Vigiles, journal 1987 de Renaud Camus

Publié le par lesdiagonalesdutemps



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Vigiles, le millésime 1987 du journal de Renaud Camus, se déroule pour les trois quart en Italie et, hors une longue incursion en Sicile, principalement à Rome où il réside à la villa Médicis. Je ne sais pas exactement à quel titre, n’ayant pas pu me procurer jusqu’à maintenant le précédent tome du brillant diariste qui se nomme Le journal romain et couvre la période 1985-1986. La réponse à mon interrogation quant à la situation de Renaud Camus dans cette prestigieuse institution doit s’y trouver (cher lecteur je suis acheteur de ce volume qui ne semble pas courir les bouquinistes). Comme presque toujours lorsque l’écrivain est loin de ses pénates, le Camus enthousiaste supplante le camus ronchon. Ainsi presque tout n’y est que légèreté et poses “humoureuse” loin de << la vraie vie, pâteuse à son habitude, cafouilleuse et de trait flou avec ses contingences et ses petites misères, ses prudences, ses longueurs et ses répétitions>> n’a pas encore rattrapé l’auteur. Tout n’y est qu’émerveillement et le plus souvent considérations humoristiques sur les aléas du quotidien. Il faut dire que Rome aide beaucoup à cette badine humeur. Camus définit ainsi sa ville de résidence: << La ville est une lionne amoureuse et lascive, qui rampe et se retourne et prend des poses offertes, aux genoux du chantonneur enchanté.>>. Enchanté il l’est assurément par l’Italie mais beaucoup moins par les tergiversations sexuelles des italiens. Il brosse du tableau de la vie quotidienne à Rome une image bien loin de celle de la “dolce vita” mais plutôt, avec beaucoup d’humour, celle d’une ville où l’on s’ ennuie avec componction.

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Monet, Venise

Comme pour les autres tomes de son journal, “Vigiles” procure à son lecteur des satisfactions extrêmement diverses, anecdotes croustillantes, potins mondains, évocations érotiques, critique littéraire (très intéressant sur Combescot et Mathieu Lindon par exemple), tableaux de moeurs (sur entre autres le petit monde de la villa Médicis), lignes savantes sur la musique... et surtout à presque à chaque détour de page le livre se transforme en un guide touristique leste et érudit.
Au fil des pages, j’ai eu le plaisir de constater que Renaud Camus, comme moi, est un adepte raisonnable du psycho morphisme.

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Twombly, Leda, 1962

La lecture de “Vigiles” est aisée grâce au style fluide de l’auteur, néanmoins certaines de ses références désarçonnent parfois lorsque l’on ne possède pas son érudition. Si la prolifération des images que de nombreuses lignes font naitre dans l'esprit du lecteur peut est une gène pour le lecteur passif, c'est au contraire un bonheur pour le curieux.

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Le saint Jacques de Ribera

Je conseillerais, pour une première lecture, si possible, de la faire non loin d’une bibliothèque, riche en ouvrages d’art et surtout d’une discothèque bien fournie particulièrement en musique de chambre (L’ordinateur branché sur Google sera également bien utile). Le plaisir fait de constant allez et retour entre elles et le livre en décuple le plaisir de lecture que l’on retire. La découverte terminée, l’ouvrage est a emporter pour une deuxième lecture lors d’un voyage en Italie; le voyage n’en aura que plus de couleurs. Le coté “utile” du livre est renforcé par des remarquables index, le premier, habituel, des noms cités, le deuxième des lieux, s’y ajoute cette fois un troisième concernant les lieux spécifiques à Rome. Il n’y manque que des photographies. Il ne reste plus à espérer que Renaud Camus consacre bientôt un de ses “Demeures de l’esprit” à l’Italie.

