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Di Rosa à la Maison Rouge (1)

Publié le par lesdiagonalesdutemps

Di Rosa à la Maison Rouge (1)
Dirosaland, 1985

Dirosaland, 1985

Quelle jubilation que cette exposition dans laquelle Di Rosa mêle ses propres travaux à ceux qui ont été montrés au Musée Internationale des Arts Modestes dont il est le créateur à Sète, sa ville natale. On pourrait craindre que l'on va avoir à faire avec un bric à brac en vrac et hétéroclite alors que l'on découvre dans le bel espace d'exposition de La Maison Rouge, qui malheureusement fermera ses portes en 2018, une exposition très cohérente et dont les différentes parties sont remarquablement bien articulées.

A parcourir cette roborative exposition qui est une rétrospective Di Rosa que l'on dira "augmentée", on s'aperçoit que l'artiste s'est sans cesse renouvelé et qu'il est bien réducteur de le limiter à la Figuration libre des années 80.

Ceux qui ne connaissent pas le MIAM découvriront qu'elle généreux passeur il est des arts bruts, primitifs et populaires. Il se situe dans la ligne d'un Dubuffet mais sans la rancoeur de ce dernier.

Enfin on découvre le collectionneur compulsif qu'il est. Beaucoup de visiteurs auront été, comme moi, tout fier, de constater qu'ils avaient quelques pièces dans leur collection en commun avec Di Rosa. 

A l'entrée nous voyons la vaisselle de la mère de l'artiste revisitée par lui. Les plats et vases cocasses voisine avec les "appelants" sculptés par le père de Di Rosa

A l'entrée nous voyons la vaisselle de la mère de l'artiste revisitée par lui. Les plats et vases cocasses voisine avec les "appelants" sculptés par le père de Di Rosa

Di Rosa à la Maison Rouge (1)
Di Rosa à la Maison Rouge (1)
souvenir du couple, 1990

souvenir du couple, 1990

Di Rosa à la Maison Rouge (1)
Di Rosa à la Maison Rouge (1)
Di Rosa à la Maison Rouge (1)
Di Rosa à la Maison Rouge (1)
Di Rosa à la Maison Rouge (1)
Di Rosa à la Maison Rouge (1)
Di Rosa à la Maison Rouge (1)
Di Rosa à la Maison Rouge (1)
Di Rosa à la Maison Rouge (1)
Di Rosa à la Maison Rouge (1)
Di Rosa à la Maison Rouge (1)
Di Rosa à la Maison Rouge (1)

Si l'ensemble de l'exposition invite à la joie de vivre, il n'en est pas de même pour la série "La vie des pauvres" datant de 1993. Elle est judicieusement présentée dans un long couloir sombre d'une vingtaine de mètres reliant deux salles lumineuses et joyeuses. "La vie des pauvres" est constitué de 30 panneaux peints à l'acrylique sur papier kraft marouflé.

Di Rosa à la Maison Rouge (1)

En sortant du sombre couloir on débouche sur une salle très colorée où est montré certains objets qui étaient en vente à la Boutique de l'art modeste que Di Rosa avait ouvert en 1989 à Paris.

Di Rosa à la Maison Rouge (1)
Paris, janvier 2017

Paris, janvier 2017

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Le dernier Alix Senator : un album à dévorer ! par Julie Gallego

Publié le par lesdiagonalesdutemps

Le dernier Alix Senator : un album à dévorer ! par Julie Gallego

Formidable analyse d'une spécialiste du monde antique sur un site qui est une mine pour ceux qui s'intéresse à l'antiquité grecque et romaine: https://reainfo.hypotheses.org/

Attention cette passionnante analyse dévoile de nombreux éléments de l'intrigue de la série. Je conseille d'en prendre connaissance après avoir lu les albums et ensuite de les relire, en particulier le dernier, à la lumière de cette étude.

Le dernier Alix Senator : un album à dévorer !

alix-t5-couverture

[Attention ! Ce compte rendu dévoilant de nombreux éléments de l’intrigue de la série, mieux vaut le lire après avoir profité des albums !]

Valérie Mangin et Thierry Démarez ont réussi le pari un peu fou d’accrocher à leur série Alix Senator bon nombre de lecteurs de la série patrimoniale Alix, en donnant au héros qui incarne la BD historique antique quelques dizaines d’années de plus, des rides, des cheveux blancs, deux adolescents à surveiller, et en lui faisant endosser une toge blanche de sénateur, certes bien plus propre que son éternelle tunique rouge souvent mise en piètre état au cours de ses aventures (les aléas de la vie de héros de BD d’aventures !). Le scénario de ce dernier tome, paru fin 2016, démontre une nouvelle fois leur connaissance à la fois de la série-mère, de l’Antiquité et de la bonne BD (celle qui comporte un dessin de qualité et un scénario qui non seulement tiennent la route mais emportent le lecteur dans la fiction).

Jacques Martin fait du Romain d’adoption qu’est Alix un voyageur, dans la plupart des tomes de sa série éponyme. Parfois les voyages sont choisis, parfois ils sont contraints. Bien souvent aussi, ils sont liés à une quête de l’identité, pour le héros, pour son ami Enak ou pour des personnages secondaires qui occupent provisoirement le devant de la scène. Valérie Mangin, la scénariste de la série dérivée (mais de nombreuses autres BD aussi), suit ces quelques jalons qui sont au cœur de la série née il y a bientôt 70 ans (l’anniversaire est pour l’an prochain). Ainsi, après un premier tome qui se déroulait à Rome (Les Aigles de sang), l’intrigue continuait en Égypte (Le Dernier Pharaon) et La Conjuration des rapaces concluait ce premier cycle à Rome. Le cycle suivant remet Alix et les jeunes Titus (son fils) et Khephren (le fils d’Enak) sur les routes, d’abord à Sparte puis en Asie Mineure. Car même si Alix a vieilli, comme ses lecteurs, la série dérivée conserve aussi des héros adolescents, l’esprit aventureux des jeunes gens permettant plus aisément de faire avancer l’intrigue (il faut dire qu’Alix est un peu rentré dans le rang depuis que son ami Octave-Auguste dirige Rome et lui a accordé le rang de sénateur…). Cela offre aussi l’avantage de faire découvrir le monde d’Alix aux lecteurs plus jeunes, qui ne connaîtraient pas la série de Martin. Les albums de la série-mère sont quasiment autonomes, à l’exception de quelques histoires où les enjeux du retour d’un personnage secondaire ne sont compréhensibles que par ce que le lecteur sait de ses apparitions précédentes, par exemple Brutus dans Le Tombeau étrusque et Le Spectre de Carthage, Oribal dans Le Tiare d’Oribal et La Tour de Babel. C’est aussi le cas d’Arbacès, dans les premières aventures, cet ennemi juré dont l’implication dans l’intrigue de La Conjuration des rapaces est rejetée non seulement au niveau diégétique par Alix s’adressant à Auguste, mais aussi au niveau métadiégétique par Valérie Mangin, en un clin d’œil au lecteur (eh non ! elle n’a pas cédé à la ficelle scénaristique d’exhumer le méchant de service mais elle a pu s’amuser à « le faire croire »).

