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223 articles avec bande-dessinee

Bakuman (article augmenté et actualisé)

Publié le par lesdiagonalesdutemps

Bakuman (article augmenté et actualisé)

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Bakuman est un manga dessiné par Takeshi Obata sur un scénario de Tsugumi Oba, les auteurs de Death Note. Obata est aussi le dessinateur d'Hikaru No Go. Takeshi Obata (小畑 健) est Né en 1969 à Niigata. Il commence à être mangaka assez tôt en travaillant auprès de Nobuhiro Watsuki, mais se rend compte qu'il est beaucoup plus doué en dessin que dans la création de scénarii. Il va donc travailler avec des scénaristes. Hikaru no go sera son premier grand succès.

La première qualité qui me subjugue dans le manga est de s'emparer de sujets qui paraissent inadaptables en bande-dessinée en particulier en raison de leur coté statique, comme la fabrication du pain ou le jeu de go et d'en faire des séries passionnantes dont on attend avec impatience chaque livraison.

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C'est encore le cas avec Bakuman qui est centré sur le manga et son élaboration de la table à dessin jusqu'à sa parution.  Les différentes techniques de dessin comme l’utilisation des plumes et leurs différents types, les étapes de création graphiques, de l'élaboration des personnages à l'apposition des trames,  le découpage, le passage par les Nemus et même les relations avec les éditeurs, tout cela est présenté en détail. Cet odyssée est racontée à travers l'éclosion de deux jeunes mangakas, Mashiro, le dessinateur et Takagi le scénariste. Ils sont âgés de quatorze ans au début de l'histoire. Pour renforcer l'impression documentaire, le premier manga du tandem de collégien, ce qu'ils sont au début du récit, est publié dans ce qui est dans la réalité le plus célèbre de tous les magazines de pré publication de mangas, Weekly Shônen Jump dans lequel on peut lire en vrai  One piece, Naruto... et Bakuman! On est invité ainsi à découvrir le fonctionnement de ce célèbre journal. Il est probable que nombre des protagonistes qui y gravitent sont directement inspirés de personnes réelles. Si ce n'est pas la première fois que le manga se penche sur lui même, on peut citer ce chef d'oeuvre qu'est une vie dans les marges ou encore l'hagiographique vie de Tezuka parue chez Casterman, sans oublier  Ma Voie de père d’Horoshi Hirata, Journal d'une disparition d'Hideo Azuma, qui ne présentait pas cet univers d’une manière très positive ou encore le très bon Un zoo en hiver de Taniguchi mais dans ces trois derniers cas le métier de mangaka n'était pas au centre des récits; donc  c'est habituellement dans des seinen (manga pour adultes), cette fois c'est dans le cadre d'un shonen (manga pour garçons) , on peut même dire que parfoidont le public visé est clairement celui des adolescents et jamais le lecteur n'a été immergé jusque là dans ce milieu comme dans Bakuman. Pour bien appuyer leur approche didactique de l'univers manga, les auteurs ont glissé dans chaque tome des nemus originaux (planches dessinées sous la forme de storyboard) de leur travail.  Il est a noter que la B.D. Franco-belge a bien peu révélé ses coulisses, il ne me vient à l'esprit que « Pauvre Lampil » dont l'intégrale vient d'être éditée. A  propos de cette dernière série, il serait intéressant de savoir à quel point Bakuman est autobiographique. 

 

La série a connu un grand succès au Japon, il n'y avait qu'à entrer dans les boutiques qui vendent des mangas pour s'en apercevoir en voyant les piles de Bakuman qui attendaint l'acheteur; la parution d' un nouveau tome etait annoncée dans le métro de Tokyo comme le montre la photo ci-dessous. Le succès fut également au rendez-vous en France où à chaque nouveau volume une gondole entière lui etait dévolu par exemple à la FNAC Chatelet.

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Le réalisme de Bakuman est saisissant et nous montre avec une certaine neutralité les méthodes des éditeurs et leur droit de vie ou de mort sur les séries qu'ils publient. 
On voit aussi plus que jamais comment la popularité de la série influe directement sur le manga lui-même.

Avec une série qui nous parle de la vie de mangaka, on aurait pu penser qu'en quelques tomes on en aurait fait le tour (mais c'est mal connaître les scénaristes japonais). Bakuman nous prouve l'inverse en arrivant à se renouveler quasiment à chaque tome en abordant un nouvel aspect de ce métier bien particulier.

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Quatre chapitres sur cinq sont entièrement consacrés à de nombreuses et très détaillées explications sur le processus complexe qu'est celui de la création et de l'édition d'un manga. Chaque étape du travail d'édition nous est exposé clairement et simplement, des discussions entre auteurs et éditeurs aux concours pour jeunes mangakas et autres sondages.

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Il serait dommage cependant de considérer Bakuman comme seulement un documentaire romancé sur l'univers du manga même si c'est une extraordinaire radiographie de cet univers et de ses mécanismes, beaucoup plus sophistiqués que ceux qui régissent la bande-dessinée en Europe cette série est bien autre chose.

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En préambule, une remarque historiciste sur le genre: La grande originalité de la bande dessinée japonaise par rapport à ses homologues européennes et américaines est qu'elle a segmentée son offre ciblant par des mangas spécifiques, les jeunes garçons, les femmes au foyer, les employés des grandes entreprises, les étudiants... Toutefois Bakuman n'est pas le reflet exact de la situation du manga au Japon aujourd'hui. Il serait plutôt celle d'il y a cinq ans. Car aujourd'hui l'édition papier du manga, même si elle connait des tirages sans communes proportions avec ceux de la presse française, toutes catégories confondues, connait une crise sans précédant dont la cause principale (il y en a d'autre) est l'omniprésence du téléphone portable dans la société japonaise (comme dans la notre) en effet une grande partie de la lecture des manga se faisait dans les transports en commun extrêmement fréquentés par les tokyoites et les habitants des autres grandes villes de l'archipel, c'était un spectacle habituel d'y voir, côte à côte les occupants d'un wagon de métro plongé dans de gros albums hebdomadaires de pré publication de manga, aujourd'hui, les mêmes ont les yeux rivés sur leur portable.

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Curieusement pour une série pour adolescent, Bakuman est dans son début très pessimiste et teinté par la désillusion de ses héros malgré cela grâce au talent des auteur s le lecteur est immédiatement accroché.

Bakuman répond à toutes les règles du shonen avec son histoire d'amour ultra romantique qui paraît extravagante à des yeux occidentaux mais qui dans le contexte nippon ne l'est pas tant que cela. Sans oublier les codes graphique du genre. Le héros a des mèches rebelles et son ami a les cheveux décolorés (très fréquent chez les ados à Tokyo et à Osaka).

En filigrane la série offre une photographie pas innocente de la jeunesse japonaise. Elle nous renseigne aussi sur des valeurs de la société nipponne que nous ne partageons pas toujours ou qui sont même quasiment tabou dans la société française comme l'hérédité, ce qui n'est une pas contradiction dans un pays où les postes de commandes et les premiers rôles sont le plus souvent dévolus à des héritiers. On voit par exemple que pour les dirigeants du Jump, il est normale que Mashiro soit doué en dessin puisque son oncle était un mangaka talentueux, même s'il n'a pas connu le succès. De même, au vu de leur maison les parents d'Asuki ont réussi, donc ils sont intelligents par conséquent leur fille ne peut être qu'intelligente.

 

© Tsugumi Ohba·Takeshi Obata / SHUEISHA Inc. All rights reserved.

Bakuman au fil des épisodes met de plus en plus en lumière l'importance de l'éditeur et la pression que les lecteurs font peser sur les auteurs par le biais des sondages sur la popularité de leur manga. Outre sur les arcanes de l'éditions japonaise, Bakuman n° 10 sur penche sur des aspect technique de la création comme la forme du texte que le scénariste propose au dessinateur ou l'utilisation des trames par ce dernier. On voit également qu'un mangaka doit faire preuve de psychologie pour gérer son équipe d'assistants. Tout cela est raconté avec beaucoup de légèreté et d'humour (les auteur parviennent à se moquer de leur propre manga). Certaines pages contiennent de véritables leçons de manga.

Il n'en reste pas moins que pour l'état des lieux de l'édition du manga au Japon, Bakuman ne reflète plus la réalité d'aujourd'hui mais celle d'il y a quelques années car en 2012, ce ne sont plus les journaux de prépublication qui sont les moteurs de l'édition du manga comme ils le furent depuis une cinquantaine d'années et comme le montre Bakuman, mais les adaptations en animé ou au cinéma qui boustent les ventes des albums (c'est le cas pour Bakuman). L'un exemples les plus frappants est celui de Thermae Romae qui a été adapté au cinéma, avec de véritables acteurs, et en animé pour la télévision sans que la revue de prépublication dans lequel il paraît, connaisse une embellie significative de ses ventes. Autre exemple, « Les vacances de Jésus et Bouddha » de Nakamura Hikaru, qui vend en moyenne un million d'exemplaires de chacun des volumes de la série, n'a pas fait sortir la revue dans lequel il paraît en prépublication d'une relative confidentialité.

Alors qu'auparavant la source principale de revenu des éditeur provenait de la vente des journaux de prépublication, puis de la vente des albums lorsqu'une série avait été plébiscitée par les lecteur, c'est ce processus qui est décrit dans Bakuman, aujourd'hui ils tirent leurs bénéfices de plus en plus de la vente des droits pour la télévisions et l'édition en dvd sans oublier un pourcentage sur les entrées en salle qu'une adaptation cinématographique peut générer. Beaucoup d'éditeurs d'ailleurs participent directement à la production de ces adaptations (celles-ci qui ne nous arrivent presque jamais sont néanmoins pas trop difficile à voir via la toile si on est un peu malin, je ferai un article dans quelques temps à ce sujet).

