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340 articles avec livre

Le complexe d'Eden Bellwether de Benjamin Wood (réédition complétée)

Publié le par lesdiagonalesdutemps

Le complexe d'Eden Bellwether de Benjamin Wood (réédition complétée)

Je profite de la parution de l'édition de poche de ce roman pour republier mon billet qui lui était consacré et vous répéter combien je conseille sa lecture.

 
Le complexe d'Eden Bellwether de Benjamin Wood (réédition complétée)
Le complexe d'Eden Bellwether de Benjamin Wood (réédition complétée)

J'ai toujours eu un fort tropisme pour les « novel campus », genre presque exclusivement anglo-saxon; un peu par la force des choses car, qui par exemple aurait l'idée saugrenue de situer une intrigue dans une de nos universités qui sont essentiellement des lieux où tiédissent les lascars...

Or donc, à l'automne 2002, Oscar, 20 ans, aide soignant dans une luxueuse maison de retraite de Cambridge, passant devant la chapelle du King College, est subjugué par les bouffés d'orgue qui lui parviennent. Bien qu'athée, il entre dans l'édifice religieux. Il y repère bien vite une fille de son âge qui, comme lui, est captivée par la musique mais peu par l'office.

« Les seuls moments où la jeune fille blonde se tenait tranquille, c’était quand le chœur chantait. Sa poitrine se soulevait, ses lèvres frémissaient. Elle paraissait intimidée par la tapisserie des voix, la clarté du son, les harmonies qui enflaient et inondaient l’espace béant au-dessus de leurs têtes. Oscar la vit battre la mesure sur son genou jusqu’à l’Amen final. Le chœur s’assit, et le silence, tel un parachute déployé, descendit dans la chapelle »

L'intérêt est réciproque. Ils font connaissance. Elle s'appelle Iris et l'organiste virtuose n'est autre que son frère, Eden B. Iris et Eden sont issus d'une riche famille. Ils invitent Oscar à une soirée. Oscar est vite intégré au petit groupe d'amis qui gravitent autour de la fratrie mais il est de plus en plus intrigué par la personnalité de l'extravagant Eden. Notre aide infirmier entre dans un terrible engrenage.

Le héros de cette histoire écrite à la troisième personne du singulier est Oscar. Nous allons vivre un drame. Nous savons dés la première page que cela se finira mal et qu'il y aura des morts mais nous ignorons leur identité, sachant seulement que ce ne sera ni Oscar, ni Eden. Oscar est un garçon intelligent et sans doute pas trop mal de sa personne bien que Benjamin Wood reste assez flou dans la description de ses personnages. C'est un héros de bonne compagnie, j'ignorais qu'il pu exister des aides soignant aussi vif d'esprit et aussi lettré. Il faut dire qu'il bénéficie des conseils et de la bibliothèque d'un des pensionnaires dont il s'occupe, un ancien et fameux professeur d'anglais de l'université. S'il est intelligent, Oscar est aussi naïf. Mais son manque de clairvoyance envers la famille Bellwether, ne viendrait-il pas de son éblouissement que lui provoque Iris dont il tombe promptement amoureux et du train de vie fastueux de la famille Bellwether. Cette famille n'a rien à voir avec son milieu d'origine. En raison de la candeur du héros on a tendance à avoir un coup d'avance dans la manipulation dont Oscar est victime (du moins on peut le penser). Le grand manipulateur en serait Eden qui prétend que la musique de certains compositeurs, en particulier celle de Mattheson aurait le pouvoir d'affecter et de modifier émotions et passions et même de guérir. Bien que la chose pour évidente qu'elle paraisse a justement instillé à mesure de la lecture du roman, un doute dans mon esprit et si Eden n'était pas le deus machina machiavélique dans cette histoire! Oscar, bientôt conscient du piège dans lequel il est tombé, tente de rapprocher Eden d’Herbert Crest, spécialiste reconnu des troubles de la personnalité…

Benjamin Wood dont « Le complexe d'Eden Bellwether », qui en regard de la maitrise de l'écriture (la traduction est due à Renaud Morin), est étonnamment son premier roman qui semble avoir des accointances avec les livres d'Hollingurst (Je serais curieux de savoir si ce dernier à commenté le livre de son cadet dans le feuilleton littéraire qu'il tient dans le TSL.), non que l'homosexualité soit au centre de l'intrigue, même si elle n'est pas absente de ce roman, mais parce qu'Oscar à bien des égards est proche des Héros d'Hollingurst. Comme eux, il fait irruption dans un milieu supérieur au sien qu'il observe mi-envieux, mi-craintif. Dans les romans anglais la notion de classe sociale est toujours présente. Et, comme dans les oeuvres d'Hollingurst, Oscar, à son corps défendant va être celui qui par son hétérogénéité avec le milieu où il est projeté, va provoquer la fracture qui conduira à la destruction du microcosme hypocrite et confortable des Bellwether.

Mais Hollingurst n'est pas la seule influence du livre de Benjamin Wood, qui est par ailleurs écrit sous l'égide de Descarte, on peut y voir aussi celle de Ian McEwan pour le talent d'instiller une dose d'intrigue policière, et donc de suspense, dans un récit dans lequel, si la résolution de l'énigme policière, présentée en deux pages dans prélude, n'est pas l'enjeu principale de cette entreprise romanesque, est tout de même un moteur très efficace pour que le lecteur tourne les pages avec avidité jusqu'à la dernière. La touche de fantastique que Wood apporte à ce thriller (mais comme tous les bons romans il dépasse le genre, je devrais écrire les genres car « Le complexe d'Eden Bellwether » appartient à plusieurs.), un fantastique un peu à la manière de celui que l'on trouvait jadis dans feu la revue Planète, n'est pas sans rappeler un autre campus novel, « Le maitre des illusions » de Dona Tartt. Mais heureusement Benjamin Wood est moins bavard que sa consoeur américaine, même si son roman est un peu lent au démarrage.

Le récit nous emmène dans les deux mondes très différents que fréquente Oscar, d'un coté celui de La maison de retraite où il travaille et de l'autre celui du quotidien d'un groupe d'étudiants très aisées. L'habileté de Benjamin Wood est d'avoir réuni ces deux univers très éloignés l'un de l'autre par le biais d’un pensionnaire de la maison de retraite, monsieur Paulsen qui s'est pris d'amitié pour Oscar.

C'est avec légèreté mais non superficialité que l'auteur aborde des sujets aussi graves que la déchéance de la vieillesse, le combat d'un malade contre une maladie que les médecins savent inéluctable, la frontière qui sépare le génie de la folie...

Si la construction est impeccable, dès le court prologue, on sait que cette histoire finira mal pour certains des personnages sauf en partie pour Oscar puisque l'on sait qu'il en sortira vivant, alors que d'autres sont morts brutalement mais l'identité des victimes ne nous sera révélée qu'à la fin du roman et l'on sait que le drame s'est déroulé dans la propriété des Bellwether. En revanche, il me semble que l'on ne comprend pas quel est exactement le caractère d'Eden ni tous les rouages de sa machination. La personnalité d'Eden n'est pas sans rappeler celle du personnage de « L'adversaire » d'Emmanuel Carrère inspiré de l'affaire Romand. Mais Benjamin Wood est un véritable romancier ce que n'est pas Emmanuel Carrère.

Benjamin Wood manie l'ellipse avec une grande maestria. Autant vous prévenir certains pans de cette histoire reste dans l'ombre et demande au lecteur un peu d'imagination pour remplir les blancs mais les quelques questions qui ne trouvent pas de réponse ne nuisent pas à la bonne compréhension de l'intrigue mais je n'ai pas été étonné d'apprendre que l’auteur avait «beaucoup coupé!». Pour ma part j'aurais aimé un peu moins d'ellipses et cent pages de plus, non que l'ouvrage soit mince, il fait ses 500 pages mais je suppute que l'éditeur du roman n'a pas été du même avis que moi. Je rêve parfois, pour des livres que j'ai beaucoup aimés, tel celui-ci, d'avoir, comme sur les dvd de certains films, les scènes coupées...

Je n'ai pas été surpris lorsque après avoir dévoré ce roman j'ai appris en lisant une interview de l'auteur qu'il connaissait bien ce dont il parlait: << Comme Oscar, j’ai vécu à Cambridge mais je n’y ai pas étudié. En fait j’ai écrit ce livre à Cambridge, en observant ce petit monde. Quand j’étais enfant, j’ai vécu dans une maison de retraite où ma mère travaillait comme infirmière. Je me souviens d'une enfance entourée d'une foule de «grands-pères et de grands-mères», et Oscar y travaille. J’ai beaucoup de chose en commun avec lui, c’est un reflet de moi.>>.

La bande son est fort importante dans ce roman, ce qui est de plus en plus fréquent. L'importance de la musique dans "Le complexe d'Eden Bellwether", c'est un de ses thèmes, n'est pas surprenante lorsqu'on se penche sur la biographie de l'auteur puisqu'il s'est lancé à 17 ans dans une carrière de musicien. Il compose alors les textes des chansons qu'il interprète avec son frère, mais entre les concerts, les tournées, il lui est de plus en plus difficile de trouver du temps pour écrire. Cinq ans plus tard, le voilà de retour à la fac, pour étudier l'écriture scénaristique et la photographie. Il obtient finalement une bourse pour un cursus de creative writing à l'université de Vancouver et se repaît dès lors d'un enseignement qui lui permet de se découvrir en écrivain de roman. Il se servira de sa passion première, la musique, pour alimenter son premier ouvrage. La lecture du « Complexe d'Eden » s'accompagnerait très bien des oeuvre à l'orgue de Bach à moins que vous ayez dans votre discothèque les oeuvres d'un certain Mattheson (http://fr.wikipedia.org/wiki/Johann_Mattheson), le musicien fétiche d'Eden. Musicien dont à ma grande honte, je n'avais jamais entendu parler et dont j'ai pensé tout au long du roman qu'il était une invention de Benjamin Wood.

Cambridge est un personnage à part entière du livre. J'y aurais passé une partie de l'été par livres interposés, il y a des lieux de villégiature plus désagréables. Y ayant séjourné pendant une brêve période, il y a quelques années, il faudrait un jour que je vous montre quelques images que j'y ai prises, je vous conseillerais de choisir pour votre escapade sur les bords de la cam, le début de l'automne, période à laquelle le temps peut être encore clément et où les nouveaux étudiants sont encore malhabiles à manier la perche qui fait avancer les fameuses barques à fond plat qui glissent sur la Cam; ainsi votre maladresse dans la navigation des barques passera presque inaperçu. L'été la ville est moins plaisante, vidée qu'elle est de ses étudiants mais alors le logement y est plus facile à trouver et surtout moins couteux car vous pouvez occuper une chambre délaissée pour l'été par son habituel occupant. Ce qui, je suppose pourrait émoustiller plus d'un de mes lecteurs...

"Le complexe d'Eden Bellwether" qui vient d'obtenir le Prix des lecteurs de la FNAC, a été publié en 2012 Outre-Manche où il a connu un grand succès. Les droits viennent juste d’être achetés par la BBC, il y a donc une chance pour que Le complexe d’Eden Bellwether devienne un film. Benjamin Wood est né en 1981 dans le nord de l'Angleterre. Il a étudié au Canada avant de travailler dans l'édition pour la revue Prism International. En mars 2015, il publiera en Angleterre son second roman, dont il a déjà délivré quelques bonnes feuilles, The Ecliptic qui sera le portrait d'une jeune peintre dans le milieu artistique londonien de la fin des années 1950.

J'ai quitté Oscar avec beaucoup de regrets. J'aimerais bien, que dans quelques temps, Benjamin Wood nous donne de ses nouvelles.

Le complexe d'Eden Bellwether de Benjamin Wood (réédition complétée)
 

Commentaires lors de la première édition de ce billet:

Guenha05/10/2014 00:21

<< j'ignorais qu'il pu exister des aides soignant aussi vif d'esprit et aussi lettré.>>
Ben si, ça existe. 
Quand j' étais en fac en histoire de l'art, c'est mon métier d'auxiliaire de vie à domicile qui me permettait de payer mes études. J'ai vraiment aimé ce métier (même si j'y ai laissé mon dos) que j'ai pratiqué pendant cinq ans. Travaillé auprès de personnes âgés de tous milieux, d'handicapés physique ou mentaux est très très enrichissant. En plus ça porte un autre regard sur le corps que celui véhiculé par les médias. Aidant à la toilette, vous êtes face à des corps d'hommes ou de femmes vieillis mais qui restent beaux, des corps déformés par la maladie ou le handicap mais qui sont beaux quand même. Je me souviens d'une femme de quatre vingt ans qui avait un grain de peau magnifique, à la sortie de son bain, je lui nouais une serviette sur les cheveux à la façon d'un turban. On aurait dit une odalisque de Ingres ou le violon d'Ingres de Man Ray. Voilà, j'ai plein de photos comme ça dans la tête dommage que je n'ai jamais osé les prendre pour de vrai... Un qui ose c'est Idan Wizen et j'adore son travail !
Pour en revenir au métier d'aide soignant, dommage qu'il se soit autant dégradé en vingt ans. En France, il n'y a aucune considération pour l'enfance, la vieillesse ou le handicap. C'est un domaine où la maltraitance est très présente : sentiment de toute puissance face à ceux qui sont les plus fragile de notre société.

En ce qui concerne votre billet, il donne vraiment envie de lire ce roman. Par contre jamais entendu parlé de Mattheson.

 

B.A.07/10/2014 07:18

Je vous remercie de vos commentaires et suis heureux que mon blog soit pour vous un apaisement.