La Conjuration des rapaces, Mangin et Démarez, Casterman, 2014, p. 46, case 3
Fig. 1 : Alix s’adresse-t-il à Auguste… ou au lecteur ? (La Conjuration des rapaces, Mangin et Démarez, Casterman, 2014, p. 46, case 3). © Éditions Casterman S.A./Démarez, Mangin et Martin.

Dans Alix Senator, les intrigues des tomes sont fortement liées les unes aux autres pour composer un cycle en triptyque, ce qui impose un rythme de publication soutenu (un album par an depuis 2012). Mais les cycles eux-mêmes ne peuvent être lus dans le désordre : la dernière planche du tome 3 nous montre l’alliance entre deux personnages, le jeune Khephren en rébellion à la fois contre le père qui l’a adopté (Alix) et celui qui l’a abandonné (Enak), et Livie, le Vautour à la tête de la conjuration, qui a échoué à se débarrasser de son époux Auguste pour mettre à sa place sur le trône son fils Tibère. L’impératrice procède à une cérémonie sacrée pour maudire Alix, son fils Titus et sa maisonnée, ce qui a l’étonnant effet d’éclairer de bonheur le visage de l’adolescent. À genoux, il déclare sa soumission à Livie (« Je suis ton serviteur : tes ennemis sont mes ennemis. ») et, par cette main posée sur sa tête, comme si elle l’adoubait dans sa quête, elle lui offre en échange une vengeance commune. Khephren reprend sa place auprès d’Alix et de Titus et l’on peut croire que le désir de vengeance et les plans de Livie sont de l’histoire ancienne. Il n’en est rien mais le lecteur ne le découvre, avec surprise, qu’à la dernière planche du tome 4. Quatre cases en flash-back dévoilent un double retournement de situation : Khephren, depuis le début de l’aventure, espionne Alix pour le compte de Livie, avec pour mission de lui ramener un certain livre sibyllin. Ce uolumen, que tous les personnages recherchent, alors que Khephren l’a en réalité en sa possession par hasard depuis la page 11, est donc le rouleau lu constamment par l’adolescent durant l’aventure : il était théoriquement visible aussi du lecteur mais gageons que bien peu d’entre eux y ont vu autre chose, à la première lecture, qu’un détail insignifiant. Khephren ne lisait-il pas déjà passionnément l’Œdipe roi de Sophocle dans le tome 3, un titre hautement symbolique de son conflit avec son père ? Alors pourquoi prêter attention à cette nouvelle lecture ? Parce qu’« on ne voit jamais ce qu’on a sous les yeux », comme Valérie Mangin a la malice de le faire dire à son personnage préféré dans la dernière planche. Mais, ultime rebondissement, le « serviteur » s’émancipe et Khephren décide de ne pas faire parvenir le précieux document à Livie, considérant que sa découverte est un message divin lui confirmant qu’il sera « un jour plus puissant qu’Alix » et que « le secret que le Vautour convoite ne lui est pas destiné. », comme le lui avait annoncé la Pythie de Delphes. C’est donc fort de cette promesse de pouvoir et d’éternité de la « Cybèle d’orichalque », qui clôt le tome 4, que Khephren prend la route pour l’Asie Mineure, dans le tome 5. Et le précieux rouleau l’accompagne dans ce périple ; nous le verrons à nouveau plongé dans son mystérieux contenu dans la dernière aventure.

Les Démons de Sparte, Démarez, Mangin et Martin, Casterman, 2015, p. 48, cases 7-8

Le Hurlement de Cybèle, Démarez, Mangin et Martin, Casterman, 2016, p. 18, cases 6-7
Fig. 2. La quête de puissance et d’éternité de Khephren (Les Démons de Sparte, Démarez, Mangin et Martin, Casterman, 2015, p. 48, cases 7-8 et Le Hurlement de Cybèle, Démarez, Mangin et Martin, Casterman, 2016, p. 18, cases 6-7). © Éditions Casterman S.A./Démarez, Mangin et Martin.