Il est bon de rappeler quelques chiffres qui donne au Japon l'importance économique et culturelle du manga. Pour une population d'environ quatre vingt millions d'habitants, l'hebdomadaire Shonen jump ou est censé paraître Bakumen a vendu, il y a quelques années jusqu'à 6 millions d'exemplaires. Ses ventes sont aujourd'hui retombée à 3 millions chaque semaine (tout de même). Ce sont essentiellement deux séries, « One piece » (dont le tirage initial pour chaque tome est de 4 millions) et « Naruto » dont le tirage est approchant de celui de « One piece ».

 

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On remarque à certains détails à la fois la hiérarchie et l'entraide qui existent dans la société japonaise; ce qui peut aller de paire avec un certain isolement des cellules familiales entre elles. L'oncle de Mashiro est à la fois tenu en piètre estime par sa famille, c'est un artiste et pire un artiste qui ne réussit pas, et aidé par celle-ci au moment des étrennes, alors qu'il est adulte on comprend qu'il reçoit une somme importante d'argent qui va l'aider à vivre durant l'année.

On voit au travers les hésitations de Mashiro malgré ses dons et sa passion à se lancer dans la carrière de mangaka combien le modèle dominant, celui du bon garçon qui devient un salaryman et fera tout pour gravir un à un les échelons dans l'entreprise dans laquelle il sera entrée est prégnant. La grande crainte du garçon est de causer des problèmes à ses parents.

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Bakuman illustre aussi combien le petit japonais (mais est ce si différent en France) est conditionné dès le plus jeune âge et combien les premières années de sa scolarité sont cruciales. Il faut rentrer dans une bonne école pour ensuite pouvoir rentrer dans une bonne université (c'est le modèle américain) et la comme le dit Mashiro, ce sont ceux qui auront les meilleures notes qui seront les futurs dirigeants. Le seul échappatoire est de devenir artiste, mais alors la sélection est encore plus impitoyable. C'est cette compétition pour la survie que nous narre Bakuman. On voit que le responsable éditorial des deux garçon peut perdre son job s'il ne lance pas en deux ans un succès.

Ce coté lisse et gentil du héros est un des défauts de la série, il n'a rien dexceptionnel contrairement aux protagonistes de Death Note qui avaient presque tous une très forte personnalité (seul le personnage de Fukuda rappelle ceux de Death Note).

Ici les deux mangakas ne se disputent jamais et ne semblent pas avoir des égos surdimensionnés, ce qui est bien rare pour des artistes. Le scénariste veut sans doute en cela montrer avec force combien la cohésion entre un dessinateur et son scénariste est indispensable pour créer une bonne oeuvre.

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Ce qui est le plus frappant est la difficulté de communication entre les membres de la société, jusque dans la famille. Lorsque Mashiro veut communiquer avec son père, il passe par l'intermédiaire de sa mère. A noter que l'on voit jamais le père de Mashiro, pas plus que celui d'Asuki, sa petite amie, probablement pour signifier l'absence fréquente du père de famille dans les foyers japonais accaparé par l'entreprise dans laquelle il travaille et aussi après le labeur préférant rester entre collègues homme que rentrer au foyer. Même lorsqu'il veut donner un conseil à son fils le père de Mashiro préfère lui téléphoner plutôt que lui parler face à face, évitement typiquement japonais. L'image du foyer est représentée par celle de la mère de famille; femme au foyer est encore l'horizon de bien des femmes japonaises, ceci dés leur mariage, même lorsque la femme a fait des études et avait préalablement une bonne situation c'est le cas par exemple de la mère d'Asuki.

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Autre image très traditionnelle de la femme japonaise, même lorsqu'elle a un physique de jeune bimbo comme Miho la copine de Takagi qui ne semble vouloir qu'être le modèle de la gentille et sage épouse ne rêvant que son Takagi chéri accomplisse ses propres rêves.

Pour corroborer ce que j'écrivais au début de ce billet sur la situation actuelle du manga, on a le sentiment que les jeunes mangakas de Bakuman sont nostalgique de l'âge d'or de leur art. Dans les premiers volumes on trouve de nombreuses référence aux maitres du manga comme Tezuka, Toriyama, Eiichiro Oda ou Masashi Kishimoto. Cette habile mise en abîme est à la fois un hommage à l'art du manga et une manière de rendre complice le lecteur. Chaque volume est long à lire car il comporte de nombreux dialogues très explicatifs mais jamais ennuyeux.

 

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Le dessin d'Obata est immédiatement reconnaissable, sa finesse fait encore une fois merveille. Il est souvent soigné, bien que la qualité, comme dans presque tous les mangas soit inégale (on en comprend la raison après justement avoir lu Bakuman) tout en étant d'une qualité supérieur à la quasi totalité de ses confrères; pour s'en persuader il suffit d'agrandir certaines cases pour s'en apercevoir. Sa tonalité est plus claire que dans Death note et se rapproche de celle d'Hikaru No Go. Il est recommandé d'être bien attentif aux détails de certaines cases pour gouter pleinement ce manga. Il est amusant de constater, alors que depuis le  volume numéro 1, nous en sommes aujourd'hui au 10, cinq ans ont passé, les deux garçons n'ont presque pas changé d'apparence physique en revanche, ils ont, normalement, évolués psychologiquement.

 

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© Tsugumi Ohba·Takeshi Obata / SHUEISHA Inc. All rights reserved.

 

Il serait naif de croire qu'il n'y a pas de différences de qualité entre les tomes d'une même série, mais il n'en est pas autrement avec les roman dont suivant les chapitres les temps forts alternent avec les temps faibles qui sont par ailleurs des respirations nécessaires au récit. Le tome 10 de Bakuman, est avec le premier le plus dense. Saikô et Shûjin, qui rêvent de devenir de grands auteurs de mangas, se sont mis eux-mêmes au pied du mur. Sans savoir que leur premier responsable éditorial, M. Hattori, tire les ficelles en cachette, ils préparent leur nouvelle série en suivant scrupuleusement les directives de M. Miura, leur responsable actuel. À quel manga génial vont-ils aboutir ?! Ce dixième opus nous donne un véritable documentaire sur les coulisses du plus grand magazine de pré-publication de mangas au Japon. Il montre en particulier le rôle crucial qu'a l'éditeur pour un auteur. A la lecture, on voit bien que l'éléboration d'un manga est une oeuvre collective (tout du moins pour ceux qui ne sont pas les grandes stars du média) et va à l'encontre de l'idée du créateur qui élabore son oeuvre dans l'isolement de son atelier, image inéxacte que tant pourtant à propager, par ailleurs l'excellente revue Animéland.

La fin de la série, elle comporte vingt tome, est un peu conventionnel, et puis on est si triste de la voir se terminer. On aurait aimé en savoir plus sur certains seconds rôles aussi attachant que les deux héros 

 

 



 

Bakuman est un de ces nombreux mangas instructifs, ce dernier mot est pour notre malheur devenu désuet alors qu'avec la complexité toujours plus grande du monde devrait être celui que l'on met le plus à l'honneur. Il possède au plus haut point le secret, qu'il partage avec quelques uns de ses semblables, celui de nous en apprendre beaucoup en nous distrayant.

 

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j'ai pris cette photo en octobre 2011 dans le métro de Tokyo

Après l'animé le manga a bénéficié d'une adaptation cinématographique, avec de vrais acteurs, sortie au Japon le 3 octobre 2015 curieusement bien après la fin de sa publication en manga. Le film est réalisé par One Histoshi, avec Satoh Takeru, Kamiki Ryunosuke, Komatsu Nana, Kiritani Kenta... Le film lors de son premier week-end a engrangé 184 263 spectateurs et plus de deux millions de dollars de recette!

Bande annonce du film

 

 

image publicitaire lors de la sortie du film au Japon.

image publicitaire lors de la sortie du film au Japon.

Cosplay >> Bakuman









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case en exergue, Russ Manning

Publié le par lesdiagonalesdutemps

Russ Manning

C'était au temps où l'on pouvait dessiner de méchants nègres...

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Le Démon du Pharos, une aventure d'Alix, dessinée par Christophe Simon, scénarisée par Patrick Weber

Publié le par lesdiagonalesdutemps

Le Démon du Pharos, une aventure d'Alix, dessinée par Christophe Simon, scénarisée par Patrick Weber

Un navire marchand phénicien sombre peu avant son arrivée à Alexandrie. Privé de la lumière du feu sacré du Pharos (le fameux phare d'Alexandrie, une des sept merveilles du monde antique), il n’a effectivement pu éviter les récifs. Depuis que le roi, Ptolémé, a confié la gestion de l’île et l’entretien de son phare à un étranger, Polynice, un mystérieux crétois, de nombreuses rumeurs circulent dans la cité : disparitions mystérieuses, espionnage, vente du monument… Rien de tel pour attiser la curiosité du valeureux Alix, qui séjourne en compagnie d’Enak dans la ville, pour y remplir une mission secrète sur ordre de César en personne. Le jeune gaulois sent que l’île de Pharos, et surtout son mystérieux gestionnaire, cachent de biens inquiétants desseins. Un seul moyen d’en avoir le cœur net : s’y rendre à tout prix. Attendant de trouver le moyen d’en savoir davantage, il rencontre Cléopâtre qui lui confie l’objet de sa mission : transmettre à César la preuve d’un complot fomenté par Ptolémée et visant, entre autres, l’empereur romain. La reine se retire, laissant le soin à Cristène de veiller sur les deux amis. Car le meilleur moyen pour les deux romain pour passer inaperçus est de se faire passer pour deux étudiants sous la férule de Cristène , grand savant et pédagogue qui, un personnage bien intéressant. Ce grand savant et honnête homme a accepté, sans trop se faire prier apparemment, de participer à la mission d'Alix et d'Enak en les acceptant parmi ses étudiants, à la demande de Cléopâtre qui le protège et donc commande. Mais comme c'est le couple royal qui est le tuteur du Musée, il est bien difficile de se cacher du roi. D'autant qu'Alix et Enak sont épiè par Philippos un jeune grec fort joli qui est l'élève préféré de Cristème. Phippos est jalous des attentions de son maitre pour les deux jeunes romains qui pourtant s'avèrent pas très doués pour les études... Cristène est soumis à un douloureux dileme lorsque Philippos est mis en danger par les deux héros. C'st l'attachement au garçon qui explique l'attitude du savant humaniste. Rongé par la peur et l'amour qu'il porte à son meilleur élève Cristème va sacrifier un moment ses valeurs malgré lui. Ce amène une belle réflexion philosophique sur la théorie confrontée au réel. Et pourtant, c'est en toute connaissance de cause que Cristène agit à l'encontre de Ptolémé dont il a sans doute vite compris l'insuffisance et l'assujettissement à ses conseillers. Cela n'ira pas sans mal quand les évènements se précipiteront et qu'il lui faudra faire alliance avec le diable, en l'occurrence Polynice, pour protéger son élève Philippos. Obligé de participer à la mystification organisée par Nikanor et Polynice, il trouve alors Alix et sa mission bien encombrants, mais ils se réconcilieront une fois les comploteurs éliminés. 

