Yukio Mishima, Les amours interdites

Publié le par lesdiagonalesdutemps

Faisant ma visite quasi quotidienne à l'excellent site d'argoul qu'une fois de plus je vous recommande, il est bien sûr dans les liens, j'ai eu la bonne surprise d'y trouver une très bonne critique d'un livre de Michima, alors que je venais de voir 25 novembre 1970, le jour où Mishima choisit son destin un film de Koji Wakamatsu. Avec l'autorisation d'Argoul je reproduit ci-dessous ce billet ainsi que mon commentaire que j'ai déposé sur le site et la réponse éclairante qui y a été faite.

 

 

 

Yukio Mishima, Les amours interdites

yukio mishima les amours interdites

Kimitake Hiraoka n’est pas Yukio Mishima, ce pourquoi l’écrivain a pris un pseudonyme. Il faut – comme toujours – distinguer l’œuvre de fiction de la vie réelle de qui l’écrit. Il y a bien sûr des passerelles entre les deux, l’imaginaire a pour matériau la réalité. Mais écrire, c’est transposer dans un autre univers ce qu’on a vécu, inventé, fantasmé. Hiraoka est d’origine paysanne et domestique, élevé jusqu’à 12 ans par une grand-mère têtue et violente qui lui interdit de jouer au soleil avec les garçons. Revenu chez ses parents, il navigue entre un père militariste et brutal et une mère cultivée qui l’encourage à lire et écrire. Cette existence fait mieux comprendre Mishima écrivain, être sensible à la psychologie, curieux des autres et admiratif des garçons à l’aise dans leur corps.

Si Kimitake Hiraoka, le nom d’état civil de Mishima, n’était pas homosexuel notoire, s’il s’est marié à 29 ans et a eu deux enfants, il reste cependant fasciné par tout ce qui lui a manqué durant son enfance et sa prime adolescence : le soleil pour s’exposer à demi nu, les autres garçons avec qui se mesurer et se muscler. Il a donc compensé dès son émancipation, se forgeant un corps d’athlète et devenant expert en kendo, avant de se lier d’amitié particulière avec des éphèbes plus jeunes, dont le dernier l’a aidé au suicide comme dans la tradition du bushido.

Ce gros roman dépasse de loin la description du milieu gay du Tokyo d’après-guerre, bien qu’il le détaille. Il établit une sorte de Liaisons dangereuses à la japonaise entre un écrivain âgé et las de la vie, Shunsuké Hinoki, et un jeune homme irradiant la beauté de la jeunesse énergique, Yûichi. La page 30 décrit superbement l’émergence de cette beauté nue de 20 ans qui éblouit. L’écrivain, frappé par la lumière corporelle de ce jeune homme sorti de la vague (comme Aphrodite), décide de l’utiliser pour se venger de la gent féminine qui l’a toujours déçu, après trois divorces et un chantage. L’hypocrisie sociale est un chatoiement d’apparences et de conventions, d’aides et de trahisons, que Mishima expose très bien. Mais l’histoire explore plus loin, c’est dire sa complexité. Nous sommes entre Socrate et Alcibiade, le pur esprit parce trop laid et le corps en fleur dans toute sa séduction. Le premier a au fond peur de la vie, qu’il conceptualise et rend abstraite pour s’en sauver ; le second est tout entier dans la vie immédiate, le désir et l’allure. Par sa manœuvre, « Shunsuké avait alors tenté de créer une œuvre d’art idéale, telle que, de toute sa vie, il n’avait pu en concevoir. Une œuvre d’art suprêmement paradoxale, défiant l’esprit au moyen du corps et défiant l’art au moyen de la vie… » p.477.

Reproduction, © Bloomsbury Auctions

Yûichi, le double physique idéal de Mishima, fait semblant d’aimer une femme, Yasuko, tout comme l’écrivain dans sa vie réelle, mais son corps ne ressent aucun désir ; son amour est tout spirituel, affectif. Il lui donne un enfant, une petite fille, et Shunsuké le pousse à se marier pour donner le change à la société, tout en profitant de sa liberté de mâle. « Soyons sérieux ! Un homme peut épouser une bûche ou un réfrigérateur. Car le mariage, c’est une invention humaine ; et comme c’est un travail qui entre dans les capacités de l’être humain, il peut bien se passer de désir » p.40 La revendication du mariage gay n’était vraiment pas dans les mœurs des vrais homosexuels au temps de Mishima… Yûichi va donc attiser l’amour de Madame Kaburagi sans se donner, se donner à son mari comte Kaburagi sans le désirer, désirer de jeunes partenaires de 17 ans sans les aimer, et ainsi papillonner sans réussir à faire se joindre la sensualité et l’affection comme les « vrais anges dont la chair et l’âme sont indistinctes » p.107. Car Mishima est plus présocratique que socratique, il ne sépare pas les sens de l’esprit : « Aucune pensée, aucune idée, si elle est dépourvue de sensualité, n’est capable d’émouvoir » p.271. Idée très nietzschéenne, d’autant que son héros Yûichi reste foncièrement innocent, se contentant d’être, comme un aimant, sans introspection ni responsabilité. La beauté n’a nul besoin de commentaire, elle règne en silence.

« La morale des Spartiates était esthétique, comme dans toute la Grèce antique. (…) Dans la morale antique, qui était simple et énergique, le sublime se trouvait toujours du côté du subtil, le ridicule toujours du côté du sommaire. Or, de nos jours, la morale est séparée de l’esthétique. Selon un vil principe bourgeois, la morale est alliée à la banalité et au dénominateur commun de l’humanité. La beauté est devenue un mode d’être excessif, vieilli : elle est sublime ou ridicule. De nos jours, ces deux termes signifient la même chose » p.375. C’est dire combien, à 25 ans déjà, Mishima se voulait aristocrate de l’existence, anti-bourgeois et anti-démocratique parce que contre la banalité du correct venu des États-Unis (correctness).