Le lecteur retrouve les lions de Cybèle en ouverture du cinquième tome mais ils n’entourent plus sagement la déesse comme sur leuolumen ; ils ont pris vie sur la planche et, comme dans le titre de l’album, ils hurlent et mettent violemment à mort une jeune femme terrorisée qui tentait de leur échapper dans une forêt de montagne. Elle ne semble pouvoir émettre elle aussi que des cris de bête (la fin de l’intrigue nous apprendra qu’elle a eu la langue coupée). Et les deux spectateurs étranges de cette scène atroce ne manquent pas de se réjouir de l’issue fatale de cette rencontre nocturne. Au cycle des rapaces semble donc avoir succédé celui des fauves. Sans transition, si ce n’est celle du geste physique que va faire le lecteur pour tourner la page, la case suivante semble être un deuxièmeincipit : un lieu et une date sont donnés dans le cartouche narratif qui s’inscrit sur un dessin mettant en scène deux des héros, Titus et Khephren (Pessinonte, à l’été -12, soit quelques semaines au maximum après le tome 4 qui débutait en juillet). C’est un principe d’écriture de la série que l’on retrouve dans les cinq tomes scénarisés par Valérie Mangin. Ainsi, à une scène nocturne violente (sauf dans le tome 2 qui s’ouvre sur une séance houleuse au sénat, de jour), réduite à une seule planche (sauf dans le tome 3 où elle s’étend sur 3 planches), succède une séquence plus longue avec les héros Alix et/ou Titus et Khephren. Grâce à une discussion entre les jeunes gens, le lecteur apprend que les deux personnages qui ont assisté à la dévoration des fauves, ces « drag queens antiques » qui semblaient tout droit sorti(e)s du Satyricon de Fellini ou de leur caricature dans la troisième planche d’Astérix chez les Helvètes, sont des prêtres de Cybèle, des galles ; ils sont eunuques, procédant à leur propre castration, une information qui ne manque pas d’apeurer Titus, qui, en une réaction comique, se protège aussitôt les parties intimes ! C’est pourtant Khephren, que le lecteur a régulièrement aperçu en galante compagnie depuis le tome 1, qui finira émasculé à la fin de l’histoire, officiellement pour avoir pénétré subrepticement dans le sanctuaire de Cybèle… mais aussi pour payer l’affront qu’il a fait subir à ces mêmes prêtres en leur volant leurs habits pendant qu’ils batifolaient avec des prostitué(e)s. Cette castration va accélérer les problèmes d’identité de Khephren dans la série. Il avait déjà un sérieux problème de filiation : orphelin de mère (servante de Cléopâtre, elle meurt avec elle), il est abandonné tout bébé par son père Enak, que tout le monde croit mort, alors qu’il avait choisi plutôt de fuir pour protéger d’Octave le jeune Césarion (cette révélation à la fin du tome 2 rendant furieux l’adolescent délaissé). De plus, Khephren a été adopté par Alix, qui n’est lui-même Romain que par adoption ; il a pour frère adoptif Titus, un enfant qui a pour mère une femme dont la scénariste se plaît pour l’instant à dissimuler l’identité au lecteur. On comprend sa passion pour le personnage oedipien mais puisqu’il rêve de puissance et d’éternité, c’est logiquement Œdipe roi qu’il lisait dans le tome 3 (l’histoire de sa puissance avant la révélation qui le brise), et pas l’étape finale et errante de la vie du héros tragique, comme Œdipe à Colone. Si Enak est peut-être le « prince d’Égypte » dans la série-mère, il est alors logique que son fils lise « le petit prince » en grec ancien, si tel est bien le texte caché par le grec ancien qu’il faut reconnaître dans les quelques mots lisibles Χαῖρε, ἔφη ἡ ἀλώπηξ (« Bonjour, dit le renard », Le Petit Prince, XXI). N’est-il pas d’ailleurs appelé « prince d’Égypte » par un galle croisé dans la rue qui prétend dire l’avenir (p. 14 case 8) ? La série dérivée va-t-elle lui permettre de connaître la destinée qui a été refusée à son père dans la série-mère ? Pour attirer le jeune homme et se faire de l’argent, le prêtre évoque ainsi « l’avenir radieux qui [l’] attend à Alexandrie ». Mais pour Valérie Mangin, le renard, c’est aussi et surtout celui des fables, « le  symbole de la ruse, de celui qui va tromper le héros, le parchemin étant une ruse, un piège du destin tendu à Khephren. » (communication personnelle du 15/01/17).

Depuis le début de l’album, Titus accompagne Khephren pour essayer de le modérer, par peur qu’il ne sombre dans la folie à force de « croi[re] qu’il va devenir quasi divin » (p. 16, case 4), une folie qui semble croissante lorsque l’on observe les traits durs de son visage en gros plan à la case 7 de la p. 18. Cette assurance s’effondrera pour laisser place à la détresse à la case 7 de la dernière planche, lorsqu’il réalise qu’il a « tout perdu pour rien ». Mais le jeune Titus est aussi là à la demande de son père, pour essayer de reprendre à Khephren le livre sibyllin que veut à tout prix Auguste : c’est donc lui qui joue cette fois un double jeu, comme son frère adoptif au tome 4. Le lecteur est toutefois laissé dans l’ignorance de la façon dont Alix et Titus ont appris que c’était Khephren qui possédait le livre disparu. Et cette quête de pouvoir de Khephren, qui le mène sur les pas d’Énée, est un voyage à rebours de celui du héros virgilien : ils partent de Rome pour arriver à Troie, rencontrent une Sibylle (celle de Cumes, prêtresse d’Apollon, pour le prince troyen, celle de Marpessos, prêtresse de Cybèle, pour les adolescents) ; ils passent par la forêt sacrée du mont Ida, « celle dont le bois a servi à Énée pour construire ses bateaux » (p. 8, case 4). Ce type d’information est intégré à la narration première, soit directement par exemple lors d’une discussion entre les adolescents (p. 8) ou lorsqu’un prêtre raconte à la foule massée devant le temple l’histoire de l’hermaphrodite Agdistis, qui, une fois émasculée et devenue Cybèle, tomba amoureuse d’Attis (p. 17-18), soit par le biais du dispositif traditionnel de flash-back courts en sépia (par exemple p. 10-11, pour raconter le lien entre la Grande Déesse, la pierre noire et la guerre de Carthage, avec une alternance entre les cases du récit encadrant et celles du récit encadré).

Le Hurlement de Cybèle, Démarez, Mangin et Martin, Casterman, 2016, p. 11, case 5
Fig. 3 : Un exemple de flash-back (Le Hurlement de Cybèle, Démarez, Mangin et Martin, Casterman, 2016, p. 11, case 5). © Éditions Casterman S.A./Démarez, Mangin et Martin.

Si l’émasculation de Khephren (p. 34) est tellement osée que le lecteur ne peut s’imaginer que la scénariste ira au bout (si l’on peut dire…) et fera subir ça à son jeune héros, force est de constater qu’il y avait quelques indices. Ainsi lorsque la jeune Camma, à qui Titus veut venir en aide parce qu’elle lui plaît, dit par boutade à Khephren : « Il faut être une femme ou renoncer à sa virilité pour pouvoir prédire l’avenir. Ça te tente, Khephren ? » (p. 11, case 7) ; ou lorsque lui-même grommelle : « Je ne vais quand même pas devoir devenir un galle pour entrer ! » (page 17, case 5). Une situation inimaginable pour le jeune homme qui fréquente déjà régulièrement le lupanar romain des « Tétons de Vénus » et autre établissement du même genre au gré de ses déplacements. Le fait que, par hasard, il se retrouve à Pessinonte dans le même lupanar que les galles et qu’il leur vole leurs vêtements pour se faire passer pour eux, est un indice de plus : à proprement parler, leur habit va « faire » de Khephren un moine… ou plutôt un desservant involontaire de Cybèle. Khephren avait pourtant lui-même dit que « la Grande Mère d’orichalque offrira[it] la puissance et l’éternité à celui qui viendra[it] lui rendre l’hommage approprié dans son temple de Pessinonte ». De fait, l’émasculation de Khephren est bien ce qu’attendait la déesse de ses adorateurs. Une déesse qui n’est plus à Pessinonte après le passage d’Alexandre le Grand, soucieux de se réserver « la puissance et l’éternité » (p. 48, case 3). La case finale des quatre premiers tomes mettait en scène une ouverture sur un rêve de grandeur ; ainsi, aux tomes 1 et 2, un bateau à gauche de la case naviguait vers un horizon espéré plus radieux, symboliquement représenté par les illustrations un peu floues qui se superposaient à droite en arrière-plan, et aux tomes 3 et 4, Khephren était heureux de servir la vengeance de Livie puis d’avoir gardé pour lui le rouleau. Mais nulle scène de ce genre dans la dernière case-bandeau du cinquième album : l’histoire s’arrête sur le désespoir absolu de Khephren, seul, prostré, à terre, la main sur son visage en pleurs. Il rêvait de pouvoir et le lecteur ne voit plus que sa faiblesse puisque même son ombre occupe plus de place que lui dans la case. Il rêvait de puissance et c’est l’impuissance qu’il a découverte. Quant à l’éternité, ce sera peut-être celle promise aux défunts, vu le titre du tome suivant inséré juste sous la case : La Montagne des Morts.