L'aspect culturel de l'ensemble de l'album n'échappera d'ailleurs à aucun lecteur attentif, et on citera à ce sujet pour finir la visite par Alix et Enak de l'atelier du sculpteur Demosthène chargé de composer la statue qui orne le phare. Nos héros ressortiront d'ailleurs émerveillés par tant de talent. La soif de vérité est plus forte que la raison. Elle pousse nos deux jeunes aventuriers à s’infiltrer dans le monument. A l’intérieur, ils surprennent Polynice en pleine conversation. Plus aucun doute, l’homme utilise bien le phare pour s’enrichir aux dépens des navires marchands et ce, en utilisant la bonne vieille technique des naufrageurs. Alix et Enak n’en sont pourtant qu’au début de leurs découvertes, le crétois étant l’outil d’un plus vaste complot…

Le Démon du Pharos, une aventure d'Alix, dessinée par Christophe Simon, scénarisée par Patrick Weber

Il est bon de rappeler que le scénariste Patrick Weber à oeuvrer d'après un synopsis de Jacques Martin. Ainsi ce dernier qui alors espérait dessiner lui même cet album, confiait en 2002 à Thierry Groensteen dans la dernière édition d'"Avec Alix", page 250 : << Le maître de Pharos" nous ramènera à Alexandrie où l'on apprendra comment Arbacès entretient le feu du fameux phare qui ne s'éteint jamais.>>. En fait Patrick Weber a fait jouer à Polynice le rôle qui était à l'origine destiné à Arbacès. Ce qui me parait une bonne idée car il aurait été un peu délicat d'introduire un personnage aussi connoté et aussi fictionnel dans une intrigue si finement insérée dans l'Histoire. Néanmoins le lecteur que je suis était persuadé, avant de découvrir sa physionomie, que le maitre du phare était arbacès, le meilleur énnemi d'Alix. Arbacès est un peu l'Olrik d'Alix...

 

Chronologiquement, nous sommes entre l'avènement des souverains actuels, Ptolémée XIII et Cléopâtre VII, qui a eu lieu en -51 après la mort de Ptolémée XII Aulète, et avant l'arrivée de César en Égypte, en octobre -48, et plus probablement avant le milieu de l'année -49. En effet, à partir de cette dernière date et jusqu'au milieu de l'année -48, Cléopâtre n'était pas à Alexandrie, qu'elle avait dû fuir pour se protéger des manigances de son frère-époux ; elle se trouvait alors en Syrie, où elle essayait d'engager des mercenaires pour contrer Ptolémée, qu'elle retrouvera à Péluse, peu avant les arrivées mouvementées de Pompée, puis de César. Disons, pour simplifier, que nous sommes au second semestre -50.

A l'époque de l'Antiquité, Alexandrie était une des villes où se situait l'une des Sept Merveilles du Monde. Construit pour protéger et guider les marins vers le port, le célèbre phare était aussi un monument qui témoignait de la puissance des Ptolémée, cette dynastie de grecs qui furent les derniers pharaons d'Egypte.

La côte sur laquelle était bâtie Alexandrie était particulièrement dangereuse, et les naufrages tels qu'on en voit dans cet album, même sans le concours de pillards, n'étaient pas rares. « La côte était remplie d'écueils, les uns affleurant au-dessus de l'eau, les autres invisibles. » écrit Strabon au -I° siècle.

Les épaves grecques et surtout romaines, retrouvées par les archéologues au large du Pharos, en témoignent. Or, Alexandrie était, dès l'origine, vouée à devenir un grand port commercial. L'idée fut donc naturelle de guider les marins avec une tour alimentée d'un feu durant la nuit, comme les Grecs en avaient déjà l'habitude à l'époque.

Son emplacement exact est décrit dans plusieurs textes anciens : sur la pointe orientale de l'île de Pharos ( Pharus en latin ), d'où le nom de phare. Sa construction est attribuée à Sostratos de Cnide, un ami des deux premiers Ptolémée. Le phare n'avait pas pour seule fonction de guider les marins, maisaussi de témoigner jour et nuit de la puissance des nouveaux maîtres de l'Égypte. C'est Ptolémée 1 er qui lance la construction du fameux phare. Après un conflit avec son voisin et collègue Séleucos, qui a hérité du Proche-Orient, pour fixer leurs frontières respectives, il prend en -305 le titre debasileus ( roi ). A partir de son règne, l'Égypte dominera une partie de l'Asie mineure : Ionie, Lycie, Pamphylie et Cilicie, c'est à dire la façade occidentale de l'actuelle Turquie, et sera installée à Chypre, en Phénicie, en Syrie-Palestine et en Cyrénaïque. La puissance et la cohésion de l'État Lagide, enrichi par l'exportation de blé, seront assurées par une marine longtemps invincible qui imposera une véritable « thalassocratie » dans le bassin oriental de la Méditerranée. Ptolémée 1er fait d'Alexandrie la capitale du royaume à la place de Memphis. Il innove en matière religieuse en instaurant le culte de Sérapis ( voir l'article ) et commande la construction du Phare à Sostrate de Cnide ; autre de ses grands chantiers : le Musée et la Bibliothèque. Il meurt de sa belle mort dans son lit à plus de 80 ans, en -282 ( il était né en -360 ). Comme il est dit page 6 de l'album c'est Ptolémée philadelphe (qui aime sa soeur) qui terminera la construction. Ptolémé Philadelphe monte sur le trône à 25 ans en -282 et épouse sa sœur aînée Arsinoé II ( d'où son surnom ? ) : c'est la première d'une longue série d'unions incestueuses censées garantir l'essence divine de la dynastie. Il accroît un empire déjà très vaste, modernise l'agriculture et fait édifier de nombreux temples. Sous son règne, on traduit la Bible en grec : la Septante. Alexandrie attire de nombreux savants auxquels on fournit d'excellentes conditions de travail pourvu qu'ils exaltent la gloire des Lagides. Il meurt à 63 ans en -247.

Le monument comprenait trois étages.

Le premier était de forme carrée et légèrement pyramidal ; il était bâti sur une plateforme d'une dizaine de mètres de hauteur ; une large rampe reposant sur seize arcades voûtées permettait d'y accéder ; ce premier étage mesurait 72 m de haut sur 30,60 m à la base ; il se terminait par une rambarde de 2,30 m de haut ; il contenait une rampe en colimaçon sur laquelle des bêtes de somme montaient le combustible jusqu'au sommet du premier étage, ainsi qu'une cinquantaine de pièces intérieures dotées de fenêtres qui servaient à loger le personnel et stocker le combustible ; des escaliers menaient ensuite aux étages supérieurs, mais à partir de là, le transport se faisait à dos d'hommes.

Le deuxième étage était de forme octogonale et mesurait 35 m de haut, chaque côté de l'octogone mesurant 6,80 m. Il était suivi d'un troisième étage, de forme cylindrique, haut de 9 m pour 8,60 m de diamètre. L'ensemble atteignait 130 m de haut, statue comprise.

 

Image hébergée par servimg.com

Image hébergée par servimg.com

 

La décoration sculpturale se composait des statues colossales du couple royal ( 13 m pour 20 tonnes chacune ) placées de chaque côté de l'entrée principale ( qui mesurait aussi 13 m de haut ), le roi à gauche, la reine à droite ; des tritons munis de cornes de brume étaient placés aux angles du premier étage et une statue était dressée au sommet de l'édifice. On n'a jamais su exactement ce que représentait cette statue ( pas Nikanor, en tout cas ) : il pouvait s'agir de Zeus, comme l'affirme un poème de Posidippos ( -III° siècle ), de Poséidon, dieu de la mer, comme l'atteste une représentation retrouvée sur un gobelet de verre du -II° siècle, ou encore d'Hélios, dieu du soleil, représenté sur une mosaïque datée du VI° siècle. Et pourquoi pas les unes et les autres successivement ? Le phare figure sur des monnaies frappées à partir du II° siècle ; il comporte selon les cas deux ou trois étages, et la statue et les tritons du premier étage sont toujours représentés. Sur la dernière image de l'album, le texte parle de Zeus Ptolémée tandis que la statue porte le trident de Poséidon.

On ne sait pas non plus comment fonctionnait précisément le phare, quel en était le combustible utilisé, ni comment le feu s'agençait avec la statue, au risque de la faire fondre si elle était en métal. L'archéologue Jean-Yves Empereur : « Comment protégeait-on ce feu du vent qui est souvent violent, de la pluie, des embruns ? On sait seulement qu'il y avait un feu de nuit et un filet de fumée qui guidait les voyageurs pendant la journée. » Voilà qui ressemble aux colonnes de feu ou de fumée qui guidaient Moïse et les Hébreux pendant l'Exode vers la Terre Promise ; le phare aurait-il inspiré les rédacteurs de laSeptante ?

