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132 articles avec humeurs cinematographiques

Le pensionnat

Publié le par lesdiagonalesdutemps

Il y a des jours où je mesure ma chance d'habiter la région parisienne et ainsi d'avoir le privilège de pouvoir découvrir un beau film comme Le pensionnat de Songyos Sugmakanan. Il est aussi sorti dans quelques grandes villes de province. En même temps je suis inquiet qu'il ne soit à l'affiche de seulement deux salles parisiennes, alors que son statut de film de genre, le film de fantômes, et sa qualité auraient du lui permettre d'accéder à un plus large public dans un plus grand panel de salles. Mais il est vrai que le public jeune auquel il est naturellement destiné a, depuis de longues années été formaté pour ne pas dire d'écervelé par l'omniprésence des grosses machines américaines comme Les quatre fantastiques et le surfer d'argent (vous me direz que c'est tout de même mieux que Camping ou Les bronzés 3), une télévision d'un marchand de béton et une école qui ignore toujours la richesse intellectuelle du cinéma plus d'un siècle après son invention. Ainsi la curiosité cinématographique (et pas que celle là) est morte chez presque tous. Ils ne veulent pas connaître, mais reconnaître!
 
Alors qu'une telle production devrait être soutenue par ce qui reste de la critique, il n'en est rien. On reproche au film son classicisme; lire que le cinéaste connaît toute la grammaire du cinéma, même s'il est vrai qu'il abuse un peu parfois de sa virtuosité. Mais comment n'être pas émerveillé devant une telle maîtrise de son outil par le réalisateur surtout si on la compare à celle de nos cinéastes nationaux choyés par cette même critique. Sugmakanan est un metteur en scène, et ce n'est pas si fréquent, qui connaît bien les optiques. Il sait jouer des différentes profondeurs de champ de ses objectifs pour mettre l'accent sur l'étendue de son décor (comme dans les scènes du dortoir) grâce à de courtes focales. Mais le plus souvent il utilise de longues focales; ce qui lui permet d'isoler un personnage ou un objet dans son plan où il est le seul net, le reste devenant flou. Procédé qui accentue par exemple l'impression de solitude, et dans le cas présent d'angoisse, de son héros dans un environnement hostile. Le réalisateur n'utilise pas ces procédés par coquetterie mais pour augmenter le mystère de son intrigue. Il y a longtemps d'autre part que je n'avais pas vu un metteur en scène se servir aussi élégamment des ombres, ou des grilles et barreaux en contre-jour pour rythmer et découper ses plans.
On peut s' étonner, dans un film aussi soigné, des fautes de raccords qui concernent uniquement d'ailleurs les cheveux du héros qui rallongent ou raccourcissent, d'un plan à l'autre, dans une même scène. Il ne me paraissait pas absolument nécessaires, pour intérêt du film, d' infliger au malheureux garçon cette coupe militaire. Le réalisateur et sa scripte se seraient évités ainsi bien des désagréments. Ce choix assez malheureux fut pris sans doute pour renforcer l'authenticité  de l'histoire.  Je suppose que cette coiffure prussienne est obligatoire pour les collégiens thailandais... 
A ce propos, voir un film d'une cinématographie que l'on a pas l'habitude de fréquenter, nous oblige à nous poser une multitude de questions sur des détails de la vie courante des personnages, d'autant plus si nous somme pas allé dans le pays où se déroule l'action, qui sont sans doute évidents pour les autochtones de ce cinéma... Le trouble et le dépaysement est d'autant plus grand que le cinéaste a pris soin de rendre toutes datations de son histoire difficiles par la rareté des marqueurs chronologiques. Il n'y a guère que l'automobile du père, une BMW du début des années 80 et les téléviseurs qui semblent dater d'une trentaine d'années qui puissent nous donner des indications quant à l'époque. 
J'ai été surpris du mélange d'équipements et d'inconforts de la pension, comme de la sévérité de son régime allant de paire avec sur d'autres pointsun grand laxisme. Et puis quelle curieuse façon ont les garçons de se doucher (comme dans les films de Tsai Ming Liang, on se lave et on pisse beaucoup!). Des questionnements sur des petits riens qui renforcent le plaisir de voir ce film où l'on ne s'ennuie jamais. Si Le pensionnat fait penser à L'échine du diable, mais sans la complexité que donnait l'arrière plan historique à ce dernier, il renouvelle cependant le genre, à la fois par son curieux souci de rationaliser l'irrationnel et d'offrir un happy-end rarissime pour ce type de films.

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Lust caution

Publié le par lesdiagonalesdutemps

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La matière romanesque de “Lust Caution” est plus épaisse que celle du “secret de Brokeback Mountain qu’Ang Lee avait étirée plus que de raison, ce qui donne un rythme languissant au film, sauvé par l’émotion, son image soignée due au même chef op,  Rodrigo Prieto  que Lust caution, et sa remarquable interprétation. Pour rester dans le registre gay avec “Un garçon d’honneur” le cinéaste en disait plus  et avec beaucoup plus de légèreté  sur la perception de l’homosexualité qu’il ne l’a fait dans son “western gay”.
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Il en va tout autrement dans son dernier film pendant lequel on ne s’ennuie pas une seconde durant les 2h 40 mn de projection. L’histoire et l’atmosphère rappellent celles des romans cruels et surannés d’ Ambler. Un groupe d’étudiants de Hong-Kong décident de tendre un traquenard pour tuer un haut dignitaire chinois, monsieur Yee qui collabore avec l’occupant japonais. Pour appâter le traître ils se servent d’une de leurs camarades, la belle Wong. Le rôle est tenu par une débutante, Tang Wei. Née en 1979, cette ex-mannequin fut finaliste du concours Miss Univers à Pékin en 2004.  Après quelques péripéties et hésitation le collabo, interprété par Leung qui semble avoir séché sur pied depuis sa dernière apparition, tombe dans le piège. Une relation sado masochiste s’engage entre les deux amants. Ce qui nous vaut des scènes de sexe torride (et parfaitement filmées), du jamais vu dans le cinéma chinois et d’un paroxysme rarement vu ailleurs... 
Lust, Caution est l'adaptation d'une nouvelle d'Eileen Chang (1920-1995), un des plus grands noms de la littérature chinoise du XXe siècle. Son oeuvre a déjà inspiré plusieurs longs métrages : “Fleurs de Shanghai” de Hou Hsiao Hsien (1998)., “Love in a Fallen City” (1984) et “Eighteen Springs” (1997) d'Ann Hui ou encore “Red Rose, White Rose” de Stanley Kwan (1994), dans lequel on retrouve déjà Joan Chen au casting. C’est le plus beau film avec “Center stage” du cinéaste de Lan Yu.