Comme bien souvent désormais dans la BD historique, on trouve dans ce cinquième tome d’Alix Senator un « cahier spécial », très intéressant mais réservé ici à l’édition premium pour des raisons de coût. Plus le nombre de pages augmente, plus le prix, forcément aussi en hausse, entraîne une baisse du total des ventes donc la maison d’édition a accepté un compromis avec l’adjonction de ce cahier historique à un faible tirage parallèle, coûtant quelques euros de plus que l’édition courante. Nous vous recommandons fortement de vous procurer si possible (lorsqu’elle n’est pas épuisée) cette édition « complète » des albums car ces cahiers, dont les textes sont écrits par Valérie Mangin elle-même, sont un élément vraiment complémentaire à la série. Le premier était sur Auguste, le deuxième sur l’Égypte à la même époque, le troisième sur la famille impériale, le quatrième sur la Grèce et le cinquième sur les cultes orientaux. Le cahier historique du tome 5 comporte trois parties (Cybèle, Isis et Dionysos) ; comme dans tous les cahiers, certains titres sont en latin. La démarche pédagogique de Valérie Mangin ne s’arrête pas là puisqu’elle offre sur son site http://www.alixsenator.com de nombreuses ressources, qui ne peuvent prendre place dans le cadre restreint des cahiers historiques. Ce site correspond à une sorte de base de données dont une partie est à son propre usage et reste cachée au public, afin d’y stocker des informations sur les personnages fictionnels déjà présents chez Martin, ou sur ceux qu’elle a ajoutés, ou encore bien évidemment sur les personnages historiques réels, pour éviter au maximum toute incohérence historique ; son mari Denis Bajram, également auteur de BD, étant très doué en informatique, ils ont pu concevoir ensemble un site qui soit à la fois un outil et une vitrine. Et le lecteur qui souhaite en savoir plus peut aussi avoir accès à des fiches visibles à la rédaction aboutie, soigneusement classées dans ce que Valérie Mangin, ancienne chartiste, a voulu comme une encyclopédie, avec notamment son lexique, la liste des personnages, une chronologie antique (de la fondation de Rome à la chute de Constantinople), mais aussi une carte interactive des lieux parcourus par les héros d’Alix Senator (avec une distinction entre les provinces romaines, les villes, les ensembles architecturaux et les bâtiments, et les rubriques « présentation », « histoire », « géographie », aujourd’hui »). Pour le tome qui nous intéresse ici, on a donc les entrées Asie Mineure,Delphes, Pessinonte, le sanctuaire archaïque de Cybèle et le temple de Cybèle). La dernière partie du site comporte une liste d’affirmations, signalées comme vraies ou fausses ou « on ne sait pas », concernant le domaine de l’histoire antique ; elles s’appuient sur chaque album de la série ; ainsi, pour le tome 5, on peut lire de courts textes sur le vœu de chasteté des galles, les montagnes d’Asie Mineure infestées de lion, l’architecture du temple de Cybèle, l’origine de la déesse, l’ancienneté de son culte et sa présence à Rome, l’orichalque, Alexandre le Grand, Attis, les sacrifices humains). Une photographie est parfois ajoutée sous la case de BD qui illustre l’affirmation, telle cette représentation de Cybèle, afin d’indiquer la source archéologique qui a servi de modèle au dessinateur. Ce sont autant d’informations données pour comprendre comment l’intrigue de la série naît de la rencontre à la fois rigoureuse et inspirée entre la fiction et l’Histoire. Il faut donc signaler la rigueur et la richesse de ce site offert au public et constamment mis à jour.

Quelques liens complémentaires :

  • le compte rendu de la venue de Valérie Mangin à l’Université de Pau et des Pays de l’Adour en 2016, dans le cadre d’une Master class, disponible sur le site Alixmag’ ;
  • l’interview récente de Valérie Mangin faite par Martine Quinot-Muracciole pour l’émission Antiquissimo.

Julie Gallego

Maître de conférences en langue et littérature latines, Université de Pau et des Pays de l’Adour

 Pour retrouver Alix et Jacques Martin sur le blog

Alix nuAlix Enak, amitié érotiqueLa conjuration de Baal de Christophe Simon et Michel Lafon, Un épisode de la vie d'Alexandre le grand, vu par Jacques Martin,  Jacques Martin, auteur classique,  Le Fleuve de Jade, une aventure d'Alix par J. Martin et R. Morales,  Les filles dans AlixLes chats dans Alix,  Jacques Martin, un auteur paradoxalement méconnu,  case en exergue, 2 Jacques Martin,  Alix vu par ses dessinateurs,  Alix senator, Les aigles de sang, dessin Thiérry Démarez, scénario Valérie Mangin Alix et la pêche aux coraux Alix nu Pour se souvenir de l'exposition Jacques Martin à la Maison de la bande dessinée à Bruxelles la cote des dessins de Jacques MartinAlix à Drouot, Alix vu par Pierre JoubertAlix réinterprété par Jean-François CharlesLe hurlement de Cybèle, le prochain Alix senatorsur les pas d'Alix au Machu Pichu, Alix à DrouotUne vente Alix à Drouot, Karnak, Alix senator, Martin, L'Histoire en héritage, La dernière conquête, une aventure d'Alix, Par-delà le Styx, un album d'Alix dessiné par Marc Jailloux et scénarisé par Mathieu Breda (réédition complétée), Alix l'intrépide de Jacques MartinAlix senator, Les démons de Sparte de Thierry Demarez et Valérie Mangin (réédition complétée)Le Démon du Pharos, une aventure d'Alix, dessinée par Christophe Simon, scénarisée par Patrick WeberLe prince du Nil de Jacques Martin, L'or de Saturne, une aventure d'Alix par Venanzi & Valmour, Le dernier Alix Senator : un album à dévorer ! par Julie Gallego
 

Deux vidéos de Jacques Martin interviewé sur Youtube en 1 et en 2

Tous les Alix chroniqués sur le blog d'argoul 

Pour ne rien manquer de l'actualité "martinienne" il faut aller sur l'indispensable site alix mag

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Street art par Ismau

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Street art par Ismau
Street art par Ismau
Street art par Ismau
Street art par Ismau
Street art par Ismau
Street art par Ismau
Street art par Ismau
 boulevard de Ménilmontant, novembre 2016

boulevard de Ménilmontant, novembre 2016

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Luc Schellerer

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Luc Schellerer

 

       

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Boys Will be boys (3)

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André Gide sexuel

Publié le par lesdiagonalesdutemps

J'ai trouvé l'article ci-dessous sur l'excellent site d'Argoul, (https://argoul.com/) lieu que je vous conseille de fréquenter sans modération.