Construit en calcaire local blanc et en granit d'Assouan, le phare fonctionna pendant près de 17 siècles. Mais le sol d'Alexandrie s'affaissant peu à peu, il se retrouva les pieds dans l'eau, et les nombreux séismes de la région le fragilisèrent. Durant l'été 365, un tsunami avec des vagues de plus de 20 m de haut envoya des bateaux jusque sur les toits des maisons et dans le désert, et fit souffrir le phare. Entre 320 et 1303, il y eut 22 séismes. En 796, le troisième étage s'écroula et fut remplacé par une mosquée. En 956, des pans se lézardèrent et l'édifice perd alors 22 m. En 1261, un nouveau séisme en fait s'effondrer une nouvelle partie. Le coup de grâce lui fut donné lors du séisme de 1303. Vers 1450, le sultan Qaitbay utilisa les décombres pour construire la citadelle qui porte son nom.

Depuis 1961, mais surtout depuis 1994, les archéologues explorent la rade et remontent des statues et des morceaux du phare.

 

Plutôt que cet orgueilleux phare, il me semble que la vraie merveille d'Alexandrie était sa célèbre bibliothèque, la plus grande du monde antique.

Le sanctuaire des Muses ( mousaiôn ), c'est le Musée d'Alexandrie, là, où entre autres activités, on joue de la musique. En effet, c'est aux Muses qu'on attribue l'inspiration philosophique ou artistique. Le Musée ressemblait à une Académie des Sciences et des Arts. Les savants y demeuraient à résidence, bénéficiant de divers privilèges : nourriture et exemption d'impôts. Mais le plus grand de ces privilèges était l'accès aux trésors incomparables de la Bibliothèque.

« Bibliothéke » signifie « rayonnage », ceux sur lesquels on dépose les livres, ou plutôt les rouleaux, puis par extension l'ensemble des rouleaux, enfin les salles où étaient placées les « bibliothékés ».
Il n'y avait pas de salle de lecture, ni de pièce dédiée, les ouvrages étaient dispersés sur l'ensemble du Musée.
Le Musée et la Bibliothèque se trouvaient, ainsi que la Soma, le tombeau d'Alexandre, à l'intérieur du quartier du Palais Royal, qui représentait un bon quart ( nord-est ) de la ville d'Alexandrie.
Le Musée était constitué de salles où l'on se livrait à toutes sortes de recherches, de la dissection à l'astronomie. Il y avait aussi un réfectoire et un zoo, car le Musée abritait une collection d'animaux exotiques vivants.
Les rouleaux constituant les ouvrages se présentaient sous la forme de papyrus enroulés autour d'un bâton, que le lecteur tenait de la main droite tandis qu'il saisissait la feuille de la main gauche. Chaque rouleau était étiqueté avec mention du titre, du nombre de lignes, parfois de la première ligne de l'œuvre pour distinguer les textes homonymes. Le classement était l'objet du plus grand soin : le catalogue, œuvre d'un directeur de la Bibliothèque, Callimaque, occupait à lui seul 120 rouleaux.
Ptolémée 1er fonda la Bibliothèque sur l'inspiration d'Aristote, qui avait été le précepteur d'Alexandre : c'était un bon moyen de se référer à deux modèles illustres dans leur aspiration à l'universel et leur volonté de rassemblement du savoir.
Ptolémée II la développa et dirigea personnellement les opérations : « Il écrivit des lettres dans lesquelles il demandait aux rois et aux grands de ce monde de lui envoyer des œuvres de quelque nature qu'elles fussent : poésie, prose, rhétorique, sophistique, magie, histoire ou tout autre. » ( Épiphane, IV° siècle ).
Ptolémée III poursuivit l'œuvre : « Il était si ambitieux et si fastueux en ce qui concernait les livres, qu'il ordonna que tous les livres de ceux qui débarquaient à Alexandrie lui soient apportés, afin qu'on en fasse immédiatement des copies et que l'on rende aux visiteurs non pas les originaux, mais les copies. » ( Zeuxis, -II° siècle ). On appela ces ouvrages : « les livres de navires ».
Il ne nous reste aucun vestige de la Bibliothèque : aucun papyrus, aucun rayonnage, aucun portique. Sa localisation elle-même est incertaine et sa destruction l'objet de nombreuses polémiques. On ne sait même pas combien il y avait de rouleaux, probablement entre 500 000 et 700 000. Et on ne se contentait pas de lire et de commenter, on traduisait et on éditait aussi des copies pour le public : 28 drachmes pour mille lignes, nous apprend un papyrus du II° siècle.
Parmi ces traduction, il y a la Septante, traduction de la Bible en grec  et aussi celle des textes religieux fondamentaux de l'Égypte, que Ptolémée II commanda à Manéthon de Sebennytos.
 

Les Ptolémée étaient de grands collectionneurs et ils avaient eu l'ambition de rassembler non seulement les ouvrages de la littérature grecque, mais également des oeuvres écrites dans d'autres langues. Ptolémée demanda donc aux autres nations de l'Antiquité de lui envoyer leurs manuscrits historiques, philosophiques, scientifiques ou littéraires et il les fit traduire en langue grecque par une cohorte d'intellectuels et de savants. C'est d'ailleurs à cette époque que fut écrite la Bible des Septante, qui fut pendant 2000 ans le texte de référence pour les chrétiens. Après quelques décennies, la bibliothèque avait rassemblé plus de 500'000 ouvrages, tous patiemment recopiés sur des rouleaux de papyrus par une armée de scribes (qui étaient bien souvent de simples esclaves). Tout le savoir de l'humanité avait ainsi été rassemblé en un seul lieu, et c'était devenu une sorte de temple du savoir.
Lorsque Jules César envoie Alix à Alexandrie pour une nouvelle mission, nous sommes probablement en -48 avant JC. La bibliothèque est toujours intacte,mais il ne reste plus que quelques mois avant sa destruction. Au début de l'histoire, Alix et Enak ont été accueillis par le bibliothécaire Clisthène et celui-ci les fait travailler sur d'anciens manuscrits, afin de leur permettre de passer inaperçus. Ce galopin d'Alix passe toutefois son temps à s'échapper de la bibliothèque (pour chercher l'aventure) plutôt que de profiter de cette chance unique de découvrir des documents rares. 
Le bibliothécaire était un personnage important et de nombreux lettrés rêvaient d'obtenir cette place. Il avait également un certain pouvoir politique et, devant choisir entre le jeune Ptolémée et Cléopâtre qui luttent pour s'approprier le pouvoir, Clisthène a décidé de soutenir la reine. Alexandrie est alors une ville dangereuse dominée  par les rivalités, les complots et les morts violentes.

Il me semble donc qu'il n'est pas inutile de rappeler le contexte historique dans lequel va se mouvoir notre héros. Depuis qu'ils ont succédé à leur père Ptolémée XII Aulète. Le testament de Ptolémée XII, mort en -51, laissait le pouvoir en co-régence à Ptolémée XIII et à sa sœur-épouse Cléopâtre VII. Celle-ci, alliée à César, évincera le roi qui se noie dans le Nil en -47 à l'issue d'une bataille. Elle règne ensuite avec un autre frère, Ptolémée XIV, qu'elle empoisonne, ainsi que sa sœur Arsinoé. Ptolémée XIII et Cléopâtre VII sont en constante opposition. En fait, le roi laisse gouverner ses trois principaux conseillers : le vizir Pothinus ( un eunuque ), le général Achillas, chef des armées, et un certain Théodotus. Ces trois-là s'opposent parfois entre eux, leur seul point commun étant de circonvenir le souverain et d'écarter la reine des affaires. Cléopâtre ne se laisse pas faire, mais elle doit céder, à son corps défendant : du milieu de l'année -49 au milieu de l'année -48, elle quitte l'Égypte et se réfugie en Syrie où elle cherche à lever une armée de mercenaires. Elle y réussira et regagnera l'Égypte, mais ce sera pour tomber à Péluse sur les troupes de Ptolémée. Il n'y aura pas de confrontation cette fois-ci, ce sera pour plus tard, quand les Romains, après plusieurs mois de siège dans Alexandrie, auront reçu des renforts. En attendant, les évènements se sont précipités : Pompée, vaincu à Pharsale le 9 août -48, débarque pour se mettre à l'abri en Égypte où il croit que les nouveaux souverains sont dans le même état d'esprit à son égard que feu Ptolémée XII et le protégeront. Mais Ptolémée XIII et Pothinus ont entendu parler de la victoire de César, et, pour se faire bien voir du nouvel homme fort de Rome, font exécuter Pompée. César en est fort mécontent quand il débarque à son tour en octobre -48 ( aurait-il voulu se rabibocher avec son ancien complice devenu ennemi ? ) et prend les choses de haut avec Ptolémée et ses conseillers. C'est alors que Cléopâtre, qui a été tenue à l'écart jusqu'à présent, rencontre enfin César, avec ou sans tapis. Une émeute de la population d'Alexandrie  oblige César et ses hommes, en trop petit nombre pour faire face, à se retrancher dans le Palais royal. Une armée formée au Proche-Orient vient enfin à leur secours et bat les troupes d'Achillas au début de -47. Ptolémée et Pothinus sont liquidés, Cléopâtre a le trône, l'Égypte et César pour elle toute seule. Elle va régner pendant 17 ans.

