Voix off de Denis Podalydès

Publié le par lesdiagonalesdutemps

 

voixoffJ’ai eu une instinctive méfiance pour les livres signés par des comédiens (français notamment car il en va tout autrement pour les comédiens anglais qui sont souvent de fins lettrés et qui ont une tradition de longue date de saltimbanques romanciers. En outre il  n’ont pas souvent les mêmes origines sociales que leurs confrères français. L'appartenance de Denis Podalydès à la bourgeoisie n'est pas pour rien dans la qualité et le sel de son livre). Cette répugnance m’avait fait hésiter depuis sa parution depuis plus d’un an, à acquérir “Voix off” de Denis Podalydes. Et puis, un de mes amis me l’a offert, connaissant mon admiration pour le comédien, il est entre autres l’un des acteurs importants de mon film de chevet, “Laisser passer” de Bertrand Tavernier. Ne voulant pas décevoir mon donateur, je l’ai commencé le soir même. Dès la première page, on a la certitude qu’en la personne de Denis Podalydès, on est en présence d’ un écrivain qui se délecte des mots et joue avec la syntaxe.
Sans modestie, dès la première “séquence”, le livre est très découpé mais sans que cela évoque pour autant un quelconque montage cinématographique, se met sous l’égide de Marcel Proust en réussissant ce tour de force à n’être jamais ridicule. Combien d’écrivains professionnels pourraient en dire autant? Comme dans “La recherche” le sujet principal de “Voix off “ est le temps. L’originalité du livre est de traquer le souvenir par le biais des voix des êtres qui ont marqué sa vie. Dans ces évocations l’émotion est toujours présente mais toujours tenue. Ces voix se font entendre dans le plus grand désordre chronologique dans la tête de l’auteur. Chacune est portée par un style différent. On passe d’une prose poétique, parfois un peu amphigourique, l’amour des mots fait parfois tomber Denis Podalydes dans la belle page d’écriture, à une narration très sèche, sans doute pour justement contenir l’émotion, née du drame familiale que Denis Podalydes  semble, et ne veut pas oublier. Et puis soudain on arrive sur une relation cocasse d’un souvenir de théâtre, une irruption de charentaises fourrées au beau milieu d’une représentation de “Bérénice”. Ces constantes ruptures de ton, de sujet, on passe de la tendresse à la violence, de l’indignation à l’admiration rend la lecture de “Voix off” extrêmement vivifiante.

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Ils étaient jolis les frères de Denis..

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qui n'était pas mal non plus...

Cet ouvrage mélange avec bonheur des genres qui semblent à première vue antagoniste. Il est tout à la fois un essais sur le métier de comédien, une tentative d’autobiographie, une réflexion sur le son, les souvenir d’un acteur et même  une auto fiction... Cette dernière facette on ne la découvre qu’à la fin du volume, ce qui nous est présenté comme les deux premiers chapitres d’un roman. On n’a qu’un regret que celui-ci ne continue pas sur plus de pages tant c’est épatant. On pense beaucoup en le lisant aux grands humoristes anglais, au Graham Greene de “Pouvez-vous nous prêter votre mari?” ou surtout à Jérôme K. Jérôme. Le livre est tellement riche que j’ai oublié d’écrire que c’est aussi une suite de poèmes en prose, une auto-analyse, une mise en forme sensible de souvenirs d’enfance et une lettre d’amour à Versaille. Au milieu de tout cela très savamment tricoté, Denis Podalydès en profite pour entrelarder ses cogitations d’extraits de textes qu’il aime. On rencontre ainsi Racine, Beaudelaire, Proust... Par l’essence même de sa construction en patchwork, “Voix off” est inégal, certains passages m’ont touché plus que d’autres, mais aucun n’est anodin.
Il faut souligner qu’en dehors de ses qualités littéraires, le volume de “Voix off” est un bel objet illustré de photographies de grande qualité qui éclaire le texte sous une élégante couverture sur laquelle se déploie une calligraphie de Pierre Alechinsky. Au livre a été adjoint un C.D. qui nous permet d’entendre certaines voix dont il est question dans le texte.
A propos de “Voix off” on pourra lancer la réplique des “ chaises” de Ionesco: << On a ri! On a ri!...>> mais la gorge s’est serrée souvent...

Voix off, Denis Podalydès, 2008, éditions Mercure de France

France Culture a diffusé la prestation de l'auteur comédien à propos de son livre qui a eu lieu Le lundi 9 mars 2010, sur le plateau de la grande salle de l’Odéon-Théâtre de l’Europe, Denis Podalydès proposait une lecture de fragments deVoix off. Cette lecture débutait avec des extraits des voix de Jean Vilar, Gérard Philippe, Jean-Louis Barrault, Charles Denner, Antoine Vitez, Michel Bouquet, Gerard Desarthe, Marcel Bozonnet,Richard Fontana, Ludmilla Mikaël, Eric Elmosnino, Jean-Luc Boutté. Elle s’est terminée avec la voix, puissante, unique et royale, de Christine Fersen, doyenne de la Comédie-Française, disparue en 2008. Et c’est par un hommage bouleversant à Christine Fersen - un texte inédit de Denis Podalydès - que cette soirée entièrement dédiée au théâtre s’est refermée.


> Télécharger : première partie ; seconde partie.

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Comédien 24/02/2014 17:04

Il n'existe pas 2 personnes au timbre de voix identique ? Je ne suis pas du même avis. Je connais une mère et une fille qui ont la même voix. Au téléphone, il est impossible de les différencier.

lesdiagonalesdutemps 24/02/2014 17:36



Disons qu'il y a des timbres de voix très proche. Je pense que c'est surtout vrai au téléphone.



voix off 10/01/2012 08:48

Oui et c'est incroyable comment notre cerveau rattache des voix à des anedotes et des souvenirs très précis, souvent liés à notre enfance ou notre adolescence. Bien entendu, il y a ces chansons qui
dès qu'on les entend nous rappellent certains moments de notre vie mais ce qui est incroyable c'est qu'une voix est vraiment unique, comme notre visage. Personnellement je ne connais pas 2
personnes qui ont des voix identiques et c'est peut être pour cela que notre cerveau parvient à "classer" et associer des voix à des souvenirs.

lesdiagonalesdutemps 10/01/2012 10:17



De la singularité de la voix vient sans doute, lorsqu'une personne est décédée, l'expression une voix s'est tue qui sous entendant l'unicité de l'être.