Vous n'avez encore rien vu, un film d'Alain Resnais

Publié le par lesdiagonalesdutemps


 

 

 

Le nouveau film d'Alain Resnais est l'un de ces rares spectacles qui vous fait croire, après l'avoir dégusté, que vous êtes intelligent. C'est agréable, et déjà pour cette illusion qu'Alain Resnais en soit remercié.

« Vous n'avez encore rien vu » contient à la fois une leçon de cinéma et une leçon de théâtre. Le réalisateur a toujours voulu créer un pont entre cinéma et théâtre. Le prologue hommage appuyé (mais ce n'est pas ce qui est le plus réussi) à Sacha Guitry en un exemple. Leçons qui ne s'adressent pas aux nuls, pour reprendre le titre d'une série d'ouvrages qui pullulent en ce moment dans nos librairies, mais à un public qui a « fait » ses humanités. Car pour apprécier complètement le film , il est bon que la légende d'Eurydice ne lui soit pas complètement étrangère. Il lui est conseillé également ne ne pas ignorer totalement le théâtre d'Anouilh, ni les autres films du cinéaste. Ces conditions préalables, qu'intègrent semble-t-il naturellement le public auquel n'est pas destiné le dernier opus de Resnais et qui donc passe son chemin, nous laisse entre nous, je veux dire ceux dont la couleur de peau s'harmonise avec celle des cheveux... Ce qui est également fort agréable.

Le pitch de « Vous n'avez encore rien vu » est le suivant: Un auteur dramatique célèbre, Antoine d'Anthrac, venant de décéder, convoque dans ce qu'était sa demeure, on imagine une sorte de château fiché dans une montagne enneigée (il n'y aura pas de contre champ on e se fera une idée du manoir tombeau que par les yeux écarquillés de ceux qui le découvre), les acteurs qui au fil des années ont joué sa pièce Eurydice pour qu'ils visionnent la captation de cette même pièce jouée par une jeune troupe de théâtre. Les anciens doivent dire si leurs jeunes confrères sont dignes de prendre leur succession.

Le maitre de cérémonie-maitre d'hôtel et factotum tout à la fois (Andrzej Seweryn, lance le visionnage du film, réalisé par Bruno Podalydes et effectivement joué par une jeune troupe. Ce que l'on entend est pour l'essentiel le texte de la pièce Eurydice d'Anouilh. Resnais a également puisé, pour l'argument de son film et son début dans « Cher Victor », une autre pièce du dramaturge.

Très vite les acteurs qui ont joué jadis et naguère la pièce devance les répliques dites par leurs jeunes camarades. La caméra glisse de leur interprétation à celle de la captation. Celle des ainés submerge petit à petit celle de leurs cadets.

Pour que ce film extrêmement conceptuel fonctionne, il fallait que les acteurs d' »hier » soient joués par de grands acteurs, c'est le cas puisque apparaissent sous leur vrai nom dés les premiers instant, Pierre Arditi, sabine Azema, Lambert Wilson, Consigny pour les rôles principaux d'Orphée et Eurydice et aussi, parfois pour de tous petits rôles, Michel Piccoli, Gérard Lartigau en petit régisseur (qui me semble avoir vu dans le même rôle que dans le film au théâtre dans mes jeunes années, j'espère qu'un de mes lecteurs pourra confirmer ou infirmer la chose), Hippolyte Girardot qui en souteneur-impresario nous entraine dans un polar de l'immédiate après guerre... Il ressuscite Jule Berry! Il y a encore Michel Vuillermoz qui forme avec Annie Dupérey un couple de médiocres « sam suffit » délectable. Amalric en Charron n'a jamais été mieux.

Je regrette toutefois que le couple Azéma-Arditi ait pris trop le pas sur les autres Orphée et Eurydice déséquilibrant trop le film en leur faveur. Même si le fait qu'ils soient les plus éloignés de l'âge de leurs rôle charge leur échange d'une grande émotion, faisant s'interroger le spectateur sur la pertinence et la permanence de l'amour à un âge qui n'est plus celui des pages glacées des magazines de mode.

En sus deux acteur eux joue directement un personnage, Denis Podalydes qui interprète l'auteur dramatique défunt, il apparaît dans un petit film dans le film, et Andrzej Seweryn en majordome inquiétant, cauteleux et autoritaire.

Les savants et ludiques procédés de Resnais ont du faire plaisir à Anouilh si d'outre tombe il a pu les voir (on peut le penser puisque nous sommes dans un film de fantômes) car je crois que jamais la langue d'Anouilh a aussi bien sonné. Ce qui est un peu paradoxale car Eurydice n'est certainement pas la meilleure pièce d'Anouilh mais l'exceptionnelle mise en scène de Resnais fait que l'on a l'impression en voyant cet Eurydice en stéréophonie d'être en face d'une pièce qui serait écrite par Becket, il est difficile en voyant Piccoli de ne pas penser à « En attendant Godot » et aussi par Noël Coward tant le décor (du à Jacques Saulnier l'habituel décorateur du metteur en scène Y qui doit aimer le peintre Paul Delvaux...) et parfois l'urgence des acteurs évoque « Brève rencontre ». Resnais a réussit à faire d'Orphée un mythe moderne, là où avait échoué Cocteau, encombré de tout un bric-à-brac des années trente, et demy dont le « Parking » était irrémédiablement plombé par le très mauvais acteur qu'est Francis Huster.

Un nouveau merci à Resnais pour cette superbe réhabilitation d'Anouilh; je me souviens que tout le gratin du prêt à penser de « gôche » avait fait la fine bouche lors de l'entrée d'Anouilh dans la Pléiade!

Les jouvenceaux de la jeune troupe, la compagnie de la colombe, dans une mise en scène très jeune théâtre » sont très en deçà de leurs ainés, mais c'est ce qu'il fallait. Sylvain Dieuaide en Orphée est mignon dans le genre mièvre, mais à tout prendre plus le personnage écrit par Anouilh que Pierre Arditi et Lambert Wilson dans leurs jeunes années. Quant à Vimala Pons en Eurydice, que l'on voit trop peu on sent poindre à souhait en elle la salope, car l'Eurydice d'Anouilh en est une.

Resnais use à plaisir à la fois des facilité du théâtre et de celles du cinéma. Le décor semble glisser comme sur des rail. Il nous entraine d'un caravansérail montagnard au buffet d'une gare de Province où sur le quai une affiche fait la réclame pour « Hiroshima mon amour » autre film de rencontre car celui-ci en est aussi un. Se mêlent décor de studio et incrustations numériques comme les intempestifs trains à vapeurs qui passent dans l'image comme le jogger dans « Providence ».

Je ne vous dirais rien des dernières facéties d'Alain Resnais tant il faut voir le film pour que perdure un cinéma intelligent. Resnais apprêterais à tourner un nouveau film. Croisons les doigts pour qu'il ait la même longévité artistique qu'Oliveira et cela pour notre plus grand plaisir.

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