Le Démon du Pharos, une aventure d'Alix, dessinée par Christophe Simon, scénarisée par Patrick Weber

A Rome, les choses ne sont pas plus simples. Si nous sommes en -50, comme c'est probable, César a terminé la pacification de la Gaule, et il gère sa conquête en proconsul consciencieux. Il assure qu'il lui reste du temps de commandement à faire dans sa province et demande la permission de se présenter aux élections du consulat sans être présent à Rome. Un succès le préserverait des poursuites judiciaires dont ses ennemis politiques le menacent : ils l'accusent d'abus de pouvoir en Gaule. Mais ses adversaires affirment aussi qu'il a épuisé la durée du pouvoir pour lequel il était désigné en Gaule, qu'il se trouve réduit au rang de simple particulier et qu'il peut être traîné devant les tribunaux.

Les uns et les autres ont raison, mais il est évident qu'ils ne calculent pas de la même façon. César compte deux fois cinq ans : sa province lui a été accordée par le Sénat pour 5 ans, de -58 à -54, et cette durée a été renouvelée de -53 à -49. Ses adversaires font partir la seconde étape du jour où la loi la concernant a été votée, soit un an avant la fin de la première étape, ce qui fait 5 + 4 = 9 ans, se terminant donc à la fin de -50, et non pas à la fin de -49 comme le soutient César.
A cette argumentation juridique, il faut ajouter le conflit d'ambition entre César et Pompée. Depuis son camp de Ravenne, César envoie des messagers à Rome où il a l'appui des tribuns de la plèbe. Il n'est pas certain qu'il eût été très heureux si ses exigences avaient été acceptées. Par chance pour lui, les Sénateurs les plus durs, sans doute appuyés par Pompée, refusent toutes ses requêtes.
Le 12 janvier -49, César franchit le Rubicon. Non seulement il ne veut pas être traduit en justice, mais encore il n'entend pas laisser le champ libre à Pompée. En s'engageant dans cette nouvelle phase de la guerre civile, il risque davantage qu'en combattant les Gaulois : il aurait contre lui des légionnaires menés par un chef qui a fait ses preuves. Cette guerre, il pourrait ne pas la gagner...
 

Dès le "Sphynx d'or" Jacques Martin nous avait montré le phare d'Alexandrie


Le Démon du Pharos nous raconte en fait une aventure policière, dominée par les intrigues et les complots de Ptolémée et de Cléopâtre. Au cours de son enquête, Alix découvre progressivement la fourberie de Polynice, le maître du phare qui est devenu le chef d’une bande de pirates afin de s’enrichir. L'intrigue est relativement complexe. Les péripéties sont assez nombreuses mais, curieusement, les images les plus marquantes correspondent à des portraits. il y a ainsi ce gros plan sur le visage de Philippos, cet élève énigmatique qui se place en rival d'Alix, et qui l'aide tout en souhaitant le faire partir... Au risque de me répéter je constate que cette intrigue est à l'étroit dans ses 46 pages. Les 64 pages du "vieux" format n'auraient pas été de trop pour un scénrio aussi complexe.




Il y a bien des combats et des poursuites dans le Démon du Pharosmais l'histoire avance plutôt sur un rythme tranquille. L'intérêt des auteurs pour les personnages semble prédominer sur le plaisir de l'aventure. Une séquence tout à fait exemplaire me semble être ainsi l'apparition de Cléopâtre. Le visage d'une femme voilée apparait soudain au grand jour, dans toute sa beauté. On voit bien que ce que Christophe Simon préfère dessiner ce sont les visages et corps humains.

 

Le dessin ci-dessous pour la recherche d'une couverture de l'album, révèle pourquoi Christophe Simon est supérieur pour le dessin des personnages à tous les autres repreneurs de la série des Alix. Tout simplement parce qu'il ne fait pas fi des leçons de la peinture classique et en particulier de celles de David qui commençait toujours par dessiner nu les personnages qui peuplaient ses tableaux. Il les habillait ensuite. Christophe Simon fait de même ce qui lui évite de faire les grossières erreurs d'anatomie que font ses confrères qui ont souvent la fâcheuse habitude de faire commencer les jambes d'Alix et d'Enak juste en dessous de leur tunique! 

Christophe Simon est moins habile en ce qui concerne les visage en particulier celui d'Alix qu'il a du mal, tout comme ses confrères, à "tenir". 

Le dessin de Simon est un peu trop figé, cette impression est encore accentuée par un encrage un peu trop gras. Le dessinateur a vieilli les deux héros. Ce sont plus des jeunes hommes que des adolescents. Alix peut avoir 19-20 ans et Enak 16-17.

Le gaufrier de l'album est assez sage. Les pages sont divisées en trois bandes, elles même scindées en deux ou trois cases.

Les couleurs très réussie, jamais criardes sont dues à Bruno Wesel.

 

Comme dans un album de sa série Sparte, Christophe Simon s'est dessiné. Serait-il un brin narcissique? C'est page 26. Le dessinateur s'est représenté en assistant du sculpteur Désmosthème.

 

La preuve. D'abord dans l'album :



Et dans la réalité :



Les scènes de combat ne semblent pas être la spécialité du dessinateur. Relevons tout de même une belle séquence de combat naval, avec une attaque de pirates racontée avec précision, mais elle semble se dérouler en pleine nuit. Est-ce bien réaliste, car les manoeuvres de bateaux ne pouvaient se faire que pendant la journée à l'époque antique ?


C'est la deuxième aventure d'Alix entièrement due à Christophe Simon au dessin ; il est signalé une participation aux décors de Manuela Jumet.
La gigantesque métropole qu'était Alexandrie ne nous est montrée qu'avec parcimonie. On voit souvent le phare, mais il n'y a sinon que quelques vues sur le port ainsi que des  images de rues qui nous montrent une foule en pleine activité. On est plongé vraiment dans une ville vivante et colorée où l'on croise des représentants de toutes les populations existant autour de la Méditerranée et même plus loin. On va à peu près partout avec le même bonheur : au port, dans le Phare, dans la Bibliothèque, au palais royal, dans l'atelier du sculpteur Démosthène, et, bien entendu, dans les rues. On aurait souhaité un peu plus de plans généraux sur la ville, pour mieux préciser le contexte. Il n'y a aucune vue d'ensemble, alors que la disposition des bâtiments dans la ville est assez bien connue, et on ne comprend pas toujours très bien comment les personnages vont d'un endroit à un autre. On peut compléter la lecture de cet album par "L'Odyssée d'Alix", tome 1, pages 38/39 dans lequel figure la visite du tombeau d'Alexandre. on y voit également un peu les palais dans les pages suivantes ainsi que la grande artère est-ouest qui traversait la ville ( 30 m de large, paraît-il ) s'appelait la voie Canopique, ou Via Canopia, parce qu'elle prenait la direction du port de Canope, à l'est d'Alexandrie. 



Ces petites réserves étant exprimée, il faut dire que le Démon du Pharos est un bel album. Le "Démon de Pharos", paru en 2008, confirmait la direction plus adulte de la série amorcée par Jacques  Martin depuis quelques albums et son aspect beaucoup plus documentaire développé par ailleurs dans la série parallèle : "Les voyages d'Alix ". Cette orientation se maintiendra mais ne s'emplifiera pas. Alix senator étant arrivé, série clairement plus adulte maigrè un pusillanisme coté sensualité que n'a bien sûr pas Christophe Simon. Le démon de Pharos est un album qui est digne de la tradition de qualité que souhaitait préserver Jacques Martin

 
Le Démon du Pharos, une aventure d'Alix, dessinée par Christophe Simon, scénarisée par Patrick Weber
Le Démon du Pharos, une aventure d'Alix, dessinée par Christophe Simon, scénarisée par Patrick Weber
Le Démon du Pharos, une aventure d'Alix, dessinée par Christophe Simon, scénarisée par Patrick Weber
Le Démon du Pharos, une aventure d'Alix, dessinée par Christophe Simon, scénarisée par Patrick Weber

 Pour retrouver Alix et Jacques Martin sur le blog

 
Pour retrouver Christophe Simon sur le blog: Sparte, tome 2, Ignorer toujours la douleur de Simon et Weber     
 

Deux vidéos de Jacques Martin interviewé sur Youtube en 1 et en 2

Tous les Alix chroniqués sur le blog d'argoul 

Pour ne rien manquer de l'actualité "martinienne" il faut aller sur l'indispensable site alix mag

Le Démon du Pharos, une aventure d'Alix, dessinée par Christophe Simon, scénarisée par Patrick Weber

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Exposition Jacques Martin à la galerie Huberty & Breyne

Publié le par lesdiagonalesdutemps

Exposition Jacques Martin à la galerie Huberty &amp; Breyne

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Exposition Jacques Martin à la galerie Huberty &amp; Breyne
Exposition Jacques Martin à la galerie Huberty &amp; Breyne
Exposition Jacques Martin à la galerie Huberty &amp; Breyne

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Zéro pour l'éternité de Naoki Hyakuta dessiné par Souichi Sumoto (réédition complétée)

Publié le par lesdiagonalesdutemps

Zéro pour l'éternité de Naoki Hyakuta dessiné par Souichi Sumoto (réédition complétée)

 

Les japonais comme tous les peuples sont travaillés souterrainement par des démons, des questionnements, des fantasmes qui leurs sont propres. Le phénomène des kamikazes est l'un d'eux (je conseille vivement sur le sujet, au visiteur de Tokyo de visiter le sanctuaire Yasukumi, voir le billet que je lui ai consacré: Le sanctuaire de Yasukuni-jinja, Tokyo, Japon ). Les japonais ont un rapport très ambivalent avec la question des Kamikases s'ils sont révérés par l'extrême droite nationaliste nipponne, il ne faut pas oublier qu'en 1945, après la défaite les jeunes qui étaient entrainés dans des camps spéciaux dans le seul but de mourir pour la patrie ont été traités en quasi paria. Toutefois la grande majorité des japonais ont été ulcérée du glissement sémantique qui a fait qualifier les terroristes du 11 septembre 2001 de Kamikaze. Je pense que le point de départ du livre (dont je situe le présent il y a une dizaine d'années donc assez proche de l'attentat contre les tours) est cet amalgame opéré par les média étrangers entre kamikases et terroristes.

