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235 articles avec citations

Patrocle

Publié le par lesdiagonalesdutemps

Depuis la mort de cet ami qui tout à la fois avait rempli le monde et l'avait remplacé, Achille ne quittait plus sa tente jonchée d'ombres: nu, couché à même la terre comme s'il s'efforçait d'imiter ce cadavre, il se laissait ronger par la vermine de ses souvenirs. De plus en plus, la mort lui apparaissait comme un sacre dont seuls les plus purs sont dignes: beaucoup d'hommes se défont, peu d'hommes meurent. Toutes les particularités dont il se souvenait en pensant à Patrocle: sa pâleur, ses épaules rigides, un rien remontées, ses mains toujours un peu froides, le poids de son corps croulant dans le sommeil avec une densité de pierre acquéraient enfin leur plein sens d'attributs posthumes, comme si Patrocle n'avait été vivant qu'une ébauche de cadavre. La haine inavouée qui dort au fond de l'amour prédisposait Achille à la tâche de sculpteur: il enviait Hector d'avoir achevé ce chef-d'œuvre; lui seul aurait dû arracher les derniers voiles que la pensée, le geste, le fait même d'être en vie interposaient entre eux, pour découvrir Patrocle dans sa sublime nudité de mort. En vain, les chefs troyens faisaient annoncer à son de trope de savants corps à corps dépouillés de l'ingénuité des premières années de guerre: veuf de ce compagnon qui méritait d'être un ennemi, Achille ne tuait plus, pour ne pas susciter à Patrocle des rivaux d'outre tombe.

Marguerite Yourcenar, "Patrocle ou le destin" dans Feux, [(1936), 1957 Plon], Paris, Gallimard - L'imaginaire, 1974, p. 63-65

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Il s'appelle Érostrate

Publié le par lesdiagonalesdutemps

- Je le connais votre type, me dit-il. Il s'appelle Érostrate. Il voulait devenir illustre et il n'a rien trouvé de mieux que de brûler le temple d'Éphèse, une des sept merveilles du monde.
- Et comment s'appelait l'architecte de ce temple ?
- Je ne me rappelle plus, confessa-t-il, je crois même qu'on ne sait pas son nom.
- Vraiment ? Et vous vous rappelez le nom d'Érostrate ? Vous voyez qu'il n'avait pas fait un si mauvais calcul.

 

Jean-Paul Sartre


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Nos plaintes démasquent en nous une triste jouissance.

Publié le par lesdiagonalesdutemps

Quelque précaution que nous prenions, nous ne savons pas ce que nous faisons. Nous ne serons jamais ce que nous avons vécu. Durant toute notre vie nous ignorons pourquoi nous avons été des individus vivants durant cette brève durée. Lecteurs, nous ne savons même pas pourquoi nous obéissons à cette nécessité de tellement lire et nous ignorons ce qu'elle signifie. Nous ignorons tout des signes que nous adressons à des êtres que nous ne connaissons pas (...)
Nul n'entend sa voix, qui est un visage. Nul n'entend son accent qui est un lieu. Nos plaintes démasquent en nous une triste jouissance.



Pascal Quignard -Rhétorique spéculative

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Pour se souvenir de Conrad Detrez

Publié le par lesdiagonalesdutemps

"J'entends en bas les bus qui se démènent 
A grands renforts de fumée et fracas
Pour traverser notre misère urbaine
et je repense à quand vivait Conrad
dans le réseau de ces rues de ces parcs
et qu'il allait sagement tous les jours
s'asseoir à la Bibliothèque pour
mieux s'attacher au travail d'écriture
puis qu'il rentrait à la tombée du jour
avec des pages noires de ratures."

