Overblog Suivre ce blog
Administration Créer mon blog

222 articles avec bande-dessinee

Alix l'intrépide de Jacques Martin

Publié le par lesdiagonalesdutemps

Alix l'intrépide de Jacques Martin
L'histoire commence à Khorsabad, en Mésopotamie, pendant la guerre entre Rome et les Parthes. Marsalla, un général romain qui n'aurait pas dû se trouver là, découvre un jeune Gaulois, Alix, dont il tente vainement de se débarrasser. Celui-ci est ensuite recueilli par des Parthes qui poursuivent les Romains. Après les avoir quittés, Alix rencontre d'autres personnages, tantôt bienveillants, tantôt inquiétants, et finit par arriver à Rome où il retrouve Marsalla. Mais entre temps, Alix est devenu citoyen romain... Contrairement à ce qu'il fera plus tard pour la plupart des autres aventure d'Alix, Jacques Martin a situé précisément celle-ci. 
L'événement historique qui ouvre les aventures d'Alix est la bataille de Carrhes, au cours de laquelle l'armée parthe de Suréna vainquit les légions romaines de Crassus ; elle eut lieu le 28 mai -53. L'épisode suivant, Le sphinx d'or, qui enchaîne sur celui-ci, commençant en septembre -52, cette première aventure d'Alix dure environ quinze mois, maistrès inégalement répartis : quelques jours ou quelques semaines au début et à la fin, entrecoupés par une séquence romaine résumée en une seule image, page 32 ! Mais s'il se passe tant de chose dans cet album, c'est que chaque page comporte 4 bandes qui contiennent elles-même 3 vignettes, ce qui fait donc 16 images par planche. Chaque case contient en plus un texte, composé aussi bien de récitatifs que de copieux dialogues. Il y a un total d'environ 900 cases par album ... soit le double de ce que l'on a actuellement dans un album 44 pages couleur. Quelle différence !
Alix l'intrépide de Jacques Martin
Alix l'intrépide de Jacques Martin

Toute cette aventure est sous l'influence de Ben Hur. L'histoire est globalement différente, bien sûr, mais il y a de multiples séquences qui semblent  être des "réminiscences" du livre ou du film muet de 1929 puisque ne faisons pas d'anachronisme, le grand film de William Wyler n'existait pas au moment où Jacques Martin a dessiné cet album en 1948. Premier exemple frappant : le début avec Alix qui se penche depuis un mur et qui fait tomber des pierres sur un général romain en train de défiler. Par la suite, on découvre aussi une galère attaquée par des pirate, l'adoption d'Alix par un patricien romain puis le décès de celui-ci, la fameuse course de char spectaculaire ... ce sont des scènes marquantes du roman de Lewis Wallace.

La planche 1 telle qu'elle est parue en 1948 dans l'hebdomadaire Tintin

ci-dessous l'originale de la planche

 

En ce qui concerne l'élaboration de cette première aventure n'oublions pas que nous sommes en 1948 et que les sources de documentation n'ont rien à voir avec ce qu'on trouve aujourd'hui. Dans "Avec Alix", J Martin explique qu'il se rendait régulièrement dans une bibliothèque de Verviers à l'époque et que sa source principale d'information était le Dictionnaire des Antiquités grecques et romaines de Charles-Victor Daremberg, qui comprenait 9 volumes. C'est là qu'il y découvrit les éléments pour reconstituer le palais du roi Sargon à Khorsabad, ainsi qu'une représentation du colosse de Rhodes et d'autres encore.
 

Alix l'intrépide de Jacques Martin

Une planche de l’épisode «Alix l’intrépide» représentant une scène navale comme celle ci-dessus et publiée dans le journal Tintin du 3 février 1949 a été vendue à 32.002 euros alors qu’elle avait été estimée entre 13.000 et 15.000 euros, indique dimanche soir la salle de vente bruxelloise Banque Dessinée.

Où sommes nous? On se déplace beaucoup, dans ce récit, qui commence à Khorsabad, puis on traverse l'Arménie et on arrive à Trébizonde ; après un voyage maritime au cours duquel on rencontre des pirates, nous voici à Rhodes ; nouvelle croisière pour arriver à Rome ; l'histoire se poursuit à Vulsini et s'achève au pied des Alpes.
Nous faisons connaissance d'Alix à Khorsabad. Nommé à l'origine Dûr-Sharrukin, « forteresse de Sargon », ce n'est plus qu'un petit village de l'Irak, à 15 km à l'est de Mossoul. En -713, l'empereur assyrien Sargon II ordonna la construction d'un nouveau palais au nord de Ninive. Cette cité rectangulaire mesurait 1760 m sur 1635 m pour 300 hectares. Ses murailles étaient protégées par 157 tours et étaient percées de sept portes, correspondant aux principales routes de la région. Une terrasse pavée accueillait le palais royal et les temples, ainsi qu'une ziggourat. La cour s'y installa en -706, mais Sargon mourut au combat l'année suivante. Son fils et successeur Sénachérib revint à Ninive. La cité inachevée fut abandonnée un siècle plus tard lors de la chute de l'empire assyrien. Il est fort peu probable qu'un trésor y soit resté intact pendant six siècles, s'il s'y trouva jamais. D'ailleurs, au temps d'Alix, la cité était déjà en ruines et inoccupée. Elle fut fouillée par des archéologues français au XIX° siècle, ce qui vaut à une partie de ses statues et bas-reliefs de se trouver au Louvre... et une autre partie au fond du Tigre, où le bateau qui la transportait coula en 1855, et jamais retrouvée.
Le choix de Khorsabad par Jacques Martin pour faire apparaitre Alix est assez curieux, car on peut se demander ce que Marsalla, le fictionnel légat de Crassus (décalqué sur le Messala de BEN HUR)! allait faire à Khorsabad avec toute sa légion, sur les talons d'Alix? D'autant qu'en marchant dans cette direction il s'enfonçait dans l'Empire parthe et rompait ses lignes de communication avec son Crassus son supérieur.
On peut penser que la raison de la présence de Khorsabad serait que JM avait dû lire quelque chose sur les fouilles archéologiques françaises de Khorsabad par Paul-Emile Botta (en1840-1850) (dont quelques Kerubs sont au Louvre), d'où l'imagination qu'un trésor s'y trouverait encore.
Alix l'intrépide de Jacques Martin
Alix l'intrépide de Jacques Martin

De Khorsabad à Trébizonde, Alix traverse le royaume d'Arménie, qui, chose curieuse, n'est jamais nommé. En -610, les Haïkans, une tribu thraço-illyrienne, se fixe en Médie, où elle se mélange pacifiquement aux anciennes tribus autochtones, formant un État indépendant (Alix rencontre une tribu de Haikanes qui semble être traquée par les autres groupes ethnique du lieu...) ; le nom d'Arménie n'apparaît qu'en -520. La région passe successivement sous la tutelle des Mèdes, des Perses et des Macédoniens d'Alexandre ; elle prend à cette occasion une forte teinture hellénistique qu'elle ne quittera plus. En -190, les Grecs ayant été battus par les Romains, l'Arménie redevient indépendante. En -95, son roi Tigrane le Grand fonde un vaste empire qui va du Caucase à Mossoul et de la Caspienne à Antioche. Mais Rome finit par s'inquiéter de sa puissance et, en -66, il est vaincu par les légions de Pompée ; le pays devient un protectorat romain, tout en restant gouverné par ses rois ; au siècle suivant, il sera partagé entre Rome et les Parthes. A l'époque à laquelle Alix le visite, le pays est en paix. A ce propos il y a une bizarrerie à relever : c'est la conquête de Khorsabad par le général Marsalla. Comme le récit débute quelques semaines après la bataille de Carrhes, au moment de l'entrevue entre Suréna et Crassus, j'imagine mal qu'un général romain ait poursuivi le siège d'une ville en territoire ennemi alors que l'armée principale était en train de faire retraite.

Alix l'intrépide de Jacques Martin

Khorsabad est un lieu crucial dans l'existence du héros il y retrouve sa mère, dans le roman "Le sortilège de Khorsabad".Elle avait été enlevé par Arbacès. Voici la biographie de Myrdinna, la mère d'Alix. C'est Arbacès qui parle:

"Elle a été mon esclave, Alix! A Délos, elle avait avalé une drogue qui l'avait fait passer pour morte. Le mélange de ce breuvage et de son antidote eut des effets imprévisibles.Ta mère a sombré inexorablement dans la démaence. Je ne te connaissais pas encore quand elle est entrée en ma possession, sinon...
-Monstre!Je ne sais ce qui me retient...hurle Alix
-Elle devint de +en+ incôntrolable. Pendant son séjour à Tyr, je l'ai cédée à un aubergiste nommé Damon pour payer mes dettes de jeu. Et tu vois Alix, les gardes, les archers , les citoyens de Tye, et même les chiens et les rats: tous savent que ta mère est folle!"
Plus tard, Alix retrouve Myrdinna, qui meurt dans les bras de son fils
"Myrdinna, petite mère...C'est moi, Alix, ton fils...Myrdinna petite mère...
Mais qu'arrive t'il? Son petit Alix s'est-il blesssé. Il pleure. Allons viens chez maman, elle va poser un doux bisou sur le vilain bisou. Et parce que tu es sage, j'ai un cadeau pour toi.Regarde, une belle poupée.
-Myrdinna petite mère...
Je sais, les poupées, ce n'est pas pour les garçons mais c'est tout ce que je possède. Je l'ai gardé rien que pour mon Alix. Je lui ai tellement parlé qu'elle est devenue un peu toi, un peu moi.Maintenant, tu peux l'avoir , mais tu dois cesser de pleurer. Ecoute la, elle t'aime comme je t'aime. Et toi?
-Oh, oui, je t'aime .Maman...
-Il se fait tard. Il faut dormir.Serre-moi encore dans tes bars....Et nous dormirons...Alix...
Alix étreint sa mère.Et pour elle, qui ne l'entend plus,il retrouve le langage lointain de son enfance et chante à voix basse:
-Un matin, petit moineau, tu étendras tes ailes et tu vaicras le ciel." 

Alix l'intrépide de Jacques Martin
Alix l'intrépide de Jacques Martin
 
Ensuite nous voici à Trébizonde. C'est l'ancienne Trapézonte grecque, fondée en -756 par des colons de Milet. C'est de là que Xénophon et ses Dix-Mille aperçoivent enfin la mer après leur retraite de l'empire Perse. ( L'Anabase, -IV° siècle ). Indépendante pendant la domination Perse, elle est intégrée par Alexandre au royaume du Pont, puis annexée par Rome en tant que cité libre ; elle resta très prospère. Elle fut la capitale d'un empire grec aux XIII° et XIV° siècles. C'est aujourd'hui la ville turque de Trabzon, 200 000 habitants.
Après une petite visite chez les pirates nous abordons à Rhodes célèbre pour son colosse. Peuplée par les Doriens, l'île commerça surtout avec la Grèce et l'Égypte. Elle conclut un traité avec Rome en -164. Son école de philosophie, où étudièrent Pompée et Cicéron, était célèbre.
Le colosse fut érigé en commémoration d'un siège qui eut lieu en -305 et qui échoua. La statue, d'une hauteur de 32 m, représentait Apollon-Hélios et était considérée comme la 6° des sept merveilles du monde. C'était l'œuvre de Charès de Lindos ( autre ville de l'île ), qui se suicida en découvrant une erreur dans ses calculs ; un de ses assistants les corrigea. C'était parti pour 12 ans de travaux.
 

minet 9154

DSC05577.JPG

le sanctuaire d'Apollon à Rhodes (octobre 2012)

A partir de là, les historiens ne sont plus d'accord. Sur l'emplacement de la statue d'abord : elle ne pouvait se trouver dans la posture traditionnellement représentée, enjambant l'entrée du port, un pied sur chaque jetée ; l'écart, d'environ 40 m, aurait été trop grand pour sa taille ; on pense qu'elle pouvait être érigée, soit sur les hauteurs de l'île, ou en contrebas de l'Acropole, ou encore sur un côté du port, et peut-être adossée à une falaise. Sur sa composition ensuite : sur un socle de marbre, elle aurait été constituée d'un bâti de bois recouvert de plaques de bronze, mais ces matériaux semblent difficilement compatibles avec sa hauteur pour des raisons de solidité ; alors, une statue de pierre recouverte de bronze ? La représentation qu'en fait Jacques Martin est néanmoins vraisemblable.
Toujours est-il que les Rhodiens n'en profitèrent pas longtemps : terminée en -292, un séisme la jeta bas en -226. L'oracle de Delphes aurait interdit aux habitants de la relever. Ses débris restèrent sur place jusqu'en 653, date à laquelle ils furent vendus : il y avait 13 tonnes de bronze et sept tonnes de fer. Il n'en reste absolument plus rien... S'il ne reste rien du colosse, il y a tout de même des vestiges romains comme le montre ci-dessus, les photos que j'y ai prises, il y a quelques années.
A Rome C'est l'époque où la population urbaine s'accroît considérablement sous l'effet de la transformation des structures économiques et sociales ; la petite propriété paysanne disparaît, remplacées par les grandes exploitations fondées sur le système esclavagiste. D'énormes quartiers d'habitations sont crées, avec pour corollaires : la spéculation immobilière, les effondrements et les incendies. Des architectures monumentales et de prestige transforment Rome en une capitale comparable aux grandes villes hellénistiques avec le concours d'architectes et d'artistes grecs, et comprenant notamment des nouveaux temples, des aqueducs et des magasins portuaires. La ville commence à se sentir à l'étroit dans son enceinte archaïque, dite de Servius, pourtant récemment étendue, dont le périmètre de 11 km englobe 427 ha : des faubourgs poussent à l'extérieur. L'époque de grandes réalisations architecturales dans la cité. Le théâtre de Pompée est construit au Champ de Mars entre -61 et -55, c'est le premier théâtre en pierre à Rome ; pour conserver l'aspect sacré donné aux représentations théâtrales, un temple dédié à Vénus Victrix se trouve au sommet des gradins ( on les voit bien page 19 de Roma, Roma ). De -54 à -46 s'érige le forum de César sur les côtés de la place s'élèvent les grandes basiliques destinées à abriter les procès, ainsi que les transactions financières et bancaires ; il sera le modèle des futurs forums impériaux. Mais à part la demeure d'Alix et quelques rues, on voit assez peu de choses de Rome dans cet album, à l'exception du Cirque Maximesiège des courses de chevaux et de chars depuis les débuts de la cité ; ses installations furent d'abord en bois, le premières structures en pierre datant du -II° siècle ; il pouvait contenir 250 000 spectateurs.
On voit aussi un amphithéâtre qui évoque le Colisée, mais celui-ci ne fut construit qu'un siècle plus tard, sous Vespasien ; son nom est d'ailleurs : l'amphithéâtre Flavien ; il pouvait contenir 60 000 spectateurs. Au temps d'Alix, les spectacles avaient lieu sur le Forum Boarium ( le forum aux bestiaux ), près du Champ de Mars, la place servant d'arène, avec des galeries de service creusées par en dessous et des gradins de bois autour pour les spectateurs. Le premier amphithéâtre en pierre de Rome ne fut construit qu'en -29. Les amphithéâtres servaient pour les spectacles de gladiateurs ( munera ), les batailles navales ( naumachies ), et les chasses aux fauves ( venationes ).
L'album se termine à Vulsini, une ville se situe à 100 km au nord de Rome ; c'est aujourd'hui Bolsena, près du lac du même nom. Alix y retournera au début des Légions perdues.
 
