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351 articles avec livre

Un inédit de Paul Morand, Homère survolé

Publié le par lesdiagonalesdutemps

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un inédit de Paul Morand sur Montherlant

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un inédit de Paul Morand sur Montherlant
un inédit de Paul Morand sur Montherlant
un inédit de Paul Morand sur Montherlant
un inédit de Paul Morand sur Montherlant
un inédit de Paul Morand sur Montherlant
un inédit de Paul Morand sur Montherlant
un inédit de Paul Morand sur Montherlant
Paul Morand chez lui, à la fin des années 20

Paul Morand chez lui, à la fin des années 20

Pour retrouver Montherlant sur le blog: un inédit de Montherlant de 1934un inédit de Montherlant de 1939Les beaux dimanches, un inédit de Montherlant de 1930un inédit de Montherlantun inédit de Montherlant, Le concert au bord d'un lacUne leçon de morale, un inédit d'Henry de Montherlant, Souvenirs (inédits) d'Henry de Montherlantinédit de Montherlant: un crépuscule au Sahara, un inédit de Montherlant: le pigeon et le raton, 20 mars 1928, inédit de Montherlant: Remparts flambants du mondeun inédit de Montherlant: La petite place arabe, inédit de Montherlant, La conversion de TibèreLe poète et le petit garçon, un inédit de Montherlant, inédit de Montherlant, Littérateurs et toreros d'après guerreun inédit de Montherlant: Au flanc d'Alger, 30 juin 1928, un inédit de Montherlantun inédit de Montherlant: M de Montherlant n'écrira plus rien sur les sports, un inédit de Montherlant, Montherlant, mon ami par Mac Avoy, un inédit de Montherlant: La semaine sainte à Séville, Journée Henry de Montherlant - Flagey - 25 septembre 2007d'être à êtreUne lettre inédite de Roger Peyrefitte à Montherlant, un entretien Montherlant - Charensol daté du 20 juin 1925 dans Les Nouvelles LittérairesLorsque Egermeier photographiait l'intimité de Roger Peyrefitte et d'Henry de Montherlant, La ville dont le prince est un enfant d'Henry de Montherlant à la télévision?, un inédit de MontherlantLe "chevalier" de la correspondance Montherlant - Peyrefitte: Henry Houssaye, Il a été décrété que Montherlant n’était plus audible., Egermeier illustre Montherlant, Demain il fera jour d'Henry de Montherlant au Théâtre de l'Oeuvre dans une mise en scène de Michel Fau, un inédit de Montherlant  

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André Gide & Marc Allégret, Le roman secret de Pierre Billard et la correspondance Gide-Marc Allégret (réédition augmentée)

Publié le par lesdiagonalesdutemps

André Gide & Marc Allégret, Le roman secret de Pierre Billard et la correspondance Gide-Marc Allégret (réédition augmentée)

Récemment lisant mon magazine préféré sur le cinématographe, soit Positif, je butte sur la nouvelle de la disparition de Pierre Billard. La triste nouvelle m'avait échappé mais il faut dire qu'elle n'a pas fait la une des gazettes... Pourtant avec la mort de Pierre Billard nous avons perdu à la fois un grand critique de cinéma, un grand biographe, il est l'auteur de livres sommes, sur René Clair et Louis Malle, et un grand historien du cinéma. Il est l'auteur d'une histoire du cinéma français "L'âge classique du cinéma français, Du cinéma parlant à la Nouvelle Vague. Un fort volume de 750 pages que je consulte souvent de conserve avec les deux beaux albums de Siclier sur le même sujet. La suite de cette Histoire du cinéma, "L'Age moderne", est signée par son fils, Jean-Michel Frodon. Dans l'introduction, de son gros volume Pierre Billard écrivait: << ... motivation d'ordre strictement personnel, biographique en quelque sorte, pour ne pas dire biologique (...) A près cinquante années de compagnonnage cinématographique, et plus de deux mille articles publiés (dans Les Nouvelles littéraires, Candide, L'Express, Le Point, Cinéma 55 et la suite...), minces copeau arrachés aux branches de l'actualité, le besoin grandit de dégager une vue d'ensemble, de remettre en ordre et en perspective le territoire parcouru, dont on a accumulé des "flashes" éparpillés, sans jamais le contempler dans son unité et sa continuité.>>.  

Mais aujourd'hui il reste surtout pour moi comme l'auteur d'un livre capital: "André Gide et Marc Allégret, le roman secret". Il y a quelques mois j'ai commis un billet sur cet ouvrage. En hommage à Pierre Billard je le réédite aujourd'hui.   

 

André Gide &amp; Marc Allégret, Le roman secret de Pierre Billard et la correspondance Gide-Marc Allégret (réédition augmentée)

Ne croyez pas que je vais vous entretenir de vieilles lunes mais au contraire je vais vous parler d'ouvrages d'une éternelle modernité. Ils traitent principalement d'un sujet tabou depuis l'avènement des monothéismes: la relation amoureuse et sexuelle entre un homme mûr et un adolescent. Cette proximité entre André Gide (1869-1951) et Marc Allégret (1900-1973), puisque c'est d'eux qu'il s'agit, à la double particularité de s'étendre sur près de quarante ans et d'intéresser un des plus grands esprits du XX ème siècle et un garçon qui deviendra un cinéaste estimable et reconnu.

Pierre Billard dans « Le roman secret » raconte ce commerce au long cours. Concomitamment au livre de Billard, il me paraît indispensable de lire le volume de la correspondance entre Gide et Allégret. Elle s'étend de 1917 à 1949. Ma recension mêle intimement les deux ouvrages, c'est ainsi que je les ai lus. Ce sont deux lectures étonnantes car on y découvre, en particulier dans leurs échanges de lettres un Gide plus intime que dans ses autres correspondances publiées et paradoxalement que dans son journal dans lequel il est néanmoins utile aussi de se replonger, en particulier pour les années 1917 et 1918. A cette occasion on sera d'ailleurs frustré de ne rien trouver sur l'escapade à Cambridge. Mais heureusement Pierre Billard vint... Il n'est pas inutile non plus de reprendre l'amusant ouvrage « Le diable à la NRF » de José Cabanis qui montre qu'André Gide y était accompagné de nombreux diablotins... Et de picorer dans les autres correspondances de Gide avec nombre de personnages qui vont passer dans ce roman. Toutefois ce n'est pas indispensable à l'immersion dans cette histoire tant les notes en bas de page de la correspondance Gide-Allégret nous renseignent sur les faits et gestes de Gide et de ses amis durant la période concernée.

Marc Allégret (à environ 20 ans) et André Gide

Marc Allégret (à environ 20 ans) et André Gide

Pierre Billard avec à la fois un prosaïsme réjouissant, tout en étant pudique, et respectueux de l'intime, décortique avec un allant entrainant les rapports entre André Gide (oncle André) et Marc Allégret de 31 ans son cadet. Nous avons ainsi les quarante dernières années de la vie d'André Gide vues sous l'angle de cette amitié hors du commun. Les liens entre les deux hommes ont comme paysage toutes l'intelligentsia de toute l'Europe dans l'entre deux guerres.

Billard, bien que loin de ramener la relation entre l'ainé et le cadet à une simple affaire de sexe, cet aspect là ne sera qu'éphémère entre ces deux êtres d'exception, nous entretient néanmoins avec beaucoup de précision sur leurs pratiques respectives fort différentes l'une de l'autre. Disons que la « chose » les occupait beaucoup. L'oncle André aimait surtout se tirer sur la tige alors que le futur cinéaste désirait combler ces dames (très jeunes de préférence). Lors de la vente publique de ses papiers privés, le 17 décembre 2014, on s'est aperçu que Marc Allégret avait été littéralement couvert de femmes. Il y avait un lot de 265 lettres de jeunes femmes dont certaines au contenu explicite. Il me semble que Gide et Marc avaient un point commun dans leurs activités sexuelles: le voyeurisme. Ce qui, à la réflexion est bien naturel pour un romancier et surtout pour un cinéaste...

Villa Montmorency demeure de Gide avant "le vaneau"

Villa Montmorency demeure de Gide avant "le vaneau"

Cette narration de l'amour d'un homme à l'approche de la cinquantaine pour un garçon de 16 ans (l'âge de Marc au début de leur relation intime) reste parfaitement actuelle alors que les prémices de leurs rapports datent d'un siècle. Elle résonnera chez beaucoup de ceux qui ont été dans une situation similaire, et on vécu quelque chose d'approchant à l'histoire d'amour entre le grand écrivain et le futur cinéaste, en particulier si le garçon se révèlera, à l'usage, si je puis dire, hétérosexuel. Sans m'identifier à l'oncle André, j'ai retrouvé dans son exemple, des stratagèmes d'approche que j'ai utilisés pour un cas ressemblant à ce qui nous est décrit; j'ai jadis remplacé Cambridge par Naples, ce qui est un peu moins chic... A la lecture de cet essai et surtout à la lecture de la correspondance, on voit combien dans une telle histoire, il est important de circonvenir les parents ou du moins de les séduire. Certes aujourd'hui, on a rarement la chance, comme Gide, de tomber sur un père catéchumène parti évangéliser le bamboula dans une lointaine Afrique... et sur une mère aussi évanescente. Gide s'applique dans ses stratagèmes de séduction à s'approprier le jeune Marc tout en le libérant. Le beau raccourci qu'a donné de lui Kléber Haedens illustre parfaitement cette démarche: << Gide hait les familles où l'enfant étouffe, où les désirs se meurent et il fait signe à l'inconnu qui passe sur les routes et appuie son beau visage de démon à la fenêtre où l'enfant ébloui l'aperçoit. >>. Une partie non négligeable des lettres de Marc est consacrée à l'étouffoir que constitue sa famille, archétype des familles protestantes que j'ai pu connaître quelques 80 ans plus tard... On y voit que l'étouffoir protestant est moins le fait d'interdits moraux, comme celui des familles catholiques, que d'une occupation intégrale du temps et de l'espace de l'adolescent; ne lui laissant pas un instant de liberté, moment qui serait aussitôt considéré comme de la paresse. Ces familles protestantes, dans lesquelles Dieu est bien peu présent, rien sur la religion, ni sur la croyance dans la correspondance, c'est aussi pour cela qu'elle nous apparaît comme si moderne, notre fils de pasteur semble un parfait athée, ne prêche pas la foi, mais traque le sybarite...

Marc vers 1918

Marc vers 1918

Pour bien lire cette extraordinaire correspondance entre les deux hommes, il faut avoir en mémoire ce que disait Roland Barthes à propos d'une adolescence protestante: << Je pourrais dire à la rigueur avec la plus grande prudence, qu'une adolescence protestante peut donner un certain goût ou une certaine perversion de l'intériorité, du langage intérieur, celui que le sujet se tient constamment à lui-même.>>. Gide est donc d'abord pour Marc, l'homme qui lui permet de s'évader de sa cellule familiale. Oncle André pour se faire est un maitre à duper les geôliers. Tout obstiné à sa tâche libératrice, il ne se départit pas néanmoins d'une extrême prudence dans ses ruses de sioux pour mentir à la tribu des Allégret. Sartre avait bien vu le personnage: << C'est peut-être ce mélange de cautèle et d'audace qui rend Gide exemplaire : la générosité n'est estimable que chez ceux qui connaissent le prix des choses et, semblablement, rien n'est plus propre à émouvoir qu'une témérité réfléchie.>>.

André Gide &amp; Marc Allégret, Le roman secret de Pierre Billard et la correspondance Gide-Marc Allégret (réédition augmentée)

Il est bon d'avoir également en mémoire la différence d'aisance entre les deux protagonistes. Gide n'a d'autre préoccupation que celle de gérer des biens et il se consacre, sans souci matériel, à la passion d'écrire, de voyager, de sentir, d'analyser et d'aimer. A ce propos, il n'est pas interdit d'avoir le regret d'un temps où la vie littéraire était plus généreuse que la nôtre et plus pourvue des loisirs favorables à l'entretien de soi-même et des amitiés, à la poursuite de la seule œuvre d'art... Les revenus chez les Allégret sont plus chiches et Marc ne peut envisager aucun héritage. 

André Gide peint à 21 ans par Jacques-Emile Blanche

André Gide peint à 21 ans par Jacques-Emile Blanche

Cette correspondance n'est pas heureusement constituée que de récriminations familiales et de stratagème pour fuir la pieuse prison. Les passages amusants abondent et sont souvent dus à la plume de Marc qui ne se prive pas d'égratigner les pontifiants, en particulier Jacques-Emile Blanche (vieil ami de Gide). On y découvre également des portraits surprenants comme ceux des tout jeunes Balthus et Pierre Klossowski (fort encombrante cette fratrie!).

Marc vers 1918

Marc vers 1918

C'est une belle histoire d'amour que relatent le livre de Billard et la correspondance croisée. A propos des rapports entre Gide et Marc, dans sa compacte biographie de Cocteau, Claude Arnaud affirme: << C'est la première fois, ce sera la dernière, que Gide éprouve un sentiment violent.>>.

Le commerce entre l'ainé et le jouvenceau est aussi une association fructueuse. Gide pendant des années entretient financièrement Marc. Il lui ouvre surtout les portes de tout un univers intellectuel et mondain qui éblouit le jeune homme. De cette liberté, le garçon, fort dégourdi, en profite aussitôt, parfois un peu trop lorsqu'il se tourne vers la « concurrence » (Cocteau). Gide est un véritable Pygmalion, il est l'éveilleur de la conscience et de l'intelligence de son ami. veillant sans relâche sur ses études, ce qui n'est pas inutile car le courage en la matière ne semble pas être la qualité dominante de Marc, qui est en revanche un insatiable lecteur comme Gide d'ailleurs. En échange l'apport de Marc tout au long de leur relation sera important, changeant et divers, amant, factotum (le garçon est d'une incroyable débrouillardise et possède un entregent inné) chauffeur, confident, secrétaire, aide traducteur... Et à l'occasion rabatteur pour l'oncle André, ainsi dans une lettre datée du 24 mars 1921, Marc écrit: << J'ai fait la connaissance d'un très gentil groom des wagons-lit (…) je vais tâcher de l'emmener à la Sapinière (maison dans le midi où réside alors Gide)>>. Ce qui est très rigolo c'est que le garçons, Roger, treize ans, s'est pris les doigts dans une porte et que Marc Allégret a pris ce prétexte pour prendre langue avec le garçon et le fait soigner chez le pharmacien avec les deniers que lui a fourni oncle André pour ses menus besoins. N'est-ce pas là un exemple d'une fructueuse collaboration? Dans la lettre suivante Marc raconte qu'il s'est fait draguer par un marcheur des boulevards et songe à accepter son invitation à diner. Gide répond au deux lettres, il encourage Marc, à se rendre chez le monsieur et se dit « furieusement » intéressé par le petit Roger tout en indiquant qu'il espère bien retrouver lorsqu'il reviendra à la Sapinière l'année prochaine, le petit jardinier qui venait s'asseoir près de lui... Dans une autre missive, datée d'octobre 1923, Marc narre une petite aventure: <<en pensant à toi j'ai parlé à un collégien avec qui nous fumes seul dans un wagon pendant une heure et demie. Larges pantalons comme ceux que tu apprécies chez les boyscouts; il s'est blessé au genou dimanche dernier et nous a fait tâter la bosse douloureuse. Je me suis improvisé étudiant en médecine et j'ai recherché l'origine du traumatisme au dessus du genou brun, le long d'une cuisse dorée...>> où comment faire vivre à son correspondant une extase pédérastique par procuration... Tout cela est d'une époustouflante liberté...

André Gide &amp; Marc Allégret, Le roman secret de Pierre Billard et la correspondance Gide-Marc Allégret (réédition augmentée)

Mais Marc est surtout durant la période de leur grande passion (1917-1926) la muse d'oncle André. Sans Marc pas de « Faux monnayeurs » que je tiens pour être le chef d'oeuvre de Gide. Livre que Beigbéder loue en ces termes irrévérencieux: << Les Faux-Monnayeurs sont le cri de sincérité d'une bande d'adolescents dans une époque de mensonge confortable. 43 ans avant Mai 68, le vieux scrogneugneu était un vrai révolté, un immoraliste hédoniste, qui osa dire qu'il aimait les mecs à une époque où Proust restait dans son placard. >>. Paul Morand d'après l'abbé Mugnier n'est pas en reste:  << Paul Morand a fait l'éloge des Faux-monnayeurs de Gide. Un renouveau littéraire. Gide est parti à la suite du Charlus de Proust disait-il. Jusque-là Gide ne disait rien de son mal, Mme Gide l'ignora jusqu'à la conver­sion de Ghéon. >>.

Ces deux livres montrent combien Gide a une propension et une habileté à faire travailler les autres pour lui. A sa décharge on constate qu'il est sollicité pour une multitude de choses. Parfois la nébuleuse gidienne fait penser à une société d'entraide dont les membres seraient les uns les autres dans une dépendance consentie.

Il n'est pas inutile de rappeler que néanmoins Marc Allégret est essentiellement hétérosexuel, ce qui ne l'empêche pas quelques entorses à cette « normalité ». Tout dans cette relation tord le cou à une vieille antienne qui a bien du mal à trépasser, celle que la fréquentation d'un ainé homosexuel par un jeune peut lui donner le goût des hommes alors qu'il ne l'avait pas. On voit bien avec Marc Allégret que cette idée est fausse, puisque le neveu préféré d'oncle André a été ensuite un éternel coureur de jupons qu'il s'est marié et a fait souche... On voit que dans le « voyage au Congo » où il ne parle à propos de ses désirs que de femmes qu'il a fait définitivement le choix de l'hétérosexualité, après à mon avis une longue période d'ambiguité en ce domaine. Le périple africain montre Marc très sensible aux très jeunes filles. Malgré son sens de l'ellipse on comprend en lisant ses carnets qu'il a une relation sexuelle avec une jeune fille de quatorze ans. Mais que les bonnes âmes ne s'effarouchent pas, il était (et l'est toujours) courant en certaines contrées d'Afrique de marier les adolescentes à cet âge.