 
 

Guenha06/10/2014 23:46

C'est ce qui m'a plus dans votre blog, le fait que vous nous fassiez partager ce que vous aimez, sans imposer. L'art m'a toujours apaisé et je retrouve cet apaisement dans votre blog. C' est pour moi un havre de paix qui me repose de mes journées. 
En ce qui concerne mon ancien métier, je reconnais que je passais pour une extra-terrestre auprès de mes collègues, mais on s'entendait vraiment bien. Auprès des autres étudiant(e)s plus jeunes que moi, je jouais plus le rôle de grande sœur voir de maman pour certain(e)s. Eux m'ont appris l'insouciance. ça été une des plus belle période de ma vie.

 
 

B.A.05/10/2014 09:30

Merci pour votre témoignage.
En fait je ne l'ignorais pas complètement mais ma phrase était faite pour signifier la singularité du personnage car votre cas ou celui d'Oscar est tout de même rare.
Voyez vous un métier, une activité, une profession qui ne se soit pas dégradé dans notre pays depuis vingt ans. J'ai beau chercher et j'ai des relations les plus diverses, je n'en trouve pas.
La plupart de mes articles ont seulement pour but de faire partager ce que j'aime même s'il y a toujours des réserves que j'essaye de justifier.. Le complexe d'Eden est un très bon livre.
Je crois que peu de gens même féru de musique connaissent Mattheson.

Alcib28/10/2015 08:28

Il semble aussi que la belle jeunesse française soit aussi séduite par ce roman :o)
Finalement, tout n'est pas foutu : il y a encore de l'espoir en ce monde, encore... des promesses de bonheur.

 

lesdiagonalesdutemps28/10/2015 14:32

La réédition de ce billet, dans lequel je n'ai changé que peu de choses, quelques maladresses de grammaire et quelques fautes d'orthographe (il doit rester de l'une comme de l'autre) matière dans laquelle je n'ai pas la science infuse qu'aggrave le fait que je n'aime pas me relire, est du à l'apparition de ce garçon samedi dernier dans le métro qui me conduisait à la galerie Perrotin. J'avais mon petit appareil photo et retrouvant ma vivacité d'antan j'ai fait ces deux images.

 
 

Alcib28/10/2015 08:10

Je ne connaissais pas non plus Mattheson, mais en lisant le nom de ce compositeur dans ce roman, je suis vite allé vérifier, comme pour d'autres personnages, s'il avait vraiment existé.
Il existe sur Youtube quelques enregistrements de sa musique, dont cet oratorio de Noël : https://www.youtube.com/watch?v=EWtSzUo2ibo

 

lesdiagonalesdutemps28/10/2015 14:23

Merci pour le lien.

 
 

Alcib28/10/2015 07:59

J'ai vraiment adoré ce livre. Une fois commencé, je ne pouvais plus m'en détacher. Si bien que je l'ai relu quelques mois plus tard. Je l'ai lu dans sa traduction française, mais comme j'aime vraiment cet univers universitaire, britannique (j'ai vécu une histoire d'amour extraordinaire avec un diplômé d'Oxford), je vais surmonter ma paresse à lire en anglais et me plonger un jour dans le texte original.
Je dois dire que, tout au long de ma lecture, j'avais l'impression de lire un collègue d'université de mon amour d'Oxford (car ils sont nés à un an d'intervalle, mais Bemjamin Wood a l'avantage d'être... encore sur terre). Je ne suis jamais allé moi-même, physiquement, à Cambridge, ni même en Angleterre, mais depuis quelques années j'y vis à distance, par les livres, le cinéma, les téléséries de la BBC, Internet, etc., que je ne me sentais aucunement dépaysé par ce milieu universitaire...
S'il ne connaissait pas l'univers de Cambridge au départ, il a appris à le connaître. Il est allé s'installer à Cambridge en vue d'écrire ce roman. Et j'ai l'impression qu'Oscar lui ressemble énormément, que l'on découvre à travers Oscar comment Benjamin Wood s'est imprégné de cette culture universitaire d'un niveau... élevé. Heureusement pour lui, tout n'est pas autobiographique. Au contraire, ce jeune a fait preuve, surtout pour un premier roman, d'une imagination et et d'une créativité incroyable, tout cela appuyé sur une culture immense et fine.
En lisant ce roman, il n'est pas désagréable de penser que son auteur est assez agréable à regarder, d'autant plus qu'il n'a pas la grosse tête et qu'il mène une vie très équilibrée... avec sa femme.

 

lesdiagonalesdutemps02/11/2015 07:17

Vous trouverez en cherchant bien sur le blog un billet sur le livre d'Evelyn Waugh. Brideshead Revisited est assez différent du livre de Benjamin Wood. Je ne pense pas que la similitude des titres soit un hasard mais je n'en sais pas plus.
Il est question à plusieurs reprise de Rupert Brooke sur le blog en particulier à propos de la correspondance entre Gide et Marc Allégret.

 
 

Alcib02/11/2015 00:51

Bien sûr qu'un petit séjour à Cambridge s'avère incontournable. J'avais un couple d'amis, un Français et un Québécois, qui se rendaient à Cambridge au moins deux fois par années pour y entendre le choeur de St. John's College (je me console en les écoutant sur disques, en attendant).
L'univers de Cambridge me fascine assez, tout comme celui d'Oxford, pour que j'aie envie d'y aller un jour... Mais il me faut d'abord traverser la grande mare atlantique, car je suis à Montréal.
Près de Cambridge, il y a Grantchester, dont parle Benjamin Wood dans son roman : il accompagne le Dr Paulsen au Orchard Tea Garden... Grantchester a beaucoup été célébré par bon nombre d'auteurs anglais du début du XXe siècle, dont le poète Rupert Brooke, et le groupe Pink Floyds a enregistré Grantchester Meadows, que l'on peut voir et entendre sur YouTube.

Cet univers de Cambridge décrit par Benjamin Wood m'a rappelé agréablement, en plus moderne, celui qu'Evelyn Waugh avait décrit dans Brideshead Revisited (dont on a par la suite fait une série télévisée puis, un peu plus tard, un film).
D'ailleurs, Benjamin Wood n'aurait-il pas songé, en écrivant son roman, à celui d'Evelyn Waugh ? Le titre anglais du roman de Benjamin Wood, « Bellwether Revival », rappelle celui de Waugh, « Brideshead Revisited ». Est-ce voulu ?

 
 

lesdiagonalesdutemps28/10/2015 14:22

Je ne connais rien de plus de cet auteur que le peu que j'en écris .
Si ce n'est pas trop douloureux pour vous, je ne peux que vous encourager à vérifier sur place la véracité de l'air des lieux que l'on respire dans ce roman. Cambridge est un lieu magique mais attention durant la période scolaire il n'est ni facile ni économique de s'y loger (il faut retenir à l'avance). Pour s'y rendre il y a des cars partant de Londres et ce n'est pas couteux. Très bon marché aussi le logement lors des vacances estudiantines car alors on loge dans les piaules des étudiants à la fois rustiques et confortables; lieux qui peuvent inciter à toutes les rêveries. Vous avez même alors la chance d'avoir le matin un petit déjeuner (très simple) préparé par l'étudiant qui garde les lieux durant l'été...

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Les sept merveilles de Steven Saylor

Publié le par lesdiagonalesdutemps

Les sept merveilles de Steven Saylor

Si l'on considère les aventures de Gordien comme une série, « Les sept merveilles », paru aux Etats-Unis en 2012, est une « préquelle » des aventures du limier romain. Puisque jusqu'à maintenant, les enquêtes de Gordien avaient été écrites par Saylor dans l'ordre chronologique de la vie de son héros, qui contrairement à la plupart de ceux de bandes-dessinées, il est difficile en lisant les roman de Saylor, de ne pas penser aux albums d'Alix, vieillit et n'est pas donc pas éternel... L'auteur ne voulant pas quitter sa créature, a eu la bonne idée de revenir sur sa jeunesse dont on ignorait à peu près tout. Quand s'ouvre le volume, nous sommes en 92 avant J.C. Gordien a 18 ans. Il s'apprête a partir pour un grand voyage dans le but de découvrir les sept merveilles du monde. Il sera accompagné dans son périple par son mentor et ami de son père, le célèbre poète Antipater, personnage historique connu pour quelques poèmes qui nous sont parvenus, des épigramme et pour avoir été un des premiers que nous connaissons à avoir établi la liste des sept merveilles du monde. Saylor a un incomparable talent pour mettre de la chair sur des personnages de l'Histoire romaine dont certains, pour le lecteur non spécialiste de l'antiquité romaine, sont au mieux des noms qui évoquent un vague souvenir scolaire, de lecture ou de voyage. Dans « Les sept merveilles » le personnage d'Antipater, qui est au centre de l'intrigue et qui a donc réellement existé, est particulièrement réussi. Il nous apparait à la fois bougon et truculent. Le début du livre, lorsque les voyageurs sont encore à Rome et que nous faisons connaissance de l'Aède est particulièrement réussi et drôle. Peut-être encore plus qu'à l'habitude le roman, si l'on excepte les deux derniers chapitres, l'un plein de rebondissements et de fureur, l'autre mélancolique, est plein d'humour.

Saylor reconduit la construction romanesque qui lui est chère, mettre au centre de son récit un couple de héros formé par un jeune et un vieux. Mais alors que dans ses autres romans que j'ai pus lire, l'ainé est Gordien ici, tout en ayant déjà son étonnante faculté de déduction, il est l'élève d'Antipater. Saylor distille subtilement des indices sur la véritable personnalité de ce dernier. Il la nourrit de discrets malentendus, ce qui fait que le dénouement du roman peut paraitre envisageable tout du moins pour le lecteur très attentif, même si je pense qu'il sera une grande surprise pour beaucoup. Une fois la dernière page tournée, je conseille de relire le livre, à la lumière de ce que l'on a appris dans les deux derniers chapitres.

Plus qu'un roman « Les sept merveilles est plus un recueil de nouvelles qui sont reliées par le fil rouge du voyage. C'est du moins ce qu'habilement fait croire Saylor avant de nous révéler, à la toute fin du livre, que le lien unissant chaque histoire est beaucoup plus subtil et machiavélique que cela.

A chaque escale nos voyageurs découvre une des sept merveilles du monde, d'où le titre. Mais aussi Gordien y est confronté à une énigme qu'il doit résoudre, parfois au péril de sa vie, s'il veut poursuivre son périple. Si bien qu'à chaque chapitre j'ai eu un peu l'impression de retrouver le plaisir de lecture pour les nouvelles policières qui faisaient mon bonheur dans mon adolescence lorsque je me délectais des récits contenus dans Mystère Magazine, Hitchcock magazine, Ellery Queen Magazine* mais cette fois qui ne se déroulaient dans le Londres ou le New-York des années 50 mais dans le monde romain du I er siècle avant J.C.

Néanmoins les descriptions des différents monuments et lieux visités, ainsi que celles des coutumes des habitants des lieux où ils résident, prennent le pas sur les énigmes. Ces informations historiques sont prodiguées par Antipater à son élève. Gordien reconnaît que son maitre est un pédagogue né (comme Sailor), si bien que les cours du vieux philosophe ne sont jamais ennuyeux mais au contraire souvent amusants.

Quelques crimes de sang ponctuent donc les escales, mais pas systématiquement (c’eut été lassant). Nos touristes antiques passent aussi par Délos, Corinthe où ils font une longue escale...

L’auteur joue aussi habilement avec des anecdotes ancrées dans les traditions et légendes des terroirs que Gordien et Antipater visitent, comme l’épisode mythologique de la fontaine Salmacis à Halicarnasse, ou celui d’Actéon à Éphèse. Dans ce dernier épisode, lorsque dans sa courte tunique rouge, un sein dénudé et un arc à la main pour participer à la fête en l’honneur d’Artémis apparaît Anthea fille de leur hôte Eutropius (pp.45-46), est très inspiré des « Ephésiaques » de Xénophon d'Éphèse, roman grec de l'époque romaine du IIème siècle. 
Dans l’interlude corinthien, les lecteurs de l'album de la série Alix senator, Les démons de Sparte » ne seront pas dépaysés par le tableau d’une Grèce sous la férule romaine que nous brosse Saylor. Comme dans cet album, le romancier met l'accent sur les destructions perpétrées par Rome en Grèce et la rancoeur des grecs envers les romains.

Les sept merveilles de Steven Saylor
reconstruction et reconstitution de la porte d'Ishtar ainsi qu'un détail dans lequel on voit bien les briques vernissées qui jouent un grand rôle dans un des chapitres, photos que j'ai prises à Berlin au musée au Musée de Pergame en 2014

reconstruction et reconstitution de la porte d'Ishtar ainsi qu'un détail dans lequel on voit bien les briques vernissées qui jouent un grand rôle dans un des chapitres, photos que j'ai prises à Berlin au musée au Musée de Pergame en 2014

 

Pour vous éviter de vous creuser les méninges car c'est comme pour les travaux d'Hercule, il en manque toujours dans nos énumération, je vous en donne la liste dans l'ordre des escales de nos touristes antiques, à ce propos on découvre que le tourisme existait déjà au Ier siècle avant J.C.: Le temple d'Artémis à Ephèse, le Mausolée, La statue de Zeus à Olympie, le colosse de Rhodes, Les jardins suspendus de Babylone, la porte d'Ishtar dans ce même Babylone et enfin La grande pyramide d'Egypte. La surprise est de ne pas y trouver le phare d'Alexandrie, qui joue un rôle crucial dans l'intrigue, alors que les deux pérégrins sont ébahis devant le gigantisme du monument et l'ingéniosité des mécaniques qui le font fonctionner. Cet oubli du phare et de la grande bibliothèque n'est pas bien sûr une erreur de ce fin romaniste qu'est Saylor mais tout simplement une fidélité au poème d'Antipater (dans le roman, le mentor de Gordien) qui suit:

J'ai contemplé

le rempart de la superbe Babylone où peuvent courir les chars,

le Zeus des bords de l'Alphée,

les jardins suspendus,

le colosse d'Hélios,

l'énorme travail des hautes pyramides,

l'opulent tombeau de Mausole;

mais quand je vis la maison d'Artémis qui s'élance jusqu'aux nues, tout le reste fut éclipsé, et je dis: << hormis le sublime Olympe, l'oeil d'Hélios vit-il jamais une chose semblable!>>.