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L’argument rappelle bien sûr celui de “Black book” de Verhoeven, mais c’est aussi à deux autres films du hollandais que Lust caution fait penser d’abord à “Soldier of orange” pour cette bande de courageux mais naïf patriotes qui se dresse avec témérité contre l’occupant et à “Basic instinct”.
Lust caution est beaucoup plus noir que Black book. Les dits résistants sont assez lamentables et au final leurs sacrifices aura été inutile, quant à l’homme à abattre c’est une absolue ordure qui ferait passer l’officier ss du film du hollandais pour presque fréquentable. Pourtant l’ accorte infiltrée tombera amoureuse, ou plutôt sexuellement dépendante de lui. Aucun des personnages du film sera sauvé, peut être parce qu’il n’y en a pas un qui le méritait.
Dans l’état actuel des choses je m’explique mal comment la censure chinoise a pu laisser passer un film où tous les chinois brillent surtout par leur cynisme, sans doute parce qu’elle était obnubilée par les scènes de sexe qui sont coupées pour le public chinois.

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Le film d’Ang Lee a d’autres atouts que son scénario passionnant tout d’abord une impeccable interprétation et un montage soigné même si la construction aurait pu être simplifiée pourquoi ces retours en arrière qui n’apporte rien à la narration. Mais c’est surtout les stupéfiantes reconstitution des rue de Shanghai et d’Hong-kong qui m’ont bluffées, on est parfois dans le Lotus bleu d’Hergé. Le dossier de presse nous livre quelques secrets sur l’élaboration de ces décors, << Lust, caution a nécessité un gigantesque travail de reconstitution. Le film a été tourné dans différentes régions d'Asie (Malaisie, Hongkong, Shanghaï), pendant 118 jours. Pour le tournage en extérieurs à Shanghaï, il a fallu retirer provisoirement la climatiseurs de pas moins de 3000 habitants... Le scénariste et producteur James Schamus se souvient avec émerveillement des décors créés dans les Shanghaï Film Studios : "Vous pouviez vous tenir là et regarder jusqu'en haut d'une rue entière, puis de l'autre côté, jusqu'en bas d'une autre. L'équipe a habillé 182 devantures de magasin différentes, les a stockées, puis les a toutes vieillies pour qu'elles ne semblent pas neuves.>>.
Ces prodigieux décors semblent avoir laissé de marbre l’ensemble de la critique déjà blasé par les prouesses du numérique. Un bel hommage au cinéma classique à voir aussi pour se rappeler de David Lean.

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Adoration d'Atom Egoyan

Publié le par lesdiagonalesdutemps


Atom Egoyan est un des rares cinéastes à nous concocter régulièrement des films “à idées”, à ne pas confondre avec le film à thèse. Le cinéaste ne délivre pas de réponses aux questions qu’il soulève, d’ailleurs faudrait-il encore qu’il y en ait. Je suis  toujours admiratif de ce réalisateur qui arrive à transmuter ses interrogation de plomb en or artistique. Son dernier film remue ses questionnements habituelles sur la mort, le deuil, la famille, la vérité, le mensonge, la dissimulation, l’ exhibitionnisme, la manipulation et les faux semblants. Plus prosaiquement le scénariste-réalisateur traite aussi d'un sujet comment à beaucoup de gens, en pariculier durant la période de l'adolescence, le besoin de se créer une histoire familiale différente de la réalité.
Je suis toujours surpris que les films d’Atom Egoyan d’un indéniable raffinement intellectuel et cinématographique n’ait pas plus d’échos tant cet artiste interpelle les hommes avec des problèmes qui les assaillent chaque jour dans le secret de leur cœur. Peut être parce que les objets filmiques d’Egoyan manquent un peu de chair. C’est le seul défaut que je trouverais à “Adoration” dont l’intrigue nous est délivrée, comme dans ses autres films, d’une façon sinueuse et habile, à grand renfort de flash back, de films dans le film et de points de vues croisés. A la fin de cette histoire, dans laquelle un adolescent, Simon (Devon Bostick) seize ans, imagine et propage une fiction, qu’il fait passer pour la vérité, dans laquelle son père était un terroriste ayant instrumentalisé sa femme, alors enceinte, pour faire sauter un avion en partance pour Israel, le nœud gordien familiale sera défait et si tous les protagonistes n’auront pas entièrement perdus leur part d’ombre, les masques seront néanmoins tous tombés.
Le réalisateur réussi a situer son mélodrame dans un paysage résolument moderniste dans lequel la technologie tient toute sa place. Les tensions du monde sont aussi présentes puisque la source du mensonge est donnée par les conflits du moyen orient. En outre le film est clairement post 11 septembre 2001.
Il n’est pas si fréquent de voir un film aussi intelligent et encore plus rare que son héros principal soit aussi plaisant à regarder.
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Les plages d’Agnès d'Agnes Varda

Publié le par lesdiagonalesdutemps

Les Plages d'Agnès

Les palmarès désignant le meilleurs films de l’année fleurissent un peu partout. La plus belle toile de ces douze derniers mois n’est pas bien loin il suffit, il en est encore temps, de se promener sur “Les plages d’Agnes”.
C’est toujours un peu intimidant d’écrire sur un chef d’oeuvre. Dans “Les plage d’Agnès”, Agnès Varda raconte sa vie en se mettant elle même en scène. Elle présente elle même sa posture ainsi: << Je joue le rôle  d’une petite vieille rondouillarde et bavarde...>>. Oh pas n’importe quelle vie, une vie d’artiste et une vie d’artiste bien remplie. Un peu comme le ferait une grand mère  à ses petits-enfants, un soir d’été, sur une de ses plages où elle a aimé, simplement, par ordre chronologique. Des plages de Belgique à celles du coté de Sète ou d’autres plus lointaines,  de Californie ou plus Atlantiques  de Noirmoutier. Il n’y a pas de gloriole, juste le désire d’être le plus près de sa vérité, << Bien sûr j’ai pensé à mes petits-enfants et aux jeunes qui m’ont découverte dans “Les glaneuses”. Est-ce qu’ils savent comment ça se déroule une vie de cinéaste?.. Ce n’est pas un projet prétentieux, juste le comportement de beaucoup de vieux qui racontent leurs souvenir...>>. Elle réussit se tour de force de transformer cette entreprise immodeste en un chef d’oeuvre de pudeur.
Les Plages d'Agnès - Agnès Varda
 