André Gide &amp; Marc Allégret, Le roman secret de Pierre Billard et la correspondance Gide-Marc Allégret (réédition augmentée)

Une telle recension d'une passion pédérastique qui se mue en compagnonnage est unique. Qu'avons nous dans nos bibliothèques sur le sujet, ou approchant? A part ce livre étonnant, je ne vois guère (mais vos bibliothèques sont peut être plus copieuses que les miennes) que les navrantes péripéties de Roger Peyrefitte avec Malagnac, gigolo de petite envergure. Les avanies de l'auteur des « Amitiés particulières » avec ce garçon sont romancées dans deux ouvrages, « Notre amour » d'une belle sincérité et « L'enfant de coeur » dans lequel pointe déjà la sénilité de son auteur.

Plus intéressantes sont les aventures amoureuses avec des adolescents que nous conte sans ambages Claude Michel Cluny (1) dans les tomes de son journal où il n'omet pas non plus de rendre hommage à Gide: << Les générations qui viennent n'imagineront pas de quel empois moral il a contribué à nous débarrasser. Pour moi, il m'a conforté dans un souci d'exigence. La liberté sexuelle, elle m'était acquise, naturellement, sans questions inutiles : je voulais aimer qui j'aimais, et n'avais besoin ni d'un guide ni d'un blanc-seing. Mais il a eu, certainement, une influence libératrice sur beaucoup, et surtout sur la société. Ce n'était pas rien ! ». C'est en particulier dans le volume intitulé « Les Dioscures » que Cluny narre les relations amoureuses, et séparées, qu'il entretient avec deux garçons de dix sept ans. Il y a chez Cluny le même souci d'éducation envers les jeunes gens que chez Gide, mais moins formalisé que chez l'auteur des « Faux monnayeurs », alors que cette préoccupation semble absente chez Peyrefitte. Il faut ajouter que Cluny ne s'intéresse pas du tout aux enfants, contrairement à Gide qui est principalement pédophile, mais seulement aux adolescents. Les rapports avec l'être aimé chez Cluny dans le temps est très différent de celui qu'a entretenu Gide vis à vis de Marc. Alors que ces deux hommes ont fait preuve d'une indéfectible fidélité de coeur entre eux, chez Cluny, lorsque le garçon dépasse l'âge du désir de l'ainé, ce dernier s'éloigne, l'amour s'effiloche...

Marc et Gide en 1920

Marc et Gide en 1920

Dans toutes relations fortes, il y a un moment fondateur, que presque toujours les intéressés ne savent déceler. Je pense que celui entre oncle André et Marc est le voyage des deux bougres à Cambridge. Il a été la pierre angulaire de toute leur histoire et l'un des tournants majeurs dans la vie de Gide; ce que semble ignorer les gidiens patentés. L'inextinguible curiosité du plus jeune a renouvelé et multiplié celle de l'ainé pour le restant de ses jours. Cette escapade anglaise a aussi donné une sorte de modèle pour Gide lorsqu'il rencontre « la famille » (dans le sens que Simone de Beauvoir et Sartre donnaient à ce mot) de Bloomsbury dont inconsciemment ou nom, il reproduira « l'organisation » qu'il construira autour de lui jusqu'à sa mort. La rencontre du groupe de Bloomsbury aura une autre conséquence importante, même si elle ne fut pas immédiate sur la vie de Gide. Elle modifiera en profondeur son orientation politique qui n'infusera que lors du  « le Voyage au Congo ». Périple qui marque véritablement le début de son engagement politique. En cette année 1918 où il fait le voyage vers l'Angleterre accompagné de Marc, Gide et encore plus son jeune ami, sont proches de l'Action-Française. Quinze ans plus tard on peut considérer Gide comme un compagnon de route du Parti Communiste. Certes ses yeux se décilleront bien vite, ce qui nous donnera son courageux et lucide « Retour d'URSS »... De l'autre coté de la Manche, nos voyageurs rencontrent le groupe de Bloomsbury en presque son entier: Virginia Woolf, Lytton Strachey, Keynes, Vanessa Bell, Roger Fry, Duncan Grant... Ce dernier dans une lettre à Vanessa Bell parle des deux français avec une belle lucidité: << Marc Allégret est très beau, mais évidemment hétérosexuel. Il serait le neveu de Gide qui lui est ouvertement pédéraste.>> Ceci écrit en 1918, le coup d'oeil cursif du peintre... Billard révèle (pour moi tout du moins) la proximité d'un autre anglais considérable: Rupert Brooke avec la « famille » gidienne.

André Gide &amp; Marc Allégret, Le roman secret de Pierre Billard et la correspondance Gide-Marc Allégret (réédition augmentée)

Le voyage en Angleterre provoquera l'ire de Madeleine, la femme vierge de Gide, qui jalouse de l'idylle de son Mari avec Marc, par vengeance et dépit brulera toutes les lettres que Gide lui avait adressées depuis leur rencontre. L'auteur de « L'immoraliste » considérait cet échange comme une partie importante de son oeuvre. Il affirmait y avoir mis « le meilleur de lui-même ». Il sera très affecté par cette perte. 

photo Marc Allégret prise lors du voyage au Congo

photo Marc Allégret prise lors du voyage au Congo

Gide au Congo, 1925, photographie de Marc Allégret

Gide au Congo, 1925, photographie de Marc Allégret

« Le roman secret » est le récit d'une histoire rare, un amour de quarante ans entre deux hommes ou plus exactement d'une longue amitié après une passion. La narration d'une telle aventure est je crois unique en littérature. Il y a bien quelques romans ou journaux intimes qui proposent quelques fragments d'histoires comparables mais rien sur une telle distance et avec une telle précision. Cette est possible grâce aux innombrables écrits intimes d'André Gide et aussi aux témoignages des amis du grand homme. Si Gide ne s'épanchait guère et cryptait sa correspondance suivant les destinataires de ses lettres, il s'est néanmoins confié à plusieurs de ses correspondants sur la relation qu'il entretenait avec Marc et l'incidence qu'elle avait sur sa vie et sur son oeuvre. Car sans cette passion, je le répète il n'aurait pas accouché de son chef d'oeuvre, « Les faux monnayeurs » (Roger Martin du Gard entre autres pensait que c'était son meilleur livre) dans lequel il s'est amusé à donner un bien mauvais rôle à Cocteau qu'il ne tenait pas en définitive en grande estime et à diffracter en plusieurs créatures son cher Marc. Il me semble que l'importance de Marc dans la naissance des « Faux monnayeurs » est constamment sous estimée au profit d'anecdotiques faits divers, un trafic de fausses monnaies aux abords du jardin du Luxembourg et le suicide d'un d'adolescent en pleine classe qui sont certes présents dans le roman mais en sont plus le décor que la chair... D'ailleurs pour Françoise Giroud qui a travaillé à l'adaptation des « Faux monnayeurs » que devait tourner Agnieszka Holland, projet qui lui aussi ne vit pas le jour << Gide a écrit ce livre pour épater Marc Allégret... Olivier, dans Les Faux-Monnayeurs, c'est lui, c'est Marc Allégret, cela ne fait aucun doute. Quant à l'oncle Edouard, c'est Gide lui-même.>>.

André Gide &amp; Marc Allégret, Le roman secret de Pierre Billard et la correspondance Gide-Marc Allégret
André Gide &amp; Marc Allégret, Le roman secret de Pierre Billard et la correspondance Gide-Marc Allégret
 

On ne peut que déplorer que Marc Allégret n'est pas réussi à réaliser l'adaptation des « Faux monnayeurs » comme il en avait le projet. Récemment ce roman a été adapté, et bien, par Benoit Jacquot (j'ai consacré un billet à cette adaptation (2):http://www.lesdiagonalesdutemps.com/article-les-faux-monnayeurs-un-film-de-benoit-jacquot-120615319.html) Pour continuer dans les incroyables entrelacs sentimentaux de la planète gidienne, il ne faut pas oublier que Françoise Giroud a été amoureuse de Marc : « L'amour est très violent à cet âge. En vérité, je n'ai jamais aimé personne davantage que Marc Allégret, et cela, pendant des années. Lui m'aimait beaucoup, tout le monde aura saisi la nuance. » (Françoise Giroud, On ne peut pas être heureux tout le temps, Fayard, 2001).

Manuscrit autographe par Marc Allégret de son scénario pour Les Faux-Monnayeurs, 1965 *

Manuscrit autographe par Marc Allégret de son scénario pour Les Faux-Monnayeurs, 1965 *

Les lettres corrigent l'impression de tiédeur de leur amour à laquelle peut faire penser la lecture de l'essai de Billard. Cet échange (aujourd'hui inimaginable en raison de la dictature du téléphonage) rendrait jaloux n'importe quel homme qui a été un jour amoureux d'un adolescent ou d'un jeune homme. Ils sont peu à avoir eu la chance de lire des missives de l'être aimé, cela durant au moins dix ans d'affilés, qui se terminent par: << ton M qui t'aime, love, Je t'embrasse bien fougueusement, je t'espiole le front avec madness, je t'embrasse avec hardiesse, je ne suis qu'un hall d'attente, Viens donc le plus tôt possible love...>>.

André Gide &amp; Marc Allégret, Le roman secret de Pierre Billard et la correspondance Gide-Marc Allégret (réédition augmentée)
André Gide &amp; Marc Allégret, Le roman secret de Pierre Billard et la correspondance Gide-Marc Allégret (réédition augmentée)
André Gide &amp; Marc Allégret, Le roman secret de Pierre Billard et la correspondance Gide-Marc Allégret (réédition augmentée)

En revanche l'essais de Billard met en perspective sur le long terme certains événements dont la correspondance au jour le jour nivelle l'importance.

On est surpris de cette relation et surpris de la non surprise de Billard qui semble voir tout cela de Sirius sans jamais juger mais avec un flegme imperturbable. Non seulement il n'est pas étonné de l'amour qui se développe entre Gide et Marc mais pas plus des revirements sentimentaux ou politique de Gide et par la même de son jeune ami. En 1918 on les voit proche de l'Action -Française puis farouchement anticolonialiste (Le voyage au Congo). Gide devient dans les années 30 un compagnon de route du Parti Communiste avant d'en devenir un renégat après la publication du « Retour de l'URSS ».

Billard a fait des paris raisonnables lorsque les sources lui manquent; par exemple sur la sexualité de Marc: << Nous avons fait le pari de son hétérosexualité (fondé sur ce que nous connaissons), ramenant sa complicité sexuelle avec Gide à des attouchements et des jeux dominés par l'onanisme.>>. Il reste que Billard sous entend que le garçon était large d'esprit sur la question: << Nous rencontrons souvent Marc en compagnie d'homosexuels. Par exemple le jeune peintre Emmanuel Fay et le jeune comédien Marcel Herrand souvent inséparables retrouvent Marc dans les galerie ou les coulisses de théâtres et l'entrainent dans un chaleureux compagnonnage. Coïncidences sans signification? Possible, mais on ne peut pas exclure que Marc, initié aux pratiques gidiennes n'est pas refusé d'élargir son champ d'expérience.>>. A propos d'Emmanuel Fay, Gide le décrit ainsi dans son journal: << un ami digne de Marc et dont je ne voudrais ne pas être jaloux.>>.    

Emmanuel Fay

Emmanuel Fay

Les lettres qu'échangent nos deux correspondants illustrent et confirment ce que l'on savait du nomadisme de Gide mais aussi de la plupart des membres de son entourage. C'est presque un miracle lorsque ces gens parviennent à se rencontrer. Nombreuses sont d'ailleurs les lettres écrites dans des trains, des gares, des bateaux. Ce qui correspond bien au portrait que Maurice Martin du Gard fait de Gide dans ses « Mémorables »: << Avec sa tenue classique de voyage, dans un vaste pardessus de ratine beige, le chapeau taupe plus foncé, M. Gide avait son air d'arriver de loin et de repartir le soir même, de loin ou de près, de l'Afrique du Nord ou de Normandie, mais toujours entre deux trains et deux désirs, à la quête de lui-même. >>.

Gide me paraît le premier et peut être le seul intellectuel européen du XX ème siècle. Il entretient des relations intellectuels avec maint penseurs de presque tous les pays d'Europe qu'il visite tour à tour et même lorsqu'il va en Afrique ou en URSS, il donne de ces contrées un point de vue europeiste.

On découvre dans la correspondance, surtout au début, ce que j'appellerais un antisémitisme d'habitude, qui était celui alors, de la quasi totalité des français. Mais souvenons nous entre autres par exemple que c'est Gide qui permet au juif Malaki, alias jean Malaquais (prix Renaudot 1939) de quitter la France en 1941: << N'était André Gide, Galy et moi serions en route pour fertiliser de nos cendres les sillons du Troisième Reich. » (Journal du métèque - 8 oct 1942). Cette petite incise pour corriger certaines allégations, comme celle aberrante se Christophe Malavoy qui assimilait l'antisémitisme de Céline avec celui prétendu de Gide.

Billard ne nous dit pas tout et en particulier comment Gide pour Marc a troqué sa pédophilie pour une pédérastie socratique. Pourquoi dans le cheptel de la famille Allégret a-t-il jeté son dévolu sur Marc et non sur Yves dont l'âge correspondait plus à ses attirances habituelles? Il est vrai que dans les quelques photos que je connais de Marc adolescent, avec sa bouche boudeuse il paraît rimbaldien en diable.

Cette relation, en coulisse intriguait, en fait c'est toute la vie de Gide qui surprenait ses contemporains même si devant lui, ils ne laissaient rien paraitre. Ainsi Morand, dans son style bien personnel et sa morale qui l'est encore plus, s'en ouvre à Jacques Chardonne dans une de ses lettres: << Je lisais cette nuit une étude de Kanters sur Gide, d'ailleurs bien faite, dans la revue de Paris. Marc Allégret (dit ouvertement Kanters, citant Gide: << Ce séjour en Angleterre réussi au-delà de tout ce que j'espérais.>>) a été aimé par Gide dans tous les sens. Or on me dit que Marc n'était pas pédéraste et ne l'a jamais été; je ne puis la-dessus, questionner la petite Claudine Jardin, que vous avez connu chez moi, la fille de Jean Fayard qui est, depuis 2 ans, la maitresse de Marc... Ce que ni Delay, ni Schlumberger, Martin du Gard n'ont expliqué, c'est ce qui a poussé Gide à avoir sa fille Catherine avec une femme, c'est à dire en utilisant le sexe abhorrée? Qu'il est été pédé, soit, si ça lui plait; qu'il est trahi sa noble épouse au bénéfice de petits cireurs de bottes de Biskra, soit; mais ce qui est mufle, vraiment vicieux, et même démoniaque, c'est la trahison au deuxième degré, avec une personne d'un autre sexe. Non seulement c'est monstrueux, mais cela anéantit ses larmes littéraires, La porte étroite et toutes les nobles invocations au pur amour pour Madeleine. C'est la petite madeleine de Proust mais au lieu de se dissoudre dans une tasse de thé, celle de Gide se dissout dans une cuvette de larmes de crocodile huguenot.>> (12 Mars 1963, Correspondance Morand- Chardonne, tome II, page 727).

On aimerait parfois en connaître d'avantage par exemple qu'est devenu le lieutenant Verdier et surtout les clichés fort intimes qu'il a pris de Marc alors âgé de dix sept ans. La figure d'Emmanuel Fay reste bien flou; à sa mort Marc écrit à l'oncle André qu'il connait son premier chagrin d'amour... Il aurait été intéressant également d'avoir un peu plus d'informations sur Eugène McCown (photo immédiatement ci-dessous pour en savoir plus sur le personnage:William Eugene McCown (1898 - 1966) - Find A Grave Memorial) peintre avec lequel Crevel avait eu une liaison et qu'en 1924 Marc fréquente assidument...

William Eugene McCown

Il faut se garder d'anachronisme et pour cela, les mots ne porte pas les mêmes charges émotionnelles hier qu'aujourd'hui. Pour cette raison il faut que je fasse une incise et précise ce que recouvre le terme pédophile appliqué à Gide. C'est un amour général des enfants qui n'est pas toujours, loin de là, sans pour cela l'exclure, associé à une relation sexuelle. Relation sexuelle dans laquelle Gide se refuse à toutes pénétration, du moins c'est certain pour la sodomie dont Gide à horreur. Gide toute sa vie s'est intéressé à l'éducation des plus jeune en particulier dans les années 30 aux expérimentations dans ce domaine de Ray Strachey que l'on peu considérer comme un précurseur de « Summerhill ». Son amour des enfants lui fera désirer d'en avoir un, serait ce par l'intermédiaire de Marc. L'opération ayant échoué, il se mettra, si je puis dire lui même au travail...

Je ne voudrais pas que l'on pense que dans leurs échanges de lettres, Gide et Marc Allégret ne s'entretiennent que d'histoires de petits garçons et d'imbroglios familiaux. Il y est également beaucoup question de littérature de peinture et surtout de théâtre. Mais il y a aussi des absents dans ces missives, Dieu, tout d'abord, comme je l'ai déjà signalé mais aussi l'Histoire et dans une certaine mesure le cinéma.