 

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Ce manga a été d'abord un roman. Pour l’écrire, Naoki Hyakuta, qui l'a adapté lui même pour en faire le scénario de ce manga, a rassemblé de nombreux témoignages d’anciens pilotes destinés à devenir kamikazes. Il s’est aussi inspiré de l’histoire de son oncle. Véritable best-seller au Japon, ce récit permet de vivre le quotidien des pilotes japonais de la Seconde Guerre mondiale. L’adaptation cinématographique sortira en salle en 2013 au japon. Ce fait illustre une spécificité du monde culturel japonais: la propension parfois extravagante à adapter une oeuvre en un autre médium, ainsi un manga peut devenir un animé (ce qui est assez logique), un roman, un film avec de vrais acteurs, une adaptation radiophonique, un C.D audio, une pièce de théâtre et même une comédie musicale ou un opéra! J'ai pris le manga comme point de départ mais cela peut être n'importe lequel des modes d'expression que j'ai cité décliné dans tous les autres ou certains d'entre eux. Contrairement à ce qui se passe souvent en occident, une des adaptations est fréquemment meilleures que son origine. Le problème est que l'on oublie souvent qu'elle est l'oeuvre originale devant toutes ces transmutations.

Le manga, « Zéro pour l'éternité » aborde le sujet des kamikaze par un angle original. (Il n'est pas le premier, il y a aussi le très beau Tsubasa d'Ayumi Tachibata, on peut voir à ce propos le billet Tsubasa et L'ile des téméraires  que j'ai écrit sur ce manga: , si des lecteurs connaissent d'autres manga, y compris en japonais qu'ils soient assez aimable pour me les signaler). L'éditeur nous informe que cette série comprendra 5 tome. Mon texte ne porte que sur les deux premiers tomes qui sont actuellement disponibles en français.

 

 

Kentaro est un étudiant prolongé qui poursuit ses études sans les rattraper. A la demande de sa soeur, journaliste et jeune écrivain, il va partir à la recherche des documents et témoignages sur son grand père qui est mort en Kamikaze quelques jours avant la fin de la seconde guerre mondiale.

 

 

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D'emblée j'étais très emballé par le sujet et par le fait qu'il soit transposé en manga ayant toujours aimé les représentations des combats aériens depuis mes lectures enfantines de Battler Britton et de Buck Danny jusqu'à ma récente découverte, lors d'un voyage à Tokyo des superbes illustrations de Shigeru Komatsuzaki . Mais j'ai d'abord été rapidement agacé par le choix d'un héros vraiment trop anti héros; cela semble être une tendance actuel dans le manga. C'est un peu la même chose dans « I am hero ». Désappointement augmenté par le fait que l’histoire débute sur des idées reçues, mais je m'en apercevrais vite que c'était pour mieux les circonvenir au fil du récit. J'ai été ensuite aussi rapidement conquis par la profondeur du propos et sa sensibilité. Notamment dés que Kentaro avec sa soeur rencontre monsieur Hasegawa, un ancien pilote de guerre, camarade de leur grand père. Séquence très émouvante. Les auteurs font des va et vient constants entre le présent et le passé. Il n'est pas difficile de supposer que chaque tome de la série s'organisera autour d'une rencontre par Kentaro d'un témoin ou d'un informateur capital sur la vie de son grand père. En tous cas le lecteur n'oubliera pas de sitôt monsieur Hasegawa.

 

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Dans le deuxième tome, le personnage que rencontre Kentaro est en tout point différent de monsieur Hasegawa; alors que ce dernier était un perdant de l'existence, vivant presque misérablement, le nouveau témoin de la courte vie du grand père de Kentaro, monsieur Ito est un chef d'entreprise à la retraite. Il vit en province dans une belle maison à l'ancienne. On comprend que par le biais des différentes personnes que Kentaro va rencontrer l'auteur va nous faire faire à la fois une visite dans la sociologie japonaise et dans la géographie de l'archipel.

Ito fait un portrait différent du grand père de Kentaro de celui de monsieur Hasegawa a tracé. "Zéro pour l'éternité " est aussi une réflexion sur la perception de l'autre. Le manga s'interroge sur les différentes manières d'appréhender un évènement selon son âges, son histoire et le contexte historique dans lequel il s'inscrit. Le manga se penche aussi sur l'incommunicabilité entre les générations. Sur l'absurdité de l'Histoire qui fait que monsieur Ito a fêté ses cinquante ans de mariage à Hawai alors que sont plus cher désir soixante ans auparavant était de bombardé cette même ile.

Zéro pour l'éternité explore également à travers les anciens combattants que rencontre le héros les différentes attitudes face à la mort, face à la guerre.

On apprend beaucoup de chose sur les conditions très brutales et parfois absurdes de la vie des militaires japonais avant 1945, déjà bien décrites dans « Opération mort » de Shigeru Mizuki. Le scénario, incidemment révèle aussi bien particularité de la vie quotidienne japonaise d'hier maisaussi d'aujourd'hui. On s'aperçoit que les auteur s'appuie sur une grande documentation (elle est parfaitement digérée). Le manga est bien édité car à sa suite, on trouve en bonus, des articles très instructifs sur ce que l'on vient de lire. On sait ainsi tout sur l'origine du nom Zéro pour le célèbre avion de chasse.

 

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Historiquement, "Zéro pour l'éternité" couvre une période beaucoup plus large que celle de l'utilisation des kamikazes. C'est un survol de toutes les batailles de la guerre du pacifique dans lesquelles l'aviation japonaise a participé.

Le dessin est soigné avec comme dans presque tous les mangas ce léger hiatus qui existe entre le dessin des personnages qui est plus caricatural que celui des décors dans lesquels ils évoluent, lui très réaliste et presque toujours réalisé d'après des photographies.

Lorsque le dessin d'un manga est aussi précis que celui-ci, il existe un plaisir supplémentaire à lire une histoire ainsi illustré, plaisir surtout réservé à ceux qui connaissent les lieux, celui de reconnaitre, de retrouver des ambiances que l'on a connues, que l'on a aimées...

Le découpage des page est sage, comme c'est presque toujours la règle dans les seinens. Le dessin est majoritairement à dominante claire. Pour différencier les épisodes qui de déroulent dans le passé par rapport à ceux qui se passent dans le présent, Naoki Hyakuta a choisi de disposer les cases ayant trait au passé sur un fond noir alors que les autres sont classiquement sur un fond blanc. L'utilisation des trames est élégante. Les avions et autres matériels guerriers sont très bien reproduits ce qui n'empêche pas le dessinateur de bien faire passer les émotions et les sentiments sur le visage de ses personnages.

 

On peut voir sur le lien ci-dessous les 40 premières pages du manga

Zero pour l'éternité T.1 - AKATA 

 

Zéro pour l'éternité [1]

 

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Parallèlement, tiré du roman et du manga un long-métrage a été tourné. Il fut projeté dans les salles obscures nippones courant 2013, en voici le bande-annonce (après une pub parasite!) :

 

 
Zéro pour l'éternité de Naoki Hyakuta dessiné par Souichi Sumoto (réédition complétée)

Le film dirigé par Takashi Yamasaki avec Ozada Junichi, Miura Haruma, Inoue Mao et Aral Hirofumi, est remarquable surtout pour la partie se déroulant lors de la guerre du Pacifique. Les effets spécaux sont extraordinaire en particulier ceux des combats aérien. On est véritablement dans le cokpit du zéro. Le jeu des acteur pour les épisode contemporain est un peu outré selon les standard occidentaux mais tout à fait correct selon les critères japonais.

Sumoto Souichi alias Souichi Moto est Né le 16 aout 1963, dans la préfecture de Kanagawa.

Il débute sa carrière de mangaka en 1980, en recevant le prix d’honneur du concours jeune talent de la revue «  Weekly Sunday  » de l’éditeur Shogakukan. Pourtant, après quelques années d'activités, il interrompra sa carrière de mangaka pour devenir acteur. Il obtiendra quelques rôles,mais n'y trouvera pas autant de plaisir qu'avec le dessin. Il décidera alors de revenir à ses premiers amours. Il crée alors de nombreuses séries se déroulant dans l’univers du Mah-Jong, une de ses passions.
Depuis quelques années, son thème de prédilection pour ses mangas est «  La Guerre  », et il publie notamment de nombreuses œuvres mettant en avant l’aviation. Il n’hésite pas non plus à s’investir dans des projets plus originaux consacrés aux laissés-pour-compte. En 2004, il a participé à la création d'une série de livres/manga-documentaires, en partenariat avec le gouvernement japonais, qui évoque les problèmes relationnels entre le Japon et la Corée du Nord à cause des enlèvement de jeunes adolescentes japonaises. Une des histoire, «  Megumi  » a d'ailleurs été adaptée en anime diffusé gratuitement en plusieurs langues (y compris le français):
http://www.youtube.com/user/takapi2008

Et ce n'est pas tout  : en 2009, il s'est investi bénévolement dans le projet caritatif «  Be Smile  » consacré aux enfants maltraités  :
http://www.besmile.org/

A n'en pas douter, Souichi Moto est donc un auteur s'investissant particulièrement dans  les problèmes de société et soucieux d'exprimer à travers ses œuvres de profonds messages.

Dans le but de surprendre son public, mais aussi pour insister sur l’aspect unique de ce manga, Souichi Sumoto a signé Zero, les ailes de l’éternité sous son véritable nom  : Souichi Moto. C’est la première fois qu’il le fait, depuis le début de sa longue carrière. Une preuve indéniable du statut très exceptionnel de ce seinen.