(Anthologie palatine, IX, 58)

L’absence du Phare d’Alexandrie est compensé dans le poème par le doublon babylonien, d'une part le rempart avec la porte d’Ishtar et d'autre part les jardins suspendus de Sémiramis. Dans le roman un troisième monument de cette cité est mis particulièrement en lumière: la ziggourat. Or n’admet-on pas que les jardins suspendus n’étaient autre que les plantations ornant les différents étages de la ziggourat ? Steven Saylor semble les considérer comme choses distinctes.  

Une première liste de ces fameuses merveilles a été établie sous Ptolémée Ier, sous le règne duquel fut érigé le Phare. Mais le Colosse de Rhodes n'y figurait pas ce qui est bien normal puisqu'il fut érigé une trentaine d'années plus tard, après le siège de la ville, en -305 par Démétrios Poliorcète.  La seule liste complète ou du moins celle que le monde moderne a adopté, semble être le « De Septem Orbis Miraculis » attribué à Philon de Byzance, auteur très postérieur à Antipater. En définitive la démarche romanesque de Steven Saylor révèle plutôt d'un scrupule historique de sa part. Au final son roman, chapitre après chapitre, aura bien traité des sept ouvrages cités par la liste classique des sept merveilles du monde (pour Gordien à la toute fin du livre il y aura une huitième merveille: Bethesda, les familiers de Gordien me comprendront...).

Les sept merveilles de Steven Saylor
Le phare d'Alexandrie dans les aventures d'Alix, très semblable à la description qu'en fait Saylor

Le phare d'Alexandrie dans les aventures d'Alix, très semblable à la description qu'en fait Saylor

Revenons au phare d'Alexandrie qui tient une place si importante dans le récit et pour lequel Saylor a fait quelques audacieuses propositions comme celle que le feu à son sommet aurait été alimenté en partie par du pétrole. En fait on ne sait pas comment fonctionnait précisément le phare, ni quel était le combustible utilisé, ni comment le feu s'agençait avec la statue à son sommet, au risque de la faire fondre si elle était en métal... L'archéologue Jean-Yves Empereur, pourtant spécialiste de l'édifice (pour tout savoir sur le phare lisez le Découvertes/Gallimard, n°352, Le phare d'Alexandrie qu'il a signé), se pose encore ce genre de questions: « Comment protégeait-on ce feu du vent qui est souvent violent, de la pluie, des embruns ? On sait seulement qu'il y avait un feu de nuit et un filet de fumée qui guidait les voyageurs pendant la journée. ». Voilà qui ressemble aux colonnes de feu ou de fumée qui guidèrent Moïse et les Hébreux pendant l'Exode vers la Terre Promise ; le phare aurait-il inspiré les rédacteurs de la Septante ?

Ce que l'on sait à partir des textes anciens c'est que le fameux phare était construit en calcaire local blanc et en granit d'Assouan. Il fonctionna pendant près de 17 siècles. Mais le sol d'Alexandrie s'affaissant peu à peu, il se retrouva les pieds dans l'eau, et les nombreux séismes de la région le fragilisèrent. Durant l'été 365, un tsunami avec des vagues de plus de 20 m de haut envoya des bateaux jusque sur les toits des maisons loin dans Alexandrie et même dans le désert, et fit souffrir le phare. Entre 320 et 1303, il y eut 22 séismes. En 796, le troisième étage s'écroula et fut remplacé par une mosquée. En 956, des pans se lézardèrent et l'édifice perd alors 22 m. En 1261, un nouveau séisme en fait s'effondrer une nouvelle partie. Le coup de grâce lui fut donné lors du séisme de 1303. Vers 1450, le sultan Qaitbay utilisa les décombres pour construire la citadelle qui porte son nom.

Depuis 1961, mais surtout depuis 1994, les archéologues explorent la rade et remontent des statues et des morceaux du phare.

In fine « Les sept merveilles » est un émouvant roman de formation. Après Alexandrie Gordien ne sera plus jamais un garçon naïf. Le monde ne lui apparaitra jamais simple, comme avant son voyage. Il a perdu pour toujours son innocence et sa virginité et pas seulement sexuelle même s'il a connu le plaisir avec son premier homme, sa première femme et même avec une déesse...

 

* Dans les précieuses notes bibliographie et autres remerciement en fin de volume, on apprend que Saylor a publié la première fois dans Ellery Queen Mistery Magazine!

la couverture de l'édition américaine

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L'affaire Sadorski de Romain Slocombe

Publié le par lesdiagonalesdutemps

L'affaire Sadorski de Romain Slocombe

Certes depuis un bon nombre d'années, il n'est plus nécessaire d'être un héros pour être le personnage principal d'un roman, je dirais même que les anti héros sont devenus majoritaires, mais de là à prendre durant 500 pages un salaud intégral, ou à peu près, laissons à Léon Sadorski le bénéfice du doute pour une infime partie de sa personnalité, c'est tout de même assez nouveau. D'autant que le Léon n'est pas un salaud flamboyant comme le docteur Petiot par exemple ou démoniaque et fanatique comme le héros de Litell; il n'a pas non plus la désinvolture du détective Jérôme Dracéna né de la plume de Jean-Pierre de Lucovich qui gravite à la même époque dans les mêmes parages que notre Leon. Non Sadorski est salaud intégral jusque dans sa médiocrité; reconnaissons lui néanmoins une forme d'intelligence, le flair du flic.

Comme vous pouvez le subodorer d'après mes références Romain Slocombe, dont je n'avais lu aucun livre avant celui-ci, nous emmène dans le Paris de l'occupation et cela au printemps 1942. Nous allons suivre jusqu'à la fin de l'été de la même année, Léon Sadorski, la quarantaine un peu flapi, un inspecteur consciencieux qui travaille à la 3 ème section des renseignements généraux. Il contrôle et arrête les juifs pour les expédier à Drancy, l'antichambre des crématoires. Certes Léon ne connait pas le terme du voyage de ceux qu'il y convie, mais en fait il s'en contrefout... De temps en temps pour rompre la monotonie, il lui arrive de donner un coup de main aux Brigades spéciales pour serrer des terroristes, ceux qu'on appellera en des temps encore à venir des résistants...

<<Les gens s’écartent, sans manifester beaucoup d’empressement. La foule grossit rue des Petites-Écuries et rue d’Hauteville, et les commentaires vont bon train. Un type raconte, avec des gestes excités : "Je m’étais mis à sa poursuite à bicyclette… Je suivais en donnant l’alarme… Je l’ai rejoint ici, je l’ai empoigné et forcé à descendre du vélo qu’il avait volé… Il m’a dit en se tuant que j’aurais sur la conscience la mort d’un Français ! Ça, un Français ? Un youpin polonais qui se cachait sous un faux nom." Sadorski surprend une gamine d’une douzaine d’années expliquant à sa mère, avec une ou deux approximations enfantines : 
─ Je l’ai entendu, tu sais. Avant d’appuyer sur la gâchette de son revolver, le monsieur a dit : "Vive le Communisme", et "Vive la France !" 
Sadorski lui colle une baffe et crie : 
─ Surveillez votre fille, madame. Allez, circulez !>>.

Léon n'est pas vraiment pro allemand, il aurait fait une belle Grande Guerre, mais il est résolument antisémite, anticoco et surtout pétainiste convaincu. Notre inspecteur n'a pas de grands projets de vie : seulement celui de se faire bien voir par l'occupant, de gagner du pognon sur le dos des plus vulnérables et de besogner madame qui est très friande de la chose; pourtant la description de son homme ne donne guère envie... En somme Tout va donc bien dans la vie de Léon Sadorski mais un jour, la roue tourne, Sadorski est brusquement arrêté à son tour, emmené à Berlin, emprisonné, interrogé. Une expérience éprouvante qui, pourtant, ne le transformera pas. Il revient et reprend ses fonctions avec la même conviction, la même haine et la même rage dans sa chasse aux ennemis du nazisme. On le sent prêt à tout. On ne voit pas le moindre coté positif à ce personnage pas même son amour des femmes, la sienne bien sûr, Yvette: << Au bout de douze années de vie commune, l'inspecteur Sadorski se sent aussi amoureux de sa femme qu'au tout début. Plus, même ! Et, contrairement à certains de ses collègues, il ne la trompe pas avec les dactylos de la 3e section des Renseignements généraux. Lui ne s'offre de « petits extras », servantes de bar ou d'hôtel, qu'à l'occasion des affaires à traiter dans le département. Pourquoi prendre des risques et se fatiguer, lorsqu'on jouit de tout le bonheur du monde à domicile ?>>. Sa fidélité est toutefois relative, il n'est pas indifférent aux femmes qu'il croise dans ses enquêtes, prisonnières ou victimes, ou à sa petite voisine juive de 15 ans dont il convoite la virginité...

Romain Slocombe prend son temps pour installer l'action. Les 80 premières sont une immersion dans le Paris occupé. Bien documenté l'auteur se croit obligé de nous détailler la moindre tenue et surtout c'est une véritable balance, on a droit à tout le who's who de la collaboration. Comme l'illustre l'extrait qui suit: << Notre informateur avait aussi rédigé un long mémorandum sur le soutien occulte du patronat français aux éléments de la droite extrême et à la politique allemande. Il citait MM. Peugeot et Scheller, qui est le directeur de L'Oréal et de Monsavon, comme financiers du CSAR, mouvement surnommé la Cagoule, notait que M. Albert-Buisson, président de Rhône-Poulenc, était un vieil ami de Pierre Laval... Ostniski avait copié une liste une liste de tous les donateurs de la Cagoule: autant que je me rappelle il y avait la société Michelin, les huiles Lesieur, un groupe de soyeux lyonnais, les chantiers de Saint-Nazaire, Pont-à-Mousson, les peintures Ripolin, le syndicat de l'industrie lyonnaise, Saint-Gobain, Cointreau, Lemaigre-Dubreuil, et des banquiers, notamment la banque Words...Les souscripteurs étaient recrutés par le Polytechnicien Eugène Deloncle, fondateur du MSR. Vous comprenez, nos grands patrons avaient connus une sale frayeur en 1936 avec la Front Populaire... Alors dans ces milieux-là, l'expression courante était "Vivement qu'Hitler vienne mettre de l'ordre! >>.

Mais plus ennuyeux Slocombe croit bon à chaque juif que Léon ou ses adjoints arrête de nous balancer son pédigrée... probablement un hommage à ces malheureux aux yeux de l'auteur. Le romancier ne digère pas toujours bien sa documentation. Heureusement son guide de la collaboration est coloré par une langue populaire assez proche par sa verve de celle d'André Héléna.

Le récit s'emballe enfin à partir de l'escapade éprouvante de Léon à Berlin. L'opportuniste policier a mis ses chaussures cloutées où il ne fallait pas, et le voilà en ligne de mire de la Gestapo l'allemande et de la française avec les fameux Bonny et Laffont et peut être même du K.G.B car une de ces anciennes maitresses serait une taupe des soviets, infiltrée à la Gestapo, sans oublier la Résistance naissante qui ne lui veut pas du bien. C'est beaucoup pour les miches de Léon! Jusque là on avait été dans un démarquage très bien documenté, mais un peu lourd, des livres de Philip Kerr, avec Paris à la place de Berlin et Léon remplaçant Bernie! Slocombe qui ne fait pas dans la dentelle, il me paraît au moins aussi vicelard que son héros avec sa prédilections pour les scènes de passage à tabac. Puis le livre oscille entre le roman d'espionnage façon Le Carré où le K.G.B aurait été remplacé par la Gestapo et le récit historique glaçant. Rien n'est épargné au lecteur entre les scènes de tortures, les magouilles des inspecteurs, la connivence entre les représentants de l'ordre et la Gestapo sans oublier les petits arrangements avec des truands.

Slocombe n'est pas toujours claire dans la conduite de son intrigue. Il nous en dit pas assez sur Sadorski. Par exemple on ne comprend pas bien comment Léon est passé d'une ferme de Tunisie aux renseignements généraux. Si Slocombe n'avait pas de documents sur la jeunesse de son personnage, il aurait du en vrai romancier en inventer pour nous expliquer comment cet homme a pu faire un tel parcours. Il y a trop de blancs dans la biographie de Léon. On nous informe furtivement qu'il a été suspendu de la police de 1934 à 1939 en raison de ses idées extrémistes puis qu'il a été réintégré... Etait il un petit soldat de la cagoule? Grâce à qui il a pu retrouver sa place dans la police?.. Rien nous est dit sur ces points. Ces vides font que l'on ne s'explique pas bien ses furtifs moments de clémence, pas plus son désir soudain de devenir une sorte de justifier pour châtier les auteurs du massacre d'une jeune fille.