Il faut dire q’elle en a rencontré du beau monde à commencer par Jean Vilar, un ami de voisins de Sète où fuyant Bruxelles et la guerre les chemins de l’exode y avaient conduits toute la famille de la jeune Agnès. C’est le créateur du festival d’Avignon qui lui a mis le pied à l’étrier en faisant d’elle, toute jeune et peu expérimentée, la photographe du dit festival. Tout est parti de là. Dans la cour carré du Palais des papes elle photographiera Gérard Philippe, Maria Casares et le jeune Philippe Noiret qui sera la vedette du premier film d’Agnes Varda, “La pointe courte” du nom d’un quartier de Séte.
Plus inattendu, lorsqu’elle suit Demy à Los-Angeles, elle fait passer un bout d’essai à Harisson Ford pour un film qui ne se fera pas et elle se lie d’amitié avec Jim Morisson...
Les Plages d'Agnès - Agnès Varda
Sa curiosité que j’imagine à la fois pugnace et gentille l’a fait rencontrer Cocteau, la belle ouverture avec les miroirs sur la plage est sans doute un hommage à l’oiseleur, et aussi Calder qu’elle photographie dans sa cour de la rue Daguerre. Le film est parsemé de référence aux arts plastiques. On reconnais par exemple un tableau de Magritte. On y voit également des allusions à Brasai, à Bunuel. En fait elle fait semblant de parler d’elle même pour mieux parler des autres. A ce sujet la séquence la plus significative est celle dans la maison de son enfance. Elle y découvre un collectionneur de trains miniatures s’intéressant à ce que lui raconte cet homme elle en oublie de traquer les traces de ses jeunes années.
Les Plages d'Agnès

Presque tout le film est comme sous le regard de Demy, qui est là dans une sorte de contrechamp hors cadre, le grand absent, y passe aussi avec discrétion Piccoli, Jane Birkin, Chris Marker, Jean-Luc Godard 
Le cinéma d’Agnès Varda avec son coté collage adhère parfaitement au projet. Ce n’est jamais lisse une vie, il y a des aller et retour des hauts, des bas,s des deuils des joies, un patchwork de faits grands et petits publics et intimes qui, mis tous ensemble, font une existence.
On y pleure souvent quand l’émotion vous submerge, on y rit parfois des incongruités et des clowneries du guide, par exemple Agnès Varda est irrésistible déguisée en pomme de terre, c’est un Cueco en trois dimensions, on s’y émerveille toujours.
Il y a quelques temps dans un petit précis de la critique que j’aurais aimé à la fois plus modeste et plus ramassé je fustigeais les films qui ne comptaient que sur l’émotion qu’ils produisaient chez leurs spectateurs. Il n’en rien ici c’est d’abord à notre intelligence que s’adresse la cinéaste mais de cette profonde réflexion sur l’art et le temps nait l’émotion.
Les Plages d'Agnès - Agnès Varda (à gauche)

Dans cette année cinématographique que j'ai trouvée à l'unisson de l'actualité morose, “Les plages d'Agnès Varda” est pour moi de loin le film de l'année. j'y ai ri et pleuré. Elle y parle merveilleusement de la vie, de la sienne et comme chacun devrait le savoir, lorsque l’on a du talent, comme c’est le cas ici, c’est en parlant de la particularité que l’on devient universel. Et donc elle nous parle de notre vie, de chaque vie, tant elle a été, et est disponible au temps et aux autres, sans pour cela dévier d'une ligne intransigeante qu'elle seule connaît.
Comme j'ai passé une grande partie de ma vie sur des plages, je suis un peu jaloux de la belle formule que la cinéaste a trouvée et que je pourrais faire mienne, << Moi si on m’ouvrait, on trouverait des plages.>>. Le film m'a ainsi rappelé quelques souvenirs puisque avec Agnès Varda, à défaut d'avoir le talent, j'ai en commun quelques plages comme Noirmoutier, Ostende et surtout Venice en Californie.
Dans cet apparent tohu bohu cinématographique, en fait parfaitement pensé et qui est une grande leçon de montage, s’Il y a peut être quelques plans de pas complètement réussis , il y en surtout d' époustouflants comme celui des trapézistes face à la mer. Séquence extrêmement difficiles à régler et surtout à éclairer. Il y a comme cela dans ce film quelques prouesses techniques, presque en contrebande, qu'il est bon de saluer. Il ne faut surtout pas rater ces plages que je vais aller revoir une deuxième fois.

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Un conte de Noël, un film de Despléchin

Publié le par lesdiagonalesdutemps

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L’argument du film est à la fois simple et alambiqué, mais rien ne peut être simple chez Despléchin. La mama (Catherine Deneuve) est atteinte d’un cancer rare du sang. Seule une greffe de moelle, ne pouvant venir qu’un proche membre de sa famille, peut éventuellement la sauver. Tous les membres de la smala qui se retrouvent dans la grande maison familiale de Roubaix pour fêter Noël, ont fait un test pour savoir s’ils peuvent être donneur. Seul le fils maudit et le jeune fou de la famille sont compatibles. Le fils noir va se dévouer.

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On comprend bien, malgré une documentation médicale sans faille, cette histoire de cancer n’est qu’un habile prétexte pour faire l’autopsie d’une famille (qui à de nombreux points communs avec celle mise en scène dans “Rois et reine”, le précédent film du réalisateur) et insuffler du romanesque dans ce huis-clos bourgeois dans l’inévitable grande maison, c’est tout de même curieux cette propension à la vastitude des demeures dans le cinéma français, située à Roubaix, ce qui est à la fois original et tendance suite au succès des “Chtis”.