Quel était le contexte historique de l'album? Nous sommes à la fin de la République romaine, qui est gouvernée par le « triumvirat » Pompée-Crassus-César. Tandis que ce dernier, nommé par le Sénat proconsul des Gaules conquiert méthodiquement le pays depuis -58, à la fois pour s'assurer la gloire militaire et une fortune qui lui permettra de payer ses dettes, Pompée est le maître de Rome. Pour le « Grand Homme », comme il se fait appeler ( Pompéius Magnus ), la gloire et la fortune sont déjà là : ses campagnes en Espagne contre Sertorius, en Orient contre Mithridate et contre les pirates lui ont accordé l'une et l'autre ; ce bon stratège est très populaire,mais c'est un mauvais orateur et un piètre politique.
Quant à Crassus, on dit que c'est l'homme le plus riche du monde, sa fortune étant estimée à 170 millions de sesterces, pas tous acquis honnêtement...mais il lui manque la gloire militaire : même celle de son modeste succès contre Spartacus lui a été soufflée par Pompée, arrivé en ouvrier de la onzième heure. Alors, bien que Pompée ait signé un traité de paix avec les Parthes, dix ans plus tôt, Crassus le dénonce et se met en tête de conquérir leur royaume qui, accessoirement, contrôle l'accès de la Route de la Soie et des richesses de l'Asie qu'elle apporte. A la fin de l'année -54, le voilà à Antioche, à la tête de sept légions dont une de cavaliers Gaulois fournie par César. Pendant que Crassus perd son temps à piller le Proche-Orient, jusqu'au temple de Jérusalem, Suréna renforce l'armée Parthe.La confrontation aura lieu à Carrhes.... La seule chose dont nous soyons sûr, c'est que Crassus avait franchi l'Euphrate à la hauteur de Zeugma («le lien») où, comme le nom l'indique, il y avait un pont reliant Séleucie de Commagène et Apamée (deux villes se faisant face de part et d'autre du fleuve, aujourd'hui noyées par le barrage de Birecik). Crassus marcha donc vers Carrhæ - où il avait laissé une garnison l'année précédente - puis descendit le Ballissos (act. Balikh), un affluent de l'Euphrate.
Il semble que la bataille de Carrhæ eut lieu à 40 km au sud de cette ville, mais les spécialistes discutent encore pour savoir si ce fut sur la rive droite ou la rive gauche du Ballissos.
Crassus, de fait, ne sortit pas du bassin de l'Euphrate (Carrhæ est à la frontière de la Turquie/Syrie).

 
Jacques Martin a maintes fois raconté comment la première page d'Alix, fournie à l'éditeur de Tintin à titre « d'échantillon », fut publiée sans qu'il en soit prévenu et comment on lui réclama précipitamment la suite... Quand Leblanc lui a demandé de faire une planche par semaine après sa première planche-test qu'il avait proposée quelques semaines plus tôt et qui a d'ailleurs été publiée telle quelle, J Martin n'avait pas prévu de scénario pour la suite, persuadé qu'on ne le rappellerait plus. Il a donc du élaborer son scénario petit à petit, c'est pour ça que cet album fait un peu "feuilleton". Mais à partir du moment où Alix apprend d'Honorus Galla, son père adoptif, qu'il est le fils d'un chef gaulois, l'histoire décolle alors vraiment
Il faut croire néanmoins qu'il avait soigneusement préparé son affaire, accumulant références et documentation, car on ne sent guère l'improvisation.
Au début, cependant, il n'y a pas d'intrigue : Alix rencontre des Romains, des Parthes, traverse l'Arménie, comme si c'était une période d'observation, mais tout change avec l'arrivée d'Arbacès, puis de Galla, et Alix doit faire face à des enjeux de plus en plus importants, au péril de sa vie. Le scénario est serré et les rebondissements fréquents.
Si le caractère de notre héros est déjà bien fixé, et ne variera plus guère, le dessin se cherche : l'auteur n'a pas encore mis au point le style « martinien » que l'on trouvera quelques épisodes plus loin, bien que les attitudes des personnages soient déjà bien présentes. Les décors sentent parfois le dessin d'architecte et la couleur, assez neutre, ne les met pas en valeur.
Dans cet album commencé dans l'urgence, on trouve peu de décors détaillés ou de grande image panoramique. On peut signaler bien sûr une grande case spectaculaire qui représente le Colosse de Rhodes, mais est-elle véridique ? Les images sont le plus souvent subordonnées à l'action et l'auteur n'a pas le temps de se consacrer aux détails. Il y a parfois quelques vignettes aux décors étonnement précis, et c'est le signe que Jacques Martin est en train de rechercher son style.

Tout cela évoluera donc par la suite, mais après un départ qui aurait pu mener n'importe où, on voit le récit prendre de l'ampleur tout en conservant sa ligne directrice, et Alix, qui ne cherche d'abord qu'à sauvegarder son existence, se voit vite confronté aux exigences de la politique, et il ne s'en affranchira plus à l'avenir. 
Au début des aventure d'Alix, Jacques Martin dit avoir donné à son héros quinze ou seize ans. Comme il n'est pas tombé du ciel à Khorsabad, il a bien dû passer quelque part les premières années de sa vie, et il n'est certainement pas resté inactif.
Pourtant, à ce moment-là, on sait assez peu de choses sur lui et on n'en apprendra guère plus par la suite. Lorsque son portrait s'affinera, ce sera au fil de ses aventures, et il permettra de préciser certains aspects de sa personnalité, par exemple son rapport avec le pouvoir, ou ses relations, souvent controversées, avec les femmes. Mais on reviendra rarement en arrière, sur ses premières années, aussi est-il intéressant de faire le point à ce sujet.
Il est Gaulois, il est esclave ( on verra que c'est discutable ), il sait monter à cheval et combattre ( deux talents qui ne « collent » pas tellement bien avec son statut servile ), il connaît au moins une autre langue que la sienne, certainement le grec, la langue commune de tous les gens cultivés de l'époque, ce qui lui permet de converser d'égal à égal avec Suréna, alors que son interlocuteur est général en chef et premier ministre du roi des Parthes. Drôle d'esclave, en vérité !
Par la suite, grâce à Galla, on apprend qu'il est le fils d'un chef gaulois et que ses parents ont disparu pendant la guerre des Gaules, tandis que lui-même était vendu comme esclave.
Correction un peu plus tard : nous apprenons alors la participation des siens à la légion de cavalerie gauloise sous les ordres de Crassus à Carrhes ( dans Iorix le grand ) et nous le voyons arriver à Khorsabad après avoir voyagé avec cette armée et perdu de vue le reste de sa famille ( dans C'était à Khorsabad).
Enfin, dans plusieurs épisodes, nous constatons sa maîtrise à la conduite des chars de course, avec succès, puisqu'il gagne généralement ; à plusieurs reprises également, il se retrouve contraint de combattre comme gladiateur, toujours avec succès. Or, ces deux « métiers », difficiles et dangereux, ne s'improvisent pas et mettent du temps à s'apprendre.
Ces éléments disparates sont à peu près tout dont nous disposons pour esquisser une biographie sommaire du personnage, sans compter que certains sont contradictoires entre eux et avec les faits historiques et de société. C'est pourtant suffisant pour reconstituer sa vie en s'en tenant au plus vraisemblable.
Cette histoire commençant en -53, Alix est né en -69 ou -68 en Gaule. Rappelons que les opérations militaires de la guerre des Gaules n'ont commencé qu'en -57, Alix ayant alors 11 ou 12 ans, et ces opérations ne concernaient que la Gaule Belgique, entre Seine et Rhin, et la façade océane, pas encore l'intérieur du pays, qu'il a en fait quitté en -54, on verra comment.
Si on s'en tient au seul critère géographique, cet album ne nous dit rien de son lieu de naissance; fort heureusement, deux autres albums sont un peu plus bavards. Dans Le sphinx d'or, nous voyons Alix revenir au pays, alors que le siège d'Alésia se déroule non loin de là. Un peu plus tard, la localisation de ce pays, où il retrouve son cousin Vanick, est plus précise dans Vercingétorix : entre la Saône et Alésia. Ce territoire est celui des Eduens, un riche et puissant peuple Celte, allié de longue date des Romains, sauf pendant une brève période de l'année -52, lors de la campagne de Vercingétorix.
Mais les révélations de Galla nous disent tout autre chose : pour qu'un peuple Gaulois soit vaincu de la manière dont il le raconte, il aurait fallu qu'il soit Belge, Armoricain ou Aquitain, et que l'événement se soit déroulé entre -57 et -54.
Pourquoi cette dernière date ? Parce que si Alix a suivi l'armée de Crassus, avec ou sans sa famille, les légions étaient à pied d'œuvre en Orient dès l'automne -54, et on sait que Crassus perdit ensuite son temps à piller la région jusqu'en mai -53, une aubaine pour les Parthes. Or, les Eduens ne se joindront à la révolte qu'à l'été -52, après Gergovie.
Que peut-on conclure de ces indications ? Seul le critère géographique me paraît pertinent, en éliminant les peuples trop éloignés dont il n'est jamais question dans les récits : Alix est un Eduen, c'est l'hypothèse la plus vraisemblable. Ce peuple étant romanisé depuis longtemps, Alix n'aura pas beaucoup d'efforts à faire pour devenir citoyen romain par adoption.
Fils de chef gaulois, Alix appartient donc à une famille aristocratique celte. Ces nobles possèdent la terre que des paysans cultivent pour eux. Autour des nobles gravitent leurs « clients », les ambactes : guerriers sans fortune, paysans ou artisans à qui le noble donne des biens ou des denrées en échange d'un service militaire. Les nobles choisissent parmi eux leur roi ou leur magistrat suprême, le vergobret ; ceux-ci sont élus et leur charge n'est pas, en principe, héréditaire.
Seuls les nobles sont assez riches pour posséder des chevaux et disposent d'assez de temps pour recevoir un entraînement militaire très poussé. Du point de vue de l'équipement, rien ne ressemble plus à un légionnaire romain qu'un guerrier gaulois, d'autant plus que les Celtes, habiles métallurgistes, approvisionnent toutes les armées ; ce sont eux qui ont inventé la cotte de mailles, que portent tous les soldats de l'époque.
On voit donc qu'Alix était bien placé pour recevoir une bonne formation aux armes et à l'équitation ; il reçut également une bonne culture générale, puisqu'on le voit s'exprimer sans difficultés en grec et en latin. A son époque, les druides n'étant déjà plus chargés de l'éducation des jeunes nobles; il est probable qu'il a disposé d'un précepteur ( grec, naturellement ), et d'un maître d'armes. Comme il devait en outre avoir quelques loisirs, je suppose qu'il ne les consacrait pas seulement à la chasse, et c'est certainement là qu'il apprit, pour s'amuser, à si bien conduire les chars et aussi à combattre comme un gladiateur. En effet, ces deux « métiers », bien que parfois occupés par des hommes libres étaient considérés comme des métiers d'esclave, déshonorants pour un citoyen de haute lignée ; mais ceux-ci se distrayaient parfois en s'entraînant et en cherchant des émotions, sûrement pas pour faire carrière (comme on le voit dans Timour), d'autant plus que l'armement et les méthodes de combat n'avaient rien à voir avec ceux des militaires.
Tout cela a donc bien occupé Alix jusqu'à son adolescence et il est en pleine possession de ses moyens lorsque nous le trouvons lancé dans ses aventures : il aurait pu avoir une moins bonne préparation à ce qu'il allait vivre !
Comment Alix s'est-il retrouvé en orient? Il paraît difficile de retenir la version de Galla, qui est là pour renforcer l'aspect romanesque et dramatique du récit, mais qui se trouve corrigée par la suite, ainsi que l'appartenance d'Alix à un autre peuple que celui des Eduens, que rien ne vient appuyer. L'hypothèse la plus probable est que des membres de sa famille, ou de son clan, se sont engagés volontairement comme cavaliers mercenaires dans l'armée de Crassus, peut-être sur l'instigation de Galla et de César ; ce dernier devait « rembourser » Crassus, qui avait payé une partie de ses dettes, en lui fournissant un contingent de cavalerie levé en Gaule. Il n'y avait pas eu de contrainte, mais seulement l'attrait du butin. On sait que les choses, à Carrhes, se sont mal terminées pour les Gaulois comme pour les Romains, mais sans cela, il n'y aurait pas eu d'aventures d'Alix. Et voilà comment celui-ci s'est retrouvé vraisemblablement prisonnier de guerre, ce qui, à l'époque, était synonyme d'esclave, sauf si une rançon pouvait être payée.
De noble gaulois, Alix est devenu un noble romain après son adoption (parcours identique à Ben-Hur qui de noble juif devient un aristocrate romain après avoir été adopté) car il appartient désormais, selon toute vraisemblance, à la classe équestre ; les chevaliers étaient ceux qui, à l'origine, devaient le service militaire à cheval, considéré à juste titre comme le plus onéreux. Pour être chevalier, il fallait posséder 400 000 sesterces de biens fonciers, comme pour les sénateurs, mais à la différence de ceux-ci, les chevaliers pouvaient librement investir et commercer, et ils ne s'en faisaient pas faute. Au fil du temps, ils obtinrent les mêmes pouvoirs que les sénateurs, et ils purent défendre leurs intérêts dans toutes les instances de la vie publique et économique. Sans cela, Galla n'aurait pas été général en Gaule, ni gouverneur à Rhodes.
Tout cela n'est pas dit, ni montré, mais peut se déduire du train de vie apparent d'Alix à Rome, ainsi que de ses relations sociales. On ne voit que sa maison familiale de Rome, mais on sait qu'il doit posséder également des biens fonciers, sans doute des fermes en Italie, et probablement aussi des parts dans des fabriques ou des navires. En tout cas, il est visiblement à l'aise, à la différence d'Enak (dont on fera connaissance dans l'album suivant, le sphynx d'or), qui ne possède rien, sauf son titre ( discutable ) de « prince », et qui ne subsiste que grâce à la générosité de son ami.
Toutefois, Alix n'est pas patricien, contrairement à ce qui est parfois dit, tout simplement parce qu'un nom de patricien se termine obligatoirement en « ius », mais le nom en « ius » ne suffit pas pour faire un patricien : ainsi, C. Julius César et M. Licinius Crassus sont patriciens, mais C. Pompéius Magnus n'est que chevalier. Un Graccus n'est donc pas patricien ; à cette époque, il ne restait qu'une quinzaine de familles ( gens ) patriciennes, avec toutefois de nombreuses branches, soit quelques centaines de personnes seulement. Cela n'empêchait pas qu'on pouvait être noble tout en étant issu de la plèbe, comme l'étaient de nombreux chevaliers : la nobilitas s'acquérait par l'exercice de magistratures lorsqu'on était élu consul, prêteur, censeur, questeur ou édile. Il ne faut pas non plus confondre son nom avec celui de Tibérius et Caïus Gracchus, les célèbres « Gracques », qui vivaient au siècle précédent et dont le nom de famille était d'ailleurs Sempronius, Gracchus n'étant que leur surnom ( cognomen ).
Alix l'intrépide est en fait un album séminal, à la construction hâtive et aux idées multiples. Le récit frappe par son dynamisme et son enthousiasme, maisaussi quelques inexactitudes (j'ai déjà évoqué la curieuse présence de Pompée et César ensemble au cirque Maxime). L'auteur a tout mis dans ce premier récit où il devait faire ses preuves : des personnages historiques, un héros exemplaire, un méchant à la fois dangereux et séduisant, un monde antique richement documenté, des affrontements dramatiques et un magnifique voyage à travers la Méditerrannée.

