Une vie dans les marges de Tatsumi

Publié le par lesdiagonalesdutemps

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Inventeur du terme gekiga qui désignera les premiers mangas dont le public visé n'était pas que les enfants et les adolescents, comme auparavant, Yoshiro Tatsumi nous raconte en deux fois 400 pages, seul pour le moment le premier tome est paru, son apprentissage à la fois à la vie et à son métier de mangaka à une époque, le livre commence le 10 aout 1945 lorsque Tatsumi a dix ans, période à laquelle le manga moderne en est à ses balbutiements, et se termine en avril 1956, date de sortie du premier numéro de la revue Kage. On voit comment Tatsumi qui déclara: << Nos aînés, écrit-il, nous avaient enseigné que la bd était comique. Il s agissait de faire rire les lecteurs. Nous ne voulions plus de cela >>sera amené à s’opposer à l’approche divertissante et merveilleuse du manga de son père spirituel Tezuka, en développant un style plus réaliste et plus noir, et bien ancré dans la réalité sociale de son temps. Ce «manga qui n’est pas un manga», sera appelé plus exactement gekiga, fera la gloire de Tatsumi. Il marquera aussi une étape décisive dans la BD nippone d’après-guerre, dont il nous conte les débuts échevelés avec minutie et nostalgie. Peut être que ce désir d'être plus près du quotidien que Tesuka vient de ce que Tatsumi vient d'un milieu modeste alors que Tezuka est issu de la bourgeoisie?

 

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Le premier