 

Commentaires lors de la première publication de l'article

Cher Bernard,

Je crois avoir déjà eu l'occasion de vous l'écrire, j'ai vécu une dizaine d'années au Japon pour des raisons professionnelles. j'ai beaucoup aimé ce pays et continue de le faire. Ce qui m'amène à vous féliciter pour vos chroniques régulières sur l'archipel nippon.
Ceci dit, sur la question des kamikazes (de "kami kazé" ou littéralement "vent des dieux"), je voudrais attirer votre attention sur l'incroyable mystification de ce phénomène. J'ai eu un jour la chance de rencontrer au Japon un très vieux monsieur qui était un ancien instructeur de kamikazes. Ce qu'il m'a raconté m'a fait froid dans le dos. La plupart des jeunes gens qui rejoignaient ce corps d'élite des forces impériales le faisaient pour l'honneur de leur famille. Il n'y a presque plus qu'au Japon que l'on comprend ce genre de concept. Même aujourd'hui et chaque année, des jeunes étudiants se suicident par dizaines pour éviter le déshonneur à leur famille alors qu'ils ont échoué à l'examen d'entrée d'une grande et prestigieuse université. C'était un peu le même principe du temps des kamikazes. L'enrôlement d'un jeune homme pouvait non seulement sauver sa famille d'une honte ou l'autre mais encore la hisser à un niveau supérieur d'honorabilité. La plupart n'étaient nullement des fanatiques, comme on se complaît trop souvent à décrire. Au moment où ils prenaient la juste mesure de leur engagement, c'était trop tard au moment où il fallait embarquer pour la mission suicide. Beaucoup d'entre eux étaient morts soûls pour se donner du courage et il fallait les porter jusqu'à leurs avions. De nombreux autres poussaient des crises de nerfs, s'effondraient en larmes, appelaient leur mère et refusaient d'embarquer. Il fallait là aussi les forcer par toutes sortes de moyens et c'était dans un état d'halluciné qu'ils prenaient leur envol. Finalement, comble du cynisme, l'armée ne mettait dans les réservoirs que le strict minimum de carburant pour atteindre la flottille US qui était leur cible. Histoire de décourager tout changement d'avis en cours de route !
J'aime beaucoup les Japonais (surtout les jeunes gens qui sont souvent infiniment plus sexys qu'on ne l'imagine en Europe)mais il faut se méfier d'eux lorsqu'ils vous balancent la version officielle de leur histoire entre 1930 et 1945. Même les jeunes générations exercent très peu d'esprit critique à ce propos. Ils ont été défaits par une puissance qui leur était militairement supérieure. Point à la ligne !

Frank

Je ne crois avoir écrit quoi que ce soit dans mon billet qui puisse contredire ce que vous écrivez. Votre commentaire n'est d'ailleurs absolument pas en contradiction avec le manga Zéro puisqu'un des personnages de pilotes (il n'est pas kamikaze) ne pense qu"à revenir vivant de chaque mission. La pression sociale était (et est toujours relativement) très forte au Japon. Les kamikazes craignaient aussi en cas de "lacheté" des représailles sur leur famille. Mais il n'en était pas si différent dans l'armée française (mon père était officier) lorsque l'on demandait un volontaire pour une mission dangereuse, mon père me racontait que tous les hommes étaient volontaires pour ne pas paraitre dégonflé devant leurs camarades. Quant au rôle de l'alcool c'était la même chose avec les troupes qui devaient sortir en première ligne des tranchées en 1914. On augmentait la distribution de gnole pour ces hommes, ordre du haut commandement. Moins une société est individualiste plus la pression sociale est importante, avec ses bons cotés et ses beaucoup moins bons. Ceci dit comme disent très justement les japonais ce sont les vainqueurs qui ont écrit l'histoire. Encore plus que le manga Zéro je vous conseille sur le sujet le one shot dont je parle dans l'article qui ne sera pas non plus en contradiction avec ce que vous écrivez. Merci pour ce nouveau commentaire. 

Bernard,

Vous tombez exactement dans le travers des Japonais lorsqu'ils disent (pour vous avec raison) que ce sont les vainqueurs qui ont écrit l'histoire. Derrière ce quasi-slogan sibyllin se cache toute une politique de déni de que fut l'Empire nippon durant les années '30 et la guerre. C'est au nom de cette phrase qu'aujourd'hui encore au Japon, à l'école, on enseigne à peine le militarisme et l'impérialisme sur l'Asie. La plupart des professeurs se contentent d'arrêter le cours d'histoire vers les années '20 et disent à leurs élèves que, par manque de temps,il leur est conseillé de lire le reste mais que ce ne sera pas matière d'examen. On imagine la réaction des potaches ! Vous évoquez le sanctuaire Yasukuni, parfaite illustration de cette idéologie aveugle des Japonais à propos de leur passé. Sont enterrés ou du moins honorés dans ce sanctuaires quelques unes des plus belles crapules du fascisme nippon. Il est d'ailleurs de notoriété publique au Japon que, pour faire tomber un ministre un peu trop débutant, il suffit de l'entraîner sur cette histoire de Yasukuni. Prenez garde lorsque vous conseillez d'aller visiter cet endroit à bien éveiller l'esprit critique de vos lecteurs. C'est exactement comme si vous leur suggériez d'aller visiter un mémorial qui honorerait Hitler, Himler, Goebels et quelques autres grandes pointures du nazisme. Oh non, ce ne sont pas les vainqueurs qui ont écrit l'histoire !

Frank

Tout d'abord je veux toujours dire d'où je parle. Le moins que l'on puisse dire est que mes idées ne sont pas dans l'air du temps. Je ne pense pas que l'impérialisme soit toujours à condamner. Je considère par exemple que le colonialisme n'a pas eu que des points négatifs et je soutiens qu'il aurait mieux valu pour la France et l'Algérie que cette dernière reste française. Bien ceci dit par exemple qu'il y eu des crimes coloniaux est indéniable que le Japon ait commis des crimes de guerre l'est tout autant (quel peuple en guerre, en quel temps n'en a pas commis? Certes pas tous dans les mêmes proportions, parfois les victimes d'hier n'ont pas tardé à se transformer en bourreau, l'histoire et l'actualité ne manque pas d'exemples). A propos des crimes de guerre on parle toujours, à juste titre de Nankin mais par exemple on ne dit jamais que le fait d'attaquer Pearl arbour sans avoir déclaré la guerre aux Etats-Unis est en droit international est un crime de guerre. Je connais bien l'argumentaire des japonais sur le sujet mais ils avance toujours et avec raison outre les bombes atomiques sur l'Achipel mais aussi l'anéantissement de Dresde, ville qui n'avait aucune importance stratégique, le seule but était de terroriser la population allemande pour qu'il s'oppose au nazisme, aussi idiot qu'improductif. Je continue à conseiller (avec toujours un esprit critique  d'aller visiter Yasukumi d'abord parceque c'est une source de connaissance extraordinaire, sans parler de certaines d'oeuvres d'art, je parle de certaines estampes et tableaux, en particulier celles concernant les guerre contre la Chine et la Russie à la fin du XIX ème siècle. D'autre part j'aimerais beaucoup qu'il y ait un tel sanctuaire en France pour les hommes qui ont donné leur vie pour leur pays (parfois sans doute pour des causes que l'on peut trouver douteuses). Je suis très respectueux et admiratif du sacrifice des soldats japonais pour l'indépendance de leur pays. Je crois que vous admettrez que la mojorité des ames qu'abritent le sanctuaire de Yasukumi n'étaient pas celles de crapules. Il y en a bien sûr d'ailleurs ce sont peut être pas les pires qui ont été pendues par exemple ce fut le cas du général qui commandait en titre l'armée japonaise lors des massacres de Nankin mais en fait malade il était au Japon à l'hopital. Il n'aura plus aucun commandement et prendra position contre les jusqu'au boutiste de la guerre et bien il sera pendu alors que l'homme qui commandait en fait l'armée japonaise au moment des massacres de Nankin était l'oncle de l'empereur. Il ne passera même pas en jugement... J'arrête là car on débouche sur la question impériale au Japon, ce qui n'est pas simple.

Je ne crois pas que l'on puisse faire le parallèle entre le régime militariste japonais et le nazisme pas plus qu'il faille confondre nazisme et fascisme. A propos de Goebels j'ai trouvé dans le grand magasin de jouets en bas de Ginza, la poupée de Goebels et la reproduction en miniature de son bureau! hallucinant...

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Okaihabara, Tokyo, Japon, octobre 2011

 P.S

Si vous n'avez pas vu le documentaire sur Ishiwara, l'homme qui déclancha la guerre (en attaquant la Chine) puis s'opposa à une généralisation du conflit en 1937, il apparait dans l'extraordinaire manga uchronique qu'est Zipang). il faut lire le livre "Ishiwara, l'homme qui déclancha la guerre" de Bruno Birolli paru aux édition Armand Coln.

 

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Bientôt un nouveau Corentin

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case en exergue: René Follet

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Raoul Hausman

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Raoul Hausman

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Mattéo de Gibrat (réédition augmentée)

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Mattéo de Gibrat (réédition augmentée)
Mattéo de Gibrat (réédition augmentée)

 

 
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Je ne sais pas vraiment, comme je le suggérais un jour, si les bons peintres se sont aujourd'hui réfugiés dans la bande-dessinée. Mais il est indéniable que Jean-Pierre Gibrat est un grand aquarelliste. Paradoxalement, j'ai même trouvé que l'excellence de son métier dans le cas de la représentation de la boucherie de la Guerre de 14, pouvait être gênant. Quand Gibrat "éclaire" une case par une touche de rouge, qui est en l'occurrence du sang, une scène de tranchée, il arrive que l'on peut ressentir un malaise. Il connait bien son métier ce bougre de Gibrat. Ce truc était déjà utilisé par les peintres hollandais du XVII ème siècle qui parsemaient leurs compositions de petits bonnets rouges, taches qui les structuraient. Pour clore cette remarque, disons que Gibrat se permet des joliesses que Tardi ne se permet pas. Lorsque l'on parle bande dessinée et guerre de 14, nouveau sujet récurrent de la bande dessinée franco-belge, il est impossible de ne pas faire référence à Tardi. Evacuons la d'emblée en disant que si Tardi est plutôt du coté du documentaire, Gibrat lui se place dans la lignée feuilletoniste du beau livre de Sébastien Japrisot, "un long dimanche de fiançailles" qui est supérieur à son adaptation cinématographique, dans le premier tome et de la série des aventures de Boro de Dan Franck et Vautrin dans le deuxième.
 