 
 
Alix : si son aspect physique n'est pas encore celui auquel les albums suivants nous habitueront, son caractère est déjà bien affirmé et s'étoffe au fil des pages. D'abord simplement soucieux de sa survie, ce qui est légitime, il gagne en audace au fur et à mesure que les événements se précipitent à sa rencontre, et on découvre vite qu'il sait être altruiste et dévoué. Il est bientôt confronté à des questions politiques qui le dépassent un peu, mais desquelles il se tire honorablement. Dès qu'il s'agit d'action, on le sent à son affaire, mais chez lui, la réflexion approfondie entraîne parfois le doute. C'est pourquoi il tient encore aux images paternelles réconfortantes, comme Galla, Toraya, voire César, qui compensent l'inexpérience de sa jeunesse. Fort heureusement pour lui, il ne désespère jamais.
 
Et, par ordre d'entrée en scène :
 
Marsalla : voilà un général romain fort soucieux de ses intérêts et peu regardant sur le choix des moyens ; il faut dire qu'il était à bonne école : son chef Crassus ne venait-il pas de passer plusieurs mois à piller la région ? Son équipée à Khorsabad est du même ordre, tout comme elle signifie pour lui le début des ennuis : il ne va plus cesser de s'enfoncer, malgré l'alliance avec Pompée, vers une issue fatale. Pour avoir voulu s'enrichir au lieu de combattre, cet homme peu scrupuleux est devenu un perdant.
 
Suréna : le général des Parthes est aussi le premier ministre de son roi, Orodès II. On ne sait pas avec certitude si Suréna est son nom ou son titre : les historiens penchent plutôt pour la seconde solution, ce qui voudrait dire « général en chef ». C'est un personnage conscient de sa valeur, et on comprend pourquoi : battre l'armée romaine n'est pas à la portée de tout un chacun, mais il sait reconnaître la valeur d'autrui quand il la rencontre en la personne d'Alix, et le grand seigneur devient comme un compagnon d'armes. Orodès, jaloux de ses succès contre les Romains et les Arméniens, le fera assassiner ( voir l'album : C'était à Khorsabad ). En dehors de Jacques Martin, peu d'auteurs se sont intéressés à lui ; seul, Pierre Corneille lui a consacré sa dernière tragédie, en 1674 : ce n'est pas son chef d'œuvre, mais quel beau français !
 
Marcus : « le plus vaillant officier de l'invincible armée romaine » selon Arbacès, mais il ne faut jamais croire Arbacès ! Il est surtout vaillant devant des adversaires moins bien armés que lui. C'est aussi un combinard, comme son chef Marsalla, avec lequel il cherche désespérément à se sortir du guêpier où il se sont fourrés par esprit de lucre, et malgré ses efforts, il n'y réussira pas plus que lui.
 
Toraya : ce sympathique colosse est ému par la détresse d'Alix, qui lui rappelle son fils disparu. Il profite de cet incident pour régler quelques comptes avec son chef, n'étant pas d'accord avec sa conception de l'accueil des étrangers. N'ayant plus rien à perdre après son esclandre, il s'enfuit avec son protégé, et un séisme leur apportera une aide opportune. Par la suite, il partagera un temps le destin d'Alix et tombera, victime de son dévouement, en essayant de le tirer d'affaire une nouvelle fois. Il représente l'une de ces figures paternelles qu'Alix rencontre de temps à autre et qui viennent compenser la disparition de sa lignée naturelle.
 
Quintus Arenus : le proconsul de Trébizonde ne fait que passer, mais il représente bien le magistrat romain de l'époque : tout puissant et sûr de son fait,mais ne dédaignant pas à l'occasion un petit pourboire. Alix le retrouvera dans : La chute d'Icare et Roma, Roma.
 
Arbacès : c'est bien connu, une histoire est d'autant meilleure que le méchant est parfait ! Celui-ci commence sur un mode mineur, connaît quelques déboires avec la concurrence, et termine avec une montée en puissance tout à fait remarquable, et on n'a pas encore tout vu. Le voilà devenu l'homme de confiance de Pompée, qu'il semble connaître de longue date. On peut d'ailleurs se demander pourquoi il exerce tout d'abord ses talents si loin de son patron,mais il faut se souvenir que Pompée avait combattu en Orient contre Mithridate, de -66 à -62, pour soumettre les territoires anatoliens devenus provinces romaines ; leur complicité doit venir de là. Avide et sans scrupules, il rebondit à chaque fois qu'on le croit abattu, toujours pour retrouver sur son chemin cet Alix à qui il ne fait pas de cadeau ( il lui en a pourtant fait un d'importance : sa fameuse tunique rouge dont on peut voir le premier exemplaire page 22 ! ). Le nom d'Arbacès a déjà servi pour un autre « méchant » : le prêtre égyptien des « Derniers jours de Pompéi », roman écrit par Bulwer Lytton en 1834.
 
Honorus Graccus Galla : c'est, selon toute évidence, un brave homme que la seule trahison qu'il ait commise dans sa vie obsède jusqu'à la fin. Quand il a l'occasion d'offrir une compensation à celui qu'il a lésé, il n'hésite plus et donne à Alix une famille, un nom, une fortune et la considération. Ce n'est pas rien, et son souvenir servira souvent de caution à Alix par la suite. Mais il disparaît très vite, laissant Alix orphelin pour la seconde fois.
 
Rufus : cet agent de César est un officier dévoué et efficace, tout le contraire de Marcus quant à la mentalité. Il sait toujours ce qu'il a à faire et le fait bien sans se poser de questions.
 
Les personnages historiques : Pompée, César, Labiénus : à l'époque où se déroule la seconde partie de cette histoire, au milieu de l'année -52, Pompée est seul à Rome.
En effet, depuis sa nomination en -59 comme proconsul de Gaule Cisalpine, Gaule Transalpine et Illyrie, et jusqu'au passage du Rubicon le 12 janvier -49, César ne remet pas les pieds à Rome. Il risquait d'être mis en cause devant la justice pour des accusations d'illégalités commises pendant son consulat, maisla Lex Memmia interdisait toute poursuite contre un citoyen absent de Rome pour le service de la République, à condition qu'il ne revienne pas dans la ville. Les affaires de César étaient alors gérées à Rome par son secrétaire, le chevalier d'origine espagnole Lucius Cornélius Balbus.
Quant à Labiénus, adjoint de César en Gaule, il n'a pas non plus quitté ce pays ; on trouvera son portrait dans : La cité engloutie.
Alix n'aurait donc pas pu, dans la réalité, rencontrer César à Rome, mais le roman permet tout, à commencer par faire passer Pompée pour un infâme conspirateur, et ça ne s'arrangera pas dans les récits suivants. Pourtant, Pompée n'aurait pas eu besoin de jouer un tel rôle.
Pourvu de la gloire militaire à la suite de ses campagnes en Espagne contre Sertorius, en Orient contre Mithridate et contre les pirates, Pompée était riche et immensément populaire. Mais ce n'était pas un tribun, seulement, pour son malheur, un politicien maladroit, hésitant et mal conseillé. Pour l'instant, il cherchait plutôt les accommodements avec César et ne rompit réellement avec lui qu'après le coup de force du Rubicon qui allait entraîner la guerre civile.
César, lui, est un politicien dans l'âme depuis toujours. Patricien ruiné et endetté, il s'est enrichi au fil de ses campagnes, en particulier celle dans les Gaules. Il y a aussi gagné une armée puissante, entraînée, disciplinée et obéissante, et, pour lui-même, un immense prestige. Quand il faudra foncer, devant un Pompée peu sûr de lui, il foncera, et gagnera, mais son destin le rattrapera vite. Parfois débonnaire, parfois cruel, César était un personnage complexe dont c'est plutôt l'aspect positif et sympathique, soucieux du sort de Rome, qui nous est présenté ici quand il prend Alix à son service.
 
 
Conclusion : cette première aventure d'Alix est un peu l'ébauche de ce qui viendra ensuite, même si les principaux caractères, à commencer par celui du héros, y sont déjà. Plus tard, les scénarios seront plus serrés et le dessin perdra de sa rigidité. Mais tous les ingrédients y sont, de l'arrière-plan historique soigné, aux études physiques et psychologiques des personnages.

Publié dans Bande-dessinée

Partager cet article

Repost 0

Taniguchi, L'homme qui rêve à l'espace Richaud, Versailles

Publié le par lesdiagonalesdutemps

Taniguchi, L'homme qui rêve à l'espace Richaud, Versailles
Taniguchi, L'homme qui rêve à l'espace Richaud, Versailles

L’exposition « Jirô Taniguchi, l’homme qui rêve », dans le cadre magnifique de l'espace Richaud (un ancien hôpital royal du XVIIIe siècle situé dans le centre-ville de Versailles, récemment réhabilité), encore une fois lors d'une exposition n'oubliez pas de lever la tête et de regarder par les fenêtres, est la même, adaptée à son nouveau cadre, que celle que l'on pouvait voir au Festival de bandes dessinées d’Angoulême en 2015. C'est une large rétrospective faite d'originaux et de reproductions qui devrait surprendre même ceux qui connaissent bien l'oeuvre du mangaka car de nombreuses oeuvres sont inédites en France soit que le manga n'ait pas encore été traduit, soit que ces planches ait été réservées à l'édition japonaise. On découvre aussi sont travail d'illustrateur, à peu près inconnu ici. Néanmoins les familiers du dessinateur auront un grand plaisir à voir des originaux de leurs albums préférés comme ceux de L'homme qui marche, Au temps de Botchan, Quartiers lointains, Les années douce... Cette belle exposition est surtout l’occasion d’apprécier la régularité de la production de l’auteur depuis 40 ans, son goût pour la bande dessinée européenne, et son talent pour se glisser dans différents genres de mangas, thriller, aventure, introspection, historique, animalier... Si le lieu est somptueux, la plupart des oeuvres sont exposées dans l'ancienne chapelle de l'hôpital, qui reprend le plan du panthéon de Rome, il n'est pas toujours bien adapté à la présentation d'oeuvre sous verre d'où les nombreux reflets dans mes photos. 

Taniguchi, L'homme qui rêve à l'espace Richaud, Versailles
Taniguchi, L'homme qui rêve à l'espace Richaud, Versailles
quartier-lointain

« Quartier lointain » © 1998 Jirô Taniguchi, édition française Casterman 2002-2003

journal-de-mon-pere

« Le journal de mon père » © 1994 Jirô Taniguchi, édition française Casterman 2000-2007

blanco

« Kami no inu/Blanco 3 et 4 » © Jiro Taniguchi 1996-2009, édition française Casterman 2010

furari

« Furari » © Jiro Taniguchi 2011, édition française Casterman 2012

journal-de-mon-pere2

« Chichi no koyomi – Le journal de mon père » © Jiro Taniguchi 1994, édition française Casterman 1999, 2000, 2004

montagne-magique

« La Montagne Magique » © 2005 Jirô Taniguchi, édition française Casterman 2007

sky-hawk

« Sky Hawk » © Jiro Taniguchi 2002, édition française Casterman 2009

Taniguchi, L'homme qui rêve à l'espace Richaud, Versailles
Taniguchi, L'homme qui rêve à l'espace Richaud, Versailles
Taniguchi, L'homme qui rêve à l'espace Richaud, Versailles
Taniguchi, L'homme qui rêve à l'espace Richaud, Versailles
Taniguchi, L'homme qui rêve à l'espace Richaud, Versailles
Taniguchi, L'homme qui rêve à l'espace Richaud, Versailles
Taniguchi, L'homme qui rêve à l'espace Richaud, Versailles
Taniguchi, L'homme qui rêve à l'espace Richaud, Versailles
Taniguchi, L'homme qui rêve à l'espace Richaud, Versailles
Taniguchi, L'homme qui rêve à l'espace Richaud, Versailles
Taniguchi, L'homme qui rêve à l'espace Richaud, Versailles
Taniguchi, L'homme qui rêve à l'espace Richaud, Versailles
Taniguchi, L'homme qui rêve à l'espace Richaud, Versailles
Versailles, mars 2016

Versailles, mars 2016

Partager cet article

Repost 0

case en exergue: Hal Foster

Publié le par lesdiagonalesdutemps

case en exergue: Hal Foster

Publié dans Bande-dessinée

Partager cet article

Repost 0

La cathédrale, une aventure de Jhen dessinées par Jean Pleyers sur un scénario de Jacques Martin

Publié le par lesdiagonalesdutemps

La cathédrale, une aventure de Jhen dessinées par Jean Pleyers sur un scénario de Jacques Martin

Une double expérience récente, d'abord la découverte de la cathédrale de Strasbourg, puis la visite d'une exposition autour de l'oeuvre de Jacques Martin dans une galerie parisienne m'a fait explorer ma bibliothèque pour en exhumer un album de bandes dessinée intitulé La cathédrale. Il est dessiné par Jean Pleyers sur un scénario de Jacques Martin. Cette aventure de Jhen se passe principalement dans et aux alentours de la cathédrale de Strasbourg. 

Pour ceux qui ne connaitraient pas Jhen, un petit rappel: Jhen" (appelé "Xan" dans les deux premiers volumes de la saga qui lui est cosacrée), est un jeune architecte italien (selon Jean Players, il a 25 ans en 1431 lorsque Jeanne meurt sur le bucher). Il vit donc en plein  Moyen Age européen. La série déjà plus d'une quinzaine d'albums, avec une majorité dessinée par Pleyers.