André Gide sexuel

Il écrit à 19 ans (14 mai 1888) : « La mélancolie chez les Anciens, ce n’est pas dans la morne douleur de Niobé que je l’irais chercher, ni dans la folie d’Ajax – c’est dans l’amour leurré de Narcisse pour une vaine image, pour un reflet qui fuit ses lèvres avides et que brisent ses bras tendus par le désir… »p.13. Narcisse, c’est lui-même André, aspirant au fusionnel et ne trouvant que l’éphémère.

Quelques jours plus tard, le 17 mai, il a cet aveu en vers :

« Ne pourrais-je trouver ni quelqu’un qui m’entende

Ni voir quelqu’un qui m’aime et que je puisse aimer

Qui pense comme moi et qui comme moi sente

Qui ne flétrisse pas mon âme confiante

Par un rire moqueur, qui la pourrait briser ? » p.17.

« J’ai vécu jusqu’à vingt-trois ans complètement vierge et dépravé », avoue-t-il en mars 1893 p.159. C’est la Tunisie et l’Algérie, pour lui, qui le déniaise cette année-là en compagnie du peintre Paul Laurens ; il le contera dans Si le grain ne meurt. Il faudra que le printemps 1968 passe pour balayer cette odieuse contrainte sexuelle, morale et religieuse (mais elle revient avec l’islam !). Des ados d’aujourd’hui s’interrogent sur « dormir nu à 14 ans » (requêtes du blog). Gide leur répond, il y a déjà un siècle : « Sentir voluptueusement qu’il est plus naturel de coucher nu qu’en chemise » 18 août 1910 « bords de la Garonne ») p.647.

cuirasse-torse-nu

Séparer radicalement la chair et l’esprit engendre la névrose, et le christianisme a été et reste un grand pourvoyeur de névrose. « Je ne suis qu’un petit garçon qui s’amuse – doublé d’un pasteur protestant qui l’ennuie » (2 juillet 1907) p.576. Haïr le désir pour adorer l’idéal n’est pas la meilleure façon de se trouver en accord avec le monde. « Le propre d’une âme chrétienne est d’imaginer en soi des batailles ; au bout d’un peu de temps, l’on ne comprend plus bien pourquoi… (…) Des scrupules suffisent à nous empêcher le bonheur ; les scrupules sont les craintes morales que des préjugés nous préparent » (septembre 1893) p.173. Freud nommera cela le Surmoi. Des « personnalités dont s’est formée » la sienne (1894) p.196, on distingue principalement des rigoristes et des austères : « Bible, Eschyle, Euripide, Pascal, Heine, Tourgueniev, Schopenhauer, Michelet, Carlyle, Flaubert, Edgar Poe, Bach, Schumann, Chopin, Vinci, Rembrandt, Dürer, Poussin, Chardin ».

Marié en 1895 à 26 ans avec sa cousine amie d’enfance Madeleine, de deux ans plus jeune que lui, il ne consommera jamais l’union, préférant de loin l’onanisme solitaire ou à deux (il a horreur de la pénétration et ne pratique pas la sodomie). Il est attaché à celle qu’il appelle le plus souvent Em dans son Journal (Em pour M., Madeleine, mais aussi pour Emmanuelle, ‘Dieu avec nous’). Il a pour elle « une sorte de pitié adorative et de commune adoration pour quelque-chose au-dessus de nous » (janvier 1890) p.116. Sa femme reste pour lui la statue morale du Commandeur, le phare pour ses égarements, la conscience du Péché.

Son grand amour masculin, en 1917 (à 48 ans), est pour Marc Allégret le fils de son ex-tuteur, 16 ans, dont il est conquis par la jeunesse plus que par la beauté : « Il n’aimait rien tant en Michel [pseudo pour Marc] que ce que celui-ci gardait encore d’enfantin, dans l’intonation de sa voix, dans sa fougue, dans sa câlinerie (…) qui vivait le plus souvent le col largement ouvert » p.1035. Cet amour du cœur et des sens pour Marc fera que sa femme brûlera ses trente années de correspondance avec elle, une part vive de son œuvre. Elle savait pour son attirance envers les jeunes, mais il s’agit cette fois d’une infidélité du cœur qu’elle ne pardonne pas.

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La peau, la nudité, est pour André Gide la jeunesse même ; ainsi regarde-t-il les enfants de pêcheurs se baigner en Bretagne (p.86), ou admire-t-il le David de Donatello : « Petit corps de bronze ! nudité ornée ; grâce orientale » (30 décembre 1895) p.207. « Ce contre quoi j’ai le plus de mal à lutter, c’est la curiosité sensuelle. Le verre d’absinthe de l’ivrogne n’est pas plus attrayant que, pour moi, certains visages de rencontre » (19 janvier 1916) p.916. Il note souvent ses éjaculations par un X, aboutissant parfois à une comptabilité cocasse : « Deux fois avec M. (Marc Allégret) ; trois fois seul ; une fois avec X (un jeune Anglais) ; puis seul encore deux fois » 15 juillet 1918, p.1071.

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André Gide est sensuel, mais surtout affectif ; il n’a de relations que mutuellement consenties, joyeuses, orientées vers le plaisir. Sa chasse érotique est surtout celle des 14-18 ans – ni des enfants impubères (dont il se contente dans le Journal d’admirer la sensualité), ni des hommes faits. Nombreuses sont ses expériences, avec les jeunes Arabes en Algérie, des marins adolescents à Etretat, un petit serveur de Biarritz, un jeune Allemand dans un train, des titis parisiens de 14 ans qui aiment « sonner les cloches », Charlot un fils de bourgeois parisien déluré de 15 ans, Louis un paysan des Alpes…

« Le portrait D’Edouard VI de Holbein (Windsor Castle) (…) Disponibilité de ce visage ; incertaine expression d’enfant ; visage exquis encore, mais qui cessera vite de l’être… » (février 1902) p.347

« Le portrait D’Edouard VI de Holbein (Windsor Castle) (…) Disponibilité de ce visage ; incertaine expression d’enfant ; visage exquis encore, mais qui cessera vite de l’être… » (février 1902) p.347

« Plus encore que la beauté, la jeunesse m’attire, et d’un irrésistible attrait. Je crois que la vérité est en elle ; je crois qu’elle a toujours raison contre nous. (…) Et je sais bien que la jeunesse est capable d’erreurs ; je sais que notre rôle à nous est de la prévenir de notre mieux ; mais je crois que souvent, en voulant préserver la jeunesse, on l’empêche. Je crois que chaque génération nouvelle arrive chargée d’un message et qu’elle le doit délivrer » (26 décembre 1921) p.1150. Il publiera Corydon, un livre un peu pensum sur le rôle civilisateur de l’homosexualité, en 1924, bien qu’il l’ait écrit dès 1910.