Avec de tels protagonistes et un tel décor historique ce roman est d'une lecture éprouvante. Si bien qu'on est soulagé d'en arrivé à la dernière page. Mais on y arrive. Le talent de slocombe réussit à nous faire rentrer en empathie, à notre insu avec cette crapule de Léon (certes ce dernier croise encore bien pire que lui) mais nous ne sommes pas alors au bout de nos avanies car une postface nous apprend qu'à peu près tout ce que nous avons lu s'est effectivement déroulé ainsi et que Léon Sadorski a réellement existé (probablement pas sous ce nom là). Le romancier fait suivre ces explications sur ce qu'a déclenché l'écriture du livre d'une copieuse bibliographie qui montre le travail de recherche colossal que Slocombe a effectué pour produire un roman historique crédible, précis et vivant jusque dans les moindres détails. Mais il ne nous dit pas ce qui pousse un auteur à se vautrer avec n'en doutons pas un tel plaisir dans la fange... Cependant tout revers à son avers et la parution de « L'affaire Léon Sadorski » a du bon car jusqu'à présent dans les romans mettant en scène la collaboration on avait eu surtout affaire à la collaboration caviar où les amis du Reich ne se salissait pas les mains directement, ici c'est tout autre chose...

Slocombe ne nous précisant pas comment Léon a fini et la fin relativement ouverte de son roman nous laisse peut être entrevoir une suite.

ss souriant à la terrasse d'un café parisien

ss souriant à la terrasse d'un café parisien

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La piscine bibliothèque d'Hollinghurst

Publié le par lesdiagonalesdutemps

La piscine bibliothèque d'Hollinghurst

Will Beckwith, le je de « La piscine bibliothèque », est un narrateur selon mon coeur. Il a vingt-cinq ans beau et blond. C'est un riche homosexuel londonien, flottant dans une vie de désoeuvré; ce qui ne va pas toutefois chez lui sans quelques remords passagers, tiraillé qu'il est <<... entre deux visions de soi, l'une hédoniste et l'autre - légèrement à l'arrière plan ces derniers temps- presque férue d'érudition...>>.  Son grand-père, Lord Beckwith, a donné la richesse à la famille, le pouvoir et le titre de vicomte. Le narrateur correspond bien aux critères définissant son héros type tel qu'Hollinghurst en traçait le portrait lors d'une interview à « Libération »: << Les gens qui ont accès à beaucoup de choses m’intéressent, ceux qui peuvent se permettre de mal se conduire. Il y a une part de fantasme, et je suis réticent à l’idée d’écrire sur des figures vertueuses, je préfère lorsqu’on ne parvient pas à se décider, à savoir si l’on aime ou non un personnage.>>. In fine c'est la naïveté de Will qui devrait le faire aimer du lecteur qui sera peut être plus perspicace que lui...

Will a fait, comme il se doit, ses études à Oxford. C'est là qu'il a rencontré son meilleur ami, James (avec le patronyme de ce personnage, on peut voir de la part d'Hollinghurst, un clin d'oeil, le romancier étant grand admirateur d'Henry James), devenu médecin de son état et néanmoins gay. Les deux hommes partagent les mêmes gouts en matière de garçons et de musique; mais James est beaucoup moins heureux sexuellement parlant que Will: << James était un obsédé des grosses queues, dont un grand nombre semblait passer entre ses mains dans l'exercice de - son art – mais trop peu, soupçonnais-je, dans sa vie. >>. Tout au long du livre James nous donnera le contrepoint prudent, presque raisonnable à la vie de Will

Notre sémillant jeune homme a comme point d'ancrage la piscine de son club, le Corinthian club (Corry) qui semble fréquenté, presque exclusivement par des garçons qui aiment les garçons. Ce qui tombe bien, la drague étant l'activité principale de Will (willy est le pénis en anglais argotique.).

Deux événements vont troubler la vie du héros qui est à la fois dissolue et routinière. D'une part Will va tomber amoureux. Tout d'abord notre jeune esthète va s'enticher d'un négroïde natté et prolétaire de dix sept ans, Arthur que Will va être contraint d'accueillir chez lui pour une grave raison indépendant de sa volonté. Mais la cohabitation avec un garçon aussi différent n'est pas de tout repos. Arthur va avoir la bonne idée de disparaître... On pourrait accuser l'auteur pour cet effacement dont on ne connaitra pas vraiment la raison (le lecteur a toujours un peu de travail à faire pour combler les blancs dans les romans d'Hollinghurst...) de facilité littéraire...

Si le héros est un dragueur invétéré, c'est aussi un coeur d'artichaut. Il remplace promptement Arthur dans son coeur et dans son lit par Phil, un adolescent blanc qui travaille comme serveur dans un hôtel de luxe le Queensberry. Will l'a connu à la piscine de son club. L'autre fait qui va bouleverser l'existence de notre jeune aristocrate est la rencontre inopinée d'un vieux lord... dans une tasse, mais pas pour les raisons que l'on pourrait supposer. Après quelques papotages entre eux, le vieil homme, lord Charles Nantwich, propose à Will d'écrire sa biographie. Pour cela Nantwich lui confie son journal intime qu'il tient depuis son adolescence, dans les années 1910...

Mais l'intrigue sur laquelle je me suis largement étendue, tout en prenant soin néanmoins de ne pas tout révéler, n'est pas ce qui est le plus important dans le roman; ce qui en fait toute sa valeur, est le talent qu'a Hollinghurst, de tracer une fresque quasi exhaustive de la vie gay au début des années 80 à Londres mais qui n'était pas très différente de celles dans d'autres grandes ville; ceci en une suite de scènes de genre d'une véracité confondante, qui vont d'un combat de boxe entre adolescents à un passage à tabac au milieu de poubelles en passant par une soirée de gala à l'opéra pour continuer par une soirée en boite que l'on croirait sorti de « Queer as folk »... Le romancier ressuscite une époque bénie, aujourd’hui révolue, où en boîte de nuit, lever un giton pour le sodomiser dans les toilettes ne représentait aucun danger sinon celui de prendre un râteau par l'objet de sa concupiscence… Concupiscence du héros largement traité comme par exemple dans cette scènes de douche: << Je sortis du bassin et me dirigeai, ruisselant, vers les vestiaires. Poussant la porte battante, avec sa petite fenêtre embuée destinée, comme dans les restaurants, à éviter que les gens pressés ne se heurtent violemment, je perçus le chuintement des douches, sentis la chaleur saturée d’humidité emplir ma gorge et se déposer sur ma peau. Je m’avançai d’un pas nonchalant entre les deux rangées de jets brûlants qui rebondissaient sur les carreaux noirs, m’écartant ou m’arrêtant brusquement lorsque les hommes, nus ou en slip, changeaient de position, savonnant un pied appuyé au mur, se frappant le ventre avec des claquements mouillés, ou se retournant à chaque battement étouffé de la porte pour voir quelle nouvelle beauté arrivait.>>.

A partir de la page 100, de « La piscine bibliothèque », Hollinghurst va faire alterner les pages du journal de Charles Nantwich, principalement celle narrant les frasques du jeunes lord dans les années 20, et le récit du présent du futur biographe du lord. Ce dernier, devenu cacochyme a la mémoire en passoire. L'adjonction des écrits intimes de Charles arrive au bon moment, car l'effet de surprise du style coruscant et désinhibé d'Hollinghurst commençant à faiblir cette intrusion du passé relance l'intérêt de la lecture en rompant ce qui aurait pu être une monotonie. Ceci par le fait du grand contraste entre la narration de will (on voit combien pour son « Dorian » Will Self a emprunté assez maladroitement d'ailleurs à Hollinghurst.) et les passages du journal de Nantwich dont le ton parfois rappelle tantôt le Waught de « Retour à B. » et tantôt le Forster de « La route des Indes » quand ce n'est pas Thesiger ou même Burton.

Mais quel est ce présent? Le livre dont l'écriture a commencé en 1984, est paru en Grande Bretagne en 1988. Bien sûr en raison des moult copulations insouciantes, nous ne pouvons être qu'avant la grande pandémie*. Le seul indice pour être plus précis est la présence, lors d'une représentation à Covent garden de l'opéra Billy Budd de Benjamin Britten en la présence du créateur du rôle du capitaine en 1951, Peter Pears. Ce dernier est décrit par Will comme très finissant; sachant qu'il est mort en 1986, nous sommes donc avant cette date, visiblement au début des années 80, disons 1983 qui est, selon mon expérience, l'année de l'apogée de la liberté sexuelle au XX ème siècle.

La piscine bibliothèque d'Hollinghurst

Il ne faudrait cependant pas ramener « La piscine bibliothèque » à une sorte de « Trick » londonien (j'entend par « Trick » le livre de Renaud Camus, du temps où le diariste n'était pas obsédé par le grand remplacement mais par les culs moustachus...). La piscine bibliothèque est beaucoup plus que cela.

Ce qui ne veut pas dire que cet ouvrage est un roman pour les « enfants de Marie ». Qu'on en juge avec l'extrait qui suit: <<... Je l'embrassais, puis le poussai dans le couloir et lui fis franchir la porte battante. Deux types qui roulaient des joints sur le bord du lavabo levèrent les yeux avec inquiétude. Un cabinet était vide et je l'y poussai alors qu'il me faisait face, et m'adossais à la porte que je venais de verrouiller. Je savais à peine ce que faisais. Je défis violemment le bouton du haut de son pantalon en velours côtelé marron, toujours le même, abaissais sa fermeture éclair, le fis descendre sur ses genoux. En revoyant sa queue cachée dans son petit caleçon bleu, je fus presque malade d'amour, le caressant et l'embrassant à travers le léger coton qui l'enveloppait. Puis son caleçon tomba et je la frottais avec ma paume. Je le connaissais si bien, ce manche épais, bref et parcouru de veines. Je le soupesais avec ma langue, le pris dans ma bouche, son gland carré venant s'appuyer à mon palais et se poussant dans ma gorge. Puis je le libérai, passai derrière lui, écartai ses fesses, y collai mon visage et léchai sa fente noire, lisse et imberbe, enduisis de salive son trou du cul et y glissai un doigt, puis deux, puis trois. De longues convulsions le parcoururent...>> (j'ai reproduit la traduction de 1991, je n'ai pas trouvé la nouvelle traduction révolutionnaire, sinon qu'elle apporte une plus grande fluidité dans la lecture).

J'ai découvert ce livre lors de sa première édition chez Christian Bourgois. J'avais à l'époque été attiré par le titre, les piscines et les bibliothèques faisant parti de mes lieux de prédilection; ceci ce titre demande quelques explications: Comme c'est relaté au début du chapitre 7, dans la public school que fréquente William, les préfets qui sont les élèves à qui l'on donne certaines responsabilités dans l'organisation de l'établissement, étaient connus sous le nom de «bibliothécaire», à cette désignation était ajouter un terme qui indiquait la zone de responsabilité du préfet. Comme le jeune Will était un passionné de natation à l'école, l'institution lui donne ainsi la charge de la piscine. Il devient ainsi le «Piscine bibliothécaire». Son père lui écrit à cette occasion, un commentaire amusé: «vous devez me dire quel genre de livres qu'ils ont dans la Bibliothèque Piscine. Pour Will, la Bibliothèque Piscine est le terme d'argot scolaire pour désigner le vestiaire dans lequel lui et ses camarades se glissaient dans le milieu de la nuit pour se livrer à des activités sexuelles illicites.

La lecture induit à faire un parallèle entre les existences de Charles et de Will. William est né en 1958, soit un an après le rapport Wolfenden, qui a contribué à libéraliser les lois anglaises sur l'homosexualité. Il peut satisfaire ses appétits sexuels plus librement, moins secrètement qu'a pu le faire Charles tout au long de sa vie. Il a également hérité d'une certaine tradition de la culture gay. Ce sont des différences importantes. Mais Charles et William partagent de nombreuses choses, d'abord l'éducation dans les « public school ». Ils ont tous deux un appétit de luxure avec d'autres hommes, souvent leurs inférieurs sociaux. Leurs fantasmes sont à la fois pornographiques et chevaleresques. L'intention de Hollinghurst était d'explorer l'idées du vieillissement. La tension provoquée par l'opposition entre les deux styles de narration suggère ce qui a changé et a persisté à travers le XXe siècle pour les gays.

La métaphore principale du roman est le fait que les hommes nagent ensemble, donnant une image d'une communauté masculine érotisée. Le titre '' La piscine bibliothèque '' se réfère à la salle à Winchester où William et ses amis se livraient entre eux à des nuits tumultueuses de sexe.

Ce parallèle en induit un autre, cette fois purement littéraire, celui entre Hollinghurst et Proust. Il s'impose évidemment par la prégnance de l'homosexualité dans « La piscine bibliothèque » comme dans « La recherche » mais aussi en raison d'un écho qui existe entre la construction de chaque oeuvre. Par une inversion savoureuse avec « La recherche », le présent de Will dans « La piscine bibliothèque » devient pour Charles un peu son temps retrouvé. Le temps est au centre des deux oeuvres. Dans celle d'Hollinghurst est mis en exergue la façon dont le présent dévore le passé.D'autre part, tout comme chez Proust, on voit dans le roman d'Hollinghurst l'interpénétration des classes sociales.