Aventures de Jhen (scénario Jacques Martin et dessin Jean Pleyers, jusqu’au N° 9)

1. L'Or de la Mort (1984) 
2. Jehanne de France (1985) 
3. Barbe bleue (1984) 
4. Les écorcheurs (1984) 
5. La cathédrale (1985) 
6. Le lys et l'ogre (1986) 
7. L'Alchimiste (1989) 
8. Le secret des Templiers (1990) 
9. L'archange (2000) 
10. Les sorcières (dessins Thierry Cayman, scénario Hugues Payen d'après un synopsis de J. Martin) (2008) 
11. La sérénissime (dessin Pleyers, scénario Payen, d'après un synopsis de J. Martin) (2009)
12. Le Grand Duc d’Occident (dessin Cayman, scénario Payen) (2011)
13. L’ombre des Cathares (dessin Pleyers, scénario Payen) (février 2012)
14. Draculea (dessin Pleyers, scénario Cornette et Frissen) (octobre 2013)

15. Les Portes de Fer, scénario Cornette et Frissen. dessin Paul Teng (2015)

3. Voyages de Jhen

1. Les Baux de Provence (Yves Plateau et Benoît Fauviaux) (2005) 
2. Paris - Notre-Dame (Yves Plateau) (2006) 
3. Carcassonne (Nicolas Van De Walle) (2006) 
4. Le Haut-Koenigsbourg (Yves Plateau) (2006) 
5. Venise (Enrico Sallustio) (2007) 
6. Strasbourg (texte Jacques Martin et Roland Oberlé, dessin Muriel Chacon) (2008) 
7. Les Templiers (Marco Venanzi) (2008) 
8. Gilles de Rais (Jean Pleyers) (2008) 
9. Paris, ville fortifiée (volume 2) (Yves Plateau) (2009)
10. L'abbaye de Villers-la-Ville (Yves Plateau) (2010)
11. Bruxelles (Nicolas Van de Walle) (janvier 2011)
12. Bruges (Ferry) (mai 2011)
13. Le Mont-Saint-Michel (Yves Plateau) (mars 2012)

En outre Jacques Martin au cours de différentes interview a évoqué les scénarios suivants:

- « Le Boyard Fou » : une poursuite de Moscou à Venise
- « Le Diable Baron » : un tournant dans les relations qu’entretiennent Jhen et Gilles de Rais (de plus en plus soumis à des influences démoniaques)
- « Le Campeador » : les horreurs des guerres religieuses dans le sud de l’Espagne
- « le Condotierre » : intrigues au Vatican

La cathédrale de Strasbourg
 

Si la cathédrale joue un rôle important. Elle représente surtout un somptueux décor. Malheureusement le livre ne s'intéresse pas trop à sa construction même si Jhen y travaille comme architecte. Pleyers ne la dessine d'ailleurs pas en entier et préfère nous montrer sa façade ou sa pointe inachevée, en utilisant souvent des plans dynamiques (plongées acrobatiques, contre plongées vertigineuses etc ...) 

a

jhen_s10

 

Le véritable sujet du livre, ce sont les deux châteaux d'Ottrot, près du Mont Sainte Odile. Le récit se passe en fait près d'Obernai et Jacques Martin s'intéresse à l'histoire des lieux de son enfance. Deux familles rivales vivent dans des châteaux voisins, séparés par environ 500 mètres et l'intrigue se concentre sur l'amour impossible de deux adolescents issus des clans ennemis (un remake de Roméo et Juliette). Il nous raconte aussi les manoeuvres louches de l'évêque de Strasbourg qui essaie de vendre ces forteresses à l'Empire Romain Germanique.







 

L'intrigue n'est pas réellement passionnante. Le début de l'histoire expose un mystère que Jhen arrivera facilement à résoudre et on n'y trouve pas cette tension qui existe dans les autres albums. Gilles de Rais est absent et il cela modifie l'ambiance de la série. L'album est assez contemplatif mais on a du plaisir à découvrir ce monde médiéval. Pleyers dessine avec finesse les rues de Strasbourg ou l'intérieur de la cathédrale.



Dans une interview, Jacques Martin avoue qu'il avait eu surtout du plaisir à reconstituer la ville de Strasbourg telle qu'elle était au Moyen Age. Ce gros travail n'apparait toutefois que dans quelques cases disséminées et il n'y a pas de case qui nous montre l'ensemble de la ville. Il y a seulement quelques illustrations comme celle immédiatement ci-dessous.



Par certains côtés, on peut rapprocher cet album de "L'arme absolue". il y a dans les deux cas un aller-retour entre le château (Chillon ou Otrott) et la ville (Strasbourg ou Sion). Il y a aussi cet intérêt pour une histoire bien enracinée dans une région (l'Alsace, le Valais) et richement documentée en faits authentiques. Les villes et les châteaux de l'époque sont magnifiquement dessinés. Jacques Martin se promène sur les lieux de son enfance et imagine une histoire, mais le charme de la reconstitution est plus important que le suspense du récit. Ce voyage dans le passé fait aussi un peu penser à l'histoire des "Sorcières". C'est un album un peu à part dans l'oeuvre de Jacques Martin c'est un de ceux où l'on trouve le plus de sensibilité avec cette histoire d'amour impossible rappelant Roméo et Juliette.

Il faut remarquer qu'il y a pas mal de scènes assez lestes dans les histoires de Jhen (voir la séquence immédiatement ci-dessous). Est-ce que cela tient à la personnalité de Pleyers? Car Jacques Martin introduit peu ce genre de scène dans ses autres séries.

Mais il ne faut pas oublier que Jacques Martin fut obligé pendant la plus grande partie de sa carrière de subir une censure implacable sur le sujet (presse enfantine oblige).
Jhen est né bien après la révolution des moeurs 
Jacques Martin à évoqué ce sujet et a expliqué sa position, notamment à propos de Malua dans "Les proies du volcan", où il avait du tricher tout au long de l'album pour masquer la nudité naturelle de la jeune sauvageonne, et l'astuce qu'il a prise pour sortir les dernières planches de cet album, faites telles qu'il les voulaient .

Ci-dessous une interview Intéressante de Jean Pleyers 

Publié dans Bande-dessinée

Partager cet article

Repost 0

Martin, L'Histoire en héritage

Publié le par lesdiagonalesdutemps

Martin, L'Histoire en héritage
Martin, L'Histoire en héritage
Martin, L'Histoire en héritage

expo5

Alix l'intrépide (1948

Une bien belle exposition Martin et consort en la galerie Huberty & Beyne, 91 rue Saint Honoré, Paris 1 er, jusqu'au 19 mars. Que des planches magnifiques de Jacques Martin, Pleyers, Bob de Moor ou Chaillet. Elles permettent de voir d'après originaux l'évolution du dessin de jacques Martin et cela à partir d'une des toutes premières planches du premier album des aventures d'Alix, Alix l'intrépide jusqu'à L'empereur de Chine. Si vous êtes riches vous pouvez repartir avec une planche de Jacques Martin (entre 13000 et 15000 €) ou moins une splendide planche de Pleyers pour 1000€.

Martin, L'Histoire en héritage
Martin, L'Histoire en héritage

expo10

Les légions perdues

IMG_0242

L'enfant grec et Le dieu sauvage 

IMG_0246

L'enfant grec

Le dernier des spartiates

Le dernier des spartiates

Le dernier des spartiates

Le dernier des spartiates

Martin, L'Histoire en héritage
Martin, L'Histoire en héritage

IMG_0244

 

IMG_0245

Le dernier des spartiates

Martin, L'Histoire en héritage
Martin, L'Histoire en héritage
Martin, L'Histoire en héritage
Martin, L'Histoire en héritage
Martin, L'Histoire en héritage
Martin, L'Histoire en héritage
L'ile maudite

L'ile maudite

Paris, mars 2016

Paris, mars 2016

lefranc repaire

Le repaire du Loup, dessin de Bob de Moor (1970)

12711169_10207060590807301_2632333788449333619_o

L'ouragan de feu

expo1

Le vol du Spirit par Chaillet

expo2

Le repaire du loup par Bob de Moor

expo6

Jhen l'archange dessiné par Jean Pleyers

Martin, L'Histoire en héritage
Martin, L'Histoire en héritage
Martin, L'Histoire en héritage
Martin, L'Histoire en héritage
Martin, L'Histoire en héritage
Martin, L'Histoire en héritage
Martin, L'Histoire en héritage

expo7

expo8

expo9

1000_______jhen_cathedral_08_13566

Jhen la cathédrale dessiné par Jean Pleyers

Publié dans Bande-dessinée

Partager cet article

Repost 0

Murena de Philippe Delaby et Claude Dufaux

Publié le par lesdiagonalesdutemps

Murena de Philippe Delaby et Claude Dufaux
Murena de Philippe Delaby et Claude Dufaux

Grâce à la récente parution du « Artbook » de Murena, la série reviens dans l'actualité. A cette occasion je me propose de me pencher sur cette série phare de la bande dessinée historique. Il n'est pas mauvais, il me semble de porter un jugement sur une oeuvre quelques temps après sa sortie surtout, lorsque comme Murena, celle-ci a provoqué un sentiment de nouveauté dans son domaine, soit la bande dessinée historique. Son cas est en outre un peu particulier car si la saga n'est pas officiellement close, elle se trouve en suspend du fait de la mort soudaine et prématurée de Philippe Delaby, son dessinateur.  C'est Theo, celui du "Pape terrible" qui en reprendrais le dessin. La sortie du tome 10 est prévue fin 2017.

Murena de Philippe Delaby et Claude Dufaux

Peu après la mort de Delaby, le scénariste, Dufaux avait déclaré que la série continuerai avec un nouveau dessinateur. Précédemment, lors d'une interview il avait confié qu'il y avait quatorze albums de prévus. Neuf sont déjà disponible, à quoi on peut ajouter l'album « artbook ».

Le premier album de la série est parue en 1997. Il provoqua des critiques presque unanimement louangeuses. Dix huit ans après, il ne me paraît pas inutile de réévaluer Murena. Si sa nouveauté et son incontestable effet d'entrainement, il est loin d'être certain que sans Murena, Alix senator ait vu le jour, la création de Delaby et Dufaux, aujourd'hui pâti justement de la comparaison, qu'il est difficile de ne pas faire, avec la séquelle des aventures du héros inventé par Jacques Martin. Le point faible de Murena est plus le scénario que le dessin. Il y a bien peu d'invention scénaristique dans cette série tout du moins au début. Le récit est un habile collage post-moderne de nombreuses sources. L'érudition de Dufaux n'est certainement pas à mettre en cause mais il brode sur l'Histoire alors que Jacques Martin a inventé un monde. Il est temps de faire un subtil distinguo entre roman historique et Histoire romancée. Il me semble que ce sont deux genres différents que l'on a trop tendance à confondre. Chacun des deux ayant ses chef d'oeuvres. On peut parler d'Histoire romancée lorsque l'auteur n'invente pas véritablement de personnages mais raconte l'Histoire à travers des figures ayant réellement vécues. Alors que le roman Historique met en scène principalement un personnage de fiction, qui peut certes rencontrer des figures historique, mais il vit des aventures sur un fond d'Histoire dont les évènements interfèrent plus ou moins sur sa fictive existence. Si l'on prend comme exemple l'oeuvre de la grande Marguerite Yourcenar, « Les mémoires d'Hadrien » sont clairement de l'Histoire romancée, alors que « L'oeuvre au noir » est un roman historique; son protagoniste principal, Zénon, étant une invention de l'écrivain. Pour la période qui nous intéresse, les romans d'Histoire romancée sont beaucoup plus nombreux que les romans historiques. Dans la première catégorie on peut ranger « Moi Claude empereur de Robert Graves, Les louves du Palatin de Jean Pierre Néraudau alors que Neropolis d'Hubert Monteilhet relève du second genre. En bande dessinée les albums d'Alix sont des romans historiques alors que Borgia de Jodorowsky et Manara relève de l'Histoire (très) romancée. Il y a quelques oeuvres qui se situent entre les deux comme « Cesare » de Fuyumi Soryo dans lequel le personnage principale est Cesare Borgia mais sa geste est le plus souvent vue à travers les yeux d'un être de fiction. Le cas de Murena est proche de celui de « Cesare ». L'oeuvre de Delany et Dufaux est transversale aux genres que j'ai définis. Le premier volet est de l'Histoire romancée, les personnages de fiction n'étant guère plus que des figurants, puis au fil des albums leur place ne fait que grandir pour devenir prépondérante à partir du « Sang des bêtes », le sixième chapitre.

Murena de Philippe Delaby et Claude Dufaux

Il reste que la bande dessinée, comme le roman est finalement moins au service de l’Histoire que l’Histoire au service de la bande dessinée ou du roman. Ainsi le souci de véracité, même lorsqu’il existe, ne peut-il supplanter l’importance de la narration et l’efficacité du dessin. Dans bien des albums étudiés, l’Histoire est un objet d’inspiration plutôt qu’un but à atteindre, et les sources de l’historien ne sont utilisées que pour mieux faire apparaître les vides dans lesquels peut se glisser la fiction.

Dans ces interstices de l'Histoire c'est même la bande dessinée qui « raconte » l’Histoire en comblant par le biais de la représentation fictionnelle les lacunes de notre connaissance de tel ou tel événement, de l’habillement d’une époque précise, ou de l’allure de villes antiques parfois très mal connues. Certains ouvrages ont même été l’occasion d’une collaboration entre écrivains et scientifiques, que ce soit pour produire des bandes dessinées ou des ouvrages de vulgarisation tels Les Voyages d’Alix. De manière moins quantifiable, les évolutions historiographiques semblent pouvoir être mises en parallèle avec les changements observables dans la bande dessinée : l’intérêt croissant pour des personnages, des aires géographiques ou des périodes qui s’éloignent de l’Antiquité dite « classique » – le Haut-Empire romain et la Grèce du Vème siècle – pourrait ainsi être l’illustration du passage d’une histoire événementielle à une histoire plus culturelle, et de l’intérêt croissant pour ce qui constituait jusqu’alors les marges géographiques et chronologiques de l’Histoire antique. Une évolution vers des tentatives de plus en plus minutieuses de s’approcher du vraisemblable historique est par ailleurs notée, s’expliquant à la fois par un rapprochement entre historiens ou archéologues et auteurs de bande-dessinée, certains possédant même les deux casquettes, et par le goût d’un public semble-t-il de plus en plus connaisseur et exigeant, qui n’accepte plus de toujours retrouver les mêmes poncifs sur des périodes historiques pourtant bien connues. 

Murena de Philippe Delaby et Claude Dufaux

Notons que Murena n'est pas la première incursion de Dufaux dans l'antiquité romaine, avec la complicité du dessinateur Xavier Musquera, il a précédemment donné le jour à un « Sourire de la Murène » (éd. des Archers, 1986) dont le héros était déjà Lucius Murena, et dont l'action se déroulait en 65. Une suite annoncée, L'homme au masque d'or, ne parut pas.

Le premier album de Murena n'est que la mise en image assez paresseuse de la fin du « Moi Claude empereur » de Robert Graves. La seule différence notable entre le roman et la bande dessinée est, dans cette dernière, le traitement de la figure de Néron, qui y apparaît plus faible que pervers, contrairement à celle décrite chez Robert Graves et surtout dans l'adaptation télévisuelle du roman. Mais soyons juste dés le deuxième chapitre, chaque chapitre coïncide avec un album, le scénariste prend du champ par rapport à ses sources et un bonheur ne venant jamais seul, le dessin lui aussi s'améliore et les couleurs s'éclaircissent par rapport au premier tome. D'ailleurs lors de la réédition de celui-ci, les couleurs seront refaites par un autre coloriste.

Murena de Philippe Delaby et Claude Dufaux

Les couleurs semblent être un problème constant dans cette série. Les coloristes se succédant, il n'y a pas de continuité dans ce domaine. Le hiatus le plus grand est entre l'épisode 4, qui clos le premier cycle de la saga « la mère », et le 5; autant dans le volume 4, les couleurs sont claires, autant dans le 5, elles sont l'oeuvre de Jérémy Petiqueux, elles sont sombres et puisent dans une palette limitée dans laquelle les bruns dominent. Les couleurs s'éclairciront petit à petit et dans le chapitre 7 seront plus contrastées.