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Cinématographiquement le film se place sous le parrainage revendiqué de Bergman dont on aperçoit un extrait d’un de ses films et plus discrètement sous celui de Woody Allen pour l’humour et le cynisme tranquille des dialogues. Leur brillant m’a fait autant penser à l’américain qu’à Sacha Guitry et les situations à Tchékov. Tout cela pour vous dire que Depleschin me semble se tromper de médium et que sa place est plus au théâtre qu’au cinéma. Les points forts du film étant outre des dialogues éblouissants, une direction d’acteur exceptionnel. C’est à ce propos la première fois que je vois Emmanuelle Devos, elle qui plombait le pourtant excellent “Rois et reine”. Roussillon est aussi extraordinaire qu’à l’habitude apportant sa truculence ahurie aux échanges verbaux. Amalric nous ressort son numéro de bobo borderline de “Rois et reine”, mais qui s’en plaindraient et Catherine Deneuve son registre de salope gourmée ,mis au point chez Valérie Lemercier, drôle et glaçant. Une grande découverte pour moi, Laurent Capelluto, comédien que je ne connaissais pas et que je trouve formidable de densité dans le rôle de Simon. La révélation est Emile Berling qui dans un rôle ingrat ne démérite pas du talent de son père. Il faut signaler la très bonne utilisation de la voix off, et celle de la figure, toute théâtrale, on y revient, de l’aparté. Mais cela se gâte sérieusement quand le réalisateur, sans la béquille du verbe, n’utilise que la grammaire cinématographique. Si bien que l’on pense parfois que nous assistons à l’adaptation au cinéma d’une pièce de théâtre. Certains subterfuges sont même un peu misérable comme celui de faire défiler les enseignes de café de la ville en sur impression d’un plan de la ville de Roubaix.

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Autre défaut inhérent au cinéma branché français, son incapacité à filmer le travail, sauf ici les actes médicaux, sans doute parce que nos cinéastes ont bien peu l’expérience d’un autre labeur... Les métiers des protagonistes semblent ainsi être choisis au hasard. On s’etonne par exemple qu’un aussi fin lettré et musicien que le personnage magistralement interprété par Roussillon soit teinturier et paraisse jouir d’une telle aisance financière peu en accord avec son humble état d’artisan. On voit tout aussi mal sa névrosée de fille en auteur à succès et ce n’est pas une vêture de dandy qui transforme Hippolyte Girardot, de plus en plus précocement décati, en grand architecte, rôle d’une inconsistance totale.

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Il n’en reste pas moins que c’est un véritable plaisir de passer près de 2h 30 non avec de simples actants, comme on le disait au beau temps du structuralisme triomphant, mais avec de vrais caractères à l’épaisseur romanesque que nous sommes ravis de côtoyer pendant ce moment d’intelligence qu’est la projection de ce conte de Noël.   
Pour un avis éclairé ne manquez pas la critique du bon docteur Orlof 

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Le grand alibi, un film de Pascal Bonitzer

Publié le par lesdiagonalesdutemps

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Un brillant chirurgien volage est assassiné par balles lors de sa villégiature dans le manoir d’un de ses amis, sénateur et collectionneur d’armes à feu. Voila pour le pitch du scénario très librement inspiré d’un roman d’Agatha Christie. Bonitzer que l’on n’ est pa peu surpris de trouver aux manettes d’un tel film pour notre grand plaisir très nouvelle qualité française façon Podalydes, s’il a pris beaucoup de libertés avec la lettre, a été parfaitement fidèle à l’esprit de la reine du roman à énigmes. Le grand alibi est un titre quelque peu trompeur, si l’on grand plaisir à voir ce film cela ne doit guère aux mânes de sir Alfred. Il faut attendre la fin pour retrouver dans la poursuite sur les toit quelque chose du Hitchcock de “Sueur froide” même si cette séquence m’a encore plus évoqué “Frantic” de Polanski. Ce qu’il y a de plus hitchcockien dans ce “Grand alibi” là, c’est sans doute la musique très “hermanienne”.
On remerciera Bonitzer d’avoir joué humblement le jeu de l’adaptation, d’avoir réalisé le film sans l’écraser sous les références et autres clins d’oeil post moderniste. La réalisation est propre servie par un montage particulièrement efficace. Enfin un cinéaste qui ne fait pas son malin tout au service de ses acteurs, sans pourtant oublier de les diriger et ils donnent le meilleur d’eux même. Miou Miou est exceptionnelle dans son rôle d’épouse de notable et de conne supersonique. Lambert Wilson que l’on regrette de voir nous quitter si tôt est admirable dans la précision de son jeu où le moindre haussement de sourcil ou frémissement de rides construit son personnage, lui et Arditti parfait en huile maniaque apporte une touche à la Resnais, façon Smoking, no smoking fort bien venue que renforce la superbe affiche signée Floc’h nous sommes d’ailleurs peut être encore plus chez François Rivière que chez Agatha Christie. Tous les acteurs seraient à citer, la jeune génération avec Céline Sallette et Agathe Bonitzer ne démérite pas. J’ai seulement trouvé Maurice Bénichou un peu à coté de son rôle, et quand on voit que c’est un acteur du calibre de Bénichou que l’on trouve un peu juste, cela donne une idée de la performance des autres...
Près de deux heures de plaisir enfantin retrouvé. Grâce au Grand alibi je me suis souvenu des heures de bonheur que j’avais aux alentours de la onzième année à lire les petits volumes brochés du masque qui avaient déjà des couvertures aux photos incitatives et que je traquais dans un magasin de planche, face à la mer, à l’enseigne du dauphin vert et qui ne se consacrait qu’à la vente de livres de poche, objet qui passait encore, alors pour certain, comme une nouveauté vaguement sulfureuse. Dès que j’avais acquis le précieux petit parallélépipède je le dévorais tantôt le ventre raclé par le sable de la plage, tantôt les cotes et les coude malmenés par la chaise longue de pont dévoluée à la lecture de plein air au jardin. L’hiver pour ce plaisir que j’entrevoyais comme presque  interdit je me repliais sur le divan du salon dont les ressorts et la toile rêche et fleurie n’étaient pas tendre pour mon dos.


