Voyage de noce de Patrick Modiano

Publié le par lesdiagonalesdutemps

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Jean, un conférencier à « Connaissance du monde » où il commente les films qu'il tourne dans des contrées exotiques, un explorateur comme on le disait, lorsque j'étais à l'école primaire dans les années 50 et que la venu d'un de ces personnages m'enchantait, peut être qu'avec la bande-dessinée, ce sont ces « explorateurs » qui m'ont donné le goût du voyage, décide de disparaître et de passer pour mort pour son entourage. Au lieu de partir rejoindre son équipe au Brésil, il fait un aller et retour à Milan, parce que le vol pour cette destination est à la même heure que celui qu'il devait prendre pour Rio et que cela lui permet de donner le change à ceux qui l'ont accompagné à l'aéroport. Dans la ville italienne, il se souvient d'Ingrid, la femme d'un couple qu'il avait rencontré jadis sur la Côte d'Azur. Lors d'un voyage précèdent à Milan, il était descendu dans un hôtel dans lequel il apprend que la veille une femme s'est suicidée. Il découvre bientôt que cette femme n'est autre que cette Ingrid. De retour de son escapade milanaise, Jean se cache dans un hôtel de la Porte Dorée à Paris. Il s'y souvient d'Ingrid et de son mari Rigaud.

En octobre 2009 dans une interview accordée au magazine littéraire, le romancier parlait ainsi de sa motivation à écrire: << C'est pour moi toujours de partir d'une disparition, de construire une quête à partir de là.>>. On ne saurait mieux décrire "Voyage de noce".

Comme à l'accoutumé, dans les romans de Modiano, « Voyage de noce » est tout en réminiscence.

Comme souvent dans les livres de l'auteur, l'un de leurs charmes, est la déconstruction chronologique de la biographie de ses personnages et un de mes plaisirs est de retrouver la linéarité de leur vie. Ce que je vais vous livrer sans tarder.

Ingrid et Rigaud sont en 1942 à Juan les pins, sous le prétexte fallacieux d'un voyage de noce. Elle a seize ans. Elle est donc né en 1926. Son compagnon a cinq ans de plus quelle. J'en déduis qu'il a vu le jour en 1921. Ingrid s'est suicidé à 45 ans à Milan. Ce qui date, le premier voyage de Jean dans la ville en 1971. Le romancier nous dit que 18 ans séparent les deux voyages de Jean à Milan. Le présent du roman est donc 1989. Le livre est paru en 1990. Lorsque Jean rencontre Ingrid et Rigaud (page 28 dans l'édition Folio), il évalue leur age à 35 ans. Ce qui voudrait dire que l'intrigue se situe alors entre 1956 et 1961. Jean a alors 21 ans. Ce qui le ferait naitre entre 1935 et 1940 et aurait dans le présent du livre 54 ans ou 49 ans. Il me semble que la dernière éventualité est la plus probable... Jean rencontrera donc brièvement une dernière fois Ingrid en 1964.

Le livre se déroule dans trois temps, le présent, fugitivement à la date à laquelle Rigaud et Ingrid font la connaissance de Jean et surtout durant la villégiature de Renaud et Ingrid dans le Juan les pins fantomatique de la guerre. Dans cette partie on retrouve une figure habituelle des roman de Modiano, celle du couple en fuite, vivant une sorte de parenthèse. Thème si courant chez l'écrivain que le très habile et pasticheur de Modiano qu'est Thierry Dancourt, reprendra dans son roman à la manière de Modiano « Hôtel de Lausanne » paru aux éditions 10-18.

Une autre constance de l'écrivain est de glisser dans sa narration des personnages historiques plus ou moins célèbres, plutôt moins que plus d'ailleurs, souvent en les décalant un peu par rapport à leur existence réelle, ici passe le sinistre Jean Hérold-Paquis ou tout du moins ce qu'il aurait pu être...

Les personnages sont emblématique de l'auteur. Ingrid est une Dora Bruner qui aurait eu de la chance temporairement...

Depuis « Pédigrée » on connait assez bien celui de son auteur. Ainsi nous voyons ce que l'enfance et la jeunesse de Rigaud, et par ricochet celle de Jean qui paraît être une sorte d'avatar du premier, doit à celle de Modiano qui semble n'être que transposée dans la société huppée de la café society d'avant guerre; bien que le livre ne soit en rien autobiographique contrairement à la trilogie romanesque parue aux éditions du Seuil, « Remise de peine », « Fleurs de ruine », « Chien de printemps ».

Si Modiano avec son style que l'on pourrait comparer à celui de la ligne claire en bande dessinée est un auteur facile à lire d'emblée, il demande pourtant un constant effort à son lecteur, en effet laissant de nombreuses « cases » en blanc, ce dernier doit, s'il un lecteur actif, les compléter; ainsi on ne sait pas si ladéliquescence de la vie de Jean n'est que ponctuelle ou si au contraire il va glisser vers une clochardisation à laquelle une partie de sa personne aspire.

Au delà des êtres « Voyage de noce » confirme une fois de plus que Modiano est peut-être surtout un écrivain paysagiste. Tous les romans de Modiano sont des voyages dans les méandres du temps et de la ville. Dans Voyage de noce, la capitale n'est pas la seule à être mise à l'honneur; on parcourt également Saint-Raphael et Saint-Tropez. Il n'y a que Julien Gracq, dans Un beau ténébreux pour décrire aussi bien que Modiano les plages à l'arrière saison...

On ne dit pas assez que toute l'oeuvre de Modiano, hormis ses trois premiers romans qui sont dans le sillage de Céline, avec leurs figures grotesques de la collaboration, est placée sous le signe du temps indéfiniment perdu proustien; mais chez Modiano, il n'y a pas la possibilité d'un temps retrouvé.

Très habilement et d'une façon parfaitement irréaliste, mais la prose fluide de Modiano, fait que le glissement du roman d'un personnage central à un autre paraisse naturel. Au commencement le lecteur accompagne Jean qui bientôt s'efface pour instaurer Ingrid au centre de ses souvenirs ce qui amène au centre Rigaud, qui après Jean s'empare du je du roman pour subitement, comme si la première personne du singulier était une patate brulante le repasser, in fine, à Jean.

"Vivre, c'est s'obstiner à achever un souvenir" écrit quelque part de René Char, si l'on admet la véracité de cette maxime, alors contrairement à ce qu'ils laissent paraître au premier abord, les personnage de Modiano sont pleinement dans la vie et particulièrement Jean dont il semble que cela soit tout le programme de sa vie.

Il me semble que « Voyage de noce » est une bonne entrée dans l'oeuvre de Patrick Modiano tant il est un archétype de ses romans. << Peu importent les circonstances et le décor. Ce sentiment de vide et de remords vous submerge, un jour. Puis, comme une marée il se retire et disparaît. Mais il finit par revenir en force et elle ne pouvait pas s'en débarrasser. Moi non plus.>>. Ainsi se termine le roman. Cette dernière phrase résonne comme un résumé de toute l'oeuvre de l'écrivain.

 

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