Pour en rester momentanément sur le dessin disons tout de suite qu'il est remarquable et qu'il ne fera que s'améliorer au fil des albums en particulier en ce qui concerne le découpage. La géographie des pages des premiers albums ne dérogent pas d'un gaufrier classique d'une huitaine de cases. Delaby toutefois a plusieurs répartitions des cases ce qui évite la fatigue de lecture. D'album en album le nombre de cases par page à tendance à diminuer jusqu'à atteindre quelques fois une case en pleine page dans les derniers opus dessinés par Delaby.

Dans le premier chapitre les personnages de fiction apparaissent qu'à peine. Ils ne jouent aucun rôle dans le déroulement du récit. « Moi claude empereur » se terminant avec la mort de Claude, Dufaux est contraint de changer de guide; ainsi les épisodes suivants regardent beaucoup du coté de Quo Vadis. Ce qui ne veut pas dire que Jean Dufaux ne puise pas dans les auteurs antiques. Par exemple certains détails de l'assassina de Lollia viennent tout droit de Dion Cassius.

Murena de Philippe Delaby et Claude Dufaux

Le personnage de Lollia est un bon exemple de la méthode de Dufaux pour tordre l'Histoire du coté de la fiction. Si dans Murena, Lollia est la mère du héros, elle n'est pas pour autant un personnage imaginaire. Voyons ce que nous apprend les sources antiques (Tacite, Suetone, Dion Cassius) à son sujet: Lollia Paulina est la petite-fille de Marcus Lollius Paulinus, qui avait été consul en -21. Son père était Marcus Lollius Paulinus, un ancien consul et sa mère Volusia Saturnina, sœur du sénateur et consul Lucius Volusius Saturninus. Sa grand-mère maternelle était lointainement apparentée à l'empereur Tibère. L'oncle maternel de son père était le sénateur et consul Marcus Aurelius Cotta Maximus Messalinus. Une sœur cadette de Paulina était Lollia Saturnina qui épousa le consul Decimus Valerius Asiaticus à qui elle donna un fils. Paulina devint très riche après avoir hérité de biens appartenant à des membres de sa famille. Quand après la mort de Messaline en 48, l'empereur Claude pense à se remarier, ses conseillers lui parlent également de Lollia. L'affranchi Calliste la voit d'un bon œil, parce qu'elle n'a pas d'enfants, qui auraient pu être en concurrence avec Britannicus, le fils de Claude. Quand, au bout du compte, Claude choisit sa nièce Agrippine, celle-ci accuse Lollia d'avoir eu recours à la magie noire pour gagner le cœur de Claude. Lollia n'a même pas le droit de se faire entendre : elle est bannie et ses biens sont confisqués. Dans l'exil, elle est contrainte au suicide. Dion Cassius, historien grec du II ème siècle, précise qu'Agrippine, mère de Néron, fut l'instigatrice du suicide forcé, et demanda qu'on lui apporte la tête de Lollia, qu'elle ne reconnut pas dans un premier temps : elle examina alors les dents de la défunte qui, ajoute Dion, "possédaient quelques particularités" Dufaux fait de Lollia un personnage attachant, en cela il s'éloigne pour une fois de Graves qui la décrit << aussi stupide et têtue qu'une mule et n'aimant que les bijoux.>>. L'écrivain anglais avait puisé ce dernier détail chez Pline qui nous apprend que Lollia portait sur elle pour 40 millions de sesterces en bijoux. 

Murena de Philippe Delaby et Claude Dufaux

Le Murena de Philippe Delaby et Jean Dufaux donnent une image vivante de l'antiquité qui de façon graphique et narrative renouvelle le genre tout en s'inscrivant dans la tradition franco-belge, très éloigné à cet égard des outrances et invraisemblances de fictions influencées par l'héroic-fantasy américaine sans cependant complètement en rejeter les influences graphiques. Influences dont le traitement récent de l'antiquité romaine n'est pas épargné, voir à ce propos la série Spartacus à la télévision. Dans certaines scènes de violence Murena n'est pas si loin de cette dernière.

Dans Murena le caractère très méticuleux de la série, comme dans celles des Alix confère au sujet une similitude avec le réel, gage d'une certaine forme de vérité pour le lecteur.

La période choisie par les auteurs n'est pas innocente. Celle des empereurs Julio-claudiens est celle réputée pour ses débauches. Elle autorise des développements érotiques et même pornographiques voir par exemple les fantasmes homosexuels développés par le dessinateur britannique Zack dans ses petits opuscules ayant pour cadre la Rome impériale. Toujours pour appâter le chaland le fait de mettre un personnage de gladiateur dans un rôle important n'est pas non plus une mauvaise idée. Le gladiateur étant toujours un personnage fort gouté du public, voir la série télévisée Spartacus, déjà citée plus haut. Et cet engouement ne date pas d'hier dans la B.D, que l'on se souvienne, dans les années 50, de Rock l'invincible paru dans « Hurrah! » et du petit format « Olac le gladiateur » (Marco en Espagne).

Murena de Philippe Delaby et Claude Dufaux

Alors que l'antiquité n'a été guère présente sur le grand écran ces dernières années, le plus grand succès du genre dans la période récente a été Gladiator, sorti en 2000, film dans lequel, comme son titre l'indique, les combats dans l'arène ont une grande importance. Le film trouve des échos jusque dans des détail comme cette curieuse arme à cinq pointes que gladiateur de la planche 25 de l'opus 4 (Ceux qui vont mourir) portant le plastron et le casque des provocatores, manie bizarrement.

Lorsque l'on voit tous ces gladiateurs qui fourmillent dans les oeuvres de fiction, on peut se demander s'ils avaient une telle place dans le monde romain et surtout s'ils avaient l'aspect qu'on leur imagine c'est à dire le plus souvent des colosses bodybuldés! On peut douter qu'ils furent ainsi, mais lorsque l'on voit en réelle des performances de gens qui tentent de reproduire le plus exactement possible des combats de gladiateurs avec armes et accoutrement similaires à ceux de l'antiquité, les tenants de l'archéologie expérimentale, comme le fait Brice Lopez, professeur d’arts martiaux, et directeur d’Acta-Expérimentation (2), on se dit que nos gladiateurs ne devaient pas être chétifs. On a une petite idée de leur morphologie et de leur régime alimentaire suite à la découverte de 70 squelettes de gladiateurs à Ephèse. D'après ces restes les chercheurs en ont déduit qu'ils se nourrissaient principalement d’orge et de féculents. Et donc qu’ils devaient être assez… enveloppés. Jean-Léon Gérôme, peintre d’une fameuse Aue Caesar, morituri te salutant, ignorait les hypothèses des anthropologues autrichiens Karl Grossschmidt [médecin-légiste, Institut autrichien d'archéologie] et Fabian Kanz (Institut de chimie analytique de l'Université de Vienne), 
mais dans son œuvre la plus célèbre, 
Pollice uerso, il a montré un mirmillon (armatura de fantaisie, mais à l’époque… ) nettement bedonnant : c’est-à-dire le triomphe du combattant expérimenté, sur un jeune rétiaire encore inexpérimenté…

 
Murena de Philippe Delaby et Claude Dufaux

Éric Teyssier, dans une excellente communication dédiée à « soixante ans de gladiature en BD », dégage quatre grandes périodes, fortement influencées par la peinture puis le cinéma : après une première période marquée par l’influence des œuvres de Gérôme (qui perdure jusqu’à aujourd’hui) et des découvertes faites à Pompéi, c’est le Spartacus de Stanley Kubrick en 1960 qui semble inspirer les représentations que l’on trouve dans Astérix gladiateur (1962) ou dans Alix – Les Légions Perdues(1965). Ces représentations fantaisistes sont remises au goût du jour, et rénovées, à partir des années 2000 et de la sortie du film Gladiator de Ridley Scott (2000), comme en témoignent les tomes de Murena sortis après cette date, et il faut attendre la fin des années 2000 pour qu’une nouvelle génération d’auteurs, derrière Enrico Marini (Les Aigles de Rome, 1er tome publié en 2007) ou Laurent Sieurac et Alain Genot (Arelate, 1er tome paru en 2009) tentent des représentations bien plus réalistes, délaissant la mise à mort automatique et autres poncifs comme le « pollice verso » ou le fameux « Ave Caesar, morituri te salutant » imposés par Gérôme.

Murena de Philippe Delaby et Claude Dufaux

L'incipit de l'album (écrivant cela, je m'aperçois que je dois faire oeuvre de novateur car je n'ai encore jamais vu ce terme appliqué à la bande-dessinée.) ou plutôt les incipits, l'un pour le texte, l'autre pour le dessin, situent d'emblée le projet narratif. Dans le temps d'abord pour le texte: << Rome. Mai 54. Il est midi. L'empereur Claude assiste aux combats.>>. L'image sous le phylactère montre l'empereur et son entourage dans la loge impériale du Colisée (Tout du moins c'est ce que l'on imagine, mais alors il serait fâcheux pour une série historique de commencer par un anachronisme car la construction du Colisée a commencé entre 70 et 72 ap. J.-C., sous l'empereur Vespasien, et s'est achevée en 80 sous Titus.). La deuxième montre des gladiateurs nus en train de s'étriper. On comprend tout de suite que nous seront dans un registre moins puritain que celui des aventures d'Alix. Dans le troisième bandeau de cette première page on découvre un jeune spectateur de la boucherie. Il ne nous est pas présenté mais l'habitué de B.D. peut supputer raisonnablement qu'il sera le héros de l'album. Dans les pages qui suivent apparaissent sans tarder Britannicus et Néron et un personnage, un nubien dont là encore on devine qu'il tiendra un rôle important dans le déroulement du récit. La mise en avant au début du premier épisode de grandes figures historiques fait supposer au lecteur que ces dernières dans le déroulement de la saga prendrons le pas sur les personnages inventés par le scénariste, et il aura raison. C'est la grande originalité du scénario et aussi sa faiblesse de faire que les personnages fictifs soient plus des faire-valoir des figures historiques que les moteurs de l'aventure, comme c'est le cas dans Alix (il est difficile je le répète de ne pas faire la comparaison entre les deux grandes séries qui illustrent l'antiquité romaine d'autant que le graphisme d'Alix senator, bien que son dessinateur s'en défende est proche de celui de Murena) en fait, c'est donc surtout avec Alix senator qu'il est judicieux de faire la comparaison.

 
Murena de Philippe Delaby et Claude Dufaux

Dans les séquences suivantes nous découvrons deux femmes, d'abord Agrippine, la femme de Claude et mère de Néron en conversation avec son affranchi Pallas qui espionne pour elle et dans la suivante Lollia qui se révèle être la maitresse de Claude, l'empereur, et la mère du joli garçon que nous avons aperçu à la première page. Les personnages ne sont pas annoncés d'emblée; le lecteur apprend petit à petit qui ils sont et quels sont les liens qui les unissent.

Arrêtons nous sur la figure de l'empereur Claude, figure sur laquelle Delany a malheureusement dérogé au principe de reconnaissance dont je parlais plus haut et qui est cher au lecteur un tant soit peu féru d'Histoire. Il me semble qu'il aurait été judicieux de prendre pour modèle pour la représentation de l'empereur l'acteur Derek Jacobi (d'autant que Delaby prend souvent comme modèle pour ses personnages des acteurs de cinéma), formidable interprète de Claude dans la superbe série « Moi Claude empereur », adaptation télévisée du non moins superbe roman éponyme de Robert Graves. Certes Delany représente le maitre de Rome avec un visage assez ingrat mais doté d'un corps musculeux, ce qui est assez improbable, puisque les sources historiques le décrivent comme boiteux (un pied bot?) et bossu. Ce choix me paraît assez incompréhensible, tant la scène entre Agrippine et Pallas est dans la droite ligne du roman et de son adaptation télévisuelle ce qui fait supposer que les auteurs connaissaient ces oeuvres. Dans une interview Delany a déclaré avoir vu tous les péplums, mais il se vantait peut être un peu. Pour rester dans l'aspect physique des protagoniste de notre histoire, c'est l'actrice Carole Bouquet qui, ici, aurait inspiré celui d'Agrippine. On peut aussi pour le druide-guerrier de l'opus 6, Cervarix, lui trouver de grandes ressemblances avec Saroumane-Christopher Lee, dans Le Seigneur des Anneaux...

Murena de Philippe Delaby et Claude Dufaux

En parcourant les albums, on est frappé par les références cinématographiques, particulièrement au Ben Hur de Wyler, la course de chars dans Murena est un décalque de celle du film (à son propos il est aussi fort probable que Delany se soit inspiré des dessins de Peter Connolly sur le sujet). Et cela jusque dans les détails comme l'harnachement des chevaux, et les curieuses figures de colosses assis dans la BD, mais qui sont accroupis dans le film de Wyler, qui lui-même les avait repris de la précédente version MGM, celle de Fred Niblo (1925). Tout droit aussi sorti de Quo Vadis cette scène où Néron s'extasie sur la maquette de la Rome à venir. On retrouve également beaucoup du Spartacus de Kubrick dont l'atmosphère imprègne largement toutes les images gladiatoriennes, depuis les coiffures - la fameuse «boucle du gladiateur» - jusqu'aux images de leur caserne, avec ses hautes grilles, son arène privée, ses mannequins d'entraînement et même, dans l'opus 3, le maillage de la manica de Balba !

Il arrive aussi des glissement d'un modèle l'autre pour certains personnages ainsi gageons que la figure de Juba/Djimon Honsou injecta une seconde vie au personnage de ce gladiateur à peau d'ébène, d'abord «nubien», puis «numide», déjà présent, de dos, à l'extrême-droite de la seconde vignette de la première planche du premier album - mais qui ne sera nommé «Balba», pour la première fois, qu'à l'avant-dernière planche de l'opus 3 (2001); dès lors, sa personnalité et sa physionomie glissent du Draba/Woody Stroode du Spartacus de Kubrick vers le Juba/Djimon Honsou de Gladiator, sorti en juin de l'année précédente, comme l'attestera le superbe portrait aquarellé en frontispice de ce même album. Gageons encore que cette première planche de gladiateurs combattant complètement nus, à la vive surprise du Professeur Jean-Paul Thuillier, devait beaucoup à une lecture trop consciencieuse du roman d'Howard Fast (l'auteur du roman d'Histoire romancée dont s'est inspiré le film de Kubrick)... qui, on l'oublie, n'était pas pour rien aussi un auteur de Science-Fiction !

Murena de Philippe Delaby et Claude Dufaux

Pour en revenir à Claude est-il agréable pour un dessinateur visiblement aussi amoureux des corps, tant féminins que masculins, d'être contraint de représenter durant tout un album, une mocheté. Non bien sûr, Il ne faut peut être pas chercher plus loin la raison du corps body-buldé de Claude dans Murena.

