Violette, un film de Martin Provost

Publié le par lesdiagonalesdutemps

 

Violette : Affiche

  

Je vais de moins en moins au cinéma, probablement parce que la plupart des histoires qu'on y raconte ne m'intéressent plus beaucoup. Mais "Violette" m'a fait sortir de ma tanière. La littérature m'a toujours passionné, de même que la vie des écrivains. En cela je suis plus du coté de Sainte-Beuve que de celui de Proust. Et puis les lectures des livres de Violette Leduc ont été de celles qui ont accompagné mon adolescence. En se remémorant ces lectures lointaines et en les confrontant avec les plus récentes d'Annie Ernaux, je m'aperçois combien cette dernière s'est inscrit dans l'héritage de Violette Leduc. A ce propos comme pour Annie Ernaux, cela aurait été le moment judicieux pour les éditions Gallimard, mais il me semble qu'ils gèrent de moins en moins bien leur fabuleux fond, de consacrer, comme ils l'ont fait justement pour Annie Ernaux (sur ce quarto on peut consulter mon billet  Écrire la vie d'Annie Ernaux), un quarto à Violette Leduc. J'ai donc immédiatement pensée qu'un film racontant les tumultueuses relations entre Simone de Beauvoir (Sandrine Kiberlain) et Violette Leduc (Emmanuelle Devos). Le réalisateur, Martin Provost a coécrit le scénario avec un autre écrivain, René de Ceccaty. 


Violette : Photo Emmanuelle Devos


Comme à chaque fois que je connais l'image du personnage dont le film va retracer un épisode de la vie, je me heurte à son incarnation par un acteur. Si Sandrine Kiberlain à la même sécheresse physique que Simone de Beauvoir, Emmanuelle Devos n'a en rien la silhouette de Violette Leduc dont il est vrai on connait surtout la physionomie à la fin de sa vie. Seul point commun entre les deux femmes leur gros pif! Mais Emmanuelle Devos est beaucoup plus belle que son modèle, ce qui n'est pas très difficile. Cette relative beauté de la comédienne fausse la perception que l'on peut avoir de la vie de Violette Leduc qui souffrait autant de sa laideur que de sa bâtardise. Le talent d'Emmanuelle Devos fait qu'à la fin du film on ne peut absolument pas imaginer une autre actrice dans le rôle. On peut dire la même chose de Sandrine Kiberlain qui est une Simone de Beauvoir très convaincante. C'est d'autant plus remarquable que lui échoit une partition moins flamboyante que celle proposée à Emmanuelle Devos, mais qui est sans doute plus difficile, son personnage étant beaucoup plus intériorisé que celui de sa partenaire. Puisque je traite de l'interprétation restons y, pour louer l'excellence de la distribution (et de la direction d'acteur) jusqu'au moindre petit rôle (comme celui de Nathalie Richard qui est Hermine, l'ex de Violette), sauf pour un, sur lequel je reviendrai. Le mimétisme par exemple entre Genet et Jacques Bonnafé est prodigieux. Il faut aussi noter la performance d'Olivier Gourmet qui interprète Jacques Guérin (1902-2000), le riche patron des parfums d'Orsay qui fut un des bienfaiteurs de Violette Leduc. Pour ma part j'aimerai en savoir davantage sur ce très curieux personnage d'homosexuel mécène. Vous me direz que le travail du réalisateur a été facilité par ces acteurs fort réputés qui sont habitués à la perfection; comme c'est le cas de Catherine Hiégel in fine émouvante dans le rôle de la mère de Violette Leduc. Ce casting serait un sans faute si Martin Provostn'avait pas eu la fâcheuse idée de confier le rôle de Maurice Sachs à Olivier Py qui comme à son habitude est mauvais. La notoriété de ce monsieur ne cesse de m'étonner, doté d'un physique des plus quelconque, affublé d'une voix maniérée de fausset qui ferait passer celle de feu Jean Marais pour un organe de bronze, toujours mauvais dans tous les rôles dans lesquels je l'ai aperçu, ce qui ne l'empêche pas de se répandre en tribunes et déclarations dans lesquelles il étale une mégalomanie maladive, le voilà à la tête du Festival d'Avignon...