Dés ce premier roman, Hollinghurst, à l'instar du divin Marcel, se sert de clés, mais mon imparfaite connaissance de l'Angleterre m'interdit d'ouvrir bien des serrures, certaines sont néanmoins facile à forcer comme celle du photographe Staines qui évoque beaucoup Cecil Beaton... Quant à l'écrivain Ronald Firbank qui est un personnage qui traverse le journal de Charles, il a bien existé. Cet homosexuel notoire et néanmoins maladivement timide, a publié une douzaine de courts romans entre deux séjours en Italie ou en Egypte (« La fleur foulée au pied » et « Les excentricités du cardinal Pirelli » sont trouvable en français) . Il a été tué par l'alcool en 1926, à quarante ans. Ces livres ont été loués par Forster, Waugh, Auden...

« La piscine bibliothèque Piscine » suggère le parallèle entre le désir sexuel qui est par nature la nécessité de saisir le corps d'une autre personne pour sa propre gratification avec l'acte impérialiste de la colonisation. De même, il soulève la question plus vaste de savoir si un bonheur ou bien fortune peut se produire sans la être pollué par concomitamment la déception ou la tragédie d'autrui.

Astucieusement, Hollinghurst ne juge pas ses personnages, mais révèle que tous sont pris dans une toile du désir et de l'auto-illusion. Ils sont motivés par des sentiments si mélangés qu'il leur est impossible de connaître clairement la raison de leurs actes.

Il est parfois intéressant de voir dans un livre, ce qu'il n'y a pas. Si Pérec dans « La disparition a réussi un lipogramme du E, Hollinghurst dans « La piscine bibliothèque a fait celui de la femme, pas la moindre donzelle en plus de 500 pages. La gente féminine n'y ai même pas évoqué; à croire que tout ces garçons n'ont pas eu de mère... Autre absence, l'actualité politique, on peut s'en étonner, alors que d'une part nous sommes en plein thatcherisme et que d'autre part un des livres suivant du romancier sera saturé du politique.  

Dans ce livre l'auteur aborde une problématique qu'il approfondira dans « L'enfant de l'étranger », celle de l'évolution du vécu de l'homosexualité au cours du vingtième siècle. Sur ce sujet l'auteur a semé des petits cailloux blancs pour le lecteur très observateur, par exemple en nommant Labouchere l'un des amis gays de Charles alors que ce nom est celui de l'amendement qui depuis 1885 pénalise en Angleterre l'homosexualité...

On aurait aimé passer quelques centaines de pages en compagnie du monde de Will d'autant que bien des fils de la narration restent en suspend.

 

*  Le livre est dédié à Nicholas Clark, un ami de l'auteur, qui a été parmi les premiers à mourir du SIDA en Angleterre.

Ronald Firbank dans sa jeunesse

Ronald Firbank dans sa jeunesse

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Providence d'Alan Moore et Jacen Burrows

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Providence d'Alan Moore et Jacen Burrows
Providence d'Alan Moore et Jacen Burrows

Journaliste au New York Herald, Robert Black, qui aspire par ailleurs à devenir écrivain, se lance dans une enquête autour d’un mystérieux ouvrage datant du Moyen-Âge qui pourrait révéler les secrets de l'immortalité. Son enquête le conduit à quitter New-York pour parcourir la Nouvelle-Angleterre où fait d’étranges rencontres, dont Lovecraft lui-même, qui l’entrainent dans l’exploration d’un monde affleurant à peine à la surface de la réalité mais qui recèle une part d’horreur que l’on devine innommable...

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La Nouvelle-Angleterre de 1919 devient ainsi le terrain de jeu d'Alan Moore pour imaginer une sorte de réécriture des grands mythes lovecraftiens.

Avec "Providence", Alan Moore, le créateur entre autres de "Watchmen" et de "V comme vendettat", imagine une histoire d'enquête littéraire pouvant déboucher sur des révélations surnaturelles, comme celle de ressusciter les morts, rien de moins. Les recherches de son personnage le conduisent à croiser les chemins d'individus troubles, parfois malsains, presque toujours dangereux.

Le lecteur est immédiatement plongé dans l'univers lovecraftien revu par Moore. Une relecture qui va du pastiche à la fine déclinaison. Mais situant très précisément sont histoire, en 1919, Alan Moore y fait entrer une problématique politique et historique absente chez Lovecraft. D'autre part en insinuant assez vite que sont héros est homosexuel et juif le scénariste donne une perspective renouvelée à la geste lovecraftienne. Alan Moore joue sur une homosexualité et une judéité cachées du héros qui seraient les secrets dicibles camouflant ceux, indicibles, de l’horreur cosmique, implique la montée prochaine d’un nazisme dont on sait que certaines idées étaient proche des convictions racialistes de Lovecraft et dont les années 20 étaient grosses. Elles apparaissent clairement dans les propos d'un beau policier qui fait fantasmer Robert Black.   

Providence d'Alan Moore et Jacen Burrows
Providence # 11 Portrait variante, art par Jacen Burrows
Providence # 11 Portrait variante, art par Jacen Burrows

La forme de cette Bande dessinée est novatrice. La bande dessiné proprement dite est entrecoupée par le journal que tient, le héros, Robert Black. Ce texte, imprimé dans une écriture en caractères cursifs, est tantôt redondant avec ce que l'on vient de découvrir par le dessin, tantôt il donne un autre point de vu sur les péripéties dessinées du héros. Il est aussi un carnet de création littéraire où Black, qui aspire à être écrivain, note ses idées de nouvelles (la plupart sont si formidables qu'on aimerait les trouver en librairie, mais peut-être le sont-elles déjà sous d'autres signature que celle de Robert Black?). Le journal peut donner par ailleurs des informations inédites comme le fait que Robert Black va draguer des hommes dans les rues de New-York, ce qui ne l'empêche pas d'avoir des relations sexuelles avec la réceptionniste d'un hôtel où il est de passage. Tout ceci restant hors champ du dessin. Autre insert qui rompt le récit dessiné des extraits d'opuscules ésotériques que notre héros glanent dans sa quête pour découvrir un mystérieux livre qui révèlerait le moyen d'être éternel. Black trouve ces publications hautement passionnantes, ce qui ne sera pas forcément le cas pour le lecteur... Ces contrepoints aux malaises jouissifs que génère le dessin sont alimentés par le recul rationnel dont il fait preuve Black, malgré son attirance irrépressible pour l’onirique et le fantastique, mis la naiveté pour ne pas dire la cécité  dont il fait preuve par rapport à ce qu’il découvre agace aussi. Voila une bande-dessinée dans laquelle le lecteur se sent beaucoup plus intelligent que le héros.

 

 

La prestation de Jacen Burrows aux dessins est elle extraordinaire et change de ce que l'on connaissait de cet artiste habitué à nous offrir des images dégoulinantes de tripes et autres substances corporelles. Barrows subvertit les conventions graphiques du comics. Dans "Providence" le dessin est tout en retenue par rapport aux critères du comics. On y voit presque rien d'horrifique au premier degré; ici presque tout est suggéré et sous-jacent c'est également vrai en ce qui concerne la sexualité qui pourtant irrigue tout le récit. Le trait de Burrows, d'une précision démoniaque, renforce ce sentiment que l'horreur se tapit sous les choses les plus triviales. La couleur comme le dessin sont visiblement réalisé au moyen d'un ordinateur. Ce qui donne des décors très raides et très fouillés, des angles de vue divers et originaux et aussi des couleurs denses aux tonalités sourdes dans lesquelles domines de subtiles verts et bruns. La page est sagement découpée le plus souvent en quatre bandes horizontales parfois cette géographie se verticalise dans les scènes oniriques.

A la fin du volume nous est présenté les différentes couvertures réalisées par Jacen Burrows toutes plus belles les unes que les autres.

Les aventures de Robert Black paraissant en anglais en fascicule de quelques dizaines de pages, chaque fin de ceux-ci se termine comme à la grande époques des hebdomadaires franco-belges sur un suspense ou pour le moins une interrogation. En France un album contient quatre magazines. 

Les admirateur de Lovecraft, dont je suis, devraient être comblés mais je me demande ce que peut être la lecture de "Providence" pour des personnes qui ne l'ont jamais lu. Les références à l'oeuvre foisonnent. Robert Black est le double du Robert Blake des récits de Lovecraft qui aurait été lui même inspiré de l'écrivain Robert Bloch (l'auteur de Psychose). On reconnaitra au fil des pages la relecture de plusieurs nouvelles de Lovecraft comme "Air froid", "Horreur à Red Hook", "Le cauchemar d'Innsmouth" et "Labomination de Dunwich entre autres. La présentation des deux volumes déjà parus en français, qui est très belle et soignée, avec ses différentes polices de caractères si elle apporte un grand plaisir pour les yeux n'est pas toujours une aide à la facilité de la lecture. De surcroit quelques bizarreries dans la traduction n'arrangent pas les choses; néanmoins rendons hommage au traducteur Thomas Davier dont il est certain que son travail n'a pas été de la tarte. Il a très bien réussit à transcrire les changements de tons des différentes parties qui constituent l'oeuvre.

Les rêves ont une grande place dans le récit et Jung est plusieurs fois cité mais curieusement peu Freud. On trouve aussi de nombreuses allusions à Poe et à quelques autres. Alan Moore incontestable érudit n'a pas peur de faire tomber une bibliothèque sur la tête de son lecteur. Par exemple il serait fait dans le récit référence à Robert W. Chambers et à son recueil de nouvelles "Roi en jaune" qui est cité, mais comme je n'ai pas lu cet auteur je ne peux pas vous en dire plus... pas plus que je connais les différents roman de Lord Dunsany que l'on voit à la fin de tome 2 faire une conférence à laquelle assiste... Lovecraft. Heureusement Alan Moore convoque d'autres écrivains qui, eux ne me sont pas inconnus, comme Wells, Virginia Woolf, Conan Doyle... Mais peut être que le lecteur innocent ( Robert Blake l'est bien souvent, il est la candeur même ce garçon! ), vierge de toutes lectures lovecraftiennes aura sans doute une lecture bien différente de la mienne*.

Mais je pense lire la lecture d'Alan Moore de Lovecraft et y succomber sans n'avoir jamais lu une ligne de l'écrivain américain. On peut aussi la lire en la connaissant par coeur et y trouver mille choses intéressantes. 

Si le fil rouge qui relie les chapitre est ténu dans le premier volume, il se renforce dans le deuxième. Alan Moore réussit, un peu comme le fit jadis Derleth à donner de la cohérence aux mythes lovecraftiens.

Les couvertures en bonus à la fin du volume, certes splendide ont parfois qu'un lointain rapport avec ce que l'on vient de lire.

Les couvertures en bonus à la fin du volume, certes splendide ont parfois qu'un lointain rapport avec ce que l'on vient de lire.

Providence d'Alan Moore et Jacen Burrows
Providence d'Alan Moore et Jacen Burrows

* L'éditeur conscient de la richesse du sous texte de cette B.D a eu l'excellente idée de mettre en postface un article aussi érudit que limpide d'un certain  Nicola Peruzzi qui nous éclaire grandement sur empreints et la relecture d'Alan Moore de l'oeuvre de Lovecraft.  

exemple d'un rêve de Robert Black qui en fait une sorte de voyant.

exemple d'un rêve de Robert Black qui en fait une sorte de voyant.

Providence d'Alan Moore et Jacen Burrows
Providence d'Alan Moore et Jacen Burrows

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L'enigme de Catilina de Steven Saylor (édition révisée)

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L'enigme de Catilina de Steven Saylor (édition révisée)

 

L'enigme de Catilina de Steven Saylor

 

Avec cette 3ème aventure, chronologiquement de la série de Steven Saylor, nous retrouvons Gordien, détective dans la République romaine, 17 ans après les évènements racontés dans « Du sang sur Rome » et 7 ans après ceux narrés dans "L'étreinte de Némesis". Nous apprenons, page 318, que Gordien a 47 ans; comme nous sommes en 63 av J.C., il est donc né en 110 av. J.C. La situation de notre héros a considérablement évolué depuis ses démêles avec Sylla, puis avec Crassus. Il n'habite plus sa maison dominant Subure. mais une vaste propriété agricole qu'il a héritée de son client et ami Lucius Claudius. Ce dépaysement trouble Gordien qui peine à oublier Rome. Cette nouvelle résidense du détective permet à l'auteur de nous montrer la vie dans une exploitation agricole à cette époque. Cet héritage n'a pas plu du tout aux cousins du défunt dont les terres entourent la propriété de Gordien. Ils ont contesté la validité de l'héritage mais comme Gordien lors de son procès a été défendu par Cicéron, il l'a gagné. Ce qui n'empêche pas ses voisins, membres de la puissante et vieille famille des Claudii, d'intriguer pour chasser, celui qu'ils estiment être un intru, de ce qu'ils estiment être toujours leurs terres, d'autant qu'ils trouvent la famille de Gordien pas du tout convenable. Notre nouveau propriétaire a en effet affranchi Bethesda, son esclave concubine avec laquelle, il s'est marié. Il y a sept ans; un enfant est bientôt arrivé au jeune-vieux couple, Diane. Elle a rejoint les deux fils de Gordien, tous deux adoptés. Il y a Eco, l'enfant mutique que le lecteur a rencontré dans « Du sang sur Rome ». Eco est aujourd'hui marié. Il a repris à la fois la profession et la maison de l'Esquilin de son père. Mais le grand souci de Gordien est son fils cadet, Meto, connu dans "L'étreinte de Némesis". On voit revêtir la toge virile pour ses seize ans. C'est surtout pour lui que tremble Gordien car son vieil ami Cicéron, devenu consul, auquel il doit d'avoir conservé sa ferme malgré les plaintes des Claudii, l'a contraint à une tâche difficile et dangereuse, la surveillance de Catilina sénateur corrompu qui joue la carte du Parti Populaire. On murmure dans Rome qu'il complote contre la République, trame des assassinats et rêve de dictature. Mais il n'est pas le seul à faire ce rêve. Il le partage avec Crassus, le citoyen le plus riche de Rome, qui n'est pas vraiment un ami de Gordien depuis l'affaire qui les a opposé dans "L'étreinte de Némésis", et peut être avec César, l'homme qui "monte" à Rome. Gordien et surtout Meto ne sont pas insensibles au charme de Catilina. Les cadavres ne tardent pas à cerner Gordien...