Mais il aura le 18 avril 1923 une fille, Catherine, d’une liaison avec Elisabeth Van Rysselberghe (p.1189). Et Marc Allégret se trouvera une copine passé vingt ans, avant de devenir un réalisateur reconnu grâce à Gide qui lui donne du goût et de la culture.

André Gide présente avec humour dans son Journal un plaidoyer pro domo : « Socrate et Platon n’eussent pas aimés les jeunes gens, quel dommage pour la Grèce, quel dommage pour le monde entier ! »p.1092. Il va même plus loin – ce qui va choquer les ‘bonnes âmes’ qui aiment se faire mousser à bon compte grâce à la réprobation morale : « Que de telles amours puissent naître, de telles associations se former, il ne me suffit point de dire que cela est naturel ; je maintiens que cela est bon ; chacun des deux y trouve exaltation, protection, défi ; et je doute si c’est pour le plus jeune ou pour l’aîné quelles sont le plus profitables » p.1093. Rappelons qu’il s’agit de relation avec des éphèbes – donc pubères actifs d’au moins 14 ans – qu’il ne faut pas confondre avec des « enfants », immatures et usés comme jouets. Comment dit-on, déjà, en politiquement correct ? « Pas d’amalgame ? »

André Gide, Journal tome 1 – 1887-1925, édition complétée 1996 Eric Marty, Gallimard Pléiade, 1748 pages, €76.00

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22/11/63 de Stephen King

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22/11/63 de Stephen King

Subodorant qu'un grand nombre de mes visiteurs rechigne à s'enfoncer dans les tréfonds du blog, j'ai pensé que c'était une bonne idée que de republier le billet que j'avais consacré au livre de Stephen King alors que Canal + diffuse son adaptation. 

Adaptation qui au vu des trois premiers épisodes me parait tout à fait correcte. Il est vrai que la présence de Stephen King comme producteur exécutif et celle de JJ Abrams à la production devraient être la garantie d'une production soignée. Dans le rôle principal James Franco est crédible. Le seule reproche, mais on peut presque le faire à tous les films se déroulant dans les années 50, pourquoi ne montrer que des voitures rutilantes, Il y avait aussi à l'époque des guimbardes crasseuses. Je peux en témoigner. Ceci dit l'amateur de belles américaines se régale. 

22/11/63 de Stephen King

22/11/63 de Stephen King

Je ne sais pas si Stephen King est un grand romancier (on peut le penser si on a lu qu' « Un élève doué ») ne l'ayant guère fréquenté (un peu tout de même), j'avais été assez vite découragé naguère par son style d'écriture raplapla, en revanche, comme beaucoup, je connais les romans de l'auteur grâce à leurs adaptations cinématographiques (je les presque toutes vues) dont j'ai beaucoup apprécié la plupart en particulier, ce n'est pas très difficile à deviner « Stand by me » (tiré de "Corps") mais aussi « Dead zone », « Shining »... Or donc, habituellement je passais à coté de ses productions, pas seulement en raison de la forme mais aussi du fond. Contrairement à la plupart de mes contemporains, semble-t-il, je goûte assez peu les histoires de serial killer et autres massacreurs, en particulier d'enfants, même si j'ai suivi avec constance la série "Dexter" et que je ne suis pas près d'oublier « Le corps exquis » de Poppy Z. Brite (édition J'ai lu).

Ce qui m'a attiré pour lire « 22/11/63 » c'est la possibilité d'une uchronie. Cette date, il est bien rare qu'un roman ait une date pour titre, est le jour où le président Kennedy fut assassiné à Dallas. Tout le roman tourne autour de cette date cruciale pour l'Amérique.

Nous sommes en 2011. Le héros de 22/11/63, Jake Epping est un bon prof d'anglais (comme King qui le fut quelque temps) trentenaire dans le lycée de Lisbon (9000 habitants au recensement de 2000), état du Maine. Il a l'habitude de manger dans un rade tenu par Al Templeton qui sert des hamburgers gouteux et peu chers. Au fil des ans les deux hommes sont devenus des copains. Un jour, Al, sentant sa dernière heure proche, il est atteint d'un cancer fulgurant aux poumons, décide de révéler à son ami un grand secret: Peu après son installation il a découvert, dans son arrière boutique un escalier menant à... 1958! Démocrate convaincu, itou pour Jake Epping, il lui est venu l'idée démiurgique de changer l'Histoire. Pour cela d'éviter l'assassinat de John Kennedy (d'où le titre du roman) mais la maladie venant il a décidé de passé le relai à son ami Jake. Ce dernier d'abord peu emballé, va finalement accepter le fardeau... Ne comptez pas sur moi pour vous révéler s'il va réussir dans sa o combien périlleuse entreprise car c'est cette interrogation qui vous fera tourner les 1000 pages de 22/11/63 avec avidité car si King n'est pas un grand styliste c'est un formidable raconteur d'histoires et un maitre du suspense.

22/11/63 de Stephen King
 

Je vous dirais juste que le narrateur de toute l'histoire est le héros principale et qu'il raconte ses souvenirs; on peut donc, à moins qu'il nous écrivent de l'au delà, qu'il s'est déjoué des pièges du temps... J'ajouterais que sur la longue route vers son objectif, Jake Epping voudra redresser quelques torts mais aussi, qu'il fera la rencontre de l’amour de sa vie...

L'écriture de Stephen King est fluide, ses phrases sont courtes et les mots simples qu'il emploie font de ce maousse pavé une lecture facile et agréable malgré ses longueurs. On peut se demander d'ailleurs pourquoi King fait si long, que je sache il n'est pas payé à la ligne comme les feuilletonistes français de la fin du XIX ème siècle et du début du XX ème, d'autant que la longueur du roman ne sert pas à épaissir ses personnages qui sont trop manichéens et souvent trop archétypaux. Cette propension à l'étalement est d'autant plus mystérieuse qu'à mon avis ses meilleurs histoires, « Un élève doué » et « Stand by me » sont développées dans des formats courts. Dans 22/11/63 on est donc fortement tenté de sauter des pages en particulier lors de la traque interminable d'Oswald pour accélérer le temps et filer vers le dénouement.

