Villerupt 1966 de Baru

Publié le par lesdiagonalesdutemps

 

Sous le titre, « Villerupt 1966 », les excellentes éditions des Rêveurs ont regroupé trois albums de Baru: Quéquette blues, La piscine de Micheville et Vive la classe. C'est une judicieuse idée car ces albums en définitive n'en font qu'un, les deux derniers étant des talentueuses extensions du premier qui, avec ses 140 pages, couvre plus de la moitié du volume. Ce remarquable travail d'édition est présenté sous un coffret de carton fort dans lequel, en plus du livre, on trouve un non moins remarquable dvd du film « Génération Baru » de Jean-Luc Muller (le dvd contient aussi de très bons bonus) qui est un parfait complément à la lecture à « Villerupt 1966 ».

 

Numeriser-3-copie-1.jpeg


Dans le dvd, Baru met en évidence les problèmes de la société que dans ses dessins il instille avec tact. Les bandes-dessinées de Baru sont des oeuvres engagées mais le talent de l'auteur réussit à faire passer ses idées sans nuire au plaisir de la lecture.

 

Numériser 4-copie-1

 

 

 

piscine-de-micheville-02.jpg

 

 

piscine-de-micheville-03.jpg

 


Le hasard a fait que j'ai lu « Villerupt 1966 » peu de temps après avoir découvert le beau roman qu'est « Le club des incorrigibles optimistes ». Ce sont deux romans de formations de garçons d'âges proches, nés dans les mêmes années. Il est intéressant de comparer les itinéraires des deux héros de ces livres, issus de milieux et d'espaces géographiques différents. Ces deux oeuvres montrent bien le poids sociétal qui pesait sur la jeunesse d'alors, à commencer par cette épée de Damocles qu'était la guerre d'Algérie toujours au-dessus d'elle, jusqu'en 1962. Mais aussi le poids de rites générationnels comme le conseil de révision et le bal des conscrits; des coutumes qui semblent, pour le lecteur d'aujourd'hui venir d'un passé lointain, alors que ce n'est pas si vieux. Mais l'album nous parle d'un autre temps, une époque où l'industrie était centrale en France où les patrons habitaient à coté de leurs usines...

 

Numeriser-6-copie-1.jpeg


Je ne voudrais surtout pas que l'égaré sur ces lignes puissent croire que Baru soit un nostalgiste et ait quelque chose à voir avec les chantres de la France moisie qui se sont engouffrés dans le paysage culturel français à la suite de la dommageable Amélie Poulain. Il n'y a qu'à lire pour s'en persuader l'effarant "reportage" (il y a du documentariste chez Baru) qu'est "Vive la classe" sur les rites de la conscription. Ce que regrette Baru c'est la désindustrialisation de sa chère Lorraine et non quelques anciennes traditions ou moeurs qu'au contraire il dénonce. A propos de terroir, Baru fait en bande-dessinée pour son coin de Lorraine aux confins du Luxembourg, ce que Robert Guédiguian fait au moyen du cinéma pour Marseille. Tout deux ont beaucoup de tendresse pour leurs personnages, mais si Baru est aussi engagé que le cinéaste, il fait passer ses idées d'une manière plus légère.

 

 

 

vive-la-classe-04.jpg

 

 

vive-la-classe-02.jpg

 

 

vive-la-classe-03.jpg

 

Numeriser-5-copie-1.jpeg


Quéquette blues et sa suite furent des albums précurseurs lorsqu'ils sortirent en France en librairie. Le premier tome est paru en 1985. Il n'y avait pas alors, dans la bande-dessinée franco-belge, de semblables récits autobiographiques. Depuis qu'il a ouvert cette voie beaucoup s'y sont engouffrés mais malheureusement souvent pour produire des albums nombrilistes. Quelques uns cependant sont dignes de leur précurseur comme par exemple Bruno Loth et son bel « apprenti » (paru aux éditions La boite à bulles) dans lequel, tout comme Baru, il part de son histoire pour mieux parler des autres, dans le cas de Loth de son père, ouvrier au chantier naval de Bordeaux avant la dernière guerre.

 

Numeriser-9-copie-2.jpeg


Par le prétexte d'un pucelage rétif à se perdre, Baru aborde bien des sujets qui ne sont pas galvaudés, comme les chatiments corporels dans les collèges et les lycées,  qui sévissaient encore dans la France gaullienne ou le racisme dans la classe ouvrière qui n'a pas attendu Le pen pour se manifester.   