René Crevel peint en 1922 par J.E. Blanche

René Crevel peint en 1922 par J.E. Blanche

André Gide &amp; Marc Allégret, Le roman secret de Pierre Billard et la correspondance Gide-Marc Allégret (réédition augmentée)
André Gide &amp; Marc Allégret, Le roman secret de Pierre Billard et la correspondance Gide-Marc Allégret (réédition augmentée)

Sur ce dernier point Pierre Billard, ancien critique de cinéma et biographe de Louis Malle, avance que Gide, s'il était cinéphage, n'avait que mépris pour ce mode d'expression qu'il ne considérait pas comme un art. Il explique le relative éloignement de Marc à partir du milieu des années 30, par la déception qu'aurait eu Gide de voir son protégé se lancer à corps perdu dans le métier de cinéaste. Je ne pense pas que cette théorie soit complètement juste, d'autant que Gide n'a pas toujours dénigrer le cinématographe. Dans une interview de 1930 ne déclarait-il pas?: << Qu'il voyait le cinéma parlant supplanter le théâtre pour peu que l'on s'adresse à de vrais écrivains.>> il me semble que d'une part que c'est plus l'égarement de Gide vers « les camarades » et d'autre part la présence auprès d'oncle André de plus en plus envahissante de Pierre Herbart, que Marc n'appréciait pas (c'est un euphémisme) qui ont fait prendre à Marc ses distances. Distance que Billard surestime grandement. Par exemple Marc Allégret terminait une lettre en 1944 à oncle André par << Reviens vite. Je t'embrasse de tout mon coeur>>. Si il y a séparation de corps, il n'y a pas séparation d'esprit. Cette prise de distance est due aussi au stakhanovisme cinématographique de Marc et à la bougeotte effrénée des deux amis, comme d'ailleurs de la quasi totalité des membres de la mouvance gidienne; ces gens là ne se voyait qu'entre deux trains, deux bateaux puis plus tard deux avions, en fait ils ne faisaient le plus souvent que se croiser! D'autre part il ne faut pas oublier qu'au moment de la mort de Gide, Marc était en plein tournage d'un film sur son cher oncle. Il y aurait d'ailleurs tout un livre (et même plusieurs) à écrire sur le rapport de Gide à l'image. Peu d'écrivains de son époque ont été aussi photographiés et peints que lui. Je me souviens que Mac Avoy m'avait dit avoir été surpris de la disponibilité d'André Gide lorsqu'il avait fait son portrait et du plaisir évident qu'il avait à poser alors qu'il était déjà très malade.

Dessin préparatoire au portrait d'André Gide,  Mac Avoy, 1949

Dessin préparatoire au portrait d'André Gide, Mac Avoy, 1949

 

A propos d'images il est regrettable qu'au « Le roman secret » l'éditeur n'ait pas cru bon d'y ajouter un livret de photographies. On aurait pu mettre un visage sur quelques uns des personnages de cette fourmillante saga et cela aurait également donné l'occasion de montrer le talent photographique de Marc dont Michel Cournot parle si bien: << Les images que rapportera Marc Allégret sont bien révélatrices de son caractère. Il évite entièrement les facilités du spectaculaire. Les femmes et les hommes dont il prend l’image, il s’emploie à montrer leur amour-propre, la dignité de leur allure. Images d’une grande probité, d’un rare talent. Il est émouvant de voir là, en Afrique, les débuts d’un cinéaste de grande dimension, qui reste sous-estimé.>>.

André Gide &amp; Marc Allégret, Le roman secret de Pierre Billard et la correspondance Gide-Marc Allégret
André Gide &amp; Marc Allégret, Le roman secret de Pierre Billard et la correspondance Gide-Marc Allégret
photos Marc Allégret prises lors du voyage au Congo

photos Marc Allégret prises lors du voyage au Congo

La présence du mot roman dans le titre « Le roman secret » n'est pas usurpée. Pierre Billard a écrit son essai comme un roman; un roman à l'ancienne, dans lequel l'auteur a toujours une longueur d'avance sur son lecteur. Les adresses à ce dernier, ce que fait fréquemment Pierre Billard, dynamisent l'écriture de son livre qui est bien édité comme l'est la correspondance. Si « Le roman secret » ne possède pas d'indexe, à l'inverse du volume de lettres entre oncle André et Marc, son découpage clair en chapitres, facilite la consultation. Dans sa préface l'essayiste pose une question à méditer: <<Que valent les rapports hiérarchiques dans une histoire d'amour?>>...

Il ne faudrait pas que la forte personnalité des deux protagonistes principaux occulte la foule des seconds rôles prestigieux qui traversent ce récit: Cocteau, Roger Martin du Gard, Paul Valéry, Léon Blum, Malraux, Copeau, Yves Allégret... ou de ceux qui moins célèbres sont des membres essentiels de la tribu gidienne comme Elisabeth van Rysselberghe et surtout sa mère, dite la petite dame ou encore Yvonne de Lestrange, dite pomme (1892-1981). Il est intéressant d'aller voir ce que dise d'autres auteurs comme Jacques Chardonne sur ces personnages de l'entourage de Gide, sur Madame Muhlfeld (dite la sorcière dans la correspondance) par exemple: << Je suis allé chez Madame Muhlfeld que trois fois dans ma vie. Gide et Valéry n'y allaient point par terreur. Ils y allaient comme on va au café; toujours ouvert à partir de 5 heures. C'étaient les moeurs du café. Où aller en fin de journée? C'était très libre de façons. On y recevait pas une divorcée: juifs exclus, je crois. Jamais de femmes d'ailleurs. Madame Muhlfeld s'y est tuée. Où vont les hommes à présent, à 5 heures?>>. Cet extrait d'une lettre à Paul Morand est représentatif de l'absurde antisémitisme de Chardonne qui semble ignorer que Madame Muhlfeld (1875-1953) fut juive!

L'oncle André espérait que son protégé embrasse la carrière journalistique ce qui n'était pas irréaliste dans la mesure où Marc fait parfois preuve d'un beau talent littéraire dans ses lettres.

Jean Claude et Pierre Masson ont établi et annoté la correspondance Gide-Allégret. Il ont valeureusement pris la suite de Daniel Durosay, mort à la tâche. Ils ont eu l'excellente idée de faire commencer leur ouvrage par de courtes biographies des membres de la tribu Allégret. Cette heureuse initiative m'a fait songer qu'un dictionnaire amoureux autour de Gide, comme il en existe autour de Proust, serait bien utile aux lecteurs pour démêler les imbrications entre les affidés gidiens.

André Gide &amp; Marc Allégret, Le roman secret de Pierre Billard et la correspondance Gide-Marc Allégret

Si la lecture de ces deux ouvrages corrige le portrait que l'on pouvait avoir de Gide, le révélant beaucoup plus généreux que l'image qu'on lui attribut habituellement, néanmoins on ne contredira pas Angelo Rinaldi lorsqu'il avance que Les écrivains qui font profession de se raconter par le menu sont quelquefois les plus opaques, elle permet surtout de découvrir la personnalité très attachante de Marc Allégret dont le nom désormais n'évoquera plus seulement le cinéaste d' « Entrée des artiste » et le découvreur de futures vedettes. Il a mis le pied à l'étrier à Simone Simon, Bernard Blier, Brigitte Bardot, Alain Delon, Jean-Paul Belmondo... Il est bouleversant que dans ces pages ont assiste à l'éclosion d'un être. Ces deux volumes forment d'abord un roman de formation. On ne pourra que constater que les leçons d'oncle André ont été profitables. Elles ont transformé un garçon certes vif d'esprit et curieux mais dispersé et guetté par l'indolence en un homme acharné au travail et ne se détournant pas de ses buts. Elles n'ont toutefois pas réussi à donner une totale confiance en lui à Marc, sans doute que l'ombre de Gide était trop grande et trop dense même pour un Marc Allégret...

Au delà de l'apport indéniable que ces ouvrages apportent à l'Histoire littéraire du XX ème siècle, Billard réussit dans un livre d'érudition à donner une leçon de vie.

André Gide photographié par Marc Allégret lors de leur voyage au Congo

André Gide photographié par Marc Allégret lors de leur voyage au Congo

* Ci-dessous document découvert sur le merveilleux site e-gide: http://e-gide.blogspot.fr/

Lot 6 d'une vente Marc Allégret
Marc Allégret (1900-1973) cinéaste. Manuscrit autographe, Les Faux-Monnayeurs, 1965 ; environ 340 pages in-4 en feuilles sous chemise dos toilé et étui.
 
Projet d’adaptation cinématographique inachevé du célèbre roman d’André Gide, paru en 1925. Roger Vadim, déjà producteur de plusieurs réalisations d’Allégret, soutenait ce film. Récit difficile à porter à l’écran, notamment en raison des différents points de vue et genres narratifs, le projet fut finalement abandonné vers 1966. Si le scénario ne présente pas une continuité, et est resté inachevé, il nous permet néanmoins de constater que la trame narrative du livre a été conservée, et que Marc Allégret (modèle d’Olivier) a beaucoup travaillé à cette adaptation. Au manuscrit de premier jet, abondamment corrigé et augmenté, s’ajoutent des notes de travail. Les Faux-Monnayeurs, début du scénario (97 p., pag. 1-92 avec ff. ajoutés).
Découpage détaillé, avec dialogues, indications scéniques, didascalies et voix-off. Le manuscrit est rédigé au recto de feuillets de papier quadrillé à grands carreaux perforés, écrit à l’encre noire avec quelques pages au stylo bleu ou rouge ; de nombreuses corrections sont portées au stylo rouge. Ce premier jet présente des ratures, des suppressions, des additions interlinéaires ou dans la marge, des indications pour la dactylographie. Le scénario s’ouvre à Paris avec (p. 1-12) l’apparition d’Édouard et sa rencontre avec le jeune Georges, qu’il surprend en train de voler un ouvrage sur l’étal d’un bouquiniste. Le journal manuscrit que Georges a laissé tomber intrigue Édouard, lui-même écrivain. Le jeune homme se trouve être son neveu, le fils de sa demi-sœur Pauline, chez laquelle il se rend immédiatement. Il y croise le mari Oscar Molinier, et Olivier, un autre de ses fils. Le générique intervient après ces premières séquences. Une scène au Palais de Justice introduit Molinier, présidant une audience de la Chambre correctionnelle, et le juge d’instruction Albéric Profitendieu. Il est question d’une affaire de prostitution de mineurs (p. 13-16)... Le jeune Bernard Profitendieu, chez lui, écrit une lettre à Albéric, après avoir découvert que l’homme qui l’élève n’est pas son vrai père. Il s’enfuit du domicile familial (p. 17-22)... Bernard et Olivier, camarades de lycée, se retrouvent au Luxembourg, le premier souhaitant se faire héberger temporairement chez le second (p. 23-24)... Albéric Profitendieu découvre la lettre de son fils adoptif – introduction de Cécile et Caloub, demi-sœur et demi-frère de Bernard (p. 25-32).
Olivier, accueille Bernard chez lui le soir. Les deux jeunes évoquent sa récente découverte et son avenir hors de son foyer. Ils entendent Vincent, le frère d’Olivier, sortir et pensent qu’il rejoint une maîtresse (p. 33-40).
Vincent a en fait accepté de donner des soins au père âgé du comte de Passavant, chez lequel il se rend. Il apprend que le vieil homme est décédé. Il est également question d’une soirée que les deux hommes ont passée dans un cercle de jeux, durant laquelle Vincent a perdu beaucoup d’argent (p. 41-45).
scène entre Bernard et Olivier. Ce dernier compte aller chercher à la gare son oncle Édouard, qui arrive de Londres le lendemain. Il évoque l’affection qu’il porte à son oncle et leur commune aspiration à écrire (p. 46-48).
Flash back dans le cercle de jeux et introduction du personnage de Lady Lilian Griffith, riche américaine (p. 49-56).
Bernard quitte la chambre d’Olivier à l’aube pour se rendre à la gare (p. 57-60).
On suit le parcours en train d’Édouard, de la gare maritime de Dieppe à Paris, travaillant à son journal. Commentaire de l’auteur : Les Faux-Monnayeurs, est-ce un bon titre ? Édouard n’en est pas sûr. C’est le roman auquel il pense sans cesse et depuis longtemps. Il n’en a pas encore écrit une ligne, mais il transcrit ses notes, ses réflexions sur ce carnet (p. 61 A-E).
Flash back introduisant Laura. On comprend que le retour d’Édouard est lié à une lettre qu’il a reçue (p. A-C).
Gare Saint-Lazare, Olivier retrouve l’oncle Édouard sur le quai – Bernard assiste discrètement à la scène, la tension est palpable : Le jeu des acteurs peut mieux que toute autre chose faire ressortir ces nuances fugitives, ces gestes amorcés et retenus, les mots qui viennent à la place d’autres qu’on n’ose pas dire – enfin tout ce qui crée ces situations tendues faites de touches, d’impressions presque inexprimables et que le cinéma peut restituer à merveille ... Tandis que les deux hommes vont prendre un café, Bernard subtilise la valise d’Édouard à la consigne de la gare (p. 65-73).
Dans le métro, Bernard ouvre la valise, trouve le journal d’Édouard et en débute la lecture, captivante. Le journal est lu en voix-off ; Édouard relate son mariage avec Laura (p. 74-90)... Au fil des dernières pages, la lecture du scénario est plus chaotique, avec de nombreuses modifications et parties supprimées. Les Faux-Monnayeurs, Construction détaillée et dialogues provisoires, 15 août 1965 ([2]-6 p. A-F).
Indication : Tous les dialogues sont là à titre indicatif du sens des scènes. Ils doivent être réécrits tant pour leur forme que pour leur longueur ... La scène concernée est celle de la lecture du journal d’Édouard par Bernard. Les manuscrits de plusieurs scènes, reprises par l’auteur, sont joints au dossier. La plupart rédigés au stylo bleu ou noir (titres en rouges), sur papier blanc, ils comportent de nombreuses corrections, ratures, aaddits. On peut y lire, souvent en première page, des commentaires d’appréciation de l’auteur ( bon , vu ), ainsi que des indications relatives à la mise au net ( fait , tapé , copié et arrangé , pages refaites , à la dactylographie ; les pages concernées ont pour la plupart été biffées).
Fin (3 p. A-C).
Scène finale entre Olivier et Édouard, dans l’appartement de ce dernier. Bernard, prévenu par son frère Caloub que son père adoptif allait mal, vient avec lui chercher sa valise. S’adressant à Édouard: Vous aviez raison, ma place est auprès de lui . Olivier à Édouard : Mais alors ce sera un livre très moral Les Faux Monnayeurs. Je suis sûr que ça t’étonnera toi-même ... La scène se termine soudainement lorsqu’Édouard se tourne vers Caloub pour lui demander son nom... Extérieur et vestibule Molinier (6 p. A-D).
Mort de Bronja – La Machination (9 p.).
Fin La Pérouse Édouard (2 p. A-B).
Bernard passe son bachot – L’ange (10 p.).
Édouard et Bernard après le bachot (11 p. ?-?).
Le Banquet (18 p. A-Q).
Gare St Lazare (13 p. A-L).
Flash back journal Édouard (6 p.).
Gare de Dieppe Maritime (6 p.).
Chambre d’hôtel Laura (3 p.).
Chambre d’Olivier Molinier (3 p.).
Notes pour le train Édouard (3 p.).
Avant fin de la lecture du journal d’Ed. par Bernard (4 p. A-D).
2e partie. Premières notes (29 p.).
3e Partie (103 p.).
Plus un extrait de scène avec dialogues et indications diverses (7 p.).

Nota

1- Pour retrouver Claude Michel Cluny sur le blog: L'or des Dioscures de Claude Michel ClunyClaude Michel Cluny, à propos d'Agostino,  Le retour des émigrés de Claude Michel Cluny,  Sous le signe de Mars de Claude Michel Cluny

2- Les curieux qui iront voir mon billet sur l'adaptation des "Faux monnayeurs" par Benoit Jacquot y trouveront quelque contradictions et même incohérences avec le présent billet. C'est tout d'abord je suis un peu moins ignorant aujourd'hui qu'hier et que pour cette critique des ouvrages sur les rapports entre Gide et Marc Allégret, j'ai relu partiellement "Les faux monnayeurs" qui m'est apparu un bien plus grand livre à ma troisième lectures qu'aux précédentes. Je le tiens pour un indéniable chef d'oeuvre, ce qui ne veut pas dire qu'il ne possède pas quelques scories. Il m'est apparu comme le premier et un des seuls roman d'auti-fiction car dans la quasi totalité des ouvrage sur lequel on appose cette marque, il n'y a presque jamais de fiction. Mon regard sur les faux monnayeurs a été légèrement modifié par les deux livres que je chronique ci-dessus. C'est doute la difficulté et le plaisir de lire Gide que de voir notre sentiment évolué (positivement) au fur et à mesure que l'on s'enfonce dans cette oeuvre foisonnante dont la correspondance est un continent à ne pas négliger.