Un peu d'Histoire littéraire pour bien appréhender l'existence hors norme de Violette Leduc. Le film commence en 1942 (petite incise: Le film couvre une période de 1962 à 1964 et comme cela est la tendance actuelle dans les films qui se déroulent sur de longues années, on ne voit aucun vieillissement des personnages tout au long du film). La première scène la voit faire du marché noir. Elle a alors trente cinq ans et n'a encore rien écrit. Elle est né à Arras en 1907. Sa mère, Berthe, était bonne chez des bourgeois de Valencienne. Elle se fait engrosser, dans la grande tradition, par le fils de la famille qui en plus était tuberculeux. Berthe fuit accoucher à Arras. Violette a une enfance miséreuse. Au collège elle connait deux grands amours, d'abord avec une compagne de dortoir (Elle romancera cette idylle dans « Thérèse et Isabelle » qui sera adapté au cinéma.), puis avec une surveillante avec qui elle vivra plusieurs années. En 1938, elle a un petit emploi aux éditions Plon, elle rencontre de nombreux écrivains dont Maurice Sachs dont elle tombe amoureux mais il est homosexuel! Elle se marie avec un photographe. Elle tombe enceinte mais avorte et quitte son mari. Au début du film elle est réfugiée en Normandie avec Maurice Sachs, joué par Olivier Py.

Le coeur du film est la rencontre de la bâtarde avec Simone de Beauvoir (Sandrine Kiberlain) dans les années d'après-guerre à Saint-Germain-des-Prés. commence une relation intense entre les deux femmes qui va durer toute leur vie, relation basée sur la quête de la liberté par l'écriture pour Violette et la conviction pour Simone d'avoir entre les mains le destin d'un écrivain de grand talent qui en outre peut faire avancer la cause de l'émancipation des femmes.

La figure de Simone de Beauvoir apparaît dans le film beaucoup plus sympathique qu'ailleurs, en particulier sur un point précis, il semble que ce soit elle et Sartre qui, sur leurs deniers auraient versé durant près de quinze ans une pension à Violette Leduc, ce qui lui permettait de vivre modestement en ne se consacrant qu'à l'écriture. Gaston Gallimard n'aurait été qu'un intermédiaire. Alors que par exemple Edmund White dans son Genet indique que l'argent venait des éditions Gallimard et de personne d'autre.

Le réalisateur a divisé son film en chapitres. Un carton portant le titre du chapitre apparaît au début de chaque segment. Défilent ainsi de façon chronologique les grandes étape du calvaire qui mènera, plus que douloureusement, Violette Leduc à la gloire littéraire que lui procurera la parution de « La bâtarde ».

Le métier de cinéaste est bien difficile car pour faire un bon film il faut être complet et malheureusement si Martin Provost a le sens du casting, il n'a pas celui de la mise en scène. Que de scènes inutiles qui, coupées amélioreraient le film comme celle où le mari de Berthe la besogne ou celle de l'apparition de Maurice Sachs, dix ans après sa mort. Et pourquoi montrer le dit Sachs mort alors que l'on ne sait pas comment il a disparu! Que de plans attendus et lourdingues telle cette montée de caméra vers le plafond fissuré du galetas de Violette pour bien signifier sa misère... En revanche bonne idée d'avoir laissé Sartre hors champ...

Je n'ai pas pu satisfaire un de mes grands vices impunis: trouver un anachronisme. Je n'en ai pas vu. Mais tout est trop propret. Comme à l'habitude au cinéma toutes les voitures viennent d'être lavées. Classiquement tous les acteurs portent des vêtements pimpants et neufs, même s'ils sont dans la dèche. Je me souviens que lors d'une interview, François Maistre m'avait dit que lorsqu'il touchait son costume de scène la première chose qu'il faisait après l'avoir mis, était de se rouler par terre pour le vieillir (je ne suis pas certain que cette méthode radicale l'ait aidé à trouver des rôles...). Mais le plus gênant est ce que j'appellerait le retour de l'esthétique Butte Chaumont avec des scènes de rue sans perspective, dotées d'une figuration étique mais d'un sol d'une propreté de salle de dissection, pas un papier, ni un mégot dans les caniveaux, pas une crotte de chien sur les trottoirs (le cinéma fera un grand progrès vers l'authenticité à l'apparition de la première crotte de chien. Cher lecteur n'oubliez pas de me la signaler!).

Le dialogue n'est pas non plus d'une grande légèreté. Simone de Beauvoir était-elle aussi sentencieuse, même en privé?