Il retrouve la tradition des pages samouraïs, dévoués à leur maître dès leur plus tendre adolescence. « Il s’agissait moins d’amour que d’une fidélité sensuelle, du plaisir du dévouement et du sacrifice imaginaire de soi » p.390. En bref une sorte de romantisme, auquel Mishima sacrifiera lui-même à 45 ans par son suicide exemplaire. « Tout ce qui est faible en ce monde, tout ce qui est sentimental, tout ce qui est éphémère, la paresse, la débauche, l’idée de l’éternité, la conscience d’un ego immature, la rêverie, le dogmatisme, le mélange d’un orgueil extrême et du dénigrement de soi-même, la prétention au martyre, la plainte, et parfois la ‘vie’ elle-même… dans tous cela, il reconnaissait les ombres du romantisme » p.473. Ce discours du vieil écrivain Shunsuké résonne comme un autoportrait de l’artiste Mishima, le développement lucide de son existence même. C’est dire combien la carapace de muscles et d’œuvres écrites que s’est forgée Mishima n’ont pas su apaiser sa nature inquiète, mal aimée et mal éduquée durant l’enfance. Ce pourquoi son regard est aigu sur ses semblables, son imagination fertile en complexité humaine, et sa conception de la beauté une réconciliation entre l’homme et la nature. « La beauté est la nature chez l’homme, la nature placée dans des conditions humaines » p.490. Le rôle de l’écrivain est de la révéler sans la pervertir par l’abstraction socratique.

Pari tenu. Un gros roman touffu et bien mené, qui vous fera découvrir le vrai Japon au-delà des apparences, et une âme universelle dans son humanité.

Yukio Mishima, Les amours interdites (Kinjiki), 1951 revu 1952, traduit du japonais par René de Ceccatty et Ryôji Nakamura, Gallimard 1989 et Folio 1994, 591 pages, €8.27

Les numéros de page indiqués dans le billet font référence à l’édition Gallimard 1989 en 498 pages.

 

 

Je vais avoir l’audace de mettre votre remarquable critique sur mon blog à la suite de mon article sur le film de Wakamatsu, le 25 novembre 1970, le jour où Mishima choisit son destin. Film que je vous conseille en dépit de sa sécheresse et de son point de vue très personnel comme l’est le votre sur ce livre. Il me parait audacieux d’écrire que Mishima n’était pas homosexuel qu’il se soit marié n’est en rien un argument en particulier au Japon où la grande majorité des mariages sont arrangés et un peu comme dans l’empire romain le mariage a pour but d’étendre la surface sociale et de continuer la lignée. Mais néanmoins bravo pour ce billet.

 

Vous oubliez la suite de la phrase : "pas un homosexuel NOTOIRE". Il était atteint du désir mimétique d’être comme les autres garçons, musclé et nu, lui que l’on avait interdit de jouer avec ceux de son âge jusqu’à 12 ans. Il en fera un livre, Le soleil et l’acier, dont dont parlerai sans doute.
Bien sûr que le mariage est une institution sociale (c’est écrit), et que le Japon poursuit la coutume romaine comme celle de la France avant le romantisme d’alliance arrangée entre deux familles. Les Amours interdites (qui est le titre français, mais le japonais est intraduisible mot à mot, faisant un jeu semble-t-il sur l’argot pour gai) expose fort bien cette tension entre désirs et réalité sociale, entre jeunesse irradiante d’énergie et âge mûr peu à peu impuissant mais dont l’énergie reste toute intellectuelle. Mishima se dédouble : il est le jeune et le vieux, l’éphèbe (dont il aurait voulu avoir la grâce, lui le trop fluet) et l’écrivain arrivé revenu de tout (dont il se rêve pour l’avenir). Il a écrit ce livre très jeune.
Merci de reprendre ce billet s’il vous a plu. "Être d’accord" n’a jamais été mon mantra. Au contraire, confronter les différences est tout le sel de l’existence, si cela se fait dans des conditions de respect mutuel et d’échanges d’impressions et d’idées, voire de confrontation d’instincts. Ce pourquoi il faut être précis sur les mots, les définitions et les situations.
Je continue de réexplorer Mishima, qui m’avait beaucoup séduit, comme Kawabata, lorsque j’abordais le Japon.

 

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Jean-luc 03/12/2013 00:35

Que dire de Mishima ?. Il fut un éblouissement lorsque je le découvris la première fois à la lecture de "Confessions d'un masque". J'ai poursuivi sa découverte au travers de cinq ou six autres
livres dont "les tumultes des flots". Curieusement, et je ne sais si vous serez d'accord avec moi, il y a de curieux parallèles avec Pier Paolo Pasolini. Bien des thèmes sont communs aux deux
hommes, jusqu'à des fins dramatiques pour chacun d'eux. A mes yeux, même séparés par des milliers de kilomètres, ils me paraissent bien proches. Poussé par un certain délire, je me demande ce
qu'aurait donné leur rencontre, ce qui ne me paraît pas tout à fait extravagant.

lesdiagonalesdutemps 03/12/2013 07:18



C'est très intéressant ce que vous avancez. Il y a en effet un parallèle à faire entre les deux hommes. Je pense que l'oeuvre de Mishima est plus importante que celle de Pasolini mais tout deux
ont une postérité brouillée par leur fin dramatique. Mais Pasolini n'a jamais eu des bouffées délirante comme Mishima. Essayez de voir ce film s'il n'est pas aimable, il est très intéressant pour
un lecteur de Mishima même si ses dernières années sont assez loin de ses livres.