3- Un grand merci à Ismau pour l'envoi  des images issues d'"Un album de famille" 

Commentaires lors de la première édition du billet

ismau15/05/2015 18:27

Merci pour ce billet, si riche et détaillé que je l'ai lu plusieurs fois avec le plus grand intérêt . Il me donne bien sûr d'abord envie de lire cette singulière Correspondance Gide-Allégret, et le Pierre Billard peut-être, puisque cette lecture parallèle semble fructueuse . J'aime beaucoup ce que vous dites à la fin, concernant votre évolution ( dont je me réjouis ! ) à la relecture de Gide . Cette redécouverte de relecture, pas uniquement avec Gide mais en particulier avec lui, j'en ai moi-même fait l'expérience . Ayant spécialement tout lu de lui - sauf sa correspondance – dans mon adolescence ; je l'ai relu régulièrement ensuite, 2 ou 3 fois pour certains livres, chaque fois avec de nouvelles découvertes et un bénéfice étonnant . C'est vrai pour les Faux Monnayeurs, mais aussi par ex. pour Les Caves du Vatican : un chef-d'oeuvre de même niveau à mon avis, et très drôle … ou Paludes ! Et d'autres .
C'est justement ma relecture récente très soigneuse du Journal, et de ses divers Carnets, qui me permet de dire qu'il contient tout de même beaucoup plus que vous ne semblez le dire sur la relation Gide-Marc . Il n'est pas besoin de Claude Arnaud pour dire la violence inouïe du sentiment amoureux de Gide, il suffit de lire le Journal depuis le 5 mai 1917 '' Merveilleuse plénitude de joie . Je me retiens de parler de l'unique préoccupation de mon esprit et de ma chair … ''etc Le ton assez mélancolique des précédentes pages change brusquement, c'est amusant et émouvant … il n'est plus question que de M. Quelques semaines plus tard, en août, c'est l'effervescence du voyage en Suisse avec Marc, qui précède donc d'un an le voyage à Cambridge . 5 jours de camping racontés curieusement en changeant simplement les prénoms, Marc s'appelle Fabrice, et lui Michel . N'est-ce pas, tout autant que Cambridge, le ''moment fondateur'' ? En tous cas, sa passion amoureuse se révèle à chacun de ses mots, idem dans les mois qui suivent où M. réapparaît . Pourquoi donc ensuite le séjour à Cambridge est-il étrangement passé sous silence ? Sans doute à cause de sa femme … Et là, de retour d'Angleterre, ces pages arrachées, le Journal qui s' interrompt brusquement … curieux contraste avec l'euphorie des pages précédentes . La suite se trouve dans ''Et nunc manet in te'', publié après la mort se sa femme, avec le récit de la terrible crise qui affecte son couple, et son désespoir concernant leur correspondance brûlée  ( vous la minimisez je crois ) '' Je m'étais retiré dans ma chambre où j'espérais toujours qu'un soir elle viendrait me retrouver ; je pleurais sans arrêt, sans chercher à rien lui dire que mes larmes, et toujours attendant d'elle un mot, un geste .'' avec le souvent cité ''Je souffre comme si elle avait tué notre enfant'' et pire ''Par la suite, je ne repris jamais goût à la vie jamais plus'', puis'' Je suis comme si j'étais déjà mort depuis longtemps'' . Toujours dans le Journal, où en y retournant, c'est encore très intéressant après 1918, concernant l'évolution de sa relation avec Marc . Il s'y plaint gentiment mais souvent en effet de la paresse de Marc, et de ses relations superficielles avec des demoiselles . Il semble davantage en décalage d'âge et de préoccupations, n'ayant pas les mêmes valeurs . Une incompréhension, un mépris du cinéma réitéré, qui m'avait choquée ( je vous trouve un peu trop indulgent cette fois ) Sinon, leur amitié transparaît dans le Journal sporadiquement jusqu'à la fin . Beaucoup de jugements communs ( dont ceux négatifs sur Jacques-Emile Blanche, que Gide égratigne également beaucoup, mais c'est un ''détail'' )
Sinon quelques questions : Gide et Marc proches de l'Action Française ? ( je me souviens qu'il était dreyfusard dans sa jeunesse, alors que Valéry lui était antidreyfusard ) Leur voyeurisme ? ( ? ) Gide voulait avoir un enfant ? ( pour moi c'est la mère de sa fille qui plutôt en voulait un, à tout prix et avec ''presque'' n'importe quel père )
Catherine Gide justement ! c'est un peu autour d'elle et beaucoup autour de son père, que tourne un très agréable livre de photos : ''André Gide – Un album de famille '', où se trouvent de nombreuses photos d'écrivains et artistes bien sûr, mais aussi des photos de Marc jeune ( 8 ou 9 ) . Si vous en voulez quelques unes ...

 

lesdiagonalesdutemps15/05/2015 21:18

Merci pour ce beau commentaire. Si vous pouviez m'envoyer des photos de Marc Allégret jeune cela sera parfait. Je les introduirais dans mon billet pour en enrichir l'illustration. Je n'ai pas encore fait l'acquisition de "l'album de famille". En revanche pour creuser cette histoire j'ai acquis cette semaine Carnet du Congo de Marc Allégret et Marc Allégret découvreur de stars, billet à suivre mais pas tout de suite...
Gide m'a toujours beaucoup intéressé et, comme vous, j'ai lu ses romans et soties à la fin de mon adolescence puis un peu plus tard Corydon et Si le grain ne meurt et vers 1990 le journal. Je trouve que "Les faux monnayeurs"est un très grand livre, ce qui ne veut pas dire qu'il n'aurait pas des défauts comme celui d'un montage trop "cut" par exemple. Je vais relire le journal car je l'ai lu la première fois dans la première édition de la Pleiade qui ne comporte pas de notes.
Moi aussi je suis très intrigué par le silence de Gide lors du pas assez fameux voyage à Cambridge. Si je maintiens que c'est un moment capital pour Gide, ce n'est pas tant à propos de sa relation avec Marc mais par la découverte de l'organisation du groupe de Bloomsbury qui l'influencera dans la construction de "la famille" gidienne. Je pense aussi que ce contact fera obliquer politiquement Gide vers la gauche et surtout vers le pacifisme qui était une caractéristique de la plupart des membres du groupe de Bloomsbury.
Et bien sûr ce voyage a aussi pour conséquence la destruction de sa correspondance avec Madeleine. Je n'en mésestime pas l'importance, je cite ce drame (pour Gide) mais ce n'est que très périphérique par rapport aux deux livres dont ce billet traitait.
Je ne suis pas d'accord avec vous, ni avec Billard sur le mépris de Gide du cinéma (en dépit de certaines de ses déclarations). Il y a beaucoup travaillé élaborant des scénarios qui ne furent certes jamais tournés. Il a fait des pieds et des mains pour que ses livres soient adaptés au cinéma et regrettait lorsque l'opération échouait. Il était très content de l'adaptation de "La symphonie pastorale". Le problème avec Gide c'est qu'il n'hésite pas à se contredire.
En 1918 Gide pensait, à regret néanmoins, que l'Action Française était la seule perspective pour la France. Il avait alors une grande crainte de l'exportation de la Révolution bolchévique en France. Quand à Marc on le voit même organiser un mini meeting de l'A. F. D'autre part Gide avait une considération certaine pour le littérateur Maurras et le critique qu'était Léon Daudet. Tout cela est dans cette correspondance et bien d'autres choses encore. Mais le plus important c'est que ces deux livres montrent un Gide très généreux mais aussi assez tyrannique avec Marc mais l'inverse est vrai aussi on voit Marc profiter de Gide et l'aider également. Ce qui ressort c'est que la galaxie gidienne est une véritable entreprise d'entre aide mutuelle très très efficace d'autant plus efficace que ses membres étaient d'accord sur les points importants comme ce bébé. Elisabeth, je suis d'accord avec vous voulait un enfant mais Gide et Marc aussi.

 
 

xristophe15/05/2015 01:26

C'est vrai, cette Correspondance se présente a priori comme un trésor - elle est tentante... (Je n'ai pas dit temps-tante !)

 
 

xristophe15/05/2015 01:18

Mettez votre Rinaldi préféré - après en avoir discuté avec elle ? (Votre notation est d'une exquise justesse : on dirait du... Rinaldi !)

 
 

xristophe14/05/2015 16:16

Un lit fait de tous les ouvrages de Rinaldi, pour Clara ! Quelle merveille serait cette photo - (quelle gentillesse si vous "me" la réalisiez !) Sûr qu'elle "sentirait" là qqch de spécial : l'odeur de tous ces félins adorés, félins, félines, avec, en plus, le fumet rare d'un génie supérieur à tout ce qu'elle a pu connaître en fait de litières pourtant enchantées...

 

lesdiagonalesdutemps14/05/2015 16:29

Je vais essayer mais Clara comme je vous l'ai écrit ne se couche pas sur les livres je pose les ouvrages devant elle mais lorsqu'il y en a trop, elle s'enfuit voyant son espace vital menacé.

 
 

xristophe14/05/2015 16:05

Pour la richesse d'étoffe des "Monnayeurs", (les nombreux personnages, notamment), on ne peut qu'être d'accord avec vous ; et pour le fait qu'alors, je fusse trop jeune pour apprécier correctement ce livre, que je lisais "officiellement" pour entrer en classe Terminale (en cours privé - exceptionnellement car sinon j'aurais dû au lycée Berlioz "redoubler", alors que seules les maths étaient en cause !), une liste nous avait été donnée de choses à lire avant d'enter et durant les vacances d'été, avec bcp de Gide ( je trouvais cette "contrainte" paradoxale ; mon père m'avait donc acheté tout ça ) : le prestigieux patron de cette "boîte" de riches (il y avait là quelques "particules", qui frisaient les trente ans, tentant en somnolent de réussir dédaigneusement leur bac avant d'atteindre l'âge de la retraite) avait été secrétaire de Bergson, parlait aussi de Montherlant, et c'est là qu'en étude (un prodigieux dimanche où je fus consigné l'après-midi avec bonheur : presque aussi bien que le collège sainte croix de Montherlant) je commençai, ravi, Du côté de chez Swann...

 

lesdiagonalesdutemps14/05/2015 16:25

Le patron de cette boite à bac avait bon gout. Je ne parlais pas des Faux monnayeurs mais du livre de correspondance entre Marc Allégret et Gide dans lequel on voit le temps à l'oeuvre.

 
 

xristophe13/05/2015 23:37

Si ! j'ai entr'aperçu que vous teniez, en accord avec votre cher Martin du Gard, que le chef-d'oeuvre de Gide était Les faux-monnayeurs... Je n'ai jamais eu très envie de le relire... (J'avais 17 ans) Mais, vu d'ici et d'aujourd'hui, je préfère de beaucoup le juvénile Paludes... lu et relu !

 

lesdiagonalesdutemps14/05/2015 08:34

Sans dénigrer Paludes, je trouve plus de plaisir à lire Les faux monnayeurs avec ces jeux de séduction et ses nombreux personnages qui sont éclairés par le pan autobiographique de l'oeuvre de Gide et vice versa.

 
 

xristophe13/05/2015 23:31

Pas encore lu votre monumentale chronique sur ces deux livres, et qui me semble aussi volumineuse et substantielle que les livres eux-mêmes : par où faut-il commencer ? ! Comme tout cela m'aurait passionné à vingt ans ! "Un chat passant parmi les livres" écrit Apollinaire chantant. Le vôtre (c'est une personne du sexe, je me souviens, pardon, mais voilà que j'ai oublié son petit nom), que je salue et que j'admire d'être amie des amis de la sci/ience et de la volupté, (Clara, pê ?), est toujours aussi suavement et dédaigneusement photogénique - mais on ne la voit jamais lire, tout de même......

 

lesdiagonalesdutemps14/05/2015 08:41

Ces livres sont en effet volumineux surtout la correspondance mais c'est justement pourquoi on est plongé dans l'intimité de ces deux personnages. Il me semble qu'il faut avoir un peu plus de vingt ans pour gouter de tels ouvrages car dans le jeune âge on a pas la notion de temps et la durée est essentielle dans cette histoire.
Malgré son âge très avancé Clara est encore très photogénique et a le respect des livres. Elle ne se couche jamais dessus contrairement aux journaux dans lesquels elle voit des couches confortables.

 
 

Bruno13/05/2015 16:57

Le chat garde de bien beaux trésors littéraires.
Merci pour ces belles recensions. La biographie de Malle par Billard est aussi passionnante.
Un minuscule point de détail : il me semble me souvenir que La Sapinière était la propriété des Allégret dans l'Est de la France et pas un des innombrables points de chute de l'Oncle André.

 

lesdiagonalesdutemps13/05/2015 18:06

Vous avez raison mais Gide s'y est invité souvent. Ces curieux, nombre des membres de la galaxie Gide semblaient prendre un malin plaisir à ne pas dormir chez eux et faisaient des échanges constant de domiciles; ainsi on voit Gide dormir chez les parents de Marc alors que Marc dort chez Gide! d'où des lettres qui n'arrivent jamais aux bonnes adresses.

Bruno28/04/2016 19:48

Sur l'audace...de notre Education Nationale :
http://www.education.gouv.fr/pid285/bulletin_officiel.html?cid_bo=101007
si si, lire la fin de cette note , officielle...

 

lesdiagonalesdutemps28/04/2016 20:42

audace très relative car la correspondance de Gide / Allégret n'est pas cité pas plus que le livre de billard et scandale absolu mon blog n'est pas mentionné!

 
 

Bruno23/12/2015 17:27

Sur les moustaches de tonton André :
http://www.julesrenard.fr/2015/12/journal-du-23-decembre-1891.html

 

lesdiagonalesdutemps23/12/2015 17:47

bien vu aussi sur Oscar Wilde. En voyant cette page de ce blog fort intéressant j'ai été étonné de m'apercevoir que Maupassant était presque le contemporain de Claudel mais ce dernier a presque vécu deux fois plus que Maupassant... Ce qui change tout dans l'imaginaire aujourd'hui de celui qui s'intéresse aux lettres françaises.

 
 

Olivier29/09/2015 15:54

Au-delà du plaisir pris à la lecture de votre excellent billet (dont la longueur n'est pas le moindre des mérites, d'ailleurs, mais disant cela j'en dis trop, vous me taxerez à loisir de complaisance et d'hypocrisie si je poursuis dans cette veine), et du souvenir prégnant que je garde de ces deux ouvrages lus à leurs sorties, je suis charmé par une découverte : André Gide peint à 21 ans par Jacques-Emile Blanche ! Non pas que le style en soit impérissable (et je crois avoir compris que ce peintre n'était pas des plus sympathiques), mais il y a sur le visage de cet André tout juste adulte et dans sa pose un je-ne-sais-quoi de profondément troublant et attachant (en prime, il ressemble à John Cusak au même âge, si vous voulez bien me passer cet anachronisme insensé).

 

lesdiagonalesdutemps01/10/2015 07:59

Je trouve que l'on ne rend pas assez justice à Blanche dont les toiles ne mérite pas la condescendance qu'elles rencontrent même si cela change petit à petit (allez les voir au musée de Rouen). Il y a aussi deux beaux albums pas trop couteux qui sont parus récemment sur ce peintre et puis cet homme avait un extraordinaire flair pour dénicher les vedettes littéraires du futur d'où ces portraits de Cocteau, Gide... jeunes.

 
 

Bruno01/06/2015 23:19

Quelques entretiens avec Amrouche ( assez pénible comme intervenant...)
http://www.franceculture.fr/emission-les-nuits-de-france-culture-entretiens-avec-andre-gide-entretiens-8-et-29-2015-05-28

 

lesdiagonalesdutemps02/06/2015 07:01

Merci pour ce lien si je m'en souviens bien ce sont des entretiens très écrits date oblige. On a du mal à comprendre avec le recul du temps l'engouement que suscitait Amrouche.

 
 

Bruno20/05/2015 16:06

Remarquable billet, remarqué par e-Gide aussi
Merci pour le partage

 

lesdiagonalesdutemps20/05/2015 18:42

Je suis doublement flatté par votre accueil de mon billet et par celui du blog e-Gide blog indispensable pour une bonne connaissance de la littérature du XX ème siècle.

 
 

xristophe19/05/2015 20:17

Génial, les bonus-photos du petit copain de Gide par Ismau ! Enfin on comprend qqch à toute cette histoire...

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Boys Will be boys (2)

Publié le par lesdiagonalesdutemps

Boys Will be boys (2)
Boys Will be boys (2)
Boys Will be boys (2)
Boys Will be boys (2)
Boys Will be boys (2)
Boys Will be boys (2)
Boys Will be boys (2)
Boys Will be boys (2)
Boys Will be boys (2)
Boys Will be boys (2)
Boys Will be boys (2)
Boys Will be boys (2)
Boys Will be boys (2)
Boys Will be boys (2)

pour retrouver la reproduction de ce livre américain de 1966: Boys will be boys (1),

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La chambre de Giovanni de James Baldwin (réédition complétée)

Publié le par lesdiagonalesdutemps

Beauford Delaney, James Baldwin, c.1955

Beauford Delaney, James Baldwin, c.1955

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Curieusement je n’avais jamais lu le roman le plus gay d’un de mes écrivains préférés, James Baldwin, peut être parce que à l’époque où je découvrais ce grand écrivain américain, au début des années 70, “La chambre de Giovanni” était difficilement trouvable. Chronologiquement, il date de 1956, ce court roman, est un des premiers textes de Baldwin. Il précède à la fois les deux chefs d’oeuvre du romancier, “Un autre pays” (1962) et “L’homme qui meurt” (1968), et ses grands livres politiques tel “La prochaine fois le feu”, mais il est postérieur aux premières nouvelles qui composent “Face à l’homme blanc”. Autant de livres édités par Gallimard, alors que ” La Chambre de Giovanni” est paru chez Rivage.

Mais avant d’aller plus loin il me semble indispensable de revenir sur la personnalité de James Baldwin. Il est né en 1924, Premier de neuf enfants de sa mère et enfant illégitime, il ne rencontra jamais son père biologique et n’a même sans doute jamais connu son identité. James Baldwin est élevé par son beau-père, pasteur fondamentaliste et prédicateur. Il grandit dans les rues de Harlem. Alors que son beau-père s’opposait à ses aspirations littéraires, Baldwin trouva du soutien auprès d’un professeur ainsi qu’auprès du maire de New York, Fiorello H. LaGuardia. A l’âge de 14 ans, il devint prêcheur dans une église pentecôtiste de Harlem. Après avoir obtenu son diplôme de fin d’études au lycée DeWitt Clinton dans le Bronx, il s'est installé à Greenwich Village où Il commence à écrire. Il gagne un prix littéraire pour ses articles. Ce qui lui permet de quitter les Etats Unis, dégoûté par leur injustice raciale. Il s'installe à Paris où il vit dans la pauvreté. Il y retrouve d’autres exilés noirs américains comme Chester Himes et Richard wright, son mentor en littérature. Il publie son premier roman, “Les élus du seigneur”, partiellement autobiographique, en 1953. En 1957, il retourne aux Etats-Unis pour participer au Civil Right' s Movement aux côtés de Martin Luther King et Malcolm X. Il publie son essai sur les relations raciales, 'Nobody Knows my Name', en 1961 suivi de son grand roman 'Another Country (Un autre pays) en 1962, et de son essai 'The Fire Next Time (La prochaine fois le feu). Ce dernier est considéré comme l'un des plus brillants essais sur l'histoire de la protestation des Noirs. Ces ouvrages lui attirent une large audience. Il y prédit une explosion de violence à travers le pays si les Blancs ne changent pas d'attitudes envers la population noire. James Baldwin a également écrit deux pièces de théâtre, 'The Amen Corner' (1955) et 'Blues for Mister Charlie' (1964). D’autres romans suivront “L’homme qui meurt”, “Harlem quartet” ... Il meurt d’un cancer le 1 er décembre 1987 à Saint-Paul de Vence.