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Giovanni Di Vecchi
 

Encore plus que dans ses autres écrits il me parait que le grand art pour Renaud Camus soit l'architecture, << De tous les arts c'est certainement l'architecture qui est le plus immédiatement à même de donner du style à l'existence. Je ne pense pas tant aux monument fameux qu'on va religieusement visiter, ni même à la beauté bien ordonnancée des places, de certains quartiers réservés, de quelques villes dans leur ensemble, qu'à l'architecture comme valeur d'usage, cadre de vie..>>. Quelques années plus tard il ira au bout de cette réflexion en achetant le château de Plieux.

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Sicile, Selinonte
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Il ne faudrait pas croire que les paragraphes sur l’art ne consistent qu’en de simples descriptions des lieux et des oeuvres. Renaud Camus se pose constamment de nombreuses et variées questions sur l'art, comme celle de sa place dans le monde moderne, parfois au sens premier du terme, du spectateur par rapport au tableau ou au bâtiment observé, où et comment la peinture doit être exposée, encadrée, éclairée... Il s’interroge sur le pourquoi de son goût pour tel ou tel artiste. De sa position dans la hiérarchie des créateurs à la lumière tant de l’histoire que de la géographie. A quelques unes de ces questions, il trouve des réponses ainsi définit-il les conditions de son amour pour une oeuvre: << Le tableau dont vraiment nous pouvons nous dire amoureux, c'est celui que nous désigne à la fois des raisons objectives, son exceptionnelle qualité, le génie du peintre, et d'autre part des motifs dont la critique sérieuse peut mal rendre compte, qui tiennent à notre érotique picturale au sens large, à notre histoire, à nos goûts particuliers.>>.

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Velasquez, jardin de la villa Medicis (entrée de la grotte).

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Jean Mailhe.


Comme il l’ énonce lui-même, << Mais sans doute n’adhère-t-on jamais au monde d’un écrivain que par deux ou trois angles, quelques malentendus, quelques coïncidences. Pour le reste la sympathie littéraire, comme l’amour, finit toujours par venir buter sur l’irréductible “altérité de l’autre”.>>, le lecteur n’est pas sommé de faire de l’évangile camusien sa religion. Pour ma part si je suis souvent d’accord avec notre diariste, je ne voue pas, loin de là, une exécration semblable à la sienne pour Cremonini, ni le même dédain pour les romans de Rinaldi. Je placerais plus haut dans la hiérarchie artistique Bacon et moins Rauschenberg, Fontana ou Twombly, qui ne sont néanmoins pas rien...

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Fontana.  

Ce qui m’agace le plus chez Renaud Camus est sa posture de se vouer , en art et en littérature au grand genre, méprisant tout ce qui n’y entre pas tel la bande-dessinée, la chanson, la science-fiction, le roman policier. Cette attitude de recroquevillement sur les valeurs classiques me semble parfaitement petite bourgeoise, ce qui est pourtant pour lui l’horreur absolue. Cette posture à son symétrique, beaucoup plus fréquente et encore plus détestable qui est celle de se targuer de ne lire que de la littérature de genre. Ces gens ont ainsi une perspective totalement faussée sur l’art et surtout sur la vie. Renaud Camus a conscience  de ce défaut: << Mais l'instant d'après, comme l'instant d'avant, je me reproche au contraire d'être trop fermé dans mes goûts, trop dur, trop dogmatique, de m'interdire par principes certaines jouissances d'art qui ont leur charme et leur réalité, de me barricader dans des refus appauvrissants.>>.

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Yuri Kuper.

La drague tient toujours une place dans ces écrits profus qui semblent vouloir capturer l’écoulement des jours. Le lecteur est ainsi soumis à de curieuses et inattendues ruptures de ton. Par exemple après plusieurs lignes sur Suetone, on trouve cette phrase: <<... Je suis bien content de ses visite, je lui ai léché le cul pendant des heures...>>. Ces carambolages sont un des charmes du journal intime de Renaud Camus.