Lorsqu'un dessinateur représente un personnage historique il est néanmoins forcé, pour obtenir l'adhésion de son lecteur, de se conformer si possible à ce que ce dernier pourrait connaître du physique de ce personnage. Examinons la représentation de Néron dans Murena. Les latinistes auront en mémoire la description qu'en donne Suétone (mais il n'est pas inutile de rappeler que l'auteur des Douze Césars » est né deux ans après la mort de Néron! Et qu'il n'était guère admiratif de ce dernier, c'est un euphémisme...): << sa taille approchait la moyenne; son corps était couvert de taches malodorantes; sa chevelure tirait sur le blond; son visage avait de la beauté plutôt que de la grâce; ses yeux étaient bleuâtre et faibles, son cou épais, son ventre proéminent, ses jambes très grêles, sa santé robuste.>>. Première remarque on ne sait pas à quel âge de la vie de Néron s'applique cette description. Lorsque nous le rencontrons dans Murena il a 17 ans quand à Claude et Agrippine ils sont alors âgés respectivement de 64 et de 39 ans. Le Néron que nous découvrons au début de Murena est assez joli garçon et doté d'un corps bien dessiné. Pour le visage de Néron adolescent tel qu'on le découvre dès la page 5 du premier album, On peut penser que Delany s'est inspiré du buste de Néron, datant de 54, qui se trouve au musée du Vatican où le jeune empereur présente des traits fins pas encore empâtés.

Murena de Philippe Delaby et Claude Dufaux

Il est temps maintenant de parler de Murena, le personnage éponyme de la série, avec qui nous avons fait connaissance physique dés la deuxième case du premier album de la série, sans savoir véritablement qui il était, car si on se réfère à la tradition de la bande dessinée, la série portant son nom, il n'en peut être que le héros. En réalité on s'aperçois assez vite qu'il n'en est rien. Murena est un héros discret qui subit les événements. En fait c'est une sorte d'antihéros dont la quête pour venger sa mère n'est qu'une façon habile de raconter par le menu les cinq premières années du règne de Néron, période qui se termine avec la mort d'Agrippine. Dans cette période, disons du premier Néron, le jeune homme est encore sous l'influence de Sénèque son précepteur ainsi que de celle de Burrus dont on apprend la mort au début du cinquième album. Après les quatre premiers chapitre qui compose le cycle de la mère, la tonalité de la saga change. Elle devient encore plus noire. Murena passe au premier plan, à égalité avec Néron. Néron et même Rome sont devenus ses ennemis...

Par rapport à la tradition de la représentation de l'empereur Dufaux a opéré un glissement; ce n'est plus Néron qui est le monstre mais Agrippine. Contrairement par exemple à la plupart des historiens antiques et modernes, le scénariste n'attribue pas la mort de Britannicus au jeune empereur mais à sa mère tout en laissant une ambiguité car on peut aussi penser que britannicus a succombé suite à une crise d'épilepsie, mal dont il souffrait.

Murena de Philippe Delaby et Claude Dufaux

Murena propose des interprétations originales de personnages par ailleurs bien connus, comme Néron et Poppée. Au point de parfois renverser notre perception héritée des sources antiques pour des figures majeures comme l’empereur Néron qui, depuis Suétone, était devenu une figure d’empereur fou voire, à partir du Moyen-âge, d’Antéchrist. Ce glissement dans la bande-dessinée semble là encore correspondre à un renouvellement historiographique qui s’attache à relire les sources antiques pour expliquer en termes politiques plus complexes les mauvais rapports entre Néron et la classe dirigeante dont sont issus les grands historiens romains. Les auteurs de bande dessinée s’emparent donc de l’Histoire pour écrire leurs histoires, dans un processus de réécriture finalement propre à la création artistique.

La vision de Néron par Dufaux correspond aux travaux menés par les historiens et les latinistes comme  Eugen Cizek, Jean-Michel Croisille, Pierre Grimal, Claude Aziza qui ont ces dernières années réévalué le règne et la politique de l'empereur. Par exemple pour Claude Aziza << Néron est resté un enfant naïf qui croit aux fariboles des astrologues et aux contes de fées, au point, nous dit Suétone, de compter, pour renflouer sa cassette, sur le trésor mythique de la reine Didon de Carthage! (…) Décidément Néron n'était pas fait pour être empereur. Cruel par nécessité, dispendieux par insouciance, mal aimé, mal conseillé, mal marié, histrion par nature, fou par démesure. >>.

Murena de Philippe Delaby et Claude Dufaux

L'ambiguité règne en maitre dans le scénario ainsi Murena croit être l'ami de Néron alors qu'il n'en est rien. Ses yeux se décilleront ensuite, mais il est vrai que Néron aura changé. Un des atouts majeurs de cette série est de dépeindre l'évolution psychologique d'un homme, en l'occurrence celle de Néron, mais aussi celle de Murena (je reviendrai sur cette gémellité), chose extrêmement rare en B.D. Notre héros prend de l'épaisseur, lorsqu'il cesse d'être gentil et se rend compte que l'empereur n'est pas son ami mais son ennemi. C'est l'éloignement par Néron de sa maitresse Actée qui était l'ancienne maitresse de l'empereur qui lui ouvre les yeux.

Dans la saga, l’empereur Néron a du sang sur les mains sans être l’archétype du tyran sanguinaire et dépravé. Dépeint au contraire comme un jeune homme de bon sens, Néron est déchiré entre la raison, la passion et ses responsabilités politiques. Un homme dont la cruauté obligatoire, compte tenu du contexte de l’époque, le dispute à la bonté sincère. Selon les ressorts de la tragédie antique, le jeune empereur, manipulé par un entourage vil et sournois, sombre peu à peu dans la folie : à l’origine de la mort de ceux qu’il aimait (Britannicus), ayant ordonné la mort de sa mère qui sapait son autorité, le voila désormais poussé, sous la pression populaire, à signer l’arrêt de mort des Chrétiens et de Saint Pierre qu’il aime profondément. Comment ne pas penser, dans un cadre historique plus large, à l’indécision du préfet Pilate qui fut contraint pour maintenir l’ordre public de tuer un fameux Nazaréen, 60 ans auparavant ?

Murena de Philippe Delaby et Claude Dufaux

Il est regrettable que Dufaux n'ait pas su éviter le coté saint sulpicien et de nous imposer la figure de saint Pierre qui n'a pas grand chose à voir dans cette histoire. Il faut rappeler qu'à l'époque Néronienne les chrétiens ne sont qu'une minuscule secte juive. Il est amusant de noter que dans Murena nous rencontrons pour la première fois Saint Pierre (dans le tome 5) dans une sorte de bar gay qui me paraît assez anachronique dans l'esprit sinon dans les pratiques. Nous retrouvons Pierre dans le chapitre 7, ce qui nous vaut une scène entre lui et Néron d'un pénible saint-sulpicianisme... A partir du tome 8 l'influence de l'esprit bondieusard de Ben Hur, plus d'ailleurs celui du film de Wyler que du livre du général Wallace. Murena a la même trajectoire mentale que Ben Hur au début il est l'ami de Néron comme Ben Hur l'était de Messala puis cette amitié se transforme en désir de vengeance. La haine et devient le seul moteur de la vie de Murena comme elle l'est de celle de Ben Hur, lui permettant de survivre à l'épreuve des galère puis vient le temps de la rédemption si Ben Hur sous le regard de Jésus << vois le glaive de la haine qu'il tenait en main tomber à terre. >>, c'est la rencontre de Pierre pour Murena qui le conduit à la rédemption... Il est à craindre que le dernier cycle de Murena tombe dans le sirop sulpicien!

Il me semble qu'il n'est pas outré de parler de misogynie à propos du scénario de Dufaux. On y voit Néron successivement victime de deux femmes fatale d'abord sa mère Agrippine puis de l'intrigante Popée n'est-il à la merci de cette dernière grâce à un filtre d'amour qu'elle lui aurait fait boire ce qui exonère l'empereur de toute responsabilité. On a là une sorte de réhabilitation de Néron assez proche des thèses que développe Claude Aziza dans son « Néron Le mal aimé de l'Histoire » (éditions Découverte Gallimard). Si la plupart des sources et des historiens considèrent que Néron a empoisonné Britaniccus alors que Dufaux fait d'Agrippine la coupable, Claude Aziza avance une autre théorie: que c'est Agrippine en se rapprochant de Britannicus pour le jouer contre son fils qui aurait condamné le fils de Claude.

Murena de Philippe Delaby et Claude Dufaux

On s'est beaucoup gaussé de l'histrionisme de Néron qui n'hésitait pas à chanter en public s'accompagnant à la lyre, mais on ne replace jamais ces épisode dans les moeurs de l'époque et le regard qu'on y portait sur l'empereur. On a retrouvé dans les ruines d’une petite ville d’Asie-Mineure un décret du peuple de ce pays en l’honneur d’ambassadeurs étrangers qui avaient chanté en public en s’accompagnant de la cithare. Ce qu’on louait chez les ambassadeurs ne pouvait pas beaucoup choquer chez le prince.

Au long des six premiers albums, Néron n'arrêtera pas d'éprouver de la fascination d'abord pour la lumière, puis pour le feu, pour finalement apprécier l'odeur de la chair calcinée (celle du giton de Proctus - opus 5). Par petites touches, Dufaux et Delaby guident leur anti-héros Néron de la raison à la folie. La dernière page de l'opus 3 ne laisse planer aucun doute dans notre esprit : le lecteur est assuré de, bientôt, voir Néron organiser l'incendie de Rome, en vertu d'une loi qui veut que la légende soit préférable à la terne réalité et en dépit de l'opinion générale des historiens contemporains. Mais le lecteur devrait se méfier des évidences...

Murena de Philippe Delaby et Claude Dufaux

 

Si d'après les interviews on peut penser que la trame générale de la saga était déjà posée avant le premier coup de crayon de Delany, on peut s'étonner en vieux routier de la B.D. Que Dufaux se prive de personnages prometteurs en les faisant s'estourbir prématurément ou nous sorte inopinément de son chapeau des premier rôle comme la mystérieuse aurige dans le tome 5. J'ai d'abord pensée que ce « Michel Vaillant » du cirque maximus n'était autre qu'Octavie, la sœur de Britannicus et l'épouse répudiée de Néron. N'aurait-ce pas là été deux excellents motifs de vengeance ? (Sa mutilation du visage étant, dans ce cas, liée aux circonstances de sa «mort», certaines sources historiques mentionnent qu'elle aurait été ébouillantée dans une étuve...

Mais à propos du personnage d'Octavie, on voit un autre phénomène fréquent dans les fictions historiques, l'élidation d'un être qui a réellement existé mais dont le présence ralentirait l'action. C'est ainsi, que de son propre aveu, Dufaut à fait passer la soeur de Britannicus à la trappe!

A propos de personnages l'un des plus intrigants et des plus intéressants de ceux que nous croisons dans Murena est Pétrone. Ce dernier est une figure idéale pour un romancier ou un scénariste. Il est à la fois célèbre, il passe pour être l'auteur de plus célèbre roman de la Rome antique, « Le satyricon » et nous ne savons à peu près rien de lui, ce qui n'est pas contraignant pour qui veut le faire apparaître dans un roman. Le public cultivé ne le connait guère que par le portrait qu'en a fait Sienkiewicz dans son célèbre Quo Vadis. Mais l'écrivain polonais n'a fait que broder sur le portrait qu'en fait Tacite qui nous le décrit comme un homme efféminé préoccupé uniquement de son plaisir. Tacite l'a surtout immortalisé par le récit de sa mort, en 65, il est condamné par Néron à se suicider, une des plus belles de l'antiquité et la seule véritablement épicurienne de l'Histoire. Ce qui valut à Pétrone l'admiration pâmée de tous les épicuriens du XVIII ème siècle. Voilà, ce qu'en écrit Saint-Evremont: « Ou je me trompe, ou c’est la plus belle mort de l’antiquité. Dans celle de Caton, je trouve du chagrin et même de la colère. Le désespoir des affaires de la république, la perte de la liberté, la haine de César, aidèrent beaucoup à sa résolution, et je ne sais si son naturel farouche n’alla point jusqu’à la fureur quand il déchira ses entrailles. Socrate est mort véritablement en homme sage et avec assez d’indifférence ; cependant il cherchait à s’assurer de sa condition en l’autre vie, et ne s’en assurait pas ; il en raisonnait sans cesse dans la prison avec ses amis, assez faiblement, et, pour tout dire, la mort lui fut un objet considérable. Pétrone seul a fait venir la mollesse et la nonchalance dans la sienne. Nulle action, nulle parole, nulle circonstance qui marque l’embarras d’un mourant : c’est pour lui proprement que mourir est cesser de vivre. ». Tacite nous apprend qu'avant ce trépas sublime il fut << Proconsul en Bithynie et ensuite consul, on le vit faire preuve de vigueur, et il fut à la hauteur de toutes les affaires.  Après cet effort, il était revenu volontairement à sa vie oisive et voluptueuse.>>. Cette carrière officielle avant les plaisirs ne cadre pas complètement avec le Pétrone de Murena qui paraît seulement qu'un peu plus vieux que son ami Murena dont il désire le corps...

Murena est une série essentiellement urbaine. La ville de Rome en est un personnage à part entière. Dans un exposé l'universitaire Michel Thiébault remarque judicieusement que cette série répugne à sortir de l'urbs alors que l'économie de l'époque néronienne était fondamentalement agricole. Il voit dans la prédominance des zones urbaines dans la Murena la difficulté qu'ont nos société urbaines et industrialisées à se projeter dans un monde rural. Ce centrage sur la ville et même sur la cour impériale à le grave défaut de faire passer à la trappe la dimension monde de l'empire, non seulement on ne voit pas « les provinces » mais elles sont à peine évoquées sinon comme lieu de bannissement. A contrario la vaste étendue de l'empire est très bien rendu dans les deux sagas alixiennes et « Les bouclier de Mars » de Chaillet. Si bien qu'on se dit que ces intrigues sanglantes de palais pourraient se passer dans celui d'une minuscule principauté. Il faut attendre l'épisode 6 pour l'action s'aère avec la chevauchée de Murena dans la Gaule enneigée.

La représentation de Rome par Delaby doit beaucoup à la grande maquette de l'architecte Gismondi (1) qui restitue la Rome du IV ème siècle, maquette que Gilles Chaillet a magnifiquement transposée en Dessin dans son magnifique album « Dans la Rome des Césars » (les auteurs de Murena en fin d'un des chapitre rendent élégamment hommage à Gilles Chaillet). La principale difficulté de Delaby pour son décor romain a été de l'adapter au 1 er siècle. On remarquera que l'action de Murena se focalise surtout sur le secteur du théâtre de Marcellus. Il reste que la représentation de la ville par le dessinateur reste surdéterminé par son modèle. Les dessins de Philippe Delaby concourent à magnifier la capitale de l'empire. Cette représentation d'une ville bien ordonnée, jusque dans ces quartiers populaire (beaucoup plus par exemple dans celle qu'on voit dans la série télévisé Roma) conforte le lecteur un peu cultivé, le lecteur de Quo Vadis par exemple, dans ses connaissances, ce qui est toujours bon dans le succès d'une oeuvre. On sait bien que plus que connaître, l'homme préfère reconnaître...

Si Murena sort peu de l'urbs et est chiche en vues panoramiques sur la ville (3). En revanche quelques cases s'attardent sur la vie quotidienne des romains. Ces courtes incises sont parfaitement intégrées dans le déroulement du récit, par exemple la scène bien documentée des latrines au début du chapitre 5. On imagine mal un panoramique sur des latrines publiques dans Alix senator et c'est à mon avis dommage... Au sujet des latrine, Jacques Martin c'est d'ailleurs, si je puis dire, exprimé: << A La Roque d'Antheron, l'on m'a demandé pourquoi je ne représentais pas les choses comme elles étaient, des patriciens discutant en faisant leurs besoins dans les latrines publiques, etc. Vous imaginez ça, dans le journal Tintin ? (…) Aussi, je choquerais beaucoup de gens si dans mes histoires, je décrivais de façon réaliste les véritables mœurs romaines. Bon gré mal gré, je dois observer une certaine prudence dans le choix des situations que j'illustre : par exemple, je n'ai jamais voulu représenter les latrines publiques ni les Thermes. Si je le faisais, on ne manquerait pas de m'accuser de provocation, et la provocation est tout à fait étrangère à mes desseins.>>. Certes, certes mais le journal Tintin à disparu et Alix senator me paraît destiné à un autre public que celui de la série mère.