L’homosexualité est un des thèmes récurrent dans son œuvre. Pour Baldwin l’Amérique est une famille déchirée, la haine du noir se nourrit de la psychosexualité tourmentée héritée du puritanisme dans lequel le noir est objet de rejet mais aussi de désir. Sa nouvelle “A la rencontre de l’homme blanc” est emblématique de la vision des relations humaines qu’a Baldwin. On y voit un homme noir qui est lynché à la fois à cause d’un désir homosexuel inavouable de l’homme blanc qui en même temps considère le noir comme son rival sexuel par sa supposée grande virilité. 

On peut considérer James Baldwin comme étant l’écrivain qui a le plus influencé Toni Morrison. 

“La chambre de Giovanni” présente un intérêt spécial pour le lecteur français et en particulier parisien puisqu’il se passe dans le Paris de la quatrième république; ce qui est le cas aussi, mais pour une partie seulement, d’”Un autre pays” pour lequel on a parfois le sentiment que “La chambre de Giovanni” a servi d’ esquisse. A ce propos quelques erreurs géographiques de détail montrent que le livre n’a pas été écrit par un parisien et probablement pas à Paris. En effet  la rue Bonaparte ne relie pas la Seine à Montparnasse. Il y a aussi quelques aberrations sociologiques. Il est fort improbable que le galetas de Giovanni possède le téléphone au milieu des années cinquante alors que bien des bourgeois ne parvenaient pas à l’obtenir! Mais ce ne sont là que vétilles car l’ouvrage ressuscite remarquablement cette époque. 

Le livre dissèque, en une suite de retours en arrière, l’histoire d’amour entre deux hommes au milieu de leur vingtaine, David un américain qui est en France pour se fuir et Giovanni un émigré italien, tous deux vivent d’expédients dans le monde faisandé du Saint Germain post existentialiste. Quand ils se rencontrent David est seul à Paris, la femme qu’il croit aimer, Hella est parti faire une escapade en Espagne pour réfléchir à leur possible avenir commun. Dans les toutes premières pages, on apprend que Hella est repartie en Amérique et que Giovanni va être guillotiné. Les 200 pages de “La chambre de Giovanni” nous apprendront comment ils en sont arrivés là. Le roman nous entraîne dans un monde à la Modiano (revu par Genet), avec à la fois plus de psychologie et une syntaxe moins maigre que chez l'écrivain français. Plus que sur l’amour homosexuel, “La chambre de Giovanni” est un roman sur la honte de soi et sur l’incapacité de reconnaître ce que l’on est, dans le cas du narrateur de cette histoire, qui la raconte à la première personne, celle d’être homosexuel. On peut même dire que David a une sorte d’homophobie intérieure. En cela, et pas seulement par son décor, ce livre me parait daté, mais peut être suis-je dans l’erreur, aveuglé par la permissivité urbaine, un peu en toc, de nos jours.

Si ce livre est modianesque c’est par son décor avec ses cafés désuets et un peu minables qui n’avaient alors pas vraiment changés depuis Zola mais qui ont totalement disparu depuis. C’est aussi par ses personnages interlopes. Mais à la différence de Modiano, qui n’a toujours fait que frôler le monde homosexuel avec une certaine fascination mais n’osant pas y entrer, sans doute parce qu’il “n’en est pas”, Baldwin met lui son livre au cœur de ce milieu. Aujourd’hui, le roman apparaît aussi comme une sorte de reportage d’un certain monde homosexuel parisien des années cinquante, ce que ne pouvait pas, bien sûr, imaginer l'auteur lorsqu'il écrivait ces pages d’autant que l’on ressent un certain dégout, une certaine volonté de distanciation de la part de Baldwin envers cet univers. Sans doute parce qu’à l’époque où il écrivait ‘La chambre de Giovanni”, lui aussi avait du mal à accepter sa sexualité. David comme presque tous les héros de Baldwin est un looser mais sa particularité est que c’est un médiocre avec lequel le lecteur a beaucoup de mal à entrer en empathie. L’autre particularité de David par rapport aux autres personnages principaux de l’écrivain est qu’il est blanc. On peut penser que cela a été une manière pour Baldwin de se mettre à distance de son homosexualité.

La lecture de l’ouvrage est pénible par le dénie au bonheur possible d’un homosexuel. Voici un exemple significatif de son ton: << C’est une question banale, mais l’ennui avec la vie, c’est qu’il est si banal de vivre. Tout le monde, en fin de compte, suit la même route sombre (et la route a une façon d’être à son plus sombre, à son plus traître, lorsqu’elle semble la plus claire) et il est vrai que personne ne reste dans le jardin d’Eden. Évidemment le jardin de Jacques n’était pas le même que celui de Giovanni. Le jardin de Jacques était peuplé de footballeurs et celui de Giovanni était peuplé de jeunes filles mais, finalement, ça ne parait pas avoir une grande différence. Peut être que tout le monde a un jardin d’Eden, je ne sais pas; mais on a à peine le temps de l’entrevoir avant que surgisse l’épée flamboyante. Peut être que le seul choix que la vie nous laisse est de garder le souvenir du jardin ou de l’oublier...>>.

“La chambre de Giovanni” est particulièrement cruel pour les vieux invertis qui ne sont décrits que comme de pauvres hères ridicules qui ne peuvent qu’acheter les faveurs d’une jeunesse qui les méprise et les exploite.

La chambre de Giovanni n’est ni le plus grand livre de son auteur ni le plus agréable à lire mais il est un témoignage poignant de la difficulté intérieure à vivre son homosexualité, il y a seulement cinquante ans.

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A propos de Bernard Buffet, le samouraï (réédition)

Publié le par lesdiagonalesdutemps

Il m'a semblé intéressant de rééditer ce billet que je n'ai pas modifié, seulement un peu "peigné", même si en 2016 je l'écrirais sans doute différemment, aujourd'hui que Bernard Buffet est heureusement mis en lumière.

En ce qui concerne les commentaires, si l'on veut respecter l'ordre chronologique, il faut les lire en commençant par les derniers. 

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24bc931b4dSi le titre de la biographie de Bernard Buffet par Jean-Claude Lamy est beau, il est assez peu conforme à la réalité du personnage du peintre. J’aurais préféré une biographie un peu moins hagiographique et d’un style plus tenu. Le lyrisme du début frise le ridicule et les premiers chapitres sont riches en digressions certes intéressantes mais qui bousculent par trop la chronologie. Mais ce ne sont là que des vétilles devant le plaisir de lecture que procure cette biographie qui espérons remettra au premier plan un artiste qui aura beaucoup fait pour ruiner sa réputation.
L’une des qualités du livre, à la riche documentation, est de faire revivre une époque, l’immédiate après guerre où Paris était encore la capitale de l’art mondial, pour bien peu de temps encore, mais aucun des acteurs qui s’agitaient sur la scène de l’art parisien le pressentaient.


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Dans cette après guerre où la bataille entre abstraction et figuration faisait rage, l’art était un enjeu politique majeur. Il faut imaginer le rustre Maurice Thorez, secrétaire générale du Parti Communiste, alors premier parti de France, arpentant les allées du salon d’Automne, suivi de l’opportuniste Aragon qui n’avait pas encore troqué son costume d’ apparatchik contre celui de la vieille folle noctambule, pour soutenir Fougeron champion français du réalisme socialiste.
La notoriété dans la Quatrième République des artistes peintres est inconcevable aujourd’hui, comme l’est la fulgurante ascension de Bernard Buffet qui connaît ses premiers succès à 18 ans! Il faut dire que ses tableaux d’ascète sont en phases et aux couleurs de l’époque. Il est bon de se les remettre dans l’oeil pour se souvenir de leur force...


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Lamy me confirme le rôle de découvreur du peintre par Henri Héraut (1894-1982), (Comme le livre dont je traite est riche en digressions, je m’autoriserais également ce plaisir coupable, dont d'ailleurs je suis un fervent pratiquant dans mes textes...). Ce que m’avait confié, dans les années 70 ce curieux personnage qu’était ce peintre et critique Henri Héraut. Je n’oublierais jamais ma visite à son “atelier” qui était en fait un petit appartement dans un immeuble récent qui dominait la gare Montparnasse. Héraut m’y expliqua qu’il ne voyait pas l'utilité d'avoir l’électricité puisque les lumières de la gare éclairaient son logis ! Ainsi, muni d’une lampe électrique et juché sur un escabeau je pus admirer  entre autres, des dessins de Delacroix et des tableaux de Bernard Buffet des années quarante... Voici comment Lamy raconte la découverte du jeune peintre par Héraut: << Maison rue des Batignolles; à chaque étage, au palier, une vaste glace reflète son image. “Le feutre vert sur l’oreille, je m’imagine beau. Au deuxième, je pousse la porte, j’entre chez Bernard Buffet. D’immenses toiles d’hommes nus, tristes, pourris de solitude... je me vois vrai”.>>.

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Couverture

Les anges d'Héraut...
 

Henri Héraut avait fondé en 1935 un Groupe de peintres figuratifs français qui s’intitulaient "Les peintres des Forces Nouvelles" parmi eux: Henri Héraut, Robert Humblot,vHenry Jannot, Jean Lasne, Alfred Pellan, Georges Rohner, Tal Coat... Dans leur manifeste on peut lire: << ... qui ont compris que le temps des escamotages de dessin ou surcharge de pâte était révolu" et qui prônent le "retour au métier consciencieux de la tradition dans un contact fervent avec la Nature >>. Ils sont Convaincus que cette attitude, dans le contexte de l'avant-guerre, représentait la plus osée des audaces, que la modernité n'est pas formelle. Les peintres de Forces Nouvelles se prononcent contre l'impressionnisme, "ennemi public numéro 1", le surréalisme ou le cubisme. A l'école de Georges de la Tour, des frères Le Nain ou des artistes classicisant des années vingt, cette peinture se veut un retour au dessin et au modelé, au métier. Le groupe se disperse en 1939, mais certaines manifestations en prolongent l'esprit pendant les années d'occupation.

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tableau de Jannot

Connaissant Héraut, on comprend son adhésion immédiate à l’oeuvre de Buffet. Lorsque j’ai rencontré Henri Héraut, il était d’une saleté repoussante, qui contrastait avec le soin qu’il prenait de sa petite moustache blanche, parfaitement taillée. Il portait un immuable costume trois pièces bleu; le devant du gilet était ciré de crasse et l’arrière de sa veste était en lambeaux comme si elle avait été déchirée par un fauve. Il se vantait d’avoir autant d’ attirance pour les garçons que pour les filles tout en étant toujours resté vierge. Il ne peignait plus que des anges. Il avait toujours le même petit feutre vert sur l’oreille que trente ans auparavant lors de sa première visite chez Buffet.

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La rencontre en 1948 de Buffet avec Pierre Descargues, l’un des critiques les plus respectés et les plus influents de l’époque, est déterminante pour l’avenir du jeune peintre. Voici ce que Descargue écrivit sur Bernard Buffet dans le livre qu’il lui a consacré: << Il témoigne puissamment du désarroi de notre époque. L'inaction de ses personnages, leur vie absurde, Bernard BUFFET  les exprime comme un mal dont on est soi-même victime, avec violence en se donnant soi-même tout entier à cette œuvre de vengeance, c'est à dire en y mêlant intimement l'amour et la haine. >>.

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Pour un vieux et fidèle auditeur, comme moi de France-Culture, on ne peut lire un texte de Descargue sans entendre sa voix qui à su passionner tant de gens pour l’art moderne, et cela sans exclusives durant tant d’années. C’est une curieuse expérience pour un vieil habitué de ses confidences radiophoniques de le découvrir dans ces pages tout jeune et déjà passionné. Pierre Decargue, dans ses récents livres de souvenirs, me semble (je ne les ai pas près de moi), bien oublieux de son ancienne admiration pour Buffet...

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Un des grand mérite de la biographie de Lamy, est de rappeler l’incroyable précocité de Bernard Buffet qui entre à I'École Nationale Supérieure des Beaux-Arts de Paris en décembre 1943, dans l'atelier du peintre Eugène Narbonne, où il est déjà considéré comme très doué. Il s'y lie notamment d'amitié avec les peintres Maurice Boitel et Louis Vuillermoz.

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Couverture
un tableau de Maurice Boitel.

“Bernard Buffet le samouraï” me procurera tout au long de ses pages de constants bonheurs de découvrir des gens jeunes et inconnus, que j’ai croisés, et parfois admirés, chenus, cela principalement sous la voûte du Grand Palais lors des Salons d’Automne des années 80. La vénérable institution brillait alors de ses derniers feux sous la férule de Mac Avoy... Il en est ainsi de Jean-Pierre Capron, Boitel et de bien d’autres...
Est-ce un soupçon de vanité mais il est toujours curieux et parfois émouvant, de découvrir dans les pages d’un livre des personnes que l’on a côtoyées, connues ou même seulement croisées. Ainsi il m’est étrange de découvrir que Jean-Pierre Capron a été l’un des amis les plus proches et les plus fidèles de Bernard Buffet. Je le croisais dans les allées du Grand Palais lors de chaque Salon d’Automne, toujours d’une urbanité parfaite, toujours accompagné de son compagnon d’un si petit format qu’ avec Jean-Claude Farjas nous l’avions surnommé le jockey... Ce garçon paraissait être le petit fils de son ami... C’est lui qui apportait rituellement la contribution de Capron au Salon, bien peu était impatient de découvrir la toile de l’artiste qui pourtant vivait très bien de sa production ce qui resta mystère pour moi... Les peintres contemporains qui semblaient avoir l’aval de Bernard Buffet me semblaient bien médiocres. Mais peut-être comme pour Boitel il voulait surtout rester fidèle à ceux qui ne l’avaient pas méprisé à ses tout débuts?


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tableau de Jean-Pierre Capron
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Portrait de Capron par Buffet.

Le hasard du calendrier a voulu que durant ma lecture de cette biographie, je reçoive un e-mail m’invitant à assister à la pose d’une plaque commémorative, peinte par Jean-Pierre Alaux pour le souvenir de Maurice Boitel...
La première exposition de Bernard Buffet, se déroule dans la librairie-galerie de Guy Weelen et Michel Brient. Le soir du vernissage : personne. C’est un jour de grève, et en plus, il neige. Mais, insensiblement, comme l’a dit Bernard Buffet lui-même : « c’est parti tout seul », et toutes les œuvres ont été vendues. Raymond Cogniat achète pour le Musée National d'Art Moderne de Paris une peinture : " Nature morte au poulet ". Comme toutes les toiles du peintre achetées par les pouvoirs publics, elle est remisée aujourd’hui dans les réserves du musée! Pierre Descargue  est le premier à noter ce qui distingue d’emblée le nouveau venu : « Il témoigne puissamment du désarroi de notre époque>>. Presque en même temps meurt à 38 ans Francis Gruber  dont on a vu un moment, à mon sens à tort, le grand inspirateur de Buffet. Aujourd’hui le rapprochement de Gruber avec Julian Freud me parait pus pertinent...


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tableau de Gruber

Jean Claude Lamy n’élude les penchants homosexuels du peintre. Bien au contraire il met au centre de son livre l’amour entre Bernard Buffet et  Pierre Berger: << Un soir d’avril 1950, Buffet se trouve à la galerie Visconti Richard Anacréon passe une tête, accompagné de son jeune assistant (Pierre Bergé). Maurice Garnier remarquent immédiatement leur attirance réciproque.>>. Pierre Bergé dans “Les jours s’en vont je demeure” (Gallimard Folio n° 4087) narre ainsi leur rencontre: << Il avait vingt ans, j’en avais dix huit et, comme tous les coups de foudre, le nôtre frappa à la vitesse de l’éclair... Nous nous retrouvâmes le dimanche suivant... Le soir nous avons cherché un hôtel et finîmes dans un endroit douteux, rue des canettes, où une femme digne et silencieuse nous conduisit à une chambre non sans nous avoir donné une serviette ravaudée. C’était Céleste Albaret, l’ancienne gouvernante de Proust...>>.

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L’auteur sait à propos de cette extraordinaire histoire d’amour, souvent trouver les mots justes qui font sourdre l’émotion: << A Manosque comme à Reillanne, les séjours de Bernard et de son compagnon n’ont laissé aucune trace visible. Pas de rue portant le nom du peintre ni de plaque commémorative. Après la disparition des derniers survivants qui fréquentèrent les deux jeunes gens que l’on croyait liés à la vie et à la mort, il ne reste qu’un sentiment de vide comme celui qui suit un amour brisé. Le triptyque “Horreur de la guerre”, ce chef d’oeuvre que Bernard à peint à Nanse en 1954, méritait un lieu d’exposition dans la région. Car c’est en Haute Provence que son art essentiellement concret, domina toute la peinture de sa génération.>>. Dans tout le livre c’est la seule fois où transparaît l’avis de Lamy sur la peinture de Bernard Buffet et ceci à la lumière de l’amour qui unissait Buffet et Bergé. En ce qui me concerne je ne partage pas cet avis de considérer La série des horreurs de la guerre (thème largement partagé à l’époque) comme le sommet de l’oeuvre qui reste pour moi les toiles dites “misérabiliste” de la période 1945-1950.




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Le récit de la vie du peintre a dans l’ouvrage toujours en contre point la réception critique de son travail, Lamy quant à lui s’interdit (à une exception prés) de porter un jugement sur la peinture de son sujet. La plupart des extraits de critiques sont à la fois défavorables à Buffet et bien Choisis, comme cette dernière, datant de 1960, de Pierre Cabanne: << Après avoir été le symbole d’une époque angoissée et dure, Buffet semble n‘être plus aujourd’hui, aux yeux de beaucoup, que le produit de la publicité et de la spéculation, la victime de la complaisance mondaine ou le forçat de sa surabondance et de sa facilité.>>.
 
chagalov: Bernard Buffet, ca 1960-Étienne par Ostier [+] Ader Nordmann à partir de

Bernard Buffet, vers 1960 par Étienne Ostier 

 

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On un pu parler d’un véritable phénomène Buffet. Les prises de positions sur son art dépassait de loin le cercle restreint (néanmoins beaucoup moins qu’aujourd’hui) des critiques d’art. Ainsi Viallatte s’enflamme dans sa chronique de “Spectacle du monde”: << La signature de Bernard Buffet ressemble à un fagot d’épines. Quand il peint un bouquet c’est un bouquet de chardons: un animal c’est le homard ou le grondin, une bête tout en pinces, en arrêtes et en griffes; en piquants et en barbelé. Ses personnages n’ont que des os; ses poires aussi, il a inventé la poire en bois, longue, noire et mince comme un fil, pour les jours de deuil et de famine. Tout ce qu’il peint naît en carême... Ces toiles pourtant ne sont pas sans âme. Elles ont même une âme véhémente; pauvre, agressive, hargneuse et douloureuse; une âme maigre, longue acide, d’orphelin qui revient du cimetière dans une chambre où il n’y a pas de feu; une âme menaçante et menacée qui se venge de l’homme, qui gâche la joie, qui fait avorter les récoltes, qui jette un sort sur les navets... Avec ça des dons éclatants: la composition est solide, le dessin sûr, la couleur rare; une manière qui étonne par sa délicatesse. Il est ferme, brutal, subtil. Il a créé un monde à lui. Il impose sa règle du jeu; c’est la marque des grands.>>. (Alexandre Vialatte.