William Cliff, Conrad Detrez (La Table Ronde, La petite vermillon)

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L’Industrie culturelle

Publié le par lesdiagonalesdutemps

Il semble bien que le terme d’« industrie culturelle » ait été employé pour la première fois dans le livre Dialektik der Aufklärung que Horkheimer et moi avons publié en 1947 à Amsterdam. Dans nos ébauches, il était question de « culture de masse ». Nous avons abandonné cette dernière expression pour la remplacer par « industrie culturelle », afin d’exclure de prime abord l’interprétation qui plaît aux avocats de la chose ; ceux-ci prétendent en effet qu’il s’agit de quelque chose comme une culture jaillissant spontanément des masses mêmes, en somme de la forme actuelle de l’art populaire.
Or, de cet art l’industrie culturelle se distingue par principe.
Dans toutes ses branches on confectionne plus ou moins selon un plan de produit qui seront étudiés pour la consommation des masses et qui déterminent par eux-mêmes dans une large mesure cette consommation. Les diverses branches se ressemblent de par leur structure, ou du moins s’emboîtent les unes dans les autres. Elles s’additionnent presque sans lacune pour constituer un système, cela grâce aussi bien aux moyens actuels de la technique qu’à la concentration économique et administrative. L’industrie culturelle, c’est l’intégration délibérée, d’en haut, de ses consommateurs. Elle intègre de force même les domaines séparés depuis des millénaires de l’art supérieur et de l’art inférieur, au préjudice des deux.
L’art supérieur se voit frustré de son sérieux par la spéculation sur l’effet ; à l’art inférieur, on fait perdre par sa domestication civilisatrice l’élément de nature résistante et rude qui lui était inhérent aussi longtemps que l’inférieur n’était pas entièrement contrôlé par le supérieur. L’industrie culturelle, il est vrai, tient sans conteste compte de l’état de conscience et d’inconscience des millions de personnes auxquelles elle s’adresse ; mais les masses ne sont pas alors le facteur premier mais un élément secondaire, un élément de calcul accessoire de la machinerie. Le consommateur n’est pas roi, comme l’industrie culturelle le voudrait, il n’est pas le sujet de celle-ci mais son objet. Le terme de « mass media » qui s’est imposé pour l’industrie culturelle ne fait que minimiser le phénomène. Cependant, il ne s’agit pas des masses en premier lieu, ni des techniques de communications comme telles, mais de l’esprit qui leur est insufflé, à savoir la voix de leurs maîtres. L’industrie culturelle abuse de prévenances à l’égard des masses pour affermir et corroborer leur attitude qu’elle prend a priori pour une donnée immuable ; est exclu tout ce par quoi cette attitude pourrait être transformée ; les masses ne sont pas la mesure, mais l’idéologie de l’industrie culturelle, encore que cette dernière ne puisse exister sans s’adapter. [...]

 

Theodor W. Adorno, Il semble bien que le terme d’« industrie culturelle » ait été employé pour la première fois dans le livre Dialektik der Aufklärung que Horkheimer et moi avons publié en 1947 à Amsterdam. Dans nos ébauches, il était question de « culture de masse ». Nous avons abandonné cette dernière expression pour la remplacer par « industrie culturelle », afin d’exclure de prime abord l’interprétation qui plaît aux avocats de la chose ; ceux-ci prétendent en effet qu’il s’agit de quelque chose comme une culture jaillissant spontanément des masses mêmes, en somme de la forme actuelle de l’art populaire.

Or, de cet art l’industrie culturelle se distingue par principe.
Dans toutes ses branches on confectionne plus ou moins selon un plan de produit qui seront étudiés pour la consommation des masses et qui déterminent par eux-mêmes dans une large mesure cette consommation. Les diverses branches se ressemblent de par leur structure, ou du moins s’emboîtent les unes dans les autres. Elles s’additionnent presque sans lacune pour constituer un système, cela grâce aussi bien aux moyens actuels de la technique qu’à la concentration économique et administrative. L’industrie culturelle, c’est l’intégration délibérée, d’en haut, de ses consommateurs. Elle intègre de force même les domaines séparés depuis des millénaires de l’art supérieur et de l’art inférieur, au préjudice des deux.
L’art supérieur se voit frustré de son sérieux par la spéculation sur l’effet ; à l’art inférieur, on fait perdre par sa domestication civilisatrice l’élément de nature résistante et rude qui lui était inhérent aussi longtemps que l’inférieur n’était pas entièrement contrôlé par le supérieur. L’industrie culturelle, il est vrai, tient sans conteste compte de l’état de conscience et d’inconscience des millions de personnes auxquelles elle s’adresse ; mais les masses ne sont pas alors le facteur premier mais un élément secondaire, un élément de calcul accessoire de la machinerie. Le consommateur n’est pas roi, comme l’industrie culturelle le voudrait, il n’est pas le sujet de celle-ci mais son objet. Le terme de « mass media » qui s’est imposé pour l’industrie culturelle ne fait que minimiser le phénomène. Cependant, il ne s’agit pas des masses en premier lieu, ni des techniques de communications comme telles, mais de l’esprit qui leur est insufflé, à savoir la voix de leurs maîtres. L’industrie culturelle abuse de prévenances à l’égard des masses pour affermir et corroborer leur attitude qu’elle prend a priori pour une donnée immuable ; est exclu tout ce par quoi cette attitude pourrait être transformée ; les masses ne sont pas la mesure, mais l’idéologie de l’industrie culturelle, encore que cette dernière ne puisse exister sans s’adapter. [...]