"L'énigme de Catilina" à l'intrigue passionnante et aux personnages attachants, j'ai un faible pour le naïf et cependant perspicace Meto, est un roman historique très intéressant par l'éclairage qu'il donne sur ce qu'il est convenu d'appeler la conjuration de Catilina. On connait principalement cet épisode de l'Histoire de Rome essentiellement par les quatre Catilinaires de Cicéron, l'ennemi juré de Catilina. On voit que Saylor à travers le personnage de Gordien a une approche moins manichéenne de cet épisode et sans prendre le parti des conjurés, il comprend leur révolte et semble regretter que Cicéron d' « homme nouveau » soit devenu l'homme lige des optimums. L'auteur parvient avec beaucoup d'élégance à insérer un exposé très claire de ce moment périlleux de l'Histoire de la République romaine dans son intrigue. Il fait sienne l'hypothèse que Crassus et peut être César soutenaient en coulisse Catilina. Si cela est probable, mais toutefois pas certains, pour Crassus, qui s'était enrichi grâce aux proscriptions de Sylla, les soutiens de Catilina se recrutaient principalement parmi les anciens partisans du dictateur, le soutient de César à Catilina est beaucoup moins évident. On peut tirer des conclusions opposées de cette lecture en faisant de Catilina un comploteur manipulateur mais on peut voir aussi en Catilina une victime d'un complot ourdi par Cicéron et ses affidés. Les deux lectures ne s'excluant pas obligatoirement dans cette lutte à mort que se livrent les deux camps.

L'histoire de Gordien et des siens se mêle aux événements politiques réels, qui sont vus du point de vue du détective: Catilina n'est pas vraiment réhabilité, mais cette personnalité est plus que fascinante, tandis que Cicéron apparaît comme un habile manipulateur. Saylor semble avoir à coeur d'humaniser les figures mal aimées de l'Histoire romaine, ici Catilina et précédemment Sylla dans « Du sang sur Rome » et Crassus dans "L'étreinte de Némésis". La confusion qui régnait aussi bien dans les rues de Rome que dans les esprits lors de la conjuration est bien rendue. L'intrigue plus particulièrement policière, qui touche le héros, trouve un dénouement assez surprenant. Gordien aura la révélation de la solution de l'énigme lors d'un songe très « martinien »; procédé qui devrait ravir les lecteurs des aventures d'Alix.

Le livre décrit avec précision le quotidien des romains de cette époque. Il traite principalement du cursus et des modalités des carrières politiques et, par l'entremise de Meto, des rites du passage d'adolescent à l'âge adulte.

Cette peinture de la fin de l'adolescence permet à l'auteur de mettre en scène les croyances et les superstitions des anciens romains: << Certains hommes politiques, Cicéron en fait partie, pensent que les auspices et les augures sont de pures absurdités et ne manquent jamais une occasion de le dire et de l'écrire. D'autres politiciens tel César considèrent l'art augural comme un instrument utile au service du pouvoir, au même titre que les élections, les impôts ou les cours de justice, que personne ne songe à mépriser (…) Les augures divisaient les oiseaux en deux classes : ceux dont les cris expriment la volonté divine-le corbeau, la corneille, la chouette et le pic-et ceux dont le vol fait connaître le vouloir des dieux : le vautour, le faucon et naturellement l'aigle, oiseau favori du roi des dieux.>>

Il ne faudrait pas faire un procès d'anachronisme au romancier du fait que sa description des hommes politiques romains soit très semblable à celle que l'on pourrait faire des nôtres. Je rappelle tout d'abord que l'ouvrage a été écrit en 1993. On y voit que le populisme est un ressort pour une carrière politique qui ne date pas d'hier. On peut juste trouver que la psychologie de Gordien est plus moderne que romaine, mais il est vrai que notre enquêteur est un romain atypique ce qui dédouane Saylor du péché d'anachronisme.

Pour les besoins de son récit, Saylor, outre qu'il prend clairement parti pour une des hypothèses historiques de l'affaire, modifie quelques détails de ce que l'on sait (toujours par les ennemis de Catilina, il ne faut jamais l'oublier). Par exemple il transforme Vettius, ce chevalier romain, d'abord partisan de Catilina qui passe dans l'autre camp et sert d'informateur, notamment à Cicéron, un espion de bas étage selon Carcopino, en Marcus Caelius, personnage beaucoup plus ambigu, plus jeune et plus séducteur que Vettius.

A travers les enquêtes de Gordien, Saylor met l'accent sur certains cotés du quotidiens de la Rome antique sous la République, ici en particulier son système politique mais aussi les imbrications qui existaient entre les citoyens romains, le citoyen quel que soit son statut social semble être toujours l'obligé d'un autre. L'auteur s'étend aussi longuement sur  les  relations qui existaient entre maitre et esclaves, entre patriciens et plébéiens, entre anciens familles nobles et parvenus. C'est surtout, au delà de la vie publique, la vie privée que met en lumière l'auteur et dans cet « Enigme de Catilina » particulièrement les relations père-fils.

Jadis le curieux des moeurs de la Rome antique n'avait guère comme ressource que le sec et puritain « Vie quotidienne à Rome » de Carcopino puis vint l'un peu moins austère « Histoire de la vie privée » sous la direction de Philippe Ariès et Georges Duby, aujourd'hui il ne mesure sans doute pas sa chance de pouvoir s'informer en suivant les aventures de Gordien; geste écrite à la première personne dans le style alerte de Steven Saylor (traduit par Denis-Armand Canal à qui l'on doit également de rares mais pertinentes notes en bas de page). C'est le talent de l'auteur, de faire passer son savoir, qui est grand*, du monde romain en l'incarnant en des personnages inoubliables qui nous émeuvent.

 

* A ce sujet la bibliographie de l'ouvrage est impressionnante par sa qualité. Toutefois je me permettrais d'ajouter un titre à cette liste: Catilina ou la gloire dérobée d'Yves Guéna (Flammarion, 1984) où les évènements sont vus du coté des partisans de Catilina, roman intéressant mais qui traite surtout des intrigues politiques sans s'attarder sur le quotidien de l'époque et aux personnages qui n'ont pas l'épaisseur de ceux de Saylor.              

Cicéron démasque Catilina par Cesare Maccari

Cicéron démasque Catilina par Cesare Maccari

Cicéron au sénat par Cesare Maccari

Cicéron au sénat par Cesare Maccari

comentaires Lors de la première édition de ce billet:

 

patrick 13/09/2016 16:04

Dans Les Sept Merveilles, le jeune Gordien découvre, et moi par la same occasion, l'importance de la moustache chez les Gaulois Qui have de bien BELLES Manières!

 

lesdiagonalesdutemps 13/09/2016 16:13

Je ne ai pas encore lu Ce livre Qui est en bonne position Dans ma pile de mes futures conférences.

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L'étreinte de Némésis de Steven Saylor

Publié le par lesdiagonalesdutemps

L'étreinte de Némésis de Steven Saylor

 

Il est indispensable lorsque l'on aborde un livre de Steven Saylor de doublement le situer, d'abord dans l'Histoire et ensuite dans la chronologie des enquêtes du limier Gordien. Dans « L'étreinte de Némésis », nous sommes en 72 av. J.C. Mis à part l'épilogue qui se passe deux ans plus tard soit en 70 av. J.C. L'histoire se déroule dans un laps de temps de cinq jours. Rome tremble. La République est sous la menace d'une révolte d'esclaves conduite par Spartacus. Plusieurs consuls successifs ne sont pas parvenu à vaincre cette horde. Crassus, militaire expérimenté et l'homme le plus riche de Rome lève une armée privée pour vaincre Spartacus. Le temps presse car Crassus veut battre de vitesse Pompée, le prestigieux général, qui d'Espagne marche sur l'Italie ne doutant pas d'écraser la révolte avec son armée aguerrie. Une victoire sur Spartacus ouvrirait pour le vainqueur immanquablement la route vers le consulat.

Gordien a maintenant 38 ans. Il vit toujours maritalement avec son esclave Béthesda et Eco qu'il a adopté. Sa situation matérielle s'est amélioré par rapport à la période où il a connu le garçon, lors de son enquête sur la mort de S (voir « Du sang sur Rome » http://lesdiagonalesdutemps.over-blog.com/2016/08/du-sang-sur-rome-de-steven-saylor.html. )Dans cette nouvelle enquête Eco joue un peu le rôle qui était attribué à Tiron dans la précédente.

Une nuit le richissime Crassus fait dépêcher en urgence Gordien à Baia où un de ses hommes liges, Lucius Licinius a été sauvagement assassiné dans sa luxueuse villa. Deux de ses esclaves sont en fuite. Sont-il allés rejoindre Spartacus? Gordien ne croit pas à cette éventualité qui paraît trop évidente. Si le soir des funérailles de Licinius, Gordien n'a pas trouvé un autre coupable, tous les esclaves de la maison, ils sont cent, seront exécutés, femmes et enfants compris, comme l'exige la loi romaine car lorsqu'un maitre a été tué par un esclave tous les esclaves de la maison doivent être tués (Saylor s'appuie là sur un texte qui se trouve dans « Les annales de Tacite ». La femme de Licinius ne croit pas à la culpabilité des deux esclaves et voudrait sauver sa domesticité de même que Mummius,* le principal général de Crassus car il est fou amoureux d'un des esclave de Licinius, le bel Apollonius... Gordien parviendra-t-il a arracher les esclaves de feu Licinius des bras de Némésis, la déesse du châtiment? Saylor distille à chaque page une foule de détails sur la vie quotidienne des Romains, nourriture, découpage de la journée d'un citoyen, traditions, contexte politique, moeurs sexuelles, lois..., tout en peignant un cadre si évocateur, ici les riches villas patriciennes de la baie de Naple, qu'on plonge littéralement dans son intrigue sans plus se soucier de ce qui se passe autour de nous. Avec ce roman Steven Saylor montre qu'il est un maitre du suspense. Après Sylla dans son premier opus, c'est cette fois la figure de Crassus que l'auteur place au centre de son roman.

Contrairement à son premier roman, ici Saylor n'a pas de texte ancien qu'il peut utiliser comme un guide pour développer son histoire. Il place le thème de l'esclavage au premier plan qu'il traite dans ses divers aspects (galériens, révoltes d'esclaves, combat de gladiateurs) à côté d'autres thèmes comme la peinture, les médicaments et les poisons. Comme dans « Du sang sur Rome » Saylor se révèle un remarquable paysagiste avec la peinture du golfe de Cumes avec ses champs soufrés et la grotte de la Sibylle. Cest particulièrement réussie.

L'enquête que mène Gordien ressemble un peu à celle que mènerait Hercule Poirot dans un manoir du Kent. Même riche assemblé, la nuit du crime il y avait du beau monde chez, ou dans les parage de la villa de Licinius, une peintre célèbre et son assistante, un architecte, Sergius Orata**, spécialisé dans la construction de thermes (on se croirait un instant dans « Thermae Romae », voir le billet que j'ai consacré à ce manga: Thermae romae de Mari Yamazaki (réédition augmentée)), un vieux philosophe grec, obligé de la maison, Crassus en personne et ses deux lieutenants Marcus Mummius et Faustus Fabius. Même problème classique du roman à énigme, le crime a eu lieu dans un lieu clos. La villa était gardée par les hommes de Crassus, personne n'a pu y entrer sans être vu. Mais bien sûr, c'est beaucoup plus compliqué que cela et le roman a énigme se mue rapidement en thriller antique.

Outre l'intrigue passionnante et l'épaisseur des personnages, il est difficile de ne pas entrer en empathie avec Gordien et son fils Eco, Steven Saylor nous fait visiter des lieux spécifiques du monde romain antique, aussi divers que la chiourme d'une galère ou que l'antre d'une pythie. Avec une science consommée du romancier il fait passer en contrebande ses leçons d'Histoire.

Il n'en demeure pas moins que je soupçonne quelques anachronismes dans ce livre pas dans les moeurs ou dans les détails de la vie quotidienne de ce premier siècle avant J.C., bien que j'ai été surpris qu'on y parle d'une bouteille de falerne mais surtout dans la psychologie des personnages. La question des rapports entre hommes libres et esclaves me paraît avoir dans l' « Etreinte de Némésis » une importante trop grande. De même que le souci constant de Gordien des esclaves me semble excessif; certes sa femme est une ancienne esclave, il l'affranchit à la fin du livre, ce qui peut expliquer cette sensibilité au monde servile. J'y vois aussi un américanisme, je pense qu'un européen mettrait moins l'accent qu'un américain sur le phénomène, très important néanmoins, de l'esclavagisme dans le monde antique. En cela la scène dans laquelle Gordien découvre les conditions horribles dans lesquelles les galériens vivent, me paraît exemplaire de cet anachronisme psychologique. En outre elle me parait directement influencée par une scène similaire qui se trouve dans Ben-Hur, tant dans le roman de Wallace que dans le film Wyler, mais Saylor souligne encore plus fortement que Wallace l'attitude inhumaine du chef de chiourme, sans doute trop fortement, car nous ne savons presque rien sur l'organisation exacte des galériens dans un navire de guerre romaine; les esclaves auraient été utilisés qu'en cas d'urgence. Autre américanisme, à la présentation de Memmius j'ai cru voir surgir un officier des Marines! Et j'ai immédiatement penser au personnage principal de « Reflet dans un oeil d'or »...