La série nous renseigne sur « les classes sociales » à Rome et les distinctions qu'il faut faire entre citoyen romains, affranchis et esclaves. Et bien avoir à l'esprit que si certaine pratique sont répréhensible pour une certaine population, elle ne l'est pas forcément pour une autre. Par exemple quand Pétrone explique à Acté que la prostitution à laquelle elle s'était autrefois livrée n'avait rien de répréhensible, c'est qu'elle n'était pas une citoyenne mais une esclave (album 5). Or, si le commerce était en principe interdit aux nobles romains, il n'était ni illicite ni honteux de tirer de substantiels revenus d'entreprises même les plus viles, lorsqu'elles étaient gérées par des intermédiaires! Les affranchis servaient entre autres à cela. C'est le cas de Pallas qui sert de proxénète à Acté. Faisons maintenant un peu de vocabulaire latin, ce qui est fort éclairant sur les mentalités de l'époque: Les termes lanista (maître de gladiateurs) et leno (proxénète) étaient d'ailleurs connexes et sémantiquement liés au trafic de la viande. En l'occurrence, la chair humaine. Pallas, donc, l'affranchi de Claude, comme affranchi d'origine grecque était loin d'être un citoyen respectable. Si riche était-il, il n'était qu'un homme de rien. Que, dans la BD du moins, il prostitue des filles, n'aurait rien eu de surprenant. Il faut savoir que même affranchi l'esclave demeure une créature de son patron; et c'est ce qui permet à Néron de contraindre Acté à épouser l'homme qu'il lui a choisi, le vieux centurion Sardius Agricola (opus 5).

On peut multiplier les exemples. Ainsi Massam peut bien, sans complexe, faire brûler vif le giton de Proctus car le dit giton ne peut être qu'un esclave. Un citoyens romain ne peut pas être passif (en théorie bien sûr) : il ne risque pas grand chose, juridiquement parlant. Quoique ce fût précisément sous Néron que furent promulguées des lois visant à protéger la population servile contre la cruauté des maîtres. Ainsi abolit-on, notamment, celle qui vouait à la mort toutes la maisonnée d'un maître qui aurait été assassiné par un de ses esclaves. Il arriva que des centaines d'esclaves périssent de la sorte, expiant la faute d'un seul 

Si vous êtes un habitué de ce blog, vous savez que la chasse aux anachronismes est un de mes sports préférés. Je n'en ai guère trouvé dans Murena (à part l'incipit déjà décrypté), cependant des le début du premier tome j'ai été choqué par une case dans laquelle on voit Néron lire un livre dans le jardin de sa tante. Le livre n'est pas un rouleau mais un livre semblable à ceux d'aujourd'hui, un codex. Cette image m'a paru parfaitement anachronique. Après renseignement auprès de wikipédia et de quelques autres sources, celles-ci convergent et disent que le codex aurait été inventé à Rome deux siècles avant J.C. Mais commencé à être d'un usage courant seulement à la fin du premier siècle de notre ère. Il est donc pas impossible de voir Néron un codex dans les mains en 54. Mais il me semble qu'en l'espèce les créateurs de Murena ont enfreint une règle qui est de ne jamais mettre dans une fiction historique un élément par trop étrange pour l'époque traitée, même si sa présence est possible. Delaby n'a d'ailleurs pas persisté dans cette représentation de livre antique; quand Murena se rend chez ce libraire romain Chlirfus (en qui tous les bruxellois amateurs de BD auront reconnu le libraire Schlirf) , page 16 de l'album 6, on voit dans son échoppe des rouleaux et des sortes de dossiers mais plus de codex.

C'est dans cette librairie que Murena commettant un crime quasiment gratuit bascule dans le coté obscur. Voilà une des grandes nouveautés de cette bande dessinée faire que son héros évolue vers le mal! L'album 6 marque un tournant dans la série et un net durcissement du récit non seulement Murena devient meurtrier mais Balba «tue» Massam en le frappant dans le dos. Pour parvenir à ses fins, Evix n'hésite pas à poignarder la sentinelle romaine tout en conversant paisiblement avec lui. Cet album a été publié en 2006. Faut-il y voir une influence de Rome (HBO, 2005) où l'on voyait le jeune Octave, encore ado, torturer personnellement le beau-frère de Vorenus... seulement coupable d'adultère.

Contrairement à la série Alix mais tout comme Alix senator Murena bénéficie d'une chronologie rigoureuse:

LE CYCLE DE LA MÈRE
1. La pourpre et l'or (1997)
    De mai à octobre 54 : six mois
    La fin du règne de Claude
2. De sable et de sang (1999)
    Du 13 octobre 54 à quelques jours après le 13 février 55 : 4 mois
    La mort de Britannicus (41-54)
3. La meilleure des mères (2001)
    Mi-février 55 à, plus ou moins, 58 (?)
    Rivalité d'Agrippine et Domitia Lepida
4. Ceux qui vont mourir (2002)
    Courant 58 à mars 59
    Débuts de la liaison Néron-Poppée. Mars 59 : assassinat d'Agrippine
    (Près de trois ans se sont écoulés entre les opus 3 et 4)

LE CYCLE DE L'ÉPOUSE
5. La déesse noire (2005)
    Printemps 62...
    Néron épouse Poppée enceinte de ses œuvres. L'apôtre Pierre est à Rome
6. Le sang des bêtes (2006)
    ... à hiver 62
    Néron forme des projets urbanistiques pour Rome. L'apôtre Pierre est toujours à Rome
7. Vie des feux (2009)

L'été 63

8.

L'été 63

L'incendie de Rome

9.

L'automne 63

Le déblaiement de Rome, la crucifixion de Pierre.

L'ennui avec Murena, comme avec toutes les séries historiques récentes, et pas seulement celles sur l'antiquité, c'est qu'elle charge la barque plus que de raison en atrocités. Serait-ce pour faire paraître notre époque plus douce en comparaison, pourtant elle ne manque pas non plus de massacres gratuits et sanglants. Ainsi était-il nécessaire de faire occire l'empoisonneuse Locuste par Agrippine alors qu'en réalité elle fut exécutée quelques années plus tard sous le règne de Galba...

S'il est amusant de débusquer les clin d'oeil cinématographiques, qui ne manquent pas dans la série, il l'est tout autant de chercher dans la statuaire antique, les pièces qui ont inspiré certaines cases. Ainsi quand les prétoriens de l'empereur Claude escortent le jeune Néron dans, La pourpre et l'or. Philippe Delaby s'est inspiré du fameux haut relief du Musée du Louvre. A l'origine, ce relief en marbre semble avoir fait partie d'un arc célébrant le triomphe de Claude sur la Bretagne, mais les spécialistes discutent encore pour savoir s'il faut bien voir ici des prétoriens, ou peut-être tout simplement un quarteron d'officiers supérieurs. A noter les luxueux casques de type attique très différents de ceux portés, à la même époque, par la troupe des légionnaires. Avec leur cimier de plumes non pas raides mais ondoyantes, ils vont inspirer ceux à plumes d'autruche que l'on verra dans de nombreux péplums hollywoodiens, notamment le consul Quintus Arrius/Jack Hawkins, lors de son triomphe, dans Ben Hur, 1959.

Nos auteurs font feu de tout bois pour leur inspiration. Ils puisent aussi dans la mythologie gréco-romaine. Par exemple à la planche 6 de l'opus 1Néron a la vision d'un dieu de lumière, qui lui promet l'Empire pour peu qu'il sache s'en emparer. La scène n'est pas sans rappeler Mercure (chapeau ailé, caducée) apparaissant à Jason, dans Jason et les Argonautes et le coachant vers l'Olympe où, contre l'avis de son époux Zeus, Héra le prend sous sa protection, sauf que Mercure est, ici, nu. Et que les ailes à son front sont en fait fixées à un casque, non au chapeau de voyageur qui est normalement l'attribut de Mercure. En fait, ce dieu de lumière que Dufaux ne nomme jamais mais qui apparaît dans la saga de manière récurrente, tantôt comme une vision parlante, tantôt comme une statue dans le décors, témoin muet tantôt de Néron, tantôt de Murena, avec son casque ailé, serait plutôt le héros Persée, le vainqueur de la Gorgone Méduse, à qui Hermès-Mercure transmit ces symboles : les ailes sur le casque, et peut-être le caducée, toujours bien en évidence dans les vignettes; et dont les deux serpents affrontés et toujours prêts à se mordre anticipent le drame qui va opposer la mère et le fils. Quand à Méduse, mi-Gorgone mi-Furie, son masque tout aussi récurrent dans la saga est l'image subliminale de l'empoisonneuse Locuste, la sorcière attachée à Agrippine.

Etant moins intéressé probablement par le corps des dames que les auteurs, je n'ai pas encore abordé le volet sexuel de l'oeuvre. Dans Murena le sexe est essentiellement hétérosexuel. Si l'on excepte quelques regards appuyés entre jeunes gens ou moins jeunes... et le chaste baiser de Pétrone à Murena, même si la case suivante peut faire penser qu'ils ont consommé, le sexe entre mâle est bien peu présent. En revanche le lecteur a droit à chaque album à une femme nue alanguie que n'aurait pas reniée je crois Frazetta... Ces pulpeuses nudités ont posé des problèmes pour l'édition de la série dans certains pays, il suffit de faire comme la fait judicieusement Isabelle Schmitt-Pitiot la comparaison entre les versions française et américaine de Murena pour proposer une réflexion sur la censure et le degré de tolérance de la société américaine sur la nudité d’une part, les personnages sont régulièrement « rhabillés »,et la violence de l’autre, les scènes même les plus crues ne sont absolument pas retouchées...

 

 

1- Cette maquette a été construite en 1937 pour être présentée au Musée de la Civilisation Romaine (où elle est toujours, elle était fort empoussiérée lorsque je l'ai vue en 1978, espérons qu'elle a été nettoyée depuis. Si un lecteur a des informations sur ce sujet qu'il nous en fasse profiter...). La maquette a été construite à l'instigation du Duce. Il ne faudrait donc pas mésestimer la charge politique que contient cette vision de Rome même si cette réalisation s'inspire d'une maquette plus ancienne construite par l'architecte Paul Bigot en 1911, dont un exemplaire est toujours visible au Musée d'Art royaux de Bruxelles. Un exemplaire qui se trouvait à l'Ecole des Beaux Arts de Paris a été détruite en 1968 en un acte de vandalisme qui exprimait de façon symbolique (et imbécile) le rejet de l'esthétisme classique.

2- http://www.acta-archeo.com/ )

3- Le dessinateur a néanmoins eu la bonne idée de ressuscité une pratique que l'on trouvait dans les albums du début des années 50, Les aventures de Corentin, Le secret de l'espadon, celle de la case en pleine page ce qui nous vaut quelques belles vues de Rome.

Publié dans Bande-dessinée

Partager cet article

Repost 0

Wimbledon raconté par Raymond Reding

Publié le par lesdiagonalesdutemps

Wimbledon raconté par Raymond Reding
Wimbledon raconté par Raymond Reding
Wimbledon raconté par Raymond Reding
Wimbledon raconté par Raymond Reding
Wimbledon raconté par Raymond Reding

Publié dans Bande-dessinée

Partager cet article

Repost 0

case en exergue: Christophe Simon

Publié le par lesdiagonalesdutemps

case en exergue: Christophe Simon

Publié dans Bande-dessinée

Partager cet article

Repost 0

case en exergue: Mittei

Publié le par lesdiagonalesdutemps

case en exergue: Mittei

Publié dans Bande-dessinée

Partager cet article

Repost 0

Bakuman (article augmenté et actualisé)

Publié le par lesdiagonalesdutemps

Bakuman (article augmenté et actualisé)

DSC02691.JPG

Bakuman est un manga dessiné par Takeshi Obata sur un scénario de Tsugumi Oba, les auteurs de Death Note. Obata est aussi le dessinateur d'Hikaru No Go. Takeshi Obata (小畑 健) est Né en 1969 à Niigata. Il commence à être mangaka assez tôt en travaillant auprès de Nobuhiro Watsuki, mais se rend compte qu'il est beaucoup plus doué en dessin que dans la création de scénarii. Il va donc travailler avec des scénaristes. Hikaru no go sera son premier grand succès.

La première qualité qui me subjugue dans le manga est de s'emparer de sujets qui paraissent inadaptables en bande-dessinée en particulier en raison de leur coté statique, comme la fabrication du pain ou le jeu de go et d'en faire des séries passionnantes dont on attend avec impatience chaque livraison.

Capture-d-ecran-2011-11-04-a-15.45.02.jpg

 

C'est encore le cas avec Bakuman qui est centré sur le manga et son élaboration de la table à dessin jusqu'à sa parution.  Les différentes techniques de dessin comme l’utilisation des plumes et leurs différents types, les étapes de création graphiques, de l'élaboration des personnages à l'apposition des trames,  le découpage, le passage par les Nemus et même les relations avec les éditeurs, tout cela est présenté en détail. Cet odyssée est racontée à travers l'éclosion de deux jeunes mangakas, Mashiro, le dessinateur et Takagi le scénariste. Ils sont âgés de quatorze ans au début de l'histoire. Pour renforcer l'impression documentaire, le premier manga du tandem de collégien, ce qu'ils sont au début du récit, est publié dans ce qui est dans la réalité le plus célèbre de tous les magazines de pré publication de mangas, Weekly Shônen Jump dans lequel on peut lire en vrai  One piece, Naruto... et Bakuman! On est invité ainsi à découvrir le fonctionnement de ce célèbre journal. Il est probable que nombre des protagonistes qui y gravitent sont directement inspirés de personnes réelles. Si ce n'est pas la première fois que le manga se penche sur lui même, on peut citer ce chef d'oeuvre qu'est une vie dans les marges ou encore l'hagiographique vie de Tezuka parue chez Casterman, sans oublier  Ma Voie de père d’Horoshi Hirata, Journal d'une disparition d'Hideo Azuma, qui ne présentait pas cet univers d’une manière très positive ou encore le très bon Un zoo en hiver de Taniguchi mais dans ces trois derniers cas le métier de mangaka n'était pas au centre des récits; donc  c'est habituellement dans des seinen (manga pour adultes), cette fois c'est dans le cadre d'un shonen (manga pour garçons) , on peut même dire que parfoidont le public visé est clairement celui des adolescents et jamais le lecteur n'a été immergé jusque là dans ce milieu comme dans Bakuman. Pour bien appuyer leur approche didactique de l'univers manga, les auteurs ont glissé dans chaque tome des nemus originaux (planches dessinées sous la forme de storyboard) de leur travail.  Il est a noter que la B.D. Franco-belge a bien peu révélé ses coulisses, il ne me vient à l'esprit que « Pauvre Lampil » dont l'intégrale vient d'être éditée. A  propos de cette dernière série, il serait intéressant de savoir à quel point Bakuman est autobiographique. 