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Bernard Buffet est certainement le premier peintre vivant dont je vis un tableau, expérience commune à bien des personnes de ma génération. Pendant longtemps une reproduction de son “Grand duc” décora ma chambre d’enfant...

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La meilleure part du livre est celle où Lamy avec beaucoup d’intensité et de chaleur ressuscite tout le petit monde intellectuel et mondain de la IV République. Un temps où Paris Match consacrait dix pages couleurs à un peintre de vingt huit ans... Un article qui déclencha un tollé causé aussi bien à cause des déclarations de l’artiste que par l’étalage du luxe dans lequel il vivait... Epoque où pouvait exister une prestigieuse revue culturelle de droite, La Parisienne, dans laquelle François Nourissier étrillait le peintre; des année où “Le Berry républicain” comparait les mérites de Carzou et de Buffet... Qui se souvient aujourd’hui de Carzou, de ses toiles au fond monocolore sur lequel une femme rencontrait un canon, tout pareillement hérissés de piquants tels d’incongrus porcs-épics. Peut-être qu’un jour, la postérité ne sera plus oublieuse, tant mieux, tant pis!? Qui peut le savoir? Mais soyons reconnaissant à Jean-Claude Lamy de faire revivre, l’espace d’une lecture, tout un monde, qui, l’instant d’une république s’est cru immortel.

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tableau de Carzou.

“Bernard Buffet, le samouraï” en filigrane pose de nombreuses questions comme celle de la place du marchand dans la carrière d’un peintre: << Emmanuel David a misé sur Buffet comme un joueur bien inspiré à la roulette. Cela lui rapportera gros. Mais le peintre lui, sort il gagnant de cette “affaire”? Pierre Descargues se pose la question en s’étonnant que l’artiste accepte de peindre des oeuvres en série au rythme d’un tableau par jour... Il regrette ensuite implicitement le choix qu’a fait Buffet de confier ses intérêts à Emmanuel David: << Que serait il advenu si au lieu de se confier à David, Buffet avait répondu à la proposition d’un autre marchand qui fut celui de Miro, des surréalistes et par la suite de Riopelle, de Paul Kallos, de Mathieu et de Veira da Silva. Le marchand se nommait Pierre Loeb. >>.


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portrait de Maurice Garnier par Bernard Buffet.
 

L’ouvrage par ailleurs s’interroge  à la fois sur le pouvoir de la critique d’art  sur celui de l’état sur le goût de l’ intelligentsia. Celui qui fut longtemps le bras droit d’Emmanuel David puis son successeur, Maurice Garnier explique ainsi le retournement de la critique envers son poulain: << Oui, absolument ! Il y a eu plusieurs raisons, en 1958, qui ont fait basculer Bernard Buffet dans l'incompréhension vis-à-vis des pouvoirs officiels, mais pas du grand public. Justement, c'est son succès auprès du plus grand nombre qui a déplu. André Malraux, en créant le Ministère des Affaires Culturelles, à voulu soutenir l'art abstrait, ce qui était tout à fait légitime. Mais pour cela, il fallait évincer, éliminer Bernard Buffet car l'artiste était "encombrant". Il marquait trop fortement la continuité de la peinture classique, figurative. Bernard Buffet a été trop tôt considéré comme un "phénomène". Il n'avait que trente ans !>>. Déclaration qui soulève le problème de l’art officiel et de l’influence de Malraux durant le pouvoir gaulliste. Cette main mise du ministre de la culture sur l’art, pour lui le grand peintre contemporain était Chagall, ne pourrait il pas expliquer en partie le déclin de Paris et son remplacement comme capitale de l’art par New-York?

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Lorsque l’on referme le livre de Lamy on a appris beaucoup de choses mais nous ne pouvons pas véritablement cerner qui était Bernard Buffet. On a le sentiment d’avoir rencontré un homme faible dont l’art a correspondu miraculeusement, durant quelques années à l’attente de son époque. Et dont des personnes au début inconsciemment en on fait un véhicule de leurs espoirs, de leurs ambitions, de leurs idées... Le pur Buffet meurt dès sa rencontre avec le galeriste Emmanuel David qui enclenche le processus de production à outrance en permettant l’écoulement de la production de la machine à peindre Buffet qui ne savait que peindre et qui finalement n’aimait que cela. Puis viendra le système de la grande exposition annuelle mis en place par Pierre Bergé et Maurice Garnier. Mais il serait réducteur de n’y voir qu’un dessein mercantile de ces hommes. Ils étaient aussi animé par l’admiration pour l’oeuvre et par le souci de préserver le fragile équilibre du peintre, équilibre qu’il n’atteignait que par un travail forcené. Buffet était une sorte de monstre prisonnier de sa frénésie de peinture...
L’inavoué personnage central du livre n’est pas Bernard Buffet mais Pierre Bergé. Je suggère que Jean-Claude Lamy lui consacre son prochain livre qui ne pourrait être que passionnant sur ce prodigieux entremetteur dont l’émergence de la fortune reste pour moi un grand mystère. Mais l’écriture d’un tel livre ne doit pas être sans risque... La couverture est toute trouvé, écoutons Mag Bodard qui découvrait le nid du couple Bergé-Buffet: << La maison de Buffet est ravissante... Ses plus belles toiles y sont au mur dont un immense portrait de “la commode” tout nu, avantages au vent... >>, il faut savoir que “la commode” était le surnom de Bergé; on disait alors des deux inséparables amis, voilà Buffet et sa commode! Ce tableau ferait un parfait “visuel” pour cette biographie... Il sera intéressant de guetter si “Bernard Buffet, le samouraï” est chroniqué dans “Têtu” dont Pierre Bergé est le propriétaire...


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La thèse sous-jacente de Lamy est que privé de son amant mentor, l’art de Buffet n’a fait que s’étioler ne répondant plus à une nécessité intérieure mais ne devenant plus qu’une mécanique de survit, une occupation addictive vide de sens. On peut remarquer une importante différence entre le témoignage de Pierre Bergé dans son livre qui écrit qu’il était resté en contact avec son ancien amant et la biographie de Lamy qui laisse entendre que les deux hommes ne se serait plus revu après leur séparation.
Sans doute par manque d’audace ou par égard pour Annabel l’auteur ne fait que murmurer son opinion mais elle reste clairement audible. La pagination est  très révélatrice de la thèse de l’auteur. Il consacre 140 pages au début du peintre, puis 120 pages de ce que l’on peut appeler l’ère Bergé (1950-1958) et seulement 45  pour les quarante dernières années de la vie de Bernard Buffet!
Je ne suis pas certain que Lamy ait voulu que l’on perçoive la biographie de Bernard Buffet qu’il a écrite comme je l’ai ressenti: la faillite douloureuse d’un homme...


bergelivre

Laissons le dernier mot à Pierre Bergé qui a fait dans “Les jours s’en vont je demeure” un portrait touchant de Bernard Buffet dans lequel il ne nie  pas ses responsabilités et qui me parait lucide même s’il n’est sans doute pas dénué d’amertume: << Avec la célébrité, des gens de toute sorte entrèrent dans sa vie. Beaucoup de parasites. Il n’était pas dupe, me le disait, s’en amusait. En fait, un peu avant l’âge de trente ans il avait abdiqué. J’ai toujours su qu’il avait mesurer l’impasse dans laquelle il s’était fourvoyé, dont il ne pouvait plus sortir. Il a essayé de peindre différemment, d’aborder la couleur, de changer sa technique. C’était en juillet 1957. Il fit ainsi une dizaine de toiles, me les montra, les détruisit. Nous n’en reparlâmes jamais. Il reprit ses pinceaux et continua à cerner de noir des bouquets de chardons, des poissons plats, des têtes de clown. Il était devenu amer, se consolait avec l’alcool, le sexe. Il peignait toujours, avec une espèce de rage, comme pour se venger de cette célébrité qui l’encombrait et qu’il savait, d’une certaine manière, usurpée. Il aurait voulu tout recommencer, revenir à la peinture telle qu’il l’avait aimée dans son enfance lorsqu’il traversait Paris pour suivre, place des Vosges, les cours de M Darbefeuille. C’était trop tard. J’avais été complice, probablement coupable. J’avais tant cru en son génie. Tout cela tourna mal. Une guerre de marchands s’engagea. Le plus malin l’emporta. La vérité est qu’il n’eut jamais de marchand à l’égal d’un Kahnweiler, Rosenberg, Pierre Loeb, Vollard. Capable de le comprendre - surtout de comprendre la peinture - de lui parler, de le mettre en garde, de le guider. Il partait à la dérive devant des témoins béats d’admiration, incapable de voir qu’il allait se fracasser, se perdre. Ils se contentait de le rassurer, de subvenir à ses besoins, de jouer le rôle de banquier, de secrétaire, d’intendant. Il ne savait rien, on lui cachait tout. Il n’avait plus aucun rapport avec la vie ni avec l’art de son temps. Il ne lui restait que des japonais qui l’admiraient on ne sait trop pourquoi. Il était trop intelligent pour s’en satisfaire, il n’était pas dupe...>>

2005

Commentaires lors de la première édition de ce billet

hugues-alexandre tartaut25/06/2013 03:08

bonjour et merci pour votre amicale réponse ; la vie, ou du moins les chemins qu'elle emprunte , m'étonne toujours ... oui , bien sûr , Jean-Pierre le fidèle d'édouard Mac'Avoy , et puis Alain Daniélou ( et son Jacques Cloarec ) et le colle labirinto à zagarolo ... souvenirs , souvenirs ... Alain Daniélou qui m'a fait aimer l'Inde où je vais souvent et qui abrite ma fondation pour les enfants orphelins Bouddhistes de l'Himalayas ... Alain Daniélou , Edouard Mac'Avoy , ... des maîtres pour un jeune garçon qui avait faim et soif de tout apprendre ... je ne crois pas que dans notre
société actuelle devenue non permissive , intolérante , puritaine, le tout dissimulé sous des aspects libertaires , un jeune garçon puisse encore vivre sa vie de cette façon là ...
en ce qui concerne une rétrospective de l'oeuvre de Bernard Buffet à paris , je crois malheureusement ( ?... ) que cela sera impossible avant des années , et des années ... durant ces vingt dernières années , j'ai tout essayé , en vain ... Bernard Buffet me répétait souvent : " et dire que dans ma propre patrie je suis contraint de me sentir comme un exilé ... " ; de fait , ses cendres reposent au japon ...
Recontactez-moi lorsque vous y partirez , je vous mettrai en rapport avec la directrice du musée bernard buffet de Suruga-Daira , miss koko Okano .
Pour votre blog , je vous en prie ; j'aime les garçons en noir et blanc ... et puis certains artistes que vous nous faites découvrir ... et tous mes voeux chaleureux vous accompagnent pour la suitede votre entreprise , avec mon meilleur souvenir , Hugues-Alexandre Tartaut

 

lesdiagonalesdutemps25/06/2013 07:26


 

Merci encore pour vos commentaires. Je ne manquerais pas de vous contacter lors de mon départ pour le Japon.


Nous sommes nombreux à nous sentir éxilé dans notre propre pays.




 

 
 

hugues-alexandre tartaut24/06/2013 05:19

Bonjour et merci pour votre aimable réponse ; je suis désolé mais je n'avais pas pris connaissance de vos précédentes réponses ... je crois cependant que vous êtes dans l'erreur en ce qui concerne.
Bernard Buffet , tant l'homme que le peintre , et vous émettez un jugement qui ne reflète en aucune façon sa condition d'homme et d'artiste ... j'ai partagé sa vie pendant près de douze années , et je puis vous affirmer qu'il était un être puissant , volontaire et libre ... libre de toute influence , et ni Pierre Bergé , ni Annabel , et encore moins Garnier n'ont eu une quelconque influence sur sa personnalité intérieure et sur son travail ... même si ces derniers l'ont laissé entendre - mais " ça " c'est leur ego qui parle ... - quant à moi , je respecte trop les artistes pour les juger - " ... les oeuvres d'art sont d'une intime solitude , rien n'est pire que la critique pour les juger ... " - d'ailleurs si tel n'avait pas été le cas , jamais je n'aurais pu travailler avec Pierre Cardin , Yves Saint Laurent , Bernard Buffet , etc ... bien entendu , chacun est libre d'aimer ou de ne pas aimer tel artiste , telle oeuvre d'art , et c'est heureux ... mais de grâce , ne
parlez pas de choses que vous ne connaissez pas , en dehors du fait que vous les ayez lues dans la presse , les livres , etc ... la " vérité " sue chacun d'entre nous n'est pas là ...et ne croyez pas que je sois partial , là encore ça ne reflète pas ma personnalité , ni la réalité car vous ne me connaissez pas ...
En ce qui concerne une rétrospective Bernard Buffet à paris qui n'a pas eu lieu depuis 1958 , il n'y en aura pas ... les pouvoirs culturels français qui se succèdent , et qui se ressemblent dans leur médiocrité , leur ignorance et leur fatuité m'ont poussé à prendre récemment des dispositions à l'égard de l'oeuvre de Bernard Buffet pour tourner définitivement la " page française " en délocalisant la gestion de l'oeuvre en Asie , où je travaille et vis depuis plus de trente ans ..d'ailleurs je publierai dans quelques temps les " mémoires de bernard buffet " que j'ai écrites sous
sa dictée durant les dernières années de sa vie en langue japonaise , chinoise et anglaise pour être diffusées en Asie et dans les pays anglophones exclusivement ... oui , allez voir le musée Bernard Buffet de Suruga - Daira , préfecture de Shizuoka près de la ville de Mishina ; le lieu est magnifique entre le Fujiyama et la baie de Suruga, la collection rassemblée par Kiichiro Okano
remarquable , et les cendres de Bernard Buffet y reposent dans les jardins du musée ... tout un symbole !
Quoiqu'il en soit , c'est aimable à vous de vous préoccuper de Bernard Buffet ... et encore bravo pour votre blog dont j'aime souvent la teneur intellectuelle , culturelle et esthétique .. et bien entendu les beaux ( mais c'est une évidence ) éphèbes qui ont toujours fait vibrer ma vie au quotidien .. avec mon meilleur souvenir , Hugues-Alexandre Tartaut,
p.S pour vous faire sourire ,adolescent j'ai beaucoup posé pour Edouard Mac'Avoy dans son merveilleux atelier du cherche-midi, je dois avouer qu'il fur un " maître " dans nombre de domaines ... et que son amour des garçons l'ont conduit à les magnifier ... " la Beauté sauvera le monde " ?... je suis d'accord avec Dostoievski, au moins pour les garçons ...

 

lesdiagonalesdutemps24/06/2013 08:17


 

Merci beaucoup pour votre réponse et l'évocation émouvante pour moi de l'atelier magique de Mac Avoy où j'ai déjeuné souvent en particulier avec Jean Pierre Prévost et Daniélou et beaucoup d'autres toujours en petit comité.


J'ai aux murs ma bibliothèque quatre grands dessins de Mac Avoy représentant des garçons dont deux portraits. Peut êtes vous sur mes murs?


Je prend acte de vos précieuses remarques et je ne doute pas de la supériorité de vos connaissances sur Bernard Buffet par rapport à moi. Je n'écris que le ressenti devant une oeuvre, celui d'un simple amateur. J'aimerais si cela est possible que vous me disiez ce que vous pensez de l'influence de Gruber sur les débuts de Bernard Buffet.


Je suis entièrement d'accord sur la médiocrité des instances dirigeantes françaises en ce qui concerne la culture (et pas seulement). Il serait très dommage pour ne pas dire plus si aucune grande exposition de Bernard Buffet n'avait pas lieu en France. Il y a tout de même des musées à Paris qui ne suivent pas la doxa du ministère en particulier les musées privés comme la Pinacothèque et aussi le musée de la Marine et celui de la Poste et dans une moindre mesure le musée d'Art Moderne de la ville de Paris...


J'espère me rendre au Japon au printemps prochain et je ne manquerai pas alors de visiter le musée dont vous m'indiquez l'adresse.


Un grand merci pour les compliments dont vous gratifiez le blog. 