Dans « L'étreinte de Némésis, les révolte d'esclaves. Vous apprendrez probablement que celle de Spartacus n'a pas été la première et qu'elle a été précédé par celle dirigée par Eunus en Sicile vers 130 av. J.C. Cet Eunus se disait capable de prédire l'avenir et se fit couronné roi des esclaves!

L'ouvrage se termine par des notes de l'auteur contenant une précieuse bibliographie dont le lecteur curieux saura faire son miel.

Le fait que l'intrigue soit haletante ne doit pas faire oublier la réelle qualité d'écriture de Steven Saylor comme l'illustre le savoureux incipit de « L'étreinte de Némésis »: << Malgré ses indéniables qualités (son honnêteté et son dévouement, son intelligence et sa troublante agilité), Eco n'était pas vraiment la personne indiquée pour répondre à la porte : il était muet.>>. Les dialogues sont très réussis et montre que les langues de putes sont éternelles: << - Vous devez connaître l'opinion des pythagoriciens. Les haricots produisent d'importantes flatulences, ce qui crée une situation conflictuelle avec une âme en quête de vérité.
- Vraiment ? Comme si c'était l'âme et non le ventre qui se remplit de vent! s'exclama Metrobius.
Puis il se pencha vers moi et à voix basse :
-Ces philosophes... Aucune idée n'est trop absurde pour eux. Et celui-là est certainement un sac à vent, mais je pense que dans son cas tout le vent sort de sa bouche et pas d'ailleurs !>>. L'auteur sait également parsemer ses pages d'obsevations bien senties: << Il arborait le sourire supérieur de celui qui s'est levé tôt.>>.

J'insiste pour conseiller de lire les aventures de Gordien dans leur ordre chronologique, qui est aussi l'ordre dans lesquelles elles ont parues aux Etats-Unis. « L'étreinte de Némésis » est le deuxième tome de cette saga. Il est paru en 1992 aux Etats-Unis. Apparaît dans ce livre, à la page 72, Meto*** qui aura ensuite une grande importance par la suite...

Un roman passionnant qui réussit parfaitement à faire revivre la Rome antique de la République.

 

* Mummius est un personnage historique. Il appartient à la gent Mummia un clan plébéien dont au moins un membre, Lucius Mummius Achaicus, le vainqueur de la Grèce et le destructeur de Corinthe, avait occupé le consulat romain en 146 avant notre ère. Ce que mentionne Saylor. Mummius a bien participé à la lutte contre Spartacus, Il fut envoyé par Crassus pour aidé son fils Tibère Crassus mais leur armée fut vaincu. Saylor à la toute fin de son roman évoque ce fait d'arme. On ne sait pas si Mummius survécu à la bataille. Du moins je n'ai rien trouvé sur la suite de son existence, mais l'auteur qui lui prète ensuite une carrière politique a peut être trouvé des éléments que je ne possède pas.

** Caius Orata est également un personnage qui a existé. Simplement dans son cas Steven Saylor a pris quelques libertés avec la chronologie puisqu'il est mort en 91 av J.C.! C'est un sénateur romain réputé pour ses activités commerciales et son art de vivre. Les sources antiques insistent sur ses pratiques spéculatives et le présentent comme l'exemple du luxe et du bien-vivre. Il y est considéré comme l'introducteur à Rome des bains chauds suspendus (hypocauste) et des huîtres du lac Lucrin. Selon Valère Maxime, pour qui il est un exemple du luxe dans l'aristocratie de la fin de la république, il fut le premier à utiliser des bains suspendus (balneae pensiles) et consacra d'importants travaux hydrauliques à la pisciculture et à l'ostréiculture. Orata fit notamment fermer partiellement l'entrée du lac Lucrin pour permettre l'élevage de l'huître en régulant les mouvements de l'eau. Selon Pline l'Ancien, Sergius tira grand profit de ses huîtres, il tirait aussi de grands profits de l'aménagement et de la vente de villas équipées de bains.

*** Dans l'étreinte de Némésis nous ne connaissons pas l'âge exact de Méto mais dans « L'énigme de Catilina » qui se déroule en 63 av. J.C, le garçon à 16 ans. Il est donc né en 79 av. J.C. Il est par conséquent âgé de 7 ans dans le présent roman.

buste de Crassus

buste de Crassus

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Manderley for ever de Tatiana de Rosnay

Publié le par lesdiagonalesdutemps

Manderley for ever de Tatiana de Rosnay

Dans ma prime et très lointaine jeunesse, le R.E.R était une nouveauté affriolante. Je le prenais chaque matin dans ma lointaine banlieue pour aller ingénioriser dans des banlieues encore plus lointaines et beaucoup moins avenantes. Les wagons tout neufs étaient remplis de blancs, pas un nègre, pas une fatma enturbannée, emmarmaillée et empoussettée, pas un sourd (c'est à dire ces personnes avec une sorte de sonotone à l'oreille, appareil prolongé par un fil qui se perd dans une poche et qui émettent de gênants grésillements.). Je suis bien conscient que je vous parle d'un autre pays que les moins de 40 ans ne peuvent même pas imaginer. Il y avait quelques hommes, chacun caché par le grand journal qu'ils dépliaient; c'était souvent l'Equipe, parfois le Figaro (il me semble me souvenir qu'en ce temps là je lisais « Le quotidien de Paris »...) et beaucoup de dames, presque toutes en jupe et presque toutes un livre à la main. J'aimais beaucoup regarder ce qu'elles lisaient. Cela me distrayait des articles de Dominique Jamet ou de Patrick de Rosbo. C'était surtout des livres de poches que tenaient leurs petites mains; sur les couvertures illustrées revenaient souvent les noms de Guy des Car, Cronin, Daphné du Maurier. Les livres de la plupart des auteurs populaires de ces années là sont devenus introuvables en librairie.

Portrait de groupe des sœurs Du Maurier avec leur chien Brutus par Frederic Whiting (1918). De gauche à droite: Daphne, Jeanne et Angela Victoria

Portrait de groupe des sœurs Du Maurier avec leur chien Brutus par Frederic Whiting (1918). De gauche à droite: Daphne, Jeanne et Angela Victoria

Mais curieusement certains de ces romanciers, souvent anglo-saxons, connaissent actuellement un inattendu « revival », c'est le cas de Roal Dahl et de Daphné du Maurier (mais malheureusement pas de Cronin et c'est bien dommage).

Cette dernière sous le titre Manderley for ever, titre qui ne sera énigmatique que pour les pauvres qui n'ont pas la chance d'avoir lu (ou vu) « Rebecca », l'immense succès de l'écrivain, bénéficie d'une biographie rédigée par Tatiana de Rosnay.

Si on fait abstraction de l'écriture de Tatiana de Rosnay qui ne s'élève jamais au dessus de celle des articles que l'on peut lire dans les magazines féminins, particulièrement dans le Figaro madame, avec ce ton que je ne saurais qualifier autrement que cucul la praline, même si notre inconsciente biographe pour faire moderne sans doute se mettant en scène, heureusement furtivement, fait une tentative dans le « gonzo journalisme », « Manderley for ever » est un livre qui devrait passionner tous les lecteurs des romans de Daphné du Maurier qui, comme moi, se sont demandé qui se cachait sous ce nom à consonance française. Un auteur méconnu, de ce coté ci de la Manche, en dépit de l'immense succès de ses livres y ont rencontré.

Mais plus que la biographie d'une femme exceptionnelle par son oeuvre mais aussi par sa liberté vis à vis de toutes les conventions c'est l'histoire de la tribu du Maurier et de son brillant entourage que nous raconte Tatiana de Rosnay.

Et il y a de quoi écrire car l'auteur de Rebecca est la petite fille du caricaturiste et romancier George du Maurier, l'auteur du très beau « Peter Ibbetson », son père était le célèbre acteur Gérald du Maurier, ses cousins étaient les pupilles de J.M Barrie. Ils lui inspirèrent son célèbrissime Peter Pan. L'une de ses soeurs fut aussi romancière, sans aucun succès d'ailleurs, et l'autre peintre et quand Daphné du Maurier se marie c'est avec Frederick  (Tommy) Browning, qui deviendra le fameux général d' « Un pont trop loin ». Malgré cet entourage de célébrités Daphné du Maurier, timide et farouche n'aura de cesse que de fuir les mondanités.

Manderley for ever de Tatiana de Rosnay

Incidemment on apprend certaines choses sur l'édition française des romans de Daphné du Maurier en particulier qu'ils ont pâtis de la redoutable traduction de madame Denise van Moppès qui n'a pas hésité par exemple a écourter de 40 pages Rebecca car les description de la Cornouaille l'ennuyait ou plus exactement lui occasionnaient trop de difficulté à la traduction! Heureusement le livre vient d'être réédité dans une nouvelle traduction, cette fois intégrale. Il est curieux que Daphné du Maurier, grande francophile, qui parlait et écrivait parfaitement le français, n'ait pas été plus vigilant sur le sujet.

Tatiana de Rosnay fait le portrait d'une femme qui cherchait avant tout à être indépendante, indépendante financièrement mais aussi indépendante de sa famille. Bisexuelle, elle est tombée amoureuse de plusieurs femmes. Son premier amour fut Fernande Yvon, la directrice d'un pensionnat dans la région parisienne où Daphné du Maurier étudiera deux ans. Bien après son mariage, elle s'entichera d'Ellen Doubleday, la femme de son éditeur américain... Néanmoins Daphné du Maurier ne s’est pas mariée avec Frederick Browning pour imiter les jeunes femmes de son époque, mais bien parce qu’elle était tombée amoureuse de cet homme, qu’elle considérait comme l’homme de sa vie. Secrète et mystérieuse, elle ne dévoilait que très peu à ses proches et se confiait surtout dans ses correspondances.

Manderley for ever de Tatiana de Rosnay

Il est probable que le sujet de cette biographie aurait détesté voir son petit tas de secret dévoilé. Cette star des lettres britanniques accordait que très peu d'interviews, et seulement sous la pression de son éditeur. Dans les rares entretiens qu'elle concédait à donner, elle évitait le plus possible de répondre aux questions personnelles. Elle est le prototype de ces femmes libres et sauvages, issues de l'upper class anglaise. Un type de femme inimaginable loin d'Albion. Daphné du Maurier est aussi l'auteur d'une littérature propre aux lettres anglaises; celle dans laquelle les écrivains mettent au coeur de leur roman autant des demeures que des personnages. Toute sa vie a été marquée par les propriétés qu'elle a habitées. Elles lui ont inspiré ses livres les plus célèbres dont le fameux « Rebecca ».

Si le style de Tatiana de Rosnay laisse à désirer, la biographe est incontestablement une bosseuse et sur ce point elle livre un ouvrage exemplaire de professionnalisme avec la liste complète des oeuvres de son modèle, chaque titre est accompagné des dates de parution en France et en Angleterre, ainsi que du nom des éditeurs dans les deux pays. On trouve aussi en fin de volume, l'arbre généalogique de l'écrivain, son lexique, « le code du Maurier », une carte de la région de sa chère Cornouaille qui a beaucoup inspiré l'auteur de « L'auberge de la Jamaïque » et enfin au centre du livre, un cahier de photos particulièrement bien choisies.

Comme je l'ai déjà écrit, une biographie d'écrivain réussie est celle qui incite à lire les ouvrages de l'écrivain dont la vie nous est racontée. Sur ce point celle de Daphné du Maurier est réussie, j'ai d'ailleurs dès les dernières pages du livre, qui sont très émouvante, relu « Les souffleurs de verre »...

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Lectures de printemps et d'été

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Lectures de printemps et d'été

Ce fut deux saisons essentiellement en compagnie de Vargas Llosa et de probablement ses plus grands romans. Des problèmes de santé mon rendu moins mobile au milieu de l'été ce qui a été propice à la lecture mais avec des oeuvres plus légères que celles du grand péruvien. Ce fut l'occasion de la découverte de la série des aventures romaines de Gordien, écrites par Steven Saylor.

 

Lecture de printemps

 

- Le cheese-cake de Caton / Eva Cantarella (essais)

- Roland Barthes / Tiphaine Samoyault (biographie)

-  Le caméléon / Claude Arnaud (roman)

- La vie de Mizuki / Mizuki (manga)

- Une vie en liberté / Michel Mourlet (mémoires)

- Les cahiers d'Esther / Riad Satouf (B.D.)

- La dernière conquête / Jacques Martin, M. Jailloux, G. Ranouil (B.D.)

- L'orme du Caucase / Taniguchi & Utsumi (manga)

- Lucien Rebatet, le fascisme comme contre culture / Robert Belot (essais)

- Conversation à la catedral / Mario Vargas Llosa (roman)

- La tante Julia et le scribouillard / Mario Vargas Llosa (roman)

- Le chef de Nobunaya, tome 9 / Mitsuru Nishimura & Takuro Kajikawa (manga)

- I am a hero, tome 16 / Kengo Hanazawa (manga)

 

Lecture d'été

 

- La ville et les chiens / Mario Vargas Llosa (roman)

- Au revoir là-haut / Pierre Lemaitre (roman)

- La maison verte / Mario Vargas Llosa (roman)

- Hamlet au paradis / Jo Walton (roman)

- Le cercle littéraire des amateurs d'épluchures de patates / Mary-Ann Shaffer & Annie Barrows (roman)

​Le chef de Nobunaya, tome 10, 11 / Mitsuru Nishimura & Takuro Kajikawa (manga)

- Satan habite au 21 / Jean-Pierre Lucovich (roman)

- La Baule, Occupation-Libération / Luc Braeuer (essais)

- L'odeur des garçons affamés / Frederik Peeters & Loo Hui Phang (B.D.)

