’ignorance d’un assassinat lorsque l’assassinat a lieu dans ce qu’on est convenu d’appeler "le milieu spécial" ».

Oscar Dufrenne et son mystérieux marin

Pour lui, le procès Dufrenne a valeur d’enseignement pour tous ceux qui partageraient ces goûts : « ce sport étrange [a] ses risques » et « les gens indécis que pourrait attirer une curiosité perverse vont être retenus par une prudence salutaire. Un coup de queue de billard sur le crâne est si vite donné et reçu, lorsqu’on a le dos tourné ». Qu'advint-il de Paulo les belles dents? Arrêté quelques mois plus tard pour un cambriolage en Gironde, il est condamné en novembre 1936 à dix ans de réclusion et dix ans d'interdiction de séjour.

sources :

http://www.cairn.info/article.php?ID_ARTICLE=RHMC_534_0128#no2

une belle rêverie de Pierre Le Tan sur l'éventuel assassin

une belle rêverie de Pierre Le Tan sur l'éventuel assassin

Le grand mérite du livre de Florence Tamagne est de replacer l'affaire Dufrenne dans son contexte historique, sociologique et artistique. Tout ce que j'avais lu auparavant sur ce fait divers (il n'est pas bien difficile de se plonger dans les journaux de l'époque) n'avait trait qu'au crime et à ses suite, l'enquête et le procès. "Le crime du Palace" nous révèle la personnalité d'Oscar Dufrenne qui lors du procès comme nous l'expose l'historienne passa, à cause de son homosexualité, passa quasiment du stade de victime à celui de coupable. Florence Tamagne réhabilite cet homme, même si le terme de réhabilitation simplifie grossièrement le travail de l'essayiste, qui s'il n'était certainement pas un saint était un self made man remarquable était aussi un très généreux donateur pour un grand nombre d'oeuvres sociales. S'il est incontestable qu'Oscar Dufrenne, roi de la nuit parisienne des années 20 et conseiller municipale du 10 ème arrondissement de Paris, est un modèle d'ascension sociale républicaine, ses parents étaient de modestes ouvriers du nord de la France, je reprocherais à Florence Tamagne, sans doute par militantisme, de ne pas mentionner que son homosexualité n'a sans doute pas été pour rien dans son élévation sociale.

Par le biais de cet étonnant itinéraire, Florence Tamagne, dans un style clair et précis, nous brosse un tableau de plus de trente ans de "vie parisienne", de la belle époque aux années trente en passant par les années folles. Constamment elle revient sur la sociologie de ce monde des théâtres et du music-hall en indiquant de quels milieux et de quelles régions les artistes proviennent. N'oubliant jamais de mentionner leurs cachets en donnant la correspondance en euros de 2017. Je songe qu'une telle plongée dans le monde artistique actuel serait très éclairante mais se heurterait probablement à la dictature du politiquement correct. Elle n'omet pas non plus de replacer ce petit groupe humain dans la société de son temps.

Le fait qu'Oscar Dufrenne soit également un homme politique, il est conseiller municipal et il a échoué de peu à la députation, permet également à l'auteur de relater les moeurs politiques d'un temps qui s'éloigne mais dont les pratiques électorales ne sont pas si différente de notre époque. Malheureusement il n'y a plus de seigneur de la nuit pour distribuer des billets de théâtre à ses éventuels électeur.

Grande spécialiste de la condition des gays en Europe dans l'entre deux guerres, l'auteur revient sur ce sujet mais d'une façon plus ludique que dans sa thèse; allant jusqu'à proposer un itinéraire gay parisien pour une soirée très bien rempli. Voila qui pourrait être très utile pour un voyageur spatio-temporel ayant ce penchant. Je ne manquerai d'emporter le texte de ce parcours la prochaine fois que j'irai à Londres où je ne manque jamais de me rendre dans la cathédrale Saint Paul; les lecteurs de "Blitz" de Connie Willis me comprendront... Certes je crains que cela ne puisse intéresser qu'une frange modeste de son lectorat.