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Venons en à ce que nous raconte ces deux albums, dont le héros est Mattéo, qui sont dus tant au scénario qu'au dessin au seul Gibrat qui fait également la mise en couleur. Un auteur unique donc, une situation actuellement assez rare dans la production dans la bande dessinée.

 
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Au début du premier album, nous sommes en 1914 à Collioure. Mattéo est un jeune ouvrier agricole qui vit seul avec sa mère depuis la mort accidentelle en mer de son pécheur de père. Ce dernier a fuit avec sa famille l'Espagne où, étant anarchiste, il se sentait menacé. Mattéo s'est amouraché d'une belle jeune fille, Juliette qui a été plus ou moins été adoptée par le hobereau local pour lequel Mattéo travaille. La guerre éclate. L'enthousiasme du début fait vite place à la litanie des morts. Etant espagnol Mattéo n'est pas mobilisé. Il continue à travailler dans les vignes,mais la pression sociale est telle qu'il se sent obligé de s'engager, contre l'avis de sa mère et de son meilleur ami qui est revenu du front aveugle alors qu'il se destinait aux beaux arts. Mattéo est très vite confronté aux horreurs de la guerre. Il est difficile d'en dire plus sans tuer le plaisir de lecture. Un des grands intérêts de ces deux albums réside dans le choix malin du héros qui est un peu en marge, dans les deux univers, la guerre de 14 puis la révolution russe dans lesquels il est plongé, ce qui permet à Gibrat de donner regard un peu décalé sur ceux-ci. 

 
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Sachez que le deuxième volume verra Mattéo plongé en pleine révolution russe à Pétograd et de passage à Paris. Ces "dépaysements" nous valent des planches encore plus somptueuses que celles du tome 1.
Mes lecteurs habituels ne seront pas surpris d'apprendre que je me suis livré à la chasse aux anachronismes. Par exemple, mais sans certitude, je me suis étonné que les dessins du front que reçoit Mattéo de son ami soient faits sur des feuilles venant d'un carnet à spirale. Les cahiers à spirale existaient-ils en 1914? Il y a en revanche un anachronisme flagrant et qui est récurrent dans toutes les représentations depuis cinquante ans de la guerre de 14, dans Mattéo moins que dans beaucoup, le déficit de moustaches! Il faut savoir qu'en France avant 1914, il n'y avait guère comme non moustachu que les acteurs et les curés. Les rares non moustachus étaient en but à la grande injure, qui était alors: face de cul! A la décharge de Gibrat il est bien difficile aujourd'hui de faire un héros de B.D. moustachu. Astérix occupe tout l'espace qui leur est dévolu...

 
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Dans une interview, Gibrat explique très bien son rapport avec le réel: " Je suis plus un dessinateur évocateur que réaliste. Il faut que le réalisme soit tordu pour qu’on puisse faire croire que c’est cela le vrai réalisme ! Par exemple les années 40 que j’ai dessinées ne sont pas les vraies années 40. Je dessine toutes les rues pavées alors qu’il y avait beaucoup de rues goudronnées. De même, dans la mémoire collective, 1944 c’était les tractions. En fait il y en avait très peu : les gens roulaient dans des voitures d’avant-guerre et les tractions étaient des bagnoles très modernes réservées à la Gestapo. J’ai donc dessiné des tractions. Et tout est un peu comme cela. Comme le béret rouge de Jeanne, à l’époque le rouge n’était jamais comme cela, mais pour une raison de mise en scène, je me suis appuyé sur ce truc-là. J’ai volontairement triché avec la vérité. Je me prends ce droit là parce que c’est plus important pour le récit. Ce n’était pas absurde, je n’ai pas non plus fait le béret branché du bobo d’aujourd’hui ! C’est le temps de la vérité où on laisse croire aux gens que c’est cela la vérité ou en tout cas que c’est crédible. Et c’est cela qui plait, je crois."
Cette position me fait problème, car elle renforce, surtout lorsqu'elle est traduite avec autant de talent qu'en possède Gibrat, les idées reçues sur une question, un lieu, une époque...

 
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Les planches de Gibrat sont divisées en relativement peu de cases, souvent réparties en trois bandes horizontales où le talent d'aquarelliste de l'auteur peu se développer au large et parfois il prend toute la page comme pour cette superbe vue parisienne de la gare du nord et de ses environs. Le fait qu'il travaille sur un format assez grand ses planches originales ont 47 cm de haut, n'est sans doute pas étranger à cette qualité. 

 
 
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On ne peu pas reprocher grand chose au dessin de Gibrat dont la somptuosité surprend le lecteur à chaque page sinon de représenter les jeunes femmes qui séduisent Mattéo toujours avec la même physionomie, très belle au demeurant; à sa décharge on peut toujours penser que Mattéo n'aime que ce type de femme...

 
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Le tome 2 est publié avec un cahier graphique grâce auquel on peut admirer la dextérité de dessinateur de Gibrat. Il est précédé d'une postface de Claude Gendrot qui nous apprend que le dessinateur "encre" au bic et où il parle bien du style de l'artiste: " Il n'aime rien tant que les portrait, les visages qui s'expriment, les corps qui se meuvent tout en souplesse ou se raidissent tout en noeuds, il jubile à faire éclore l'attitude gracieuse une Amélie dont la main saisit une chaise pour s'y asseoir ou l'expression d'un Mattéo dont la lassitude pèse sur la table de bistrot, il se réjouit de l'air goguenard qu'il réussit à donner à un vieux, de la pétillante malice qu'il offre à un jeune..."
 
 
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Le texte dans une B.D. se divise en deux espèces. Celui qui se trouve dans les bulles et qui sort de la bouche des personnages et celui qui est placé dans des rectangles, le plus souvent soit en haut ou en bas de la case et qui est un peu l'équivalent de ce qu'est la voix off au cinéma. Ces deux formes demandent, la première à l'auteur d'avoir un talent de dialoguiste, la deuxième qu'il possède avec les mots une force descriptive et évocatrice. Il faut que cette partie du texte d'une part ne fasse pas doublon avec le dessin et que d'autre part qu' il n'entre pas en conflit scénaristique et stylistique avec celui-ci. Dans le cas de Gibrat comme il se charge de tout, il faut donc qu'il soit un athlète complet de la B.D. Son écriture est si remarquable que chose exceptionnelle dans la bande dessinée, cette "voix off" pourrait se lire indépendamment des dessins quant aux dialogues souvent narquois et gouailleurs ils contribuent grandement à l'intérêt du récit.
 
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La construction du récit, nettement scindée en deux, est elle aussi remarquable. Le premier volet peut se lire seul, étant autonome du second et possédant sa propre fin. Le deuxième volets se passant principalement à Petrograd est plus intéressant scénaristiquement que le premier qui tournait assez classiquement autour des horreurs de la Grande guerre. Il nous montre une révolution russe bien différente de celle de la légende dorée que les partis communistes du monde entier ont propagée durant des décennies, la vision de Gibrat est dénuée d'angélisme et elle est plus pertinente que celle que l'on trouve dans "septembre rouge, octobre noir" (bande-dessinée que j'ai déjà chroniquée). Gibrat qui vient d'une famille communiste fait preuve d'une belle lucidité qui n'a pas été sans déchirement comme il dit:  " mes parents ont cru naïvement au communisme et ils ont été les cocus de l'histoire".
 
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Il est amusant, pour un vieux réactionnaire comme moi, de voir que les troupes des "parfaits" idéologiques ne font que fondre au fil des années les deux bandes dessinées que j'ai lues récemment, ayant pour cadre la révolution russe, est emblématique de ce phénomène. Lorsque j'étais adolescents, par exemple lorsqu'on traitait de la guerre civile espagnole, les bons étaient les républicains que l'on mettait tous dans le même sac, et cela va sans dire les méchants étaient bien évidemment les franquistes. Aujourd'hui le camp des saints se réduit aux seuls anarchistes. Le drapeau noir ne flotte toujours pas sur la marmite mais il est en voie de canonisation... 

 
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Les personnages de Mattéo, mis à part le rôle titre sur lequel je vais revenir, ont tous une véritable épaisseur psychologique et sont surtout en dehors de tout manichéisme. Si certains sont mus par leurs convictions, ceux là font souvent preuve de psychorigidité redoutables, quant aux autres c'est surtout leur égoïsme qui les font agir. Tous ces personnages sont bien éloignés des classiques personnages de bande dessinée lisses et à la morale bien définie. Mattéo, lui est le seul héros au sens propre du terme. Même s'il n'est pas sans tache, il est toujours tiraillé par le remord lorsqu'il agit contre sa conscience. Ce qui amène une fin (provisoire?) du deuxième tome pas complètement crédible, même si elle est logique par rapport au personnage qu'est Mattéo.

 
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La fin de cette histoire poignante est bien amère. Il est certain que le lecteur n'est pas prêt d'oublier Mattéo. Peut être que Gibrat nous donnera de ses nouvelles car il me semble que pour où il s'embarque à la dernière case, il y aura à raconter (il y aurait trois autres albums de prévus)...  
 
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case en exergue: Hermann

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