Les professeur de nos collèges devraient se rappeler qu’Agatha Christie est l’auteur idéal pour faire aimer la lecture aux jeunes adolescents et puis on y apprend à respecter les belles demeures et le sens de la hiérarchie, ce qui me paraissent être de bonnes choses en ces temps de plèbéisme triomphant...

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Feu le cinéma français de Robert de Herte

Publié le par lesdiagonalesdutemps


Voici une chronique dont je suis si proche que j'éprouve le besoin de la diffuser dans son intégralité:
Rappel qui n'est banal qu'en apparence : le cinéma, ce sont des images qui bougent. Movie, disent les Anglais pour désigner un film et, pour une fois, c'est bien le mot qui convient : réaliser un film, c'est proposer une narration par le truchement d'images qui bougent. Cela signifie que le cinéma s'adresse à l'oeil, et non pas à l'oreille. Qu'il est une monstration, et pas seulement un spectacle. Et que la parole ou la musique ne modifient en rien sa nature. Le film parlant, en d'autres termes, a certainement représenté un progrès technique par rapport au film muet, mais il n'a rien ajouté à l'essence du cinématographe. C'est même au contraire dans le film muet que le cinéma se donne le mieux à saisir dans ce qui lui est le plus propre : soumettre à l'oeil des images qui bougent, les organiser de manière à leur conférer un sens, les ordonner pour en faire une oeuvre. Tout film qui ne vaut que par ses dialogues tire vers le théâtre filmé et ne relève plus du cinéma au sens propre.

Mais les images qui bougent ne sont pas pures images et ne sont pas pur mouvement. Le cinéma ne donne pas à voir le réel tel qu'il est, il le donne à voir par le truchement d'une écriture et d'un style. Le cinéma-vérité est une autre façon de nier le cinéma (ceux qui croient qu'on peut "filmer la réalité" sont les mêmes qui s'imaginent que la peinture a été rendue inutile par l'invention de la photo) pour cette simple raison que le cinéma n'est pas un mode de connaissance, dont la vérité serait la raison d'être, mais un mode de questionnement. L'image au cinéma n'est jamais le réel, mais une représentation du réel, une mise en images précisément. Et l'écriture cinématographique implique toujours un choix : donner à voir une image, c'est immanquablement en masquer d'autres. André Bazin, définissant le cinéma comme un "miroir à reflet différé", disait qu'il doit "rendre et non pas signifier". C'est par là que les grands films, comme toutes les grandes oeuvres, ont pu exercer le rôle formateur qui leur est propre.
Il y a toujours bien entendu de bons films aujourd'hui - et même parfois des chefs-d'oeuvre -, mais il est clair que le temps du cinéma est passé. D'abord, parce qu'il peut être désormais consommé chez soi, ce qui fait qu'il n'est plus un lieu de rencontre ni un vecteur social. L'irruption de l'image qui bouge dans l'espace social avait fait du cinéma le grand art populaire, démocratique et convivial de la première partie du xxe siècle. Art collectif, sa valeur d'usage était alors indissociable d'une valeur d'échange. Mais le cinéma change de nature lorsqu'il n'est plus regardé en commun par des spectateurs qui ont dû sortir de chez eux pour le voir. Un film qu'on charge sur son téléphone portable n'est tout simplement plus un film.
Étant destiné à l'oeil, le cinéma exige en outre une manière de voir, c'est-à-dire une manière de comprendre comment il doit être regardé, de se familiariser avec les techniques de la mise en scène, de la direction d'acteurs, du découpage et du montage. Les critiques s'employaient naguère à transmettre au spectateur des outils d'analyse ou des grilles de compréhension susceptibles d'éduquer chez eux cette faculté. Ils y ont, pour la plupart, renoncé depuis longtemps pour se mettre eux-mêmes à la remorque de ceux qui regardent un film de la même façon qu'ils regardent un téléfilm, un documentaire, une pièce de théâtre ou une émission de variétés. Comme le dit Jean-Luc Godard, désormais "la critique de cinéma parle d'elle en feignant de parler des films", se cantonnant dans l'appréciation subjective (j'ai aimé, j'ai pas aimé) ou idéologique, ce qui ne vaut pas mieux. Parallèlement, il y a de moins en moins de cinéphiles (un cinéphile est quelqu'un qui, au cinéma, ne quitte pas sa place avant d'avoir vu se dérouler jusqu'au bout le générique de fin), tandis que les cinémas dits " d'art et d'essai " se sont discrètement reconvertis en salles commerciales. Puisque ce qui fait la spécificité de son écriture n'est tout simplement plus perçu, le cinéma n'est plus qu'images perdues dans le flot des images que véhiculent les médias.
Le cinéma, disait Malraux, a de tout temps été un art et une industrie. Entre ces deux pôles, représentés par le réalisateur et le producteur, une tension s'est instaurée très tôt, qui s'est aujourd'hui résolue au profit quasiment exclusif du second. Plus qu'il n'est vu comme l'oeuvre d'art qu'il devrait être, le film est avant tout perçu désormais comme la marchandise qu'il est devenu. "La projection en salles n'est plus qu'un événement mineur de la vie d'un film", constatait récemment Martin Scorsese. Tandis que les budgets des films ne cessent d'augmenter, le nombre des spectateurs en salles diminue régulièrement et l'essentiel des rentrées provient des droits dérivés, de la diffusion à la télévision, de l'édition en DVD. De nos jours, ce sont de plus en plus ceux qui paient la publicité du film qui décident de son contenu.
Depuis la Nouvelle Vague des années 1960, dont les innovations stylistiques ne sauraient faire oublier la manière dont elle tendait à réduire la cinématographie à une morale du regard (le "respect des personnages" comme négation de ce qu'il y a de plus tragique dans la condition humaine, c'est-à-dire la reconnaissance que, dans le bien comme dans le mal, "tout le monde a ses raisons", comme dit Octave dans "La règle du jeu" de Renoir), le monde du cinématographe est parti à la dérive. Au moralisme a succédé un cynisme complaisant, qui flatte ce qu'il y a de plus bas chez un spectateur transformé en un voyeur narcissique toujours plus facile à flatter, mais toujours plus difficile à satisfaire.
Sous la triple influence délétère de la technique (les effets spéciaux), du clip publicitaire et des stéréotypes de la bande dessinée, la plupart des films s'adressent à des spectateurs, jeunes pour la plupart, qui structurent leur existence comme ils zappent sur leur télécommande. Personnages sans épaisseur, situations convenues, discours sans aspérités, niaiseries à la mode, scénarios sans substance. Le cinéma produisait naguère des images ou des scènes si fortes qu'elles marquaient pour la vie, structurant l'imaginaire d'une manière indélébile. Aujourd'hui se succèdent à gros bouillons des films qu'on oublie dès qu'on les a vus.
On a trop vite fait de dire que le film n'a plus pour but que de divertir, car il n'a jamais cessé d'être aussi un divertissement. On devrait dire plutôt qu'il vise avant tout à satisfaire le désir immédiat. Or, le cinématographe ne peut procurer de bonheur au spectateur que par la complétude de l'oeuvre tout entière. C'est pourquoi, comme chez Rohmer, Bergman ou Lubitsch, il s'employait à retarder constamment l'accomplissement du désir, tandis que le kitsch hollywoodien va au-devant de ce désir pour le satisfaire à l'excès et instantanément, par le double moyen de la surenchère et de la démesure. La didactique du cinématographe était initiatique (de l'ordre de la catharsis), elle devient régressive dès lors qu'elle s'adresse à un spectateur qui, voulant tout et tout de suite, n'est tout simplement plus en mesure de penser. Triste conjonction de la bêtise et de la consommation.
Qu'il soit vulgaire ou intellectuel, grassement "populaire" ou prétentieusement "élitiste", le cinéma, enfin, joue aujourd'hui pour l'essentiel un rôle de légitimation, complaisante et obscène, de l'idéologie dominante. Bien qu'il accumule à plaisir les provocations, il ne dérange plus, n'interpelle plus parce qu'il est en consonance avec les valeurs du temps et que son seul souci est de les perpétuer. Certes, on peut se demander si le cinéma a jamais été en mesure de subvertir le désordre institué (la réponse n'est pas évidente). Le fait est qu'il est aujourd'hui fondamentalement convenable et bien-pensant.