 

 
 

hugues-alexandre tartaut20/06/2013 09:10

A propos de votre article sur Bernard Buffet et le livre pathétique de Lamy, "le samourai" que je viens de découvrir : je regrette que vous colportiez de semblables inepties car votre blog est généralement passionnant ... La vérité sur Bernard Buffet est assurément bien différente , cordialement , unique ayant-droit moral sur l'oeuvre de Bernard Buffet et exécuteur testamentaire

 

lesdiagonalesdutemps23/06/2013 10:02


 

Je suis assez surpris de votre réaction. Pour vous répondre j'ai relu mon billet. Vous conviendrez tout d'abord que le fait d'être l'exécuteur testamentaire de Bernard Buffet ne vous met pas dans une position d'objectivité (et c'est bien naturel). Je ne trouve pas le livre de Lamy pathétique mais dans mon article je fais de sérieuses objections quant à sa qualité en particulier au sujet de sa construction, surtout dans sa première partie. Je ne prétend ni connaitre comme vous l'oeuvre, j'ai néanmoins vu presque toutes les expositions du peintre chez Garnier de la fin des années 60 à ce jour. En outre j'ai rencontré quelques fois Bernard Buffet dans le cadre du Salon d'Automne par le truchement de mon ami Edouard Mac Avoy. J'ai surtout très bien connu Héraut qui fut un de ses "découvreurs" et Capron un de ses vieux amis. Je n'ai aucun moyen pour dire si tout ce qu'avance Lamy est exact, cependant beaucoup de points recoupent ce que j'ai entendu me dire par Capron
et Héraut. Mon sentiment sur Bernard Buffet est mitigé. Je considère que ses meilleures oeuvres sont celles du tout début sous l'influence (?) de Gruber. Je pense que l'homme était faible (mais sa fin et ses dernières toiles montrent sa force et son courage) et trop influençable. Je pense que Bergé, Garnier et sa femme ont orienté sa carrière et surtout forcé (?) à une production pléthorique qui ne faisait de lui le plus souvent qu'un illustrateur (parfois très inspiré mais rarement) de thèmes qui lui semblaient imposés de l'extérieur. Mais sans doute que c'est dans cette frénésie de peinture dans lequel il s'absorbait qu'il trouvait un certain bonheur et un équilibre. Voilà ce que j'ai ressenti devant ses tableaux dont certains sont remarquables mais il faut beaucoup trier.

Je maintiens que ce livre tout imparfait qu'il soit remet en lumière Buffet qui n'a pas la place qu'il mérite dans l'art français. J'espère puisque vous êtes l'exécuteur testamentaire de l'artiste que vous préparez une rétrospective Buffet à Paris.


Enfin pourriez vous me dire si un musée au Japon est consacré à Bernard Buffet pour que j'en fasse la visite lors de mon prochain voyage dans ce pays.


J'ajouterais que Bernard Buffet me parait un peintre beaucoup plus complexe que ce que semble penser ses laudateurs et ses détracteurs.




 

 
 

hugues-alexandre tartaut13/08/2012 16:25

Merci , cher Monsieur , pour votre aimable réponse ; non , il n'y a aucune partialité dans mon commentaire , simplement une vérité !j'ai vécu dans l'intimité de Bernard Buffet les 10 dernières années de sa vie , un compagnon de voyage en quelque sorte ..., et il s'est beaucoup confié à moi ... jusqu'à son "grand départ " le 4 0ctobre 1999 ... quant à vos commentaires , j'admets bien volontiers qu'ils sont sensibles et intelligents ... mais ne vous fiez pas à tout ce qui a pu être écrit et dit ... quant à Pierre Bergé , que je connais bien et qui est un ami depuis que j'ai 17 ans .... il est ce qu'il est devenu ... un homme d'importance et de pouvoir dont la mémoire s'adapte à l'image qu'il souhaite laisser à la postérité ... Bernard Buffet avait raison : " ... tout n'est que vanité !... ", avec ma considération la meilleure , hat

 

lesdiagonalesdutemps13/08/2012 18:33


 

J'ai eu l'occasion et l'honneur de rencontrer plusieurs fois Bernard Buffet dans le cadre du Salon d'automne dont j'étais l'un des administrateurs, j'étais président de la section photographique, lorsque Mac Avoy qui était un ami, présidait cette institution. J'ai le souvenir en ce qui concerne Bernard Buffet d'un homme affable et timide de premier abord qui se "dégelait" ensuite. Je suis totalement d'accord avec ce que vous dites sur Pierre Bergé mais la postérité n'est pas toujours aveugle. Bernard Buffet comme beaucoup de gens de ma génération a été le premier peintre français contemporain dont j'ai su le nom. Je me dis que mon amour actuel de la peinture, souvent bien différente de celle de Bernard Buffet, lui doit certainement quelque chose.




 

 
 

hugues-alexandre tartaut12/08/2012 04:43

Exécuteur testamentaire et unique ayant droit moral sur l'ensemble de l'oeuvre plastique & littéraire de Bernard Buffet ( 1928 / 1999 ) , je viens de prendre connaissance de votre commentaire sur le pitoyable livre de Jean-Claude Lamy , que Bernard Buffet surnommait à juste titre , lorsqu'il le voyait : " ... tiens , voilà celui qui n'a surement pas inventé l'eau tiède !.... " ; on comprendra dés lors le peu de crédit que l'on doit accorder à ce " bafouillage " illisible , ... qui enfonce des portes ouvertes depuis les débuts du jeune garçon Bernard Buffet, et qui assurément est loin , bien loin de la vérité vraie ... c'est le résumé de la " vieille " histoire du non moins vieux Maurice Garnier , une supercherie !... quant au commentaire de Pierre Bergé , car c'est bien d'un commentaire dont il s'agit , ce n'est guère " glorieux " pour ce dernier ,dont la mémoire , si vive en temps ordinaire , semble dans ces propos-là défaillante ... enfin , pour rétablir certaines vérités , seul Bernard Buffet a décidé , seul avec lui -même dans son atelier et ce dés le début des années 50 , d'établir une exposition annuelle en Février , en souvenir de ses souvenirs ... ni M. Garnier , ni Pierre Bergé n'ont eu leur mot à dire ..; les décisions de Bernard Buffet n'ont jamais été discutables par qui que ce soit ... avec ma considération la meilleure ,
Hugues Tartaut

 

lesdiagonalesdutemps12/08/2012 07:32


 

Je vous remercie de votre commentaire qui, s'il est partial, mais ce n'est pas un défaut en un temps où coule surtout l'eau tiède, sur un livre tout aussi partial, il ne contredit pas la teneur de mon billet. En effet c'est curieux que Pirre Bergé soit aussi peu disert sur ses débuts et en particulier sur le rôle que Bernard Buffet y a joué.



 

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Tours et détours de la vilaine fille de Maria Vargas Llosa (réédition complétée)

Publié le par lesdiagonalesdutemps

 
Tours et détours de la vilaine fille de Maria Vargas Llosa

 

Il est à craindre que bientôt je ne puisse voyager que par l'intermédiaire des livres. Longtemps ceux-ci m'ont fait rêver aux destinations que j'espérais visiter un jour. Ayant aujourd'hui un peu arpenté le globe, certes moins que je l'eusse voulu, mais quand même suffisamment pour ennuyer quelques rares commensaux à l'heure du thé, les romans que j'ai le plus plaisir à lire sont ceux qui me font revenir aux endroits qui jadis et naguère me virent ingambes.

J'ai été comblé avec « Tours et détours de la vilaine fille » puisque les pages du roman de Mario Vargas Llosa me ramenèrent successivement dans le quartier de Miraflores à Lima du temps (que je n'ai pas connu) où les buildings et les casinos n'avaient pas remplacé les villas cossues, dans le Kensington du swinging London, dans le Saint-Germain-des-prés dans lequel les friperies n'avaient pas encore supplanté les librairies, on peut néanmoins encore fréquenter le bar cubain "L'escale" dont Vargas Llosa fut un des piliers en compagnie de Cortazar, et d'une façon plus fugitive dans l'avenue Ginza de Tokyo et le vieux Madrid.

Ginza, Tokyo, avril 2010

Ginza, Tokyo, avril 2010

Ces évocations sont d'autant plus réalistes que Vargas Llosa, de peur sans doute que le lecteur doute de son cosmopolitisme, tout le roman est une ode au cosmopolitisme, ne nous épargne aucun nom de rues, de restaurants ou de bistrots (un des carnets qui constituent le manuscrit porte la mention"Paris café Rostand 19 octobre 2004); si bien que l'on peut suivre à la semelle les déambulations de son héros dans les lieux pré-cités.

Ce qui est amusant c'est que la bougeotte du héros et encore plus de l'intrigue correspond à la mobilité effrénée de l'auteur. Le livre a été écrit successivement à Marbella, Madrid, Malaga, Salzbourg, Paris, à nouveau Madrid, Oxford, Saint-Domingue, Lima et enfin Londres  

Le roman n'est pas qu'un guide urbain, quelque peu fané, de grandes métropoles, c'est surtout, raconté à la première personne par Ricardo, un bon garçon, comme il est surnommé dans le livre, l'emprise d'une femme fatale sur le narrateur et cela dès l'enfance, certaines femmes naissent garce, celle-ci est d'un égoïsme pathologique. Elle n'aura de cesse de pourrir la vie de ce jeune péruvien, avec son masochiste assentiment, lorsque devenu traducteur à l'Unesco il vit l'unique rêve sa de jeunesse vivre à Paris. Heureusement pour lui il parvient à accomplir ce rêve, assez incompréhensible pour moi, rapidement. Il s'explique de cette constante lubie: << Depuis que j'avais l'âge de raison, je rêvais d'habiter Paris. Probablement à cause de mon père et de ces romans de Paul Féval, de Jules Verne, d'Alexandre Dumas et de tant d'autres qu'il m'avait fait lire, .avant de se tuer dans l'accident qui m'avait laissé orphelin. Ces livres m'avaient farci la tête d'aventures et persuadé qu'en France la vie était plus riche, plus joyeuse, plus belle, et tout et tout, que nulle part ailleurs.>>.

Comme à l'accoutumé Vargas Llosa puise abondemment dans sa biographie pour construire ses personnages. Par exemple il a habité l'immeuble au 5 de la rue Joseph-Granier où il fait résider le bon garçon. Il n'hésite jamais à enrôler ses anciens amis dans ses romans, dans ce que l'on peut considérer comme des sortes d'hommages. Ainsi le personnage du guerillero est directement inspiré de son compatriote Paul Escobar auquel il a conservé son nom, son physique et son destin tragique. Le romancier l'avait connu lorsqu'il étudiait à Madrid puis tous deux étaient montés à Paris. Escobar avait vécu de petits boulots, cuisinier au Mexico Lindo, rue des Canettes puis pendant deux ans professeur d'espagnol dans un lycée près de Rouen. Rentré au Pérou, il tomba en 1965, les armes à la main...   

le 5 de la rue Joseph-Granier

le 5 de la rue Joseph-Granier

 

Grâce à la vilaine fille, c'est ainsi que notre amoureux transi, mais néanmoins lucide, appelle celle qui est sa tortionnaire et l'unique amour de sa vie, Ricardo va être le témoin, et parfois l'acteur malheureux de la vie, de cette aventurière de haut vol. Mario Vargas Llosa, à la fluide écriture (Trad. de l'espagnol (Pérou) par Albert Bensoussan), comme la quasi totalité de ses confrères sud-américains malheureusement en fait trop; si bien que l'on a un peu de peine à croire aux péripéties de l'existence tourmentée de cette vilaine fille. Heureusement le plus grand talent de l'écrivain est de rendre émouvant les personnages qui jalonnent le chemin de Ricardo et de sa vénéneuse amoureuse. Nous entrons tellement en empathie avec eux qu'ils deviennent vite inoubliables, faisant de l'ombre aux deux principaux protagonistes. Il arrive souvent que nous soyons très émus devant la destinée des passants de la vie de Ricardo. Le roman est construit comme une suite de nouvelles, certes reliées par les amours intermittents de Ricardo pour la vilaine fille, mais dont chacune arbore la couleur d'un de ces personnages, figures pleine d'humanité qui font irruption inopinément dans la vie du narrateur; chacun faisant rebondir l'histoire dans une direction et dans un lieu que l'on aurait pas deviné quelques pages auparavant.

Il ne faudrait pas croire que parce qu'il a le chic pour se frotter à des personnages haut en couleurs que Ricardo est gris et ennuyeux pour autant, contrairement à ce que lui jette à la figure à chacune d'une de ses nouvelle métamorphoses la vilaine fille, sa vie n'est pas étriquée du tout, mais au contraire conforme à ses rêves et à ses idéaux, parfois solitaire mais aussi riche de rencontres, de voyages et de lectures.  A ce propos le roman comprend de nombreuses références à la littérature française (et aussi au roman russe), de Jules Verne à Sartre. On a même droit à une envolée, un peu incongrue, contre la perte d’influence des créateurs Sartre, Camus, Malraux au profit des critiques Barthes, Deleuze, Derrida... Mais les référence du prix Nobel ne se cantonne pas aux lettres russe et française, dans l'épisode érotique nippon on devinera qu'est Tapi Tanizaki d'ailleurs cité page 341. Les prénoms, patronymes et autres surnom des différents personnages peuvent évoquer Flaubert, Capote, Tanizaki... Certaines descriptions de la vilaine fille font penser à celles de Lolita par Nabokov. Comme on le voit, si ce roman est extrêmement facile à lire, il est, néanmoins, comme presque toujours chez Vargas Llosa, cousu de références littéraires. 

Le premier chapitre, formant une idéale nouvelle, pourrait se suffire à lui même.

Si Mario Vargas Llosa nous fait arpenter la planète, on fait également un tour à Genève à Helsinki et dans quelques autres cités, nous avons droit également à un travelling sur l'Histoire de la deuxième moitié du XX ème siècle. A travers les goûts littéraires et les fréquentations de Ricardo, le voyage amoureux est aussi traversée d’une époque.

Certaines des histoires annexes ont un peu de mal à se fondre dans le tronc commun; mais elles sont si merveilleuses et Vargas Llosa est un tel raconteur d'histoires qu'on en voudrait encore plus de ces récits où se mêlent savamment comédie, tragédie et sentiments passionnés.

 

 

les skateurs du mail Larcomar à Miraflores qui domine la mer

les skateurs du mail Larcomar à Miraflores qui domine la mer, septembre 2015

 

Nous faisons connaissance avec Ricardo l'été 1950. Il a quinze ans et n'est encore qu'un lycéen dans le quartier bourgeois de Miraflores à Lima. Nous le quitterons quarante ans plus tard. Il aura traversé, le plus souvent en spectateur, mais en témoin toujours bien placé, bien des événements qui ont marqué cette période comme les remous révolutionnaires de l'Amérique latine (on apprend beaucoup de choses sur l'Histoire moderne du Pérou), la geste hippie, les années sida, l'effondrement de l'Union Soviétique et quelques autres soubresauts de l'Histoire.

Si on ne peut semble-t-il pas mettre en défaut l'exactitude géographique de l'auteur, il semble moins pointilleux quant à la chronologie de la vie de ses créatures.

La candeur et la modestie, l'honnêteté et la fidélité à son amour de jeunesse fait ressembler Ricardo aux héros de Murakami. La simplicité , la fluidité du style et une once de fantastique aident à se rapprochement littéraire. Autre particularité commune entre ces deux écrivains la faculté qu'ils ont de faire éprouver par leurs lecteurs de la tendresse pour les faiblesses comme pour l'obstination amoureuse de leurs héros.

C'est toute une approche de la vie que propose ce roman. C'est un adieu au romantisme révolutionnaire comme à celui de l'amour unique.

Le miracle de cette épopée amoureuse qui charrie autant de personnages d'évènements historiques et de sentiments exacerbés c'est qu'il n'y a jamais rien de lourd.

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Torrent d'Angelo Rinaldi

Publié le par lesdiagonalesdutemps

Torrent d'Angelo Rinaldi

Il est scandaleux de voir qu'aujourd'hui les romans d'Angelo Rinaldi qui est un des plus grands écrivains français vivants, et il en a bien peu, pas des vivants, mais des grands, paraissent presque en catimini. Les raisons en sont multiples; en premier lieu, Rinaldi écrit dans un français qui est difficilement accessible aux critiques incultes de la gauche molle, ceux qui distribuent les cartes comme l'écrirait ce cher Michel Ciment. Si je politise la question, ce n'est pas gratuit, car Rinaldi n'a cessé d'afficher des idées de gauche alors qu'il fait une littérature de droite mais je crois qu'il ne s'en ait jamais aperçu... Il faut toutefois nuancer car il produit, presque dans chacun de ses livres, de très beaux et émouvants portraits de femmes d'humble condition, auxquelles il rend hommage. Rinaldi a aussi le tort d'ancrer ses livres dans une époque, la deuxième moitié du XX ème siècle, qui s'estompe sans pour autant être assez lointaine pour se nimber d'exotisme. Enfin pour aggraver son cas, ses romans sont des romans d'hommes, alors que la critique comme le lectorat se sont de plus en plus féminisés et c'est ainsi que la vrai littérature à cause de ces malentendus risque de passer à la trappe.

A la mince décharge des détracteurs de l'écrivain (auxquels l'article de Wikipédia qui lui est consacré accorde une bien trop large place), il est patent que Rinaldi ne change pas la construction de ses romans de l'un à l'autre. C'est toujours un événement fortuit, comment ne pas penser au trébuchement sur les pavés disjoints vénitiens du narrateur de « La recherche », qui fait lentement émerger le passé dans la mémoire de l'anti héros rinaldien qui incarne parfaitement la maxime de Claude-Michel Cluny (grand ami de Rinaldi): << Le passé remonte, l'avenir s'épuise >>.

cela pourrait être François à sa rencontre avec Lina...

cela pourrait être François à sa rencontre avec Lina...

Dans le dernier en date des romans de Rinaldi, « Torrent », tout commence par deux coups de feu entendu au bord d'un torrent. Ils font écho, pour Francois, à ceux qui ont provoqué la mort de son père, tué dans un accident de chasse. Tué par qui ? François, obsédé par ce qu'il suppose être plus un assassinat qu'un accident, revient quarante ans plus tard sur le "lieu du crime". Ces détonations vont générer chez lui un torrent mémoriel.

Curieusement, à l'instar de ceux de son collègue Modiano, que pourtant Rinaldi, si je me souviens bien de quelques unes de ses brillantes critiques n'apprécie pas beaucoup, ces deux écrivains campent les narrateurs de leurs romans en des sortes de doubles d'eux mêmes (François le narrateur de « Torrent » a pour nom Piètri qui aussi celui de la mère de Rinaldi), mais en plus médiocre. Si Modiano s'imagine en ectoplasme vivant d'expédients, flottant dans un Paris imaginaire d'avant le périphérique, Rinaldi, lui se rêve en petit employé de bureau solitaire dont la vie grise n'est réchauffée que par les réminiscences de sa jeunesse aux occasions ratées et la chaleur d'un chat.