Chose très intéressante et surprenante dans le climat dans lequel fut écrit ce livre, en 2010, King n'est pas un adepte, au sujet de l'assassinat de Kennedy, de la thèse de la conspiration comme le sont tant d'autres, dont ses confrères Norman Mailer et James Ellroy. King s'en tient à la version officiel du tireur unique: Lee Harvey Oswald. C'est d'autant plus étonnant qu'il a écrit un roman clairement complotiste: Charlie (1980).

Les noms de Mailer et d'Ellroy me donne l'occasion de comparer des styles d'écrivains ayant traité un même sujet, en l'occurrence le drame de Dallas. Si je persiste et signe en réitérant l'évidence que King écrit platement, ce qui devrait faire hurler ses inconditionnels, si toutefois il y en a qui lisent ces lignes, ce qui est douteux. Je me suis aperçu que les lecteurs d'auteurs tel que King ne supportent pas que l'on critique leur idole car ils pensent en toute bonne fois que c'est le summum de l'écriture pour la bonne raison qu'ils ne lisent que des romans dit de genre. En ce qui me concerne, ignorant cette notion fallacieuse de genre, j'évalue l'écriture de King à l'aune de celle de Proust, Balzac, Conan Doyle, Joyce, Truman Capote... enfin de tous les écrivains dont les oeuvres s'empoussièrent plus ou moins sur les rayons de mes bibliothèques. Donc je répète que le plaisir de la lecture chez King ne vient pas de l'agencement des mots ni même de l'invention romanesque mais de son talent dans la construction de ses romans, de la justesse de ses observation et de sa facilité de lecture. Comparons le donc sans apriori à ses deux compatriotes pré cité sur le sujet de l'assassinat de Kennedy. Si Norman Mailer a écrit un chef d'oeuvre avec « Les nus et les morts » on peut se dispenser de lire le reste de sa production et en particulier son livre sur l'affaire Kennedy Oswald. Un mystère américain (Oswald's Tale: An American Mystery), 1995, dans lequel l'esprit obscurcit par ses marotte politique il en a complètement oublié la littérature. C'est encore pire avec Ellroy qui après avoir écrit sa magistrale première série la Trilogie Lloyd Hopkins et le formidable « dahlia noir » s'est mis dans la tête d'écrire comme John Dos Passos et n'a plus fabriqué que des livres illisibles. Il est donc préférable de lire 22/11/63 de King si l'on veut avoir une idée de l'Amérique de ce temps là. Sur le plan historique, 22/11/63 sonne toujours juste, quand par exemple éclate la crise des missiles, c'est comme si vous y étiez. La reconstitution doit s'appuyer sur des recherches trapues, mais jamais le poids des informations nuit à la fluidité de l'histoire. Sauf méconnaissance (et elle est grande) tous les événements rapportés semblent rigoureusement exacts à l'exception semble-t-il d'un combat de boxe qui aurait opposé Dick Tiger à un certain Tom Case en août 1963. Case n'a jamais existé. Mais le reportage sur cette confrontation est un beau morceau de littérature sportive.

22/11/63 de Stephen King

Sans connaître tous les détails de la biographie de l'auteur, on peut subodorer que ce roman est aussi un voyage dans l'enfance de King, il est né en 1947, dans ce qui le faisait rêver quand il avait 10 ans, les voitures (la mythique Ford Sunliner), la musique (les Everly Brothers), les jus de fruits, les cigarettes... Toute l'ambiance du Corps (extrait du recueil Différentes saisons), adapté au cinéma en 1986 sous le titre « Stand by me ».

La traduction est due à Nadine Gassie. Elle semble honorable même si une relecture supplémentaire n'aurait peut être pas été inutile, mais bon plus de 1000 pages, soyons indulgent. Notons tout de même que la traductrice semble fâchée avec la forme négative de la conjugaison, ce qui n'est pas gênant dans la bouche édentée d'un plouc du Texas mais un peu bizarre dans celle d'un professeur d'anglais du Maine.

Si on peut considérer 22/11/63 comme un roman en marge de la production de l'écrivain, on retrouve néanmoins beaucoup des thèmes habituels de Stephen King, l'amitié entre deux hommes, comme dans « Un élève doué », après tout c'est d'abord par amitié pour Al que Jake se lance dans cette folle aventure, l'enfance et la jeunesse dans les année 50, comme dans « Stand by me », la folie meurtrière, comme dans presque tous ses livres, le massacre en passant de quelques enfants comme dans nombre de ses histoires... Il y a même quelques clins d'oeil à ses anciens romans comme cette voiture qui tient un rôle dans 22/11/63 et qui ressemble étrangement à « Christine ». On retrouve aussi la ville de Derry (une des villes imaginaires de King; un concentré d’Amérique dans un petit bled paumé) dont on a pu déjà arpenter les rues dans « ça »...

Dans cette rue grise avec l'odeur des fumées industrielles dans l'air, et l'après-midi saignant sa couleur de crépuscule, le centre ville de Derry était à peine plus séduisant qu'une putain morte sur un banc d'église.

 

King jaloux d'Irving? J'ai ressenti à lecture de ce thriller fantastico-historique la velléité de Stephen King d'échapper au roman de genre. Un peu comme Simenon a voulu un temps écrire des romans « sérieux ». Il me semble que ce ne serait pas une bonne idée pour Stephen King tant 22/11/63 démontre qu'il n'en a pas les moyens littéraires s'il excelle dans les scènes d'action, les moments forts de son intrigue, il ne sait pas gérer les moments faibles et ses mièvres scènes d'amour et de tendresse évoquent plus les romans du style Arlequin que tout autre livre. Ce qui ne veut pas dire que l'on ne puisse pas être ému par un roman Arlequin lorsque c'est Stephen King qui l'a écrit. Ce qu'il fait très bien en revanche c'est de camper le monde des gens modestes des petites villes américaines. Stephen King est un bon auteur naturaliste. On a parfois l'impression, et c'est le meilleur du livre, d'entendre King, lors d'une soirée, attablé avec lui dans un « diner » du Maine, nous raconter tous les potins du bled.