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Of time and the city de Terrence Davies

Publié le par lesdiagonalesdutemps

 2010

 

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Je suis bien conscient qu’il est aberrant de classer “Of time and the city” de Terrence Davies dans les films gays, bien que dès le début du film, le cinéaste ne fasse pas mystère de son homosexualité, entravée par la bigoterie de son milieu, mais il n’y reviendra plus ensuite; mais il m’ apparaît qu’il ne serait pas plus judicieux de le ranger dans une autre catégorie, tant le film qui ne ressemble à aucun autre, est original.

C’est curieusement plus qu’à d’autres films, à deux livres qu’il me semble le plus proche, au Nantes de Julien Gracq (éditions José Corti) et au Venise de Paul Morand (édition Gallimard). Comme ces ouvrages “Of time and the city” est d’abord un acte d’amour de son réalisateur pour une ville, Liverpool, où il est né, en 1945, et où il a passé sa jeunesse. Terrence Davies a déjà consacré deux beaux films de fiction à “sa” ville (bien qu’aujourd’hui et depuis trente cinq ans il habite Londres, “Distant Voices” et “Still Lives”. Mais ce dernier opus, que ses producteurs nomme documentaire, ce qui me parait bien impropre, même si néanmoins, il nous “document” sur Liverpool et nous donne l’envie d’y aller, ce qui n’est pas un mince mérite, pour une ville qui n’a guère d’ aura touristique, bien qu’elle possède quelques bâtiments aussi admirables que singuliers, est à la fois paradoxalement moins nostalgique et moins directement autobiographique que ses deux films de fiction se déroulant à Liverpool.

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Je m’ hasarderais à écrire que “Of time and the city” est avant tout un poème visuel. Les images viennent à 80 % des images d’archives, principalement en noir et blanc, souvent issues d’une télévision régionale, tournées de l’immédiat après-guerre au début des années 70. Le restant a été tourné en couleur de nos jours par Terrence Davies. Ces séquences d’origines diverses sont montées avec une dextérité confondante selon les sensations, les souvenirs, les émotions du cinéaste. Elles défilent à un rythme variable sur un texte dit par Terrence Davies lui même. Ce texte qui alterne avec silence et musique n’illustre pas l’image, ni ne la commente, il la transcende. Ce texte sublime mêle si intimement la prose élégante et parfois cruelle de Davies avec ses propres poèmes ou avec des citations ou encore avec des vers de T.S. Eliot qu’il est difficile dans le flot des mots scandés par la voix légèrement enrouée du réalisateur de savoir quelle est la provenance de ce que l’on entend; ce n’est plus qu’un beau fleuve lyrique où la colère n’est pas absente; colère contre les exploiteurs du peuple et notamment contre la famille royale d’Angleterre qui n’est composée, aux yeux de Terrence Davies que de parasites.

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L’ élégie du “commentaire” est parfois interrompue par de courtes réflexions proférées par des femmes qui confessent la dureté du quotidien de leur jeunesse. Le Liverpool du cinéaste est celui des pauvres gens, de la mère de famille qui au petit matin allume le poêle et y réchauffe ses mains, usées par les lessives, aux doigts gourds; l’enfant aura moins froid lorsqu’il sortira de son humble lit.
La démarche de Terrence Davies s’inscrit aussi dans la lignée de la grande photographie sociale anglaise des John Davies ou Paul Graham.