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Joaquim Torres-Garcia

Je suis pourtant un grand lecteur de journaux intimes et néanmoins jamais il ne s’est produit ce que je vis  à propos du narrateur de ce journal, donc de Renaud Camus, tout du moins tel qu’il apparaît dans son oeuvre autobiographique, à mesure que je découvre ce journal son auteur m’apparait de plus en plus comme un personnage de roman et ses journaux comme une saga dont on a qu’une envie, c’est d’en connaître la fin (que j'espère en l'occurence la plus lointaine possible). Il me semble que la raison de ce glissement de perception vient du fait de l’incomplétude pour le lecteur du narrateur, qui ne se décrit pas par exemple, qui ne présente pas chaque personnage qui entre dans le champ de son écriture, autant de chose qui apparente le journal et ce journal en particulier, ce qui est le cas dans la quasi totalité des journaux intimes,  avec le romanesque. La confusion que je fais, est sans doute entretenue grâce au style beaucoup plus tenu que dans presque tous les journaux que j’ai pus lire; de ce fait il ressemble aux romans les plus “modernes”.

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Oliviero Rainaldi

Mais prenant le journal pour une matière romanesque, lisant les tomes en désordre, je suis un peu comme le lecteur du satiricon, essayant de combler les trous. Ainsi je m’étonne, six ans plus tard, de la disparition de D. le compagnon attitré du “Voyage en France" qui n'est évoqué je crois qu'une seule fois dans "Vigiles"...

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Le Valentin.

Curieusement, à mon sens, l’auteur, dans “Vigiles”, comme dans les autres volumes de son journal, du moins ceux que j’ai lus, parle peu de son travail d’écrivain, sinon celui qui consiste justement à écrire le journal que l’on est en train de lire. Ce dernier remplit parfaitement l’une des fonctions que Renaud Camus, à propos de Vittorini, assigne à la littérature: << La littérature fait frémir, et moi devant eux, des horizon que je n’ai pas ou mal contemplés. Elle ouvre des chemins, dispose des banc sur des terrasses, soulève le rideau de la fenêtre, dans la dernière maisondu dernier village.>>.

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la villa Medicis.

Il ne faut pas cacher que la fréquentation de ces pages vaut au lecteur quelques exaspérances car l’auteur s’y montre, comme à son habitude, d’une susceptibilité maladive. Je remarque que de nos jour l’ épidémie de susceptibilité aigue a atteint, Renaud Camus en la matière était un précurseur, toutes les couches de la société. Sont contaminées du lascar jusqu’au plus fin érudit en passant par les différents professionnels de la profession... Ce qui me sépare le plus de Renaud Camus est son inappétance aux plaisirs balnéaires.

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Dosso Dossi.

Le fait que j’ai particulièrement aimé ce volume ci du journal tient à des considérations des plus subjectives comme celles d’avoir, comme l’auteur, gelé en arpentant Venise ou que notre voiture ce soit retrouvée bloquée dans les ruelles gravissant les pentes de Syracuse. Mais surtout parce que "Vigiles" est avant tout un journal de voyage et qu’un certain nombre d’années, aujourd’hui nous sépare de la date de son écriture. Ainsi mes souvenirs de certains lieux que décrit Renaud Camus se sont déposés dans ma mémoire et y ont pris des couleurs qui les éloignent du réel et les font entrer dans ma légende personnelle.

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Le caravage.

Vehesse sur son excellent 
site  , a consacré de nombreuses lignes aussi utiles que passionnantes au journal de Renaud Camus, lecture indispensable pour tous les “camusien” . Il a cette illumination qui me semble résumer l’entreprise du diariste: << Soudain, je compris que l’écriture du journal donnait une forme à la vie. Ce retournement fut à mes yeux extraordinaire, il me semblait que le fil des heures était la glaise, et le journal les pouces qui donnaient la forme... le journal, c’était la forme, la syntaxe, la discipline>>.

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Serodine
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