 

Theodor W. Adorno, L’Industrie culturelle, Communications

 

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la fin du monde

Publié le par lesdiagonalesdutemps

Je suis comme un qui se flatterait
d’offrir à la postérité
la description la mieux tournée
de la fin du monde

 

Renaud Camus

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mon corps finirait par s'affaiblir, et je mourrais le livre sur la poitrine

Publié le par lesdiagonalesdutemps

... mon corps finirait par s'affaiblir, et je mourrais le livre sur la poitrine, et des millions d'années plus tard un homme de science me trouverait gravé dans la pierre à côté des tribolites. Un poisson de la Terre, dirait ce futur scientifique, et en me regardant au microscope, en me frappant avec un burin, il essayerait d'expliquer ma vie : il était carnivore, il marchait à quatre pattes, il s'accouplait une fois par an et il pondait des oeufs, c'était un lecteur, le dernier de son espèce, il a été tué par un changement de température, son membre était petit.

 

El ultimo lector, David Toscana, Paris, éditions Zulma 2009

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l'anus, bien maronné, petit, saillant, dur, hermétiquement fermé et plissé en son centre

Publié le par lesdiagonalesdutemps

Le

Un soir qu'il s'attardait dans l'ombre dorée de l'écurie où flottait l'odeur sucrée du purin, en regardant les croupes luisantes onduler de stalle en stalle, il vit la queue de Barbe-Bleue se dresser, légèrement de biais, en sa racine, découvrant l'anus, bien maronné, petit, saillant, dur, hermétiquement fermé et plissé en son centre, comme une bourse à coulants. Et aussitôt la bourse s'extériorisa, avec la vitesse d'un bouton de rose filmé en accéléré, se retourna comme un gant, déployant au-dehors une corolle humide, du centre de laquelle il vit éclore des balles de crottin toutes neuves, admirablement moulées et vernissées, qui roulèrent une à une dans la paille sans se briser.

 

 Roi des aulnes, de Michel Tournier.


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Il pourrira, lui aussi.

Publié le par lesdiagonalesdutemps

Comme il est jeune ! Comme je suis âcre, déjà, à côté de lui ! Est-ce que je ne vais pas le contaminer ?

Il pourrira, lui aussi. Quelle honte ! Des postes d'observation j'interrogeais l'étendue, me demandant à quel endroit le prochain obus allait tomber : ainsi je cherche sur son corps le point par où il sera attaqué et détruit. Le coeur ? le cerveau ? l'estomac ? les intestins ?

"Je mourrai avant lui. La nature a voulu que nous nous attachions davantage à ceux qui nous suivent, pour que nous puissions croire que nous n'aurons pas à les pleurer.

 

Les Olympiques, de Henry de Montherlant

 


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l'image du plus beau garçon

Publié le par lesdiagonalesdutemps

Les critiques, pourtant si impitoyables, du Redon, gardèrent le silence. Par discrétion à l'égard de leurs amis ou des garçons du café qui leur tenait compagnie, ils se retenaient d'exprimer leur admiration ineffable. Mais tous ces yeux isolaient l'image du plus beau garçon qu'il leur avait été donné de caresser par le passé, pour la comparer à la statue nue de Yûichi qu'ils imaginaient en face d'eux.

Yukio Mishima, 
Les Amours interdites, VIII.

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