22/11/63 de Stephen King

22/11/63 est un roman que l'on peut qualifier de gauche. Stephen King croit en l'homme et encore plus dans le peuple. Il aime les gens, un peu comme Sturgeon (je ne cite pas ce nom par hasard...). De gauche à l'américaine, Stephen King n'est en rien marxiste par le fait même de croire que la mort d'un homme peut changer l'Histoire, pas de sens de l'Histoire Marxiste ou Hégélien dans son récit. King semble adepte du déterminisme historique ce qui n'est pas tout à fait la même chose. L'excellente fin du livre donne plutôt paradoxalement l'envie d'être Républicain (pour ceux qui ont déjà lu le roman, je rappellerai que le gouverneur George Wallace était issu des rangs démocrates.).

Il est coutumier aujourd'hui d'accoler le qualificatif de postmoderne à nombre d'écrivains sans que cela veuille dire grand chose dans la plupart des cas. Mais curieusement je n'ai jamais encore vu associé cet adjectif à Stephen King. Pourtant, il me semble qu'il n'est pas oiseux de le lui appliquer à propos de « 22/11/63 ». Le fait qu'il est pris habilement comme héros un professeur d'anglais a sans doute masqué la chose, pourtant bien des péripéties (certes annexes) du roman rappellent par exemple certaines que l'on rencontre dans le dernier ouvrage de John Irving « A moi seul bien des personnages ». mais ce roman est paru aux Etats-Unis un an après celui de Stephen King qui mentionne le nom d'Irving dès la deuxième page de son livre. Troublant. Notre professeur d'anglais cite, toujours à très bon escient, une palanquée d'écrivains, Steinbeck, Irving Shaw, Norman Mailer, Ray Bradbury, Mac Donald... (on s'aperçoit que ce graphomane de King est aussi un gros et bon lecteur) qui ne me paraissent pour la plupart, pas avoir de rapports, même lointains avec « 22/11/63. En revanche lorsque j'ai terminé la lecture du roman, je me suis souvenu que vers le milieu est apparu celui de Balzac. Je me suis demandé, en regard aux nombreux personnages du livres, dont la plupart n'ont aucun rapport avec l'intrigue principale, si Stephen King n'avait pas l'ambition inconsciente d'écrire une sorte de Comédie Humaine (je rappelle que le livre compte 1000 pages) de l'Amérique du début des années 60.

22/11/63 de Stephen King

Comme dans toutes les histoires de voyages dans le temps, Jake Epping va se demander si la moindre de ses actions, mêmes les plus minimes, n'auront pas de graves conséquences sur l'Histoire ou plus modestement sur la vie de personnes qu'il a croisées, le fameux effet papillon. Littérairement c'est une bonne affaire pour l'auteur qui a trouvé ainsi un ingénieux procédé narratif, pour que son histoire s'auto-alimente habilement (d'où en partie l'épaisseur de l'ours) car tout bouleversement du passé , aussi infime fût-il , induit forcément d'inévitables altérations futures...

Comme je l'ai écrit précédemment ce roman est une possibilité d'Uchronie mais c'est en réalité un classique voyage dans le temps. A la différence de la plupart des récits de ce genre notre voyageur temporel n'est pas ici un touriste, un historien comme chez Connie Willis, ou un voyageur spatio-temporel professionnel comme dans « La patrouille du temps » de Poul Anderson. Il est même l'exact négatif des héros des nouvelles de Poul Anderson (quoique). Ces derniers ayant pour mission d'empêcher que l'Histoire diverge de celle que nous connaissons. Jake Epping, tout au contraire, désire faire dévier « notre » Histoire en faisant que Kennedy ne soit pas assassiné. « 22/11/1963 » n'est pas le seul roman dans lequel le héros veut changer l'Histoire pour « l'améliorer ». On peut citer « Le faiseur d'histoire » de Stephen Fry où l'on voit un personnage tenter qu'Hitler ne naisse pas mais comme dans le livre de King l'Histoire s'avère têtue... Autre différence majeure avec beaucoup de récits de ce type, mais pas tous, assez rapidement, le héros ne va plus désirer revenir à son époque mais vouloir vivre dans le passé. Non pourtant qu'il idéalise ce « bon vieux temps ». Ce roman peut faire rêver le lecteur car la plupart d'entre nous, au moins une fois dans notre vie, a désiré changer d'existence, en vivre une seconde mais comme dans « L'échange » d'Alan Brennert, Jake Epping s'aperçoit que ce recommencement n'est peut être pas meilleur que sa vie initiale. Il y a un pessimisme profond qui transpire de ce thriller où l'on voit qu'il est difficile d'échapper à un destin, à une sorte de fatalité, à une vie qui serait en quelques sorte partiellement pré-écrite. Il faut préciser que l'auteur paraît parfaitement agnostique et que les dénonciations de la bigoterie sont nombreuses. Il reste que comme tout américain ayant biberonné la bible avant ses premières dents cela laisse des traces... Jake Epping est parfois saisi d'un doute et si le fait d'empêcher la mort de Kennedy le 22 novembre 1963 ne changeait pas l'histoire et qu'il soit assassiné quelques jours plus tard en un autre lieu. Il aurait vécu autant de souffrance pour rien, car il en bave notre gentil professeur.

Un des aspects les plus intéressants du livre, essentiellement dans son premier tiers, réside dans les comparaisons que fait le héros entre l'époque d'où il vient, 2011, et l'époque où désormais il vit, la fin des années 50 et le début des années 60. Ce parallèle doit avoir encore plus de saveur pour des américains ayant connus ces deux époques. Pour faire vite, il trouve que 1958, pue horriblement, que la ségrégation racial et le racisme sont bien installé mais qu'il y a une plus grande solidarité entre les gens, que les objets que l'industrie produit sont plus beaux et d'une meilleure qualité et que ce que l'on mange est plus savoureux qu'en 2011.

Si Stephen King a écrit somme toute un classique récit de voyage dans le temps et a beaucoup emprunté à ses prédécesseurs, de façon inconsciente ou non, il apporte néanmoins à cet exercice quelques nouveautés, c'est le charme et la condition obligée du postmoderniste si celui-ci ne veut pas être qualifié de plagiaire. Il introduit le fait que dans la vie beaucoup d'évènements qui jalonnent notre existence ont des échos, des sortes de répétitions, un éternel retour (approximatif) pour employer concept connu. L'auteur toutefois peine a donner un sens à ce phénomène.

Je conseillerais vivement ce pavé aux passagers embarqués pour un vol de longue durée du Type Paris-Tokyo, Los Angeles ou Djakarta (vols que j'ai utilisés), il devrait vous faire le voyage, ainsi qu'aux étudiants de tous niveaux devant se pencher sur l'Histoire et les mentalités en Amérique au milieu du XX ème siècle. Ils en apprendront plus dans 23/11/63 que dans bien des essais et passeront un plus agréable moment.

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Bollingmo

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Markus Bollingmo

 
 
 
 
  
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 

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