Cette fois l'impondérable qui fait trébucher la mémoire de François, le narrateur de Torrent, ce sont ces deux coups de feu dans la nuit. Et comme François est revenu dans son pays natal, la Corse mais comme à l'accoutumée chez l'auteur, jamais nommée, quitté il y a bien des années ces détonations font échos à celles qui ont tué son père lorsqu'il était enfant.

La mémoire sélective et peu embarrassée de chronologie de François fait resurgir de nombreux personnages que ce taiseux observateur a croisés. Comme presque toujours chez Rinaldi, le romancier a élaboré ses créatures à partir de gens qu'il a fréquentés ou qui ont défrayé la chronique, ne serait-ce que de feuilles locales. Ainsi « Torrent » est partiellement un roman à clés, même s'il serait très réducteur de le définir ainsi. Comme toujours mon trousseau est bien trop limité pour ouvrir toutes les serrures, d'autant que certaines appartiennent à des portes qui ouvrent seulement sur le jardin secret de l'auteur dont probablement bien peu ont parcouru les allées. Ainsi on retrouve des personnages récurrents dans l'oeuvre de Rinaldi: la mère industrieuse, la servante fidèle au grand coeur, le journaliste plus ou moins mentor du narrateur... Il reste néanmoins que quelques verrous ont cédé à mon modeste passe. Ainsi il ne m'a pas été difficile de reconnaître dans ce que l'on peut considérer, mis à part le narrateur, comme le personnage principal du roman, dans Lena, peintre à succès et la protectrice du jeune François, Léonor Fini (1907-1996). Pour composer Thadée, le compagnon de Lena, Rinaldi a fusionné deux personnes proches de Léonor Fini: l'homme qui vécu avec elle, le peintre et diplomate Stanislao Lepri (1905-1980) (on peut aller voir le billet que je lui ai consacré:http://lesdiagonalesdutemps.over-blog.com/article-s-123225615.html) et son amant Constantin Jelenski (1922-1987). Il est amusant de penser qu'un autre artiste, que l'on peut sans crainte de se tromper, définir comme extrêmement différent d'Angelo Rinaldi a croqué la tribu qui gravitait autour de Léonor Fini, je veux parler de Siné... Assez évident aussi de s'apercevoir que Coti, l'ancien collaborateur, emprunte beaucoup de ses traits à Albertini (1911-1983)*. Très facile également de reconnaître le compositeur Henri Sauguet (1901-1989) qui a pour patronyme ici, celui de Sauval (<<…côtelettes et favoris d'un siècle, où à un an près, le compositeur avait failli naître>> réflexion, page 485, qui confirme mon intuition). En revanche je n'ai pas identifié les personnes qui composent la figure de don Luis, le grand couturier doué dans l'imitation de Goering.

 

 Portrait de Constantin Jelenski (1955)

Portrait de Constantin Jelenski (1955)

Les phrases d'Angelo Rinaldi sont comme des galets qui font des ricochets sur la surface de notre mémoire, comme elles le font sur celle de François. Les informations sur les différentes personnes qu'a croisées le narrateur nous sont données avec parcimonie, au détour d'une comparaison, d'une préposition mis en apposition... Si bien que le tableau mental de François se constitue petit à petit. Cette construction oblige le lecteur à une constante attention car la moindre inattention fait perdre le fil du récit. cette exigence peut en partie expliquer le désintérêt actuel dont souffre l'oeuvre de Rinaldi dans une époque où l'effort est devenu suspect. Pourtant quelle délectation offre la lecture concentrée de la phrase rinaldienne, avec ses appositions, inversions, anacoluthes, ellipses, parenthèses, incises... Elles renflouent un monde qui semble avoir sombré depuis longtemps ou plutôt qui n'a existé que dans l'univers rinaldien, où ailleurs que chez l'auteur trouver cette domestique restée fidèle à ce point à sa patronne mercière? Cette dernière est bien semblable à la tenancière « Des dames de France », roman que je tiens pour le chef d'oeuvre de l'auteur; comme François est bien proche d'Antoine le narrateur de ce grand livre. A l'instar d'Antoine, François n'est guère attiré par les dames... Sont seul véritable amour date de sa jeunesse. Il s'appelait Nicolas. Il avait tout ce premier de la classe, l'intelligence, la beauté et né d'une famille de notables, l'argent. François l'aimait tout en était un peu jaloux de son aisance, il se remémore... << Nicolas était qu'un condisciple parmi d'autres, déjà fou de baignades dans le golfe, pas encore dégagé des joufflures de l'enfance, mais qui, en une année, allait s'en dégager, se déplier, s'allonger comme un mètre d'arpenteur ou pousser comme la tige de blé qui, en quelques semaines, sous le soleil, acquiert le maximum de sa hauteur.>>. Dans une interview au magazine « Transfuge », Rinaldi confesse que c'est la figure d'un garçon qui a été la matrice du livre: << J'ai soudain repensé avec beaucoup de persistance à un ami, jadis, qui n'est jamais rentré des vacances scolaires de Pâques. Il s'appelait comme l'un de mes personnages, Nicolas. Et tout d'un coup, je me suis mis à écrire. Comme si l'on écrivait pour les morts.>>.

Je ne voudrais pas que ce qui va suivre, amoindrisse, cher lecteur, votre désir de vous enfouir dans la prose de Rinaldi; tant le plaisir est grand et rare que procure cette immersion. Cependant l'extase aurait été plus grande si l'auteur avait été un tant soit peu plus méticuleux d'autant; que les défauts en question peuvent presque tous se corriger et ont trait au temps, à la chronologie des personnages et moins grave à la profusion des phrases. Un léger émondage aurait évité quelques ressassements qui finissent par agacer. Parfois on retombe sur des passages que l'on a rencontrés, presque identiques quelques pages en amont. On hésite à penser que ce sont des maladresses et l'on penchera vers un effet voulu de la répétition, d'une sorte de carrousel mémoriel ivre. J'ai, dans ces passages, oser faire le rapprochement avec les ritournelles sonores et rauques d'un Pierre Guyotat... Le roman aurait été meilleur s'il s'était arrêté lorsque François quitte son hôtel. Cette fin aurait renforcé le concept de non conclusion justement cher à l'auteur.

Commençons par le seul défaut qui ne me semble pas amendable, le ton du narrateur. Il me paraît en effet difficile de croire que le François qui nous parle (car on entend le narrateur, c'est une des magies de la prose de Rinaldi) ne soit qu'au début de sa cinquantaine, je reviendrai sur l'âge du narrateur à propos de la chronologie de l'ensemble du roman, avec cette voix voilée de vieillard, avec cette emprise de la réminiscence et ce désabusement devant la vie... << Il y avait peut-être du bon dans un ratage; pour n'avoir rien tenté, pas de regrets, tandis que vous, mâles ou femelles, petits prodiges d'une saison aux rires de vainqueurs, qui regardiez avec étonnement françois toujours muet à table, qui ne promettait de triomphe d'aucune sorte, aviez-vous supportez sans douleur le passage de l'anonymat à l'oubli après l'intermède d'une fête. De vos lauriers qui s'étaient desséchés, que faisiez vous?>>

Si le ton ne peut pas être modifié, quelques dates parsemées dans le texte auraient grandement aidé à la fois à la lecture et à la crédibilité du récit, car pour ma part de nombreuses incohérences chronologiques ont nuit à mon plaisir de lecteur qui est néanmoins resté grand. Tout d'abord, je me suis demandé quel était le présent de ce livre, entièrement tourné vers le passé.

Lorsqu'un roman n'est pas estampillé roman historique et qu'il vient de paraître, le lecteur par habitude et paresse pensera que son présent de narration date que de quelques mois et que l'auteur vient de terminer son manuscrit juste avant la parution en librairie alors que ce n'est pas certain du tout. Quelques écrivains, mais la coutume semble se perdre, appose après le mot fin, la date à laquelle ils ont terminé leur ouvrage.

Dans le cas de « Torrent » en comparant ce dernier roman de l'auteur avec ceux qu'il a écrits juste avant, on constate qu'il est dans le même ton et du même style que ceux là et non avec ses premiers livres qui étaient moins chargés de digressions. Mais si le livre a été écrit récemment sont présent ne peux pas être celui des années 2010.

Mon obsession des dates, comme je l'ai déjà écrit n'est pas gratuite car sans repère chronologique dans le roman le lecteur a une impossibilité sauf peut être dans un roman de type balzacien, dans lequel les descriptions de plans larges abondent, d'imaginer dans quel décor, physique et donc souvent mental, se meuvent les personnages. Le Paris de 1980 n'est pas le même que celui de 1990 et encore moins que celui d'aujourd'hui.

Certes à la manière de Proust, il est décidément impossible de parler de Rinaldi sans citer le divin Marcel, Rinaldi laisse quelques petits cailloux blancs pour que le lecteur puisse se situer dans le temps. Par allusion on sait que nous sommes après l'irruption du sida dans la société. D'autre part il est mentionné que la chute du mur de Berlin a eu lieu. François nous parle donc après 1989, mais probablement pas très longtemps après. Il n'est jamais question dans le texte de ces hochets de la modernité que sont l'ordinateur et le téléphone portable, (ou plutôt le téléphone portable est mentionné deux fois sans doute par inadvertance; un éditeur soigneux aurait du faire ôter ces quelques mots tant ils semblent anachroniques dans le roman d'ailleurs pour se débarrasser de cet ustensile, dont je parierais que l'auteur n'a pas la pratique, François a soin de préciser qu'il l'a oublié dans l'Hôtel à Milan où il était en voyage d'affaire. Ainsi, il est entendu que le présent de « Torrent » ne peut pas appartenir au XXIème siècle (ou plus exactement ne devrait pas). Avançons audacieusement une date: Nous pourrions situer le présent du roman en 1992. Malheureusement les quelques repères historiques coïncident assez mal avec la chronologie personnelle du personnage principal. Mais si je me réfère aux dates des trépas des modèles qui ont servi à construire les personnages de Torrent, aucun n'est encore vivant en 1992 sauf Lina (Léonor) comme il est sous entendu plusieurs fois et est vérifié à la toute fin de l'ouvrage dans une scène pénible dont on aurait pu se passer, ce qui correspond à la réalité historique.

Essayons de reconstituer le parcours biographique de François. On peut penser que l'évènement déclenchant du roman, l'accident de chasse qui couta la vie au père de François à lieu à la fin de la guerre ou juste après, disons en 1944, j'évalue alors l'âge du fils de la victime à 6 ans, ce qui porte la date de naissance de François à 1938 (Rinaldi est né en 1940). Il aurait donc 54 ans lorsqu'il retourne dans son pays natal pour entendre les deux coups de feu d'un fusil de chasse qui lui font se remémorer la mort de son père. Cette hypothèse est corroborée page 406: << Elle n'était que politesse, Anna: demain, elle ne marquerait aucune surprise devant la transformation en quinquagénaire aux tempes qui se creusaient du garçon que ses camarade baptisaient entre eux « le type de la mercerie ».>>.

Il est dit en passant que François revient dans son pays natal quarante ans après son départ. Il serait donc parti à 14 ans. Ce qui ne correspond pas au récit puisque c'est à la fin du lycée, disons à 18 ans qu'il « monte » à Paris nous serions donc en 1946 ce qui ne convient pas non plus complètement d'après ce qui nous est décrit des premières pérégrinations de François dans la capitale. En revanche l'évocation de la coure qui gravite autour de Léna et les activités de Thadée au sein d'officines anticommunistes financées par l'Amérique appartiennent bien au décor des années 50.

Torrent d'Angelo Rinaldi
Torrent d'Angelo Rinaldi

C'est le chat Diégo qui est le marqueur d'un autre hiatus chronologique. Lorsque François fait son escapade dans son pays natal, il s'inquiète pour son chat persan âgé de 19 ans qu'il a confié aux bons soins de sa concierge. Diégo est un cadeau de Léna, offert donc en 1973 selon mes supputations chronologiques, lorsque François a donc 35 ans. Le chaton n'est pas un cadeau d'adieu. Connaissant un peu le « monde », à 35 ans, on est obsolète depuis longtemps pour servir de tapisserie décorative, ce qui est l'emploi de notre anti héros, dans les diners en ville... Je parle d'expérience ayant tenu ce rôle le temps de deux ou trois saisons. On ne peut guère espérer durer plus longtemps dans cette sinécure. Pour perdurer il faut changer de rôle et devenir soi même un pôle d'intérêt, certes au début de deuxième choix dans les dits diners. On amorce alors, grâce à une quelconque réussite dans un domaine, le long et escarpé chemin qui mène à y siéger à la droite de la maitresse de maison. Cela, si les lauriers ont enfin poussé sur votre tête, qui sera alors beaucoup moins décorative, mais ce n'est plus ce qui vous est demandé alors dans ce fauteuil gagné de hautes luttes. J'ai oublié de préciser que l'on passe dans ce périple autour d'une table d'un tabouret à un fauteuil. J'ai remarqué que plus vous avez à discourir dans les agapes mondaines mieux vous êtes assis mais moins vous pouvez vous empiffrez car il n'est pas poli de parler la bouche pleine... Tout cela pour vous montrer que des négligences chronologiques peuvent nuire gravement à la crédibilité d'un roman. La cause de toutes ces incohérence est simple. Rinaldi n'a pas su mettre assez de distance entre lui et François qui parle comme l'homme de 75 ans qu'est son créateur sauf que ce qu'on lit dans Torrent à quelques maquillages près ne peut se qu'au début des années 90 et non en 2016.

Le plaisir de la lecture de « Torrent » qui tourne parfois à l'exercice de virtuosité rhétorique se mérite. Il est indispensable de se ménager des haltes au cours de la lecture, pour souffler un peu et méditer sur le temps qui passe et les hasards qui ont fait bifurquer notre vie: << De quoi dépendait le cours d'une vie? De rencontres peut être plus encore que de mérites.>>.

Dans Torrent, au détour d'un paragraphe, on a le même plaisir amer que la lecture de Cioran procure. Comme chez l'atrabilaire roumain on y découvre des aphorismes qui ne peuvent être émis que par un revenu de la vie: <<... La morphine à haute dose, qui est l'extrême-onction de la société laïque.>>, << L'histoire abondait d'exemples que le futur se trompait aussi volontiers que le présent, le public ne changeait que de facilités, dans un mouvement du dormeur qui cherche une place encore plus molle sur l'oreiller.>>, << Comprendre si tard équivalait à mordre dans un fruit pourri, et cependant se comprendre, était-ce rien? On ne mourrait pas aveugle.>>, << Et si les pauvres pleuraient aux mélodrames, n'était-ce pas parce que ceux-ci adoucissent le ressentiment qui étreint devant une vie subit?>>,

Une autre particularité de l'écriture rinaldienne ce sont les coups de zoom sur le décor qui chez l'auteur nourrissent la réflexion sur les sujets les plus variés: <<... Le regard du chat qui, à l'opposé du regard du chien attentif au moindre détail, produit l'impression d'une pensée négligeant toute contingence?>>,

Il me parait bien injuste que Rinaldi passe pour un méchant en raison de ses critiques littéraires, alors qu'elles n'étaient ,contrairement à celles de ses confrères, que dénuées de complaisances. C'est en réalité un tendre mélancolique qui entretient la flamme de la mémoire par générosité: << Très vite (…), nous faisons les comptes des gens que nous avons perdus. A tous égard, même s'ils sont encore vivants. Les amis... Les lieux... Il y a ce sentiment terrible que certains morts ne sont plus vivants qu'en nous et que nous sommes leur dernière chance.>>.

Les tableaux qui illustrent ce billet sont de Leonor Fini

Les tableaux qui illustrent ce billet sont de Leonor Fini

Nota

* Dans "Mon journal depuis la Libération" (édition Libretto, 2016), Galtier-Boissière commente avec son acuité habituelle le procès d'Albertini: <<Albertini, ex secrétaire général du R.N.P., s'est défendu avec une extrême habileté. Au lieu de se renier bassement comme Chack, il a eu l'audace de prendre ses responsabilités et d'essayer de justifier son action. Son point de départ: la certitude que l'Allemagne gagnerait la guerre. Qui lui affirmait? Le général Bineau, ancien directeur de l'Ecole de guerre (...) S'il a préconisé la politique de la "présence" c'est qu'un gouvernement français était préférable à un gauleiter (...) Sauf un, tous les témoins - Même cité par l'accusation - lui sont favorables - telle Mme Finidori, militante socialiste - racontent comment Albertini sauva de nombreux patriotes du poteau.>>  

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un inédit de Montherlant de 1939

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un inédit de Montherlant de 1939
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un inédit de Montherlant de 1939
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Lectures d'automne

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Lectures d'automne

Ce sont les dernières lectures au jardin avant quelques mois, même si dés que le soleil remonte un peu au dessus des maison, mon livre sous le bras, vêtu d'un chaud pull-over, armé d'une théière rempli de thé vert brûlant je retourne sur le vieux banc me plonger dans une histoire qui m'emmènera loin d'ici. Cette automne c'est surtout dans la Rome antique que j'ai voyagé sur les trace du Gordien de Saylor et aussi avec Alix à deux âges de sa vie.

- Manderley for ever / Tatiana de Rosnay (biographie)

- L'étreinte de Némésis / Steven Saylor (roman)

- L'affaire Léon Sadorski / Romain Slocombe (roman)

- Kamikaze d'été / Stéphane Giocanti (roman)

- La piscine-bibliothèque / Alan Hollinghurst (roman)

- Parle-leur de batailles, de rois et d'éléphants / Mathias Enard (roman)

- Providence / Moore - Burrows (B.D.)

- L'arabe de futur (tome 3) / Riad Satouf (Bande-Dessinée)

- I am a hero (tome 18) / Kengo Hanazawa (manga)

- Torrent / Angelo Rinaldi (roman)

- Les sept merveilles / Steven Saylor (roman)

- Le testament de William S. / Yves Sente - André Juillard (B.D)

- L'or de Saturne / Venanzi - Valmour (B.D.)

- Le hurlement de Cybèle / V. Mangin - T Démarez

- Achille Talon et le grain de folie / Greg (B.D.)

 

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