Ce qui semble avoir le plus intéressé l'auteur c'est le traitement de ce fait divers par la copieuse presse de l'époque. Grâce à ce prisme bien particulier le livre nous donne un bon bon aperçu de ce que pouvait être la perception par les journaux, donc par le public d'un tel scandale et quel était leurs visions de l'homosexualité.

La radiographie du milieu gay parisien juste avant le meurtre de Dufrenne nous parait de voir ce qu'était alors la vie de ces "irréguliers" et de la comparer à l'existence d'un homosexuel à Paris aujourd'hui.

Le meurtre de Dufrenne est beaucoup plus qu'un fait divers car il aura de lourdes répercussions durant de longues années, jusqu'à la fin des année 60, alors que le nom de l'infortuné directeur du Palace est tombé dans l'oubli, sur la perception et la répression de l'homosexualité. Le crime fait cesser la relative tolérance dont bénéficiait la visibilité de l'homosexualité. Ce changement est agréablement illustré par le roman de "Le bal des hommes de Gonzague Tosseri (j'ai consacré un billet à ce roman: http://lesdiagonalesdutemps.over-blog.com/2014/11/le-bal-des-hommes-de-gonzague-tosseri.html).

Je regrette que le livre réponde peu et même imparfaitement à la question que nombre de lecteurs devrait se poser: Que sont devenu les protagonistes de cette histoire. Je suis particulièrement surpris que Florence Tamagne ne mentionne pas un autre fait divers dont Paul Laborie fut, quelques mois après sa libération, le "héros". Il est impliqué dans un cambriolage et pour celui-ci il sera condamné (voir immédiatement ci-dessous la reproduction des page de la revue "Détective" ayant trait à cette nouvelle affaire). Le livre indique que Paul Laborie aurait émigré au Chili, certes sa famille avait quelques liens ancien avec ce pays mais cette idée de départ semblait plus à une velléité qu'autre chose.

Autre personnage dont la biographie mériterait une expertise celle du secrétaire-amant de Dufrenne, le bouillant Serge Nicolesco. 

Le crime du Palace de Florence Tamagne
Le crime du Palace de Florence Tamagne
Le crime du Palace de Florence Tamagne
Le crime du Palace de Florence Tamagne
passage ayant trait au rapports entre Dufrenne et Nicolesco dans "Le crime du Palace"

passage ayant trait au rapports entre Dufrenne et Nicolesco dans "Le crime du Palace"

Le site des français libres indique que le Le 30 juin 1940, Deux Simoun et un Bloch 81 "sanitaire", venant de Damas, se posent à Ismaïlia. L'adjudant-chef Cornez et le sergent Nicolesco  pilotent les Simoun, et le sergent Portalis, pilote le Bloch 81. A bord, ils ont transporté les sergents mécaniciens Cabille, Fruchard et les sergents armuriers Guilhem et Mery. Les deux officiers de l'état-major de Beyrouth, les capitaines Sacquin et d'Hérouville sont encore sur l'aérodrome. Le ralliement des nouveaux venus s'effectue donc en leur présence. S'agit-il de notre Nicolesco? C'est fort probable car rappelons qu'à l'époque du meurtre il possédait et pilotait un avion. Le site précédemment cité, indique pour Nicolesco 1902, ce qui correspond, moins évident est la profession mentionnée: ouvrier!! Ce pilote se serait également illustré dans des courses aéronautiques dans les annèes 30 au commande de son Moth... On aimerait en savoir plus.

"Le crime du palace" est édité sérieusement avec des notes en fin de volume. Elles sont concises et très informatives. Les notes sont suivies d'une copieuse bibliographie. Je regrette l'absence d'un cahier de photographies qui aurait permis de mettre des visages sur certains des noms mentionnés. J'ai essayé, modestement dans cet article de palier à cette absence.

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