 

La série a connu un grand succès au Japon, il n'y avait qu'à entrer dans les boutiques qui vendent des mangas pour s'en apercevoir en voyant les piles de Bakuman qui attendaint l'acheteur; la parution d' un nouveau tome etait annoncée dans le métro de Tokyo comme le montre la photo ci-dessous. Le succès fut également au rendez-vous en France où à chaque nouveau volume une gondole entière lui etait dévolu par exemple à la FNAC Chatelet.

bakuman 2

 

Le réalisme de Bakuman est saisissant et nous montre avec une certaine neutralité les méthodes des éditeurs et leur droit de vie ou de mort sur les séries qu'ils publient. 
On voit aussi plus que jamais comment la popularité de la série influe directement sur le manga lui-même.

Avec une série qui nous parle de la vie de mangaka, on aurait pu penser qu'en quelques tomes on en aurait fait le tour (mais c'est mal connaître les scénaristes japonais). Bakuman nous prouve l'inverse en arrivant à se renouveler quasiment à chaque tome en abordant un nouvel aspect de ce métier bien particulier.

Capture-d-ecran-2011-11-06-a-09.54.11.jpg

 

Quatre chapitres sur cinq sont entièrement consacrés à de nombreuses et très détaillées explications sur le processus complexe qu'est celui de la création et de l'édition d'un manga. Chaque étape du travail d'édition nous est exposé clairement et simplement, des discussions entre auteurs et éditeurs aux concours pour jeunes mangakas et autres sondages.

Capture-d-ecran-2011-11-06-a-09.54.49.jpg

 

Il serait dommage cependant de considérer Bakuman comme seulement un documentaire romancé sur l'univers du manga même si c'est une extraordinaire radiographie de cet univers et de ses mécanismes, beaucoup plus sophistiqués que ceux qui régissent la bande-dessinée en Europe cette série est bien autre chose.

Capture-d-ecran-2011-11-04-a-16.04.14.jpg

 

En préambule, une remarque historiciste sur le genre: La grande originalité de la bande dessinée japonaise par rapport à ses homologues européennes et américaines est qu'elle a segmentée son offre ciblant par des mangas spécifiques, les jeunes garçons, les femmes au foyer, les employés des grandes entreprises, les étudiants... Toutefois Bakuman n'est pas le reflet exact de la situation du manga au Japon aujourd'hui. Il serait plutôt celle d'il y a cinq ans. Car aujourd'hui l'édition papier du manga, même si elle connait des tirages sans communes proportions avec ceux de la presse française, toutes catégories confondues, connait une crise sans précédant dont la cause principale (il y en a d'autre) est l'omniprésence du téléphone portable dans la société japonaise (comme dans la notre) en effet une grande partie de la lecture des manga se faisait dans les transports en commun extrêmement fréquentés par les tokyoites et les habitants des autres grandes villes de l'archipel, c'était un spectacle habituel d'y voir, côte à côte les occupants d'un wagon de métro plongé dans de gros albums hebdomadaires de pré publication de manga, aujourd'hui, les mêmes ont les yeux rivés sur leur portable.

Capture-d-ecran-2011-11-06-a-10.32.24.jpg

 

Curieusement pour une série pour adolescent, Bakuman est dans son début très pessimiste et teinté par la désillusion de ses héros malgré cela grâce au talent des auteur s le lecteur est immédiatement accroché.

Bakuman répond à toutes les règles du shonen avec son histoire d'amour ultra romantique qui paraît extravagante à des yeux occidentaux mais qui dans le contexte nippon ne l'est pas tant que cela. Sans oublier les codes graphique du genre. Le héros a des mèches rebelles et son ami a les cheveux décolorés (très fréquent chez les ados à Tokyo et à Osaka).

En filigrane la série offre une photographie pas innocente de la jeunesse japonaise. Elle nous renseigne aussi sur des valeurs de la société nipponne que nous ne partageons pas toujours ou qui sont même quasiment tabou dans la société française comme l'hérédité, ce qui n'est une pas contradiction dans un pays où les postes de commandes et les premiers rôles sont le plus souvent dévolus à des héritiers. On voit par exemple que pour les dirigeants du Jump, il est normale que Mashiro soit doué en dessin puisque son oncle était un mangaka talentueux, même s'il n'a pas connu le succès. De même, au vu de leur maison les parents d'Asuki ont réussi, donc ils sont intelligents par conséquent leur fille ne peut être qu'intelligente.

 

© Tsugumi Ohba·Takeshi Obata / SHUEISHA Inc. All rights reserved.

Bakuman au fil des épisodes met de plus en plus en lumière l'importance de l'éditeur et la pression que les lecteurs font peser sur les auteurs par le biais des sondages sur la popularité de leur manga. Outre sur les arcanes de l'éditions japonaise, Bakuman n° 10 sur penche sur des aspect technique de la création comme la forme du texte que le scénariste propose au dessinateur ou l'utilisation des trames par ce dernier. On voit également qu'un mangaka doit faire preuve de psychologie pour gérer son équipe d'assistants. Tout cela est raconté avec beaucoup de légèreté et d'humour (les auteur parviennent à se moquer de leur propre manga). Certaines pages contiennent de véritables leçons de manga.

Il n'en reste pas moins que pour l'état des lieux de l'édition du manga au Japon, Bakuman ne reflète plus la réalité d'aujourd'hui mais celle d'il y a quelques années car en 2012, ce ne sont plus les journaux de prépublication qui sont les moteurs de l'édition du manga comme ils le furent depuis une cinquantaine d'années et comme le montre Bakuman, mais les adaptations en animé ou au cinéma qui boustent les ventes des albums (c'est le cas pour Bakuman). L'un exemples les plus frappants est celui de Thermae Romae qui a été adapté au cinéma, avec de véritables acteurs, et en animé pour la télévision sans que la revue de prépublication dans lequel il paraît, connaisse une embellie significative de ses ventes. Autre exemple, « Les vacances de Jésus et Bouddha » de Nakamura Hikaru, qui vend en moyenne un million d'exemplaires de chacun des volumes de la série, n'a pas fait sortir la revue dans lequel il paraît en prépublication d'une relative confidentialité.

Alors qu'auparavant la source principale de revenu des éditeur provenait de la vente des journaux de prépublication, puis de la vente des albums lorsqu'une série avait été plébiscitée par les lecteur, c'est ce processus qui est décrit dans Bakuman, aujourd'hui ils tirent leurs bénéfices de plus en plus de la vente des droits pour la télévisions et l'édition en dvd sans oublier un pourcentage sur les entrées en salle qu'une adaptation cinématographique peut générer. Beaucoup d'éditeurs d'ailleurs participent directement à la production de ces adaptations (celles-ci qui ne nous arrivent presque jamais sont néanmoins pas trop difficile à voir via la toile si on est un peu malin, je ferai un article dans quelques temps à ce sujet).

Il est bon de rappeler quelques chiffres qui donne au Japon l'importance économique et culturelle du manga. Pour une population d'environ quatre vingt millions d'habitants, l'hebdomadaire Shonen jump ou est censé paraître Bakumen a vendu, il y a quelques années jusqu'à 6 millions d'exemplaires. Ses ventes sont aujourd'hui retombée à 3 millions chaque semaine (tout de même). Ce sont essentiellement deux séries, « One piece » (dont le tirage initial pour chaque tome est de 4 millions) et « Naruto » dont le tirage est approchant de celui de « One piece ».

 

Numeriser-copie-1.jpeg

 

On remarque à certains détails à la fois la hiérarchie et l'entraide qui existent dans la société japonaise; ce qui peut aller de paire avec un certain isolement des cellules familiales entre elles. L'oncle de Mashiro est à la fois tenu en piètre estime par sa famille, c'est un artiste et pire un artiste qui ne réussit pas, et aidé par celle-ci au moment des étrennes, alors qu'il est adulte on comprend qu'il reçoit une somme importante d'argent qui va l'aider à vivre durant l'année.

On voit au travers les hésitations de Mashiro malgré ses dons et sa passion à se lancer dans la carrière de mangaka combien le modèle dominant, celui du bon garçon qui devient un salaryman et fera tout pour gravir un à un les échelons dans l'entreprise dans laquelle il sera entrée est prégnant. La grande crainte du garçon est de causer des problèmes à ses parents.

Numeriser-1-copie-1.jpeg

 

Bakuman illustre aussi combien le petit japonais (mais est ce si différent en France) est conditionné dès le plus jeune âge et combien les premières années de sa scolarité sont cruciales. Il faut rentrer dans une bonne école pour ensuite pouvoir rentrer dans une bonne université (c'est le modèle américain) et la comme le dit Mashiro, ce sont ceux qui auront les meilleures notes qui seront les futurs dirigeants. Le seul échappatoire est de devenir artiste, mais alors la sélection est encore plus impitoyable. C'est cette compétition pour la survie que nous narre Bakuman. On voit que le responsable éditorial des deux garçon peut perdre son job s'il ne lance pas en deux ans un succès.

Ce coté lisse et gentil du héros est un des défauts de la série, il n'a rien dexceptionnel contrairement aux protagonistes de Death Note qui avaient presque tous une très forte personnalité (seul le personnage de Fukuda rappelle ceux de Death Note).

Ici les deux mangakas ne se disputent jamais et ne semblent pas avoir des égos surdimensionnés, ce qui est bien rare pour des artistes. Le scénariste veut sans doute en cela montrer avec force combien la cohésion entre un dessinateur et son scénariste est indispensable pour créer une bonne oeuvre.

Numeriser-2-copie-2.jpeg

 

Ce qui est le plus frappant est la difficulté de communication entre les membres de la société, jusque dans la famille. Lorsque Mashiro veut communiquer avec son père, il passe par l'intermédiaire de sa mère. A noter que l'on voit jamais le père de Mashiro, pas plus que celui d'Asuki, sa petite amie, probablement pour signifier l'absence fréquente du père de famille dans les foyers japonais accaparé par l'entreprise dans laquelle il travaille et aussi après le labeur préférant rester entre collègues homme que rentrer au foyer. Même lorsqu'il veut donner un conseil à son fils le père de Mashiro préfère lui téléphoner plutôt que lui parler face à face, évitement typiquement japonais. L'image du foyer est représentée par celle de la mère de famille; femme au foyer est encore l'horizon de bien des femmes japonaises, ceci dés leur mariage, même lorsque la femme a fait des études et avait préalablement une bonne situation c'est le cas par exemple de la mère d'Asuki.

Numeriser-3-copie-1.jpeg

 

Autre image très traditionnelle de la femme japonaise, même lorsqu'elle a un physique de jeune bimbo comme Miho la copine de Takagi qui ne semble vouloir qu'être le modèle de la gentille et sage épouse ne rêvant que son Takagi chéri accomplisse ses propres rêves.

Pour corroborer ce que j'écrivais au début de ce billet sur la situation actuelle du manga, on a le sentiment que les jeunes mangakas de Bakuman sont nostalgique de l'âge d'or de leur art. Dans les premiers volumes on trouve de nombreuses référence aux maitres du manga comme Tezuka, Toriyama, Eiichiro Oda ou Masashi Kishimoto. Cette habile mise en abîme est à la fois un hommage à l'art du manga et une manière de rendre complice le lecteur. Chaque volume est long à lire car il comporte de nombreux dialogues très explicatifs mais jamais ennuyeux.

 

Numeriser-4-copie-3.jpeg

 

Le dessin d'Obata est immédiatement reconnaissable, sa finesse fait encore une fois merveille. Il est souvent soigné, bien que la qualité, comme dans presque tous les mangas soit inégale (on en comprend la raison après justement avoir lu Bakuman) tout en étant d'une qualité supérieur à la quasi totalité de ses confrères; pour s'en persuader il suffit d'agrandir certaines cases pour s'en apercevoir. Sa tonalité est plus claire que dans Death note et se rapproche de celle d'Hikaru No Go. Il est recommandé d'être bien attentif aux détails de certaines cases pour gouter pleinement ce manga. Il est amusant de constater, alors que depuis le  volume numéro 1, nous en sommes aujourd'hui au 10, cinq ans ont passé, les deux garçons n'ont presque pas changé d'apparence physique en revanche, ils ont, normalement, évolués psychologiquement.

 

Close

© Tsugumi Ohba·Takeshi Obata / SHUEISHA Inc. All rights reserved.

 

Il serait naif de croire qu'il n'y a pas de différences de qualité entre les tomes d'une même série, mais il n'en est pas autrement avec les roman dont suivant les chapitres les temps forts alternent avec les temps faibles qui sont par ailleurs des respirations nécessaires au récit. Le tome 10 de Bakuman, est avec le premier le plus dense. Saikô et Shûjin, qui rêvent de devenir de grands auteurs de mangas, se sont mis eux-mêmes au pied du mur. Sans savoir que leur premier responsable éditorial, M. Hattori, tire les ficelles en cachette, ils préparent leur nouvelle série en suivant scrupuleusement les directives de M. Miura, leur responsable actuel. À quel manga génial vont-ils aboutir ?! Ce dixième opus nous donne un véritable documentaire sur les coulisses du plus grand magazine de pré-publication de mangas au Japon. Il montre en particulier le rôle crucial qu'a l'éditeur pour un auteur. A la lecture, on voit bien que l'éléboration d'un manga est une oeuvre collective (tout du moins pour ceux qui ne sont pas les grandes stars du média) et va à l'encontre de l'idée du créateur qui élabore son oeuvre dans l'isolement de son atelier, image inéxacte que tant pourtant à propager, par ailleurs l'excellente revue Animéland.

La fin de la série, elle comporte vingt tome, est un peu conventionnel, et puis on est si triste de la voir se terminer. On aurait aimé en savoir plus sur certains seconds rôles aussi attachant que les deux héros 

 

 



 

Bakuman est un de ces nombreux mangas instructifs, ce dernier mot est pour notre malheur devenu désuet alors qu'avec la complexité toujours plus grande du monde devrait être celui que l'on met le plus à l'honneur. Il possède au plus haut point le secret, qu'il partage avec quelques uns de ses semblables, celui de nous en apprendre beaucoup en nous distrayant.

 

DSC01425.JPG

j'ai pris cette photo en octobre 2011 dans le métro de Tokyo

Après l'animé le manga a bénéficié d'une adaptation cinématographique, avec de vrais acteurs, sortie au Japon le 3 octobre 2015 curieusement bien après la fin de sa publication en manga. Le film est réalisé par One Histoshi, avec Satoh Takeru, Kamiki Ryunosuke, Komatsu Nana, Kiritani Kenta... Le film lors de son premier week-end a engrangé 184 263 spectateurs et plus de deux millions de dollars de recette!

Bande annonce du film

 

 

image publicitaire lors de la sortie du film au Japon.

image publicitaire lors de la sortie du film au Japon.

Cosplay >> Bakuman









Capture-d-ecran-2012-07-17-a-07.33.47.jpg
.
Capture-d-ecran-2012-07-17-a-07.33.18.jpg

 

Publié dans Bande-dessinée

Partager cet article

Repost 0

<< < 1 2 3 4 5 6 7 8 9 10 20 > >>