- L'empereur de Chine / Jacques Martin (B.D)

- Une demi-couronne / Jo Walton (roman)

- I am a hero, tome 17 / Kengo Hanazawa (manga)

- Du sang sur Rome / Steven Saylor (roman)

- L'énigme de Catilina / Steven Saylor (roman)

- Objet d'amour / René de Ceccatty (roman) 

 

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Objet d'amour de René de Ceccatty

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Objet d'amour de René de Ceccatty

 

Il serait bien que les auteurs et les éditeurs français cessent d'apposer sur les couvertures de leurs ouvrages le mot de roman lorsque ceux-ci n'en sont pas; ce qui est le cas, la plupart du temps; l'imagination n'étant pas le fort des plumitifs de l'hexagone. Je sais bien qu'il font cela parce que seul le mot roman ferait vendre. C'est du moins la fable qui se propage depuis des dizaines d'années dans les officines des éditeurs; mais à force d'être trompé sur la marchandise les lecteurs vont peut être finir par se détourner de ce label...

Pour faire simple en ce qui me concerne je dénie le droit de s'appeler roman tout ouvrage d'un écrivain qui n'invente pas au moins un personnage de fiction dans son livre. Alors certes René de Ceccaty a du anticiper ma critique puisqu'il a créé en tout et pour tout dans son roman qu'un seul personnage de fiction, un personnage féminin dans ce livre d'homme et le seul qui manque singulièrement d'épaisseur...

Je ne considère pas comme oeuvre romanesque un écrit dans lequel l'auteur se contente de faire parler des personnages historiques et, ou de s'insinuer dans leur caboche. Non que ce type d'ouvrage soit inférieur au roman mais pour moi ce n'en est pas. Il serait temps de trouver un autre vocable pour ce genre d'ouvrages qui ces dernières années prolifèrent. On a bien inventé le terme d'auto-fiction...

La courtisane, la peinture qui a apporté le succès à Sigalon

La courtisane, la peinture qui a apporté le succès à Sigalon

Objet d'amour de René de Ceccatty
Athalie de Sigalon (musée de Nantes dans lequel je ne l'ai jamais vu exposé) c'est le scandale autour de ce tableau qui a causé la chute de Sigalon.

Athalie de Sigalon (musée de Nantes dans lequel je ne l'ai jamais vu exposé) c'est le scandale autour de ce tableau qui a causé la chute de Sigalon.

Avec « Objet d'amour » René Ceccaty pousse la supercherie très loin puisque son livre est une étude savante et passionnante en dépit de la lourdeur du style, sur un peintre oublié, Xavier Sigalon. Je n'avais jamais entendu parler de cet artiste pas plus que de ses compagnons. Vous mesurez à cet instant l'inculture de celui que vous lisez... D'autant que sur Sigalon se sont penché des écrivains aussi considérable que Taine, Dumas, Stendhal et surtout Balzac qui l'a pris comme modèle pour son personnage de Joseph Bridau dans la Rabouilleuse. A telle enseigne, qu'un instant, j'ai cru que ce Sigalon était un personnage fictif. Heureusement la prodigieuse toile m'a bien vite détrompé. Un des grands mérites du livre est de tirer de l'oubli et des ténèbres (du moins en ce qui me concerne) un grand nombre de peintres, souvent au destin tragique, comme ce Léopold Robert, suicidé, ou ces morts prématurés que furent Bonington, tuberculose, ou Dominique Papety, fauché à peine plus de trente ans par le choléra. L'ouvrage ressuscite une litanie de noms qu'entonne bien peu les trompettes de la renommée; ne serait-ce que pour cette raison ce livre est fort utile et se double d'une bonne action.

L'enfance de Bacchus par Numa Boucoiran

L'enfance de Bacchus par Numa Boucoiran

Saint Sébastien par Numa Boucoiran

Saint Sébastien par Numa Boucoiran

Bonington, Gène

Bonington, Gène

Léopold Robert

Léopold Robert

Sur les 490 pages du volume, les annexes qui mêlent chronologies, sources, notes d'intention et documents divers qui ont été utiles à la rédaction du roman en occupe 170! On voit bien que l'on est plus devant une thèse que face à un roman. Le lecteur néanmoins ne se plaindra pas de ce que l'on pourrait considérer comme des bonus si on parlait d'un DVD tant ils sont riche et rare comme ce texte inédit de Stendhal sur la relation entre Michel-Ange et Tommasso.

Or donc, le sujet de la thèse en serait Sigalon du moins au départ, mais à lire le résultat c'est comme si notre thésard avait dérivé de son point de départ pour dissoudre son histoire dans plusieurs de ses interrogations sur l'art et de son obsession de la relation qu'a entretenu Michel Ange avec Tommasso Cavalieri.

Tout commence en juillet 1833, lorsque Xavier Sigalon arrive à Rome pour copier « Le jugement dernier » de Michel Ange. Il est accompagné de collègues qui l'assisteront dans cette tâche colossale. Il y a Numa Boucoiran, François Souchon, Hyacinthe Besson, flanqué de sa bigote de mère et le jeune Armand Cassagne, le préféré du maitre. Cette commande vient de Thiers. C'est une chance pour Sigalon qui a connu un éphémère succès dans la mouvance du romantisme, mais qui est tombé en disgrâce depuis quelques années. Mais l'orgueilleux peintre considère cette tâche de copiste comme une déchéance. Il s'installe dans le Palais Cavalieri avec le plus jeune, l'enfant Cassagne qui n'a que 14 ans. Il est évident que Sigalon aimerait mettre dans son lit son jeune arpète, mais le peintre n'a pas conscience du désir qu'il éprouve pour l'adolescent. Dans ce palais Cavalieri a séjourné, juste avant lui, Stendhal qui a consacré une nouvelle à l'amour de Michel-Ange pour Tommaso Cavalieri, son assistant...

Dominique Papety

Dominique Papety

Va-t-on découvrir dans ce livre que Stendhal croquait dans la brioche infernale? Mais bien vite, on déchante sur ce point, disons que l'illustre grenoblois aurait bien voulu mais qu'il n'a pas pu, protégé de cette tentation par sa laideur enfin c'est ce de Ceccaty lui fait dire, (curieux prétexte, comme si la mocheté avait empêché nombre de laiderons à passer à l'acte!). Ceccaty, qui me paraît un peu faux cul sur le sujet, dédouane très vite Stendhal et lui même par la même occasion des pratiques sexuelles hétérodoxes: << Les peintres sur les écrivains, avaient l'avantage de s'en tenir à ce que chacun, s'il ne le voit pas, pourrait du moins voir. Alors qu'on prête aux flamboiements d'un écrivain pour la beauté humaine , masculine ou féminine, des motivations d'ordre strictement individuel et sensuel, comme si la connaissance d'un éclat signifiait une attirance et la volonté d'une possession charnelle, d'un échange. Et, pis encore, un écrivain qui s'attarde sur l'attrait que fait naitre le corps d'un personnage sur un autre est soupçonné de partager le désir qu'éprouve et veut satisfaire celui qui regarde et attend.>>. Il en rajoute une couche dans ses notes qui sont aussi intéressantes que le corps du récit: << Stendhal contrairement à Balzac, n'était pas fasciné par les passions d'hommes entre eux. Mais il n'avait rien de puritain. Il connaissait l'humanité, ils connaissait la peinture, il connaissait les moeurs. Rien de ce qui était passionnel ne lui était étranger. Ils n'était pas ignorant des habitudes amoureuse des atelier d'artistes, très masculins, très clos.>>. C'est sans doute son amour de Rome, qu'il sait faire partager qui a fait que Ceccaty ait centré son livre sur Sigalon car l'atelier de David aurait été sans doute plus proche de la thématique des amours entre hommes.

Dominique Papety mort à 34 ans du choléra

Dominique Papety mort à 34 ans du choléra

 

Cet « Objet d'amour » est très informatif sur le monde artistique du premier tiers du XIX ème siècle. Sur les contraintes qui pesaient alors sur les artistes. René de Ceccaty fait un intéressant parallèle, via un songe amer de son héros, entre celles-ci et celles qui accablaient les peintre de la Renaissance. Il s'interroge aussi sur la perception d'alors des oeuvres par le public, sur leur diffusion, via la gravure; le livre rappelle que nos aïeux ne connaissaient presque toujours les peintures que par le biais des gravures qu'elles avaient inspirées, et bien sûr en ignoraient les couleurs. Je me souviens qu'encore au début des années 1970 la plupart des reproductions que contenaient les catalogues des grandes expositions étaient encore en noir et blanc. L'auteur via son héros ne cesse de comparer les styles, les pratiques, les motivations des artistes à travers les époques: << Sigalon n'avait pris avec lui ni papier ni crayon. Il aurait pu croquer ces figures qui l'auraient inspiré pour les « sybilles » et les « prophètes ». Mais il n'avait pas ce tempérament. Géricault l'avait. Cadavres, gens des rues, corps bruts. Caravage l'avait eu. Pas Michel Ange. >>.

On apprend beaucoup de chose sur la peinture aussi bien dans sa mise en oeuvre que sur sa diffusion, mais que tout cela est lent et répétitif. On peut juger de la vélocité narrative de René de Ceccaty par le fait que Sigalon est face au « Jugement dernier » de Michel Ange qu'il doit copier qu'à la page 135! On croirait lire du Dominique Fernandez. On trouve chez Ceccaty ce même amour de l'Italie, cette même connaissance de la peinture, cette même liberté de jugement, parfois iconoclaste, devant les oeuvres d'art et malheureusement aussi cette même absence d'invention romanesque et cette même lourdeur de style que chez le vénérable académicien au triangle rose. Heureusement l'écriture se fait un peu plus alerte quand rentre en scène Stendhal dont le style dans ces passages a peut être heureusement contaminé celui de l'auteur. Le romancier du « rouge et le noir » est un personnage à part entière de l' « Objet d'amour ». Ceccaty le fait abondemment deviser. Malheureusement je ne suis pas assez stendhalien pour avoir un avis sur le traitement infligé par l'auteur au grand écrivain; à ma grande honte je n'ai lu de Stendhal que « Le rouge et le noir », qui est un livre qui m'a beaucoup marqué dans mon adolescence, et « La chartreuse de Parme »; je me promet depuis des années de lire ses « Voyages en Italie » et Lucien Leuwens mais je n'ai pas encore réussi à tenir ces promesses...

Objet d'amour de René de Ceccatty

 

Lorsqu'on lit, les annexes du roman, qui en sont sorte de making of, on est d'emblée surpris par le hiatus qui existe entre les personnages tels qu'on les a perçus et ceux que Ceccaty aurait voulu peindre. Par exemple dans son roman l'auteur nous présente Stendhal comme un égocentrique bavard sentencieux alors qu'il le décrit dans le captivant texte qu'il a intitulé « les sources » et qui sont beaucoup plus que ce que le titre laisse présager comme un homme généreux doublé d'un joyeux drille animateur des salons littéraires romains. Le même décalage existe pour Sigalon et Thiers dont le romancier fait un portrait qui réhabilite en quelques lignes l'homme politique et donne une image à la fois très différente de la triste réputation qui accable Thiers dans la vulgate historique et assez loin de satisfait et condescendant libidineux qui passe dans le roman.

Si l'on excepte les remarquables information que fait passer l'auteur sur la vie intellectuelle et artistique du premier tiers du XIX ème siècle, la trame romanesque est tout de même bien ennuyeuse comme l'est le mélancolique Sigalon. Ceci en raison d'une part de la personnalité du héros avec lequel on ne parvient pas à tomber en sympathie et d'autre part par l'absence de progression romanesque de l'histoire que l'on lit. On comprend bien qu'à cause de la médiocrité humaine de Sigalon, petit à petit l'évocation de l'amour chaste, René de Ceccaty insiste beaucoup sur cette chasteté, de Michel ange pour Tommasso, envahisse et recouvre l'histoire du terne copiste. Celle-ci du point de vue romanesque n'est en fait qu'un leurre, leurre malheureusement pas suffisant pour capter l'amour de deux hommes au coeur de la Renaissance.

Dans sa forme, le livre est rédigé très classiquement à la troisième personne. Il est découpé en très courts chapitres, certains ne font que deux pages. Il est très heureusement illustré de petites vignettes, malheureusement en noir et blanc, représentant les tableaux dont il est question dans les dits chapitres.

Un livre à lire, de préférence à Rome, plus pour se documenter sur la vie culturelle dans la première moitié du XIX ème siècle et la conditions des peintres à cette époque que pour un plaisir romanesque. 

Objet d'amour de René de Ceccatty

Dialogue entre René de Ceccatty et Silvia Baron Supervielle

Objet d'amour de René de Ceccatty
Objet d'amour de René de Ceccatty
Objet d'amour de René de Ceccatty
Objet d'amour de René de Ceccatty
Objet d'amour de René de Ceccatty
Objet d'amour de René de Ceccatty
Objet d'amour de René de Ceccatty
Objet d'amour de René de Ceccatty
Objet d'amour de René de Ceccatty
Objet d'amour de René de Ceccatty
Objet d'amour de René de Ceccatty
Objet d'amour de René de Ceccatty
autoportrait de Sigalon adolescent

autoportrait de Sigalon adolescent

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