Je suis ressorti du film avec mauvaise conscience. Pourquoi abandonne-t-on les écrivains que l'on a aimés. Ainsi sans que je sache pourquoi, cela fait plus de trente ans que je n'ai pas ouvert un livre de Violette Leduc. Je vais relire « La bâtarde ». Je suis sûr que ce film donnera à de nombreux spectateur l'envie de lire ou de relire Violette Leduc; ce qui n'est déjà pas rien...

Le film passionnera tous les gens qui s'intéressent à l'Histoire de la littérature du XX ème siècle. Il comblera moins les cinéphiles. 

 

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© Diaphana

 

Violette : Photo Emmanuelle Devos

 


 

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ismau 13/11/2013 18:58

Moi, je ne me suis pas ennuyée un seul instant ... une excellente surprise, que je dois à vos bons conseils ! Effectivement, ce film mérite d'être vu, et pas seulement à mon avis par les amateurs
d'histoire littéraire . Je pense même que certains cinéphiles ne seront pas trop déçus ...
D'abord il est extrêmement bien joué ( même Olivier Py n'est pas si mauvais ; Sandrine Kiberlain est surprenante par la qualité de son interprétation froide et décidée de Beauvoir ; Emmanuelle
Devos est excellente, très émouvante ; les autres rôles très bien aussi ... j'aime en particulier comme toujours Olivier Gourmet ) .
L'image à beau être classique, elle n'est jamais ridicule, même pas trop proprette : la chambre, les entrées et couloirs, les vêtements, et aussi les livres sont bien sales . J'ai d'ailleurs
remarqué pour vous à ce sujet un petit détail d'éventuel anachronisme, chez Gallimard : des rayonnages de Collection Blanche, dont certaines tranches me paraissaient exagérément sales et vieillies
pour avoir au maximum 40 ans .
Le travail de la lumière a, me semble-t-il, une certaine originalité, très soigné en tous cas, volontairement trop sombre et terne dans la première partie, pour devenir de plus en plus lumineux
mais toujours juste, sans trop d'esthétisme . les cadrages et mouvements de caméra aussi : rien de remarquable mais tout fonctionne sans ostentation .
Curieusement, je trouve ce film plus émouvant et plus juste, pour parler de sentiments, d'amour et de désir, que « la vie d'Adèle », avec tout autant de sensualité suggérée, sans être
montrée de façon aussi appuyée . Le corps de Violette est très présent, du bain de pieds, jusqu'à la nudité par fragments entrevus, habillé et déshabillé sans cesse, se lavant devant nous plusieurs
fois, ou dans les très belles scènes de communion avec la nature . Contrairement à vous, les scènes de sexe avec son mari puis avec son amant à la fin me semblent absolument indispensables ( et
d'ailleurs ne sont pas trop longues !) Même chose avec les femmes, c'est encore plus furtif, mais suffisamment bien filmé pour être intense .
Enfin, il y a une extraordinaire matière à réflexion historique sur les rapports sociaux, sur les rapports de l'argent et de la création, et surtout bien sûr sur les rapports homme-femme et la
place de la femme dans la société . Simone de Beauvoir théorise tout cela, mais c'est le personnage hors norme de Violette Leduc qui ose bousculer plus encore avec la franchise de son témoignage
.
Ce film a le mérite d'éclairer tout le chemin parcouru .
Il a aussi le mérite, comme vous le dites, de nous donner envie de lire ou de relire...

lesdiagonalesdutemps 13/11/2013 19:36



Je suis content de vous avoir donné l'envie de voir ce film où effectivement on ne s'ennuie pas. Et il est intéressant d'avoir le point de vue d'une femme. Il faut songer qu'il n'y a pas encore
si lontemps il était très difficile pour une femme d'ouvrir un compte en banque par exemple et que le droit de vote des femmes en France ne date que de 1945. Il ne faut pas l'oublier. On voit
aussi le chemin parcouru dans les rapports homme-femme en lisant Annie Ernaux.


Dans La vie d'Adèle, il s'agit d'un amour partagé alors que Simone de Beauvoir n'a jamais aimé Violette Leduc. Elle admirait l'écrivain mais comme il est dit dans le film on ne pouvait pas être
ami (e) avec Violette Leduc.


Vous avez parfaitement raison pour la lumière et pour le soin apporté aux décors intérieurs, mes réserves allaient aux extérieurs.