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Il ne faut pas cacher que le film, pour un non anglophone et anglophile est d’un accès un peu difficile. Il faut un certain temps pour s’habituer aux scansions poétiques proférées par la voix off. Et de bonnes connaissances de la vie anglaises et de l’oeuvre du réalisateur augmentent grandement le plaisir que l’on peut prendre à la découverte de ce joyau rugueux. Heureusement sur le dvd, édité par “Jour de fête” le film est accompagné d’un making of aussi pédagogique que chaleureux composé essentiellement des interviews croisées des deux producteurs et du cinéaste. En 40 minutes, on apprend tout des intentions des uns et des autres, de la genèse ardue du film et surtout Terrence Davies ne laisse rien dans l’ombre, ni sa façon de travailler, ni ses sources, ni surtout le sous texte et les raisons de l’oeuvre. Ce chef d’oeuvre mérite quelques efforts du spectateur qui en sera largement récompensé.
 

 

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Be happy de Mike Leigh

Publié le par lesdiagonalesdutemps

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J’ai toujours la même impression en sortant d’un film de Mike Leigh, celle de mêtre immiscé dans la vie d’un groupe de gens, qui resteront dans ma mémoire comme s’il s’agissait de proches voisins, connus de longue date, mais qu’un déménagement inopiné m’a fait quitter sans grand espoir de les revoir en raison de notre éloignement.
Jamais pendant tout le film, je pense que ce sont des acteurs qui jouent des rôles et non une vraie institutrice et un vrai moniteur d’auto-école que je vois sur l’écran.
Le talent de Mike Leigh me fait régresser au temps de mes toutes jeunes années, où à peine sevré on m’ emmenait déjà dans les salles obscures et où bien sûr je ne faisais pas la différence entre les personnes que je croisais dans la rue et celles qui s’agitaient sur l’écran.
Bien que l’humour ne soit presque jamais absent des films de Mike Leigh, ceux-ci ne sont généralement pas d’un fol optimisme mais ce n’est pas le cas de sa dernière livraison, véritable remède contre la morosité.
Sally Hawkins est prodigieuse dans son rôle de Poppy pour lequel, elle n’a pas volé son prix d’interprétation au dernier Festival de Berlin.
Que mes lecteurs qui ont vu le film et reconnu les quartiers du grand Londres où il a été tourné me disent leurs noms et les situent car malgré mon assez bonne connaissance de la ville, je ne les ai pas identifiés. J’essaye toujours de reconnaître les lieux exacts des tournages quand ceux-ci se déroulent dans des villes comme Paris, Londres, Rome ou New-York. C’est une des raisons pour lesquelles j’envisage de visiter Tokyo et Hong kong... C’est un jeu un peu bête j’en conviens mais dont je ne peux m’ empêcher et qui me procure un plaisir supplémentaire lors des séances de cinéma même si parfois il nuit à l’attention que je porte à l’intrigue du film.
Dans “Be happy” encore plus qu’à l’habitude chez Mike Leigh est une tranche de vie sans véritable fil rouge narratif, sinon celui ténu des leçons de conduite que prend Poppy avec un irascible moniteur. Il est aussi d’ avantage centré sur un seul personnage, la tumultueuse et sémillante Poppy qui malgré son coeur en or n’est pas d’un commerce quotidien de tout repos.
Lorsque la lumière se rallume on n’a qu’un seul regret que la tranche de vie n’ait pas été plus épaisse pour que l’on puisse s’en régaler plus longtemps. 

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Alfred Greven

Publié le par lesdiagonalesdutemps

 

 

 

Du grand Pierre Murat, l'un des meilleurs critiques d'aujourd'hui, ils ne sont pas légion, que j'ai eu le plaisir de rencontrer lorsque j'éditais des films, cet article sur Alfred Greven qui est un beau complément de mon film culte, "Laissez passer" de Tavernier...

 


Alfred Greven (au centre). Menaçait les acteurs qui refusaient de jouer.

Les Français ont perdu la guerre. Manquerait plus qu'ils n'aient pas le moral ! Le cinéma, art populaire par excellence, devrait y remédier. Goebbels, le ministre allemand de l'Education du peuple et de la Propagande, est formel : les Français aiment « des films légers, vides. De la camelote ». On va les satisfaire... Cette mission est confiée à celui que Jacques Siclier, dans La France de Pétain et son cinéma, appellera le « mystérieux M. Greven ».

Cet Allemand est un héros de la Grande Guerre - il a été blessé aux commandes de son avion de chasse. Et c'est un esthète : les artistes, il les a toujours aimés. Les Français, surtout, qu'il a accueillis à Berlin durant toutes les années 30. La mode est aux doubles versions : un réalisateur tourne, avec des techniciens identiques, mais des interprètes différents, les mêmes histoires, en allemand et en français. Alfred Greven a donc côtoyé des scénaristes - Henri-Georges Clouzot - et des réalisateurs - Jacques Feyder, Georges Lacombe ou Henri Decoin - et sympathisé avec eux. Ce sont eux, bien sûr, qu'il cherche à engager à la Continental, cette firme allemande qui produira, durant toute l'Occupation, des films « 100 % français ».

Greven a une « belle tête d'Allemand romantique ». Grand, blond, les yeux bleus, il aime les chevaux, les chiens et les films. Pas de liaisons féminines. Ni masculines. Il vit avec sa gouvernante, rue François Ier. Dans son bureau, il accroche chaque jour son manteau et son chapeau à un buste de Hitler et, une fois accompli ce rituel ironique, il se plonge dans sa passion : la lecture des scénarios qu'il va produire. De l'avis général, il écoute tout le monde, mais décide seul.
Lorsqu'il prend ses fonctions, au printemps 1940, tous les tournages sont arrêtés et presque toutes les salles, fermées. En zone libre, Marcel Pagnol reprend 
La Fille du puisatier et Abel Gance commence Vénus aveugle, avec Viviane Romance. Mais à Paris... Le premier cinéma à rouvrir, le 15 juin, est le Pigalle. En octobre, ils sont quatre cent dix-sept dans la capitale et à peu près autant en province - excepté les salles dirigées par des Juifs, pour lesquelles les Allemands vont vite nommer des « administrateurs provisoires »...

“J'ai vu des dizaines de fois
Premier Rendez-vous, j'étais
fou amoureux de Danielle Darrieux...”