 « Quéquette blues » a la particularité assez rare en bande-dessinée,de se dérouler en un laps de temps très court, un peu plus de deux jours. L'histoire a un pitch simplissime: Un groupe de copains au soir du 31 décembre 1965 lance le défi, à l'un des leurs, Baru, 18 ans, de perdre son pucelage dans les trois jours; sinon il devra leur payer le champagne, et se sont de sacrés soiffards.

Le talent d'un narrateur consiste à vous faire vous intéresser à des personnages et à des histoires dont vous n'aviez rien à faire avant d'ouvrir son livre. Je dois dire que les préoccupations de grands dadais (voici un mot que je n'entend plus beaucoup) plutôt bas du front n'arrivant pas à tremper leur biscuit durant les fêtes d'une saint Sylvestre ancienne ne devraient en rien m'intéresser; mais pas plus, à la réflexion, que les tentatives besogneuses d'un raté littéraire pour rentrer dans le cénacle d'aristocrates finissants, n'est-ce pas un résumé recevable de « La recherche » mais voilà c'est Proust qui raconte et cela change tout; et bien Baru c'est pareil, il réussit à nous faire entrer en empathie avec sa bande de bras cassés du sexe et à nous faire aimer ses paysages entre campagne et usine, à tel point que je suis fort tenté d'aller en pèlerinage du coté de Micheville.

 

Numeriser-11-copie-1.jpeg


Novateur, Baru l'était aussi en situant, en 1985, je le rappelle, sa première bande dessinée dans le monde ouvrier et qui plus est dans la lointaine (pour les parisiens) Lorraine qui était aussi exotique pour bien des lecteurs et encore plus pour les éditeurs que Tombouctou, la magie du mot en moins.

Le décor chez Baru est un personnage à part entière, il est même le véritable héros de ses romans graphiques. Les personnages sont d'ailleurs les produits de ce décor que le dessinateur parvient à ré-enchanter sans pourtant que la nostalgie étouffe le récit. Paradoxalement je ne vois que la série des aventures d'Alix et à un degré moindre l'oeuvre de Tardi dans lesquelles les personnages soient autant en symbiose et le fruit du décor dans lequel ils évoluent. Trop souvent, en particulier dans la bande dessinée japonaise, le héros n'est pas dans, mais sur le décor, comme collé sur lui et d'une autre essence. On peut lire les albums de Baru comme on admirerait le catalogue d'une exposition du grand paysagiste qu'il est. La mise en couleur par Daniel Ledran pour Quéquette blues est une très belle leçon pour les aquarellistes. Certaines cases prennent une page entière, ce qui permet à l'auteur d'installer son décor et de mettre l'accent sur certaines ambiances. En cela il revient aux sources de la bande dessinée de la ligne claire (qui n'est pas la ligne de Baru), Hergé, Martin et Jacobs utilisaient aussi ce procédé.

 

Capture-d-ecran-2011-12-16-a-13.14.19.jpg


Quéquette blues et ses prolongements sont chronologiquement la suite des « Années Spoutnik », série pourtant parue bien après, aux éditions Casterman. Elle raconte l'enfance, les années d'école primaire, du petit Baru. Les années Spoutnik me paraissent la meilleure entrée dans l'oeuvre du dessinateur. On est transporté dans une sorte de très réjouissante guerre des boutons à l'ombre des hauts fourneaux vers 1955.

 

 





En 1985, Quéquette blues a obtenu l'Alfred du meilleur premier album en langue française au festival d'Angoulême.Baru a aussi reçu en 2009, le Grand Prix de la ville d'Angoulême. C'est d'ailleurs par l'intermédiaire de ce prix que j'ai découvert, bien tardivement, j'en ai honte, ce formidable auteur, grâce à la belle exposition qui l'année suivante lui rendait hommage à Angoulême. Les photos immédiatement ci-dessous ont été prises lors de ma visite de cette manifestation.

 

zolirimages-7584.jpg

 

zolirimages-7586.JPG

 

zolirimages-7588.JPG

 

zolirimages-7589.JPG

Angoulême, janvier 2O11

Publié dans Bande-dessinée

Commenter cet article