Pour les livres de Gallimard je regarderai cela quand j'aurai le dvd (espérons un blue ray mais je ne crois pas trop à cette dernière possibilité. 



pépito 08/11/2013 21:03

j'en sors... je m'y prodigieusement ennuyé... c'est du biopic alla francese avec toute la lourdeur hagyographique dont nous avons l'habitude... évidemment, c'est propre, c'est joli... justement, on
ne voit pas d'évolution... on évolue par blocs uniformes... j'ai du m'endormir, je n'ai pas compris qui était "berthe"... Kiberlain est une fausse-bonne idée... elle n'apporte rien au personnage
pourtant passionnant de Simone de Beauvoir... Py, je l'aime beaucoup au théâtre... au cinéma, il n'accroche pas la lumière... là, c'est flagrant... même Bonnafé n'est pas bon (c'est un comble) en
Genet... et la musiiiiiiiiiiiiique d'arvo pärt qu'on nous colle à chaque instant... pourtant, j'aime cette musique diaphane et douloureuse... mais trop c'est trop... j'ai souffert dans ma tête et
dans mon corps... :(

lesdiagonalesdutemps 08/11/2013 21:53



C'est rien de dire que je ne suis pas d'accord mais peut être que c'est un film où il faut avoir des connaissances en Histoire de la littérature française pour l'apprécier. Comme je baigne dedans
depuis l'adolescence cela m'est difficile à juger. Il est peut être aussi utile d'avoir lu au moins la Batarde pour bien comprendre le film, une fois encore ayant lu presque tout Violette Leduc
ainsi que Genet et Sachs mon jugement ne peut pas s'abstraire de ces connaissances.


Py est mauvais comme toujours même au théâtre mais Bonnafé est très bon au cinéma comme au théâtre. Berthe est la mère de Violette Leduc.  



ismau 07/11/2013 22:31

Je me doute bien qu'il s'agit d'un film soigné, où il y a beaucoup à apprendre . Mais je méfie des fresques sur le milieu artistique et littéraire . Je me méfie en particulier de personnages comme
celui de Simone de Beauvoir, trop longtemps mythifiée . J'espère que ce film adopte un point de vue plus critique à son sujet, à la lumière entre autres de jugements réprobateurs comme celui de
Michel Onfray .

lesdiagonalesdutemps 07/11/2013 23:32



Le centre du film est Violette Leduc qui était tout de même impossible. Simone de Beauvoir apparait comme très bonne pour Violette Leduc avec en même temps une sécheresse et une dureté des gens
qui savent ce qu'ils veulent. J'aime beaucoup les causeries d'Onfray particulièrement celles sur le couple Sartre Beauvoir, mais je trouve Beauvoir beaucoup plus intéressante que Sartre. Ele
avait une grande maitrise d'elle même; ce que le film transcrit bien. Je trouve que la postérité est beaucoup plus douce pour Sartre que pour Beauvoir. Je ne comprend pas qu'elle ne soit pas par
exemple dans la Pleiade alors que c'est un auteur Gallimard... (il y a bien Ponge!) Le film n'est pas manichéen même si l'image de Violette Leduc apparait comme positive mais par exemple il y a
un passage où elle refuse à un ami de Sachs de signer une déclaration comme quoi elle est enceinte de lui ce qui lui aurait permis de revenir en France. L'ami de Sachs dit à Violette Leduc
qu'elle le condamne à mort. Je doute d'abord qu'une telle déclaration aurait pu sauver Sachs et je ne vois pas de quel ami il peut s'agir. Mais comme pour Violette Leduc ma lecture de Sachs est
ancienne...


Je maintiens que le film vaut la peine d'être vu.   



ismau 07/11/2013 18:53

C'est bien de ranimer par le cinéma des écrivains qui sont intéressants, et pas assez connus .
Voilà qui me donne à moi aussi envie de relire "La Bâtarde" et "Thérèse et Isabelle" que j'avais aimé il y a bien longtemps, et aussi "le Sabbat" de Maurice Sachs ... et envie de lire enfin René de
Ceccaty, plutôt que d'aller perdre mon temps avec ce film qui à l'air bien convenu, d'après ce que vous en dites .

lesdiagonalesdutemps 07/11/2013 20:59



Certes il est convenu du point de vue stylistique mais on y apprend beaucoup. Je dirais même qu'il est indispensable pour ceux qui s'intéresse à l'histoire littéraire car comme peut être je ne le
souligne pas assez il a un véritable point de vue sur les évènement et les personnages. En particulier sur Simone de Beauvoir.