Rouvrir les salles, c'est bien, mais pour y montrer quoi ?Revoir pour la trente-cinquième fois Battement de cœur, de Decoin, avec Danielle Darrieux - le plus gros succès de 1939 -, ou Gueule d'amour, de Grémillon, avec Jean Gabin et Mireille Balin - le film date de 1937 ! -, à la longue, ça lasse. Certes, on sort des films allemands, dont Le Juif Süss, film emblématique de la propagande antisémite, mais, à part les mélos interprétés par Zarah Leander, cette fausse Garbo, ils marchent moyennement. C'est dire qu'on accueille avec enthousiasme le premier film produit par la Continental :L'Assassinat du Père Noël, d'après Pierre Véry. A la mise en scène : Christian-Jaque. Les comédiens ? Harry Baur, Renée Faure, Raymond Rouleau, Robert Le Vigan. Comment les Parisiens soupçonneraient-ils que cette œuvre a été financée par leurs vainqueurs ? « Qu'une griffe allemande y fût posée, nous en sommes tombés des nues à la Libération », écrira Jacques Siclier.

Les films sont peu nombreux, mais le public se rue dans les salles. Il faut dire qu'elles sont chauffées, l'hiver. Et l'on s'y sent en sécurité, que l'on soit cinéphile ou résistant. Le romancier Michel del Castillo se souvient y avoir passé des après-midi entiers, tandis que sa mère tentait d'organiser leur fuite hors de France : « J'ai vu des dizaines de fois Premier Rendez-vous, j'étais fou amoureux de Danielle Darrieux... »

Ce film d'Henri Decoin, qui sort une semaine avant la rafle du Vél' d'Hiv, en juillet 1942, est le premier triomphe d'Alfred Greven. Sa méthode est simple : faire travailler les meilleurs. Il l'explique à Jacques Prévert, qui lui répond, goguenard, tout en refusant le contrat proposé : « Vous n'avez pas les meilleurs. Voyez Hollywood ! On ne fait rien sans les Juifs... » Greven demande alors au scénariste Jean Aurenche, qu'il a sous contrat, s'il peut lui conseiller des auteurs juifs. « Si j'en connaissais, ce n'est pas à vous que je le dirais ! » répond, évidemment, Aurenche. Son interlocuteur s'énerve : « Je pourrais vous faire arrêter ! » Aurenche réplique - on dirait le duo Pierre Fresnay-Erich von Stroheim dans La Grande Illusion« Vous ne le ferez pas. Nous appartenons à la même classe sociale : nous sommes tous deux des bourgeois. »

« J'ai un Juif chez moi,
mais il ne sait pas que je le sais. »

Très vite, Greven engage, parmi d'autres, Jean-Paul Le Chanois, Juif, communiste et résistant. Il confie à un visiteur : « J'ai un Juif chez moi, mais il ne sait pas que je le sais. » C'est que le patron de la Continental pratique l'humour pince-sans-rire. Tout en se montrant odieux, au besoin - toujours pour le bien de ses films. Après avoir racheté à des producteurs ruinés le contrat d'Edwige Feuillère, il la reçoit, comme celle-ci l'a raconté, « avec une politesse glacée ».Devant son refus de jouer dans Mam'zelle Bonaparte, il lui fait comprendre qu'« il y a, en Allemagne, d'excellents refuges pour les "incompréhensifs" de [s]on espèce ».Paul Meurisse qui, lui aussi, a tenté de refuser un projet est attendu, par deux gendarmes, à la fin de son tour de chant : ils le menacent de l'envoyer en Allemagne...
Certes, en quatre ans, la Continental ne produira pas que des chefs-d'oeuvre :
Adrien, le seul film coréalisé par Fernandel, est une daube incroyable. Tout comme les infâmes mélos, joués (?!) par Tino Rossi. Mais aucune des horreurs dont se rendra coupable le cinéma de Vichy : on songe à Forces occultes, un documentaire sur « la juiverie et la maçonnerie », proclamé d'« intérêt national ».

Car Greven est un cinéphile. A tel point que ses chefs l'engueulent, parfois, pour ses choix téméraires. Goebbels lui passe même un savon carabiné après avoir visionné La Symphonie fantastique, de Christian-Jaque, qui attise, selon lui,« le nationalisme français ». En guise de réponse, Greven finance, aussitôt, Au bonheur des dames, d'après Zola (mis à l'index par les nazis), deux films d'après Maupassant (interdit, lui aussi). Et Le Corbeau, de Clouzot.

« On ramène toujours le film aux lettres anonymes, dit Bertrand Tavernier, mais il recèle des dizaines d'insolences extraordinaires. L'histoire d'amour de Pierre Fresnay avec cette handicapée qu'interprète Ginette Leclerc, par exemple. Ce qu'il faut savoir, c'est que tous les films de la Continental échappaient à la censure, et Dieu sait qu'elle sévissait : dansDouce, d'Autant-Lara, Vichy fait supprimer d'urgence la visite de Marguerite Moreno à ses "pauvres". Un exemple parmi cent... »

Curieusement, cette censure - aveugle - laisse passer le dénouement des Visiteurs du soir, de Carné. On peut s'en moquer, aujourd'hui, mais, à l'époque, ce Jules Berry diabolique - hitlérien - éructant devant le cœur, toujours battant, des amants statufiés par ses soins, ça parle à l'imaginaire des spectateurs !

Curieuse époque, vraiment, où c'est un Allemand qui produit les films français les plus subversifs. Où Jean Grémillon réalise des chefs-d'oeuvre (Lumières d'été, Le ciel est à vous). Où Pierre Prévert, en digne émule des frères Marx, se permet de caricaturer les valeurs pétainistes dans son génial (mais incompris) Adieu Léonard !Où débutent de futurs grands : Jacques Becker (Dernier Atout, Goupi mains rouges, Falbalas)et Robert Bresson (Les Anges du péché, Les Dames du bois de Boulogne)...
Et Alfred Greven ? Après avoir produit un dernier film scandaleux (
La Vie de plaisir,d'Albert Valentin), il échappe à la vindicte française, comme il avait échappé à la colère de Goebbels. En Allemagne, il continuera discrètement à s'occuper de cinéma, jusqu'à sa mort, en 1973. Personne, jamais, n'eut l'idée de solliciter une interview. Sans doute l'aurait-il refusée... .

Pierre Murat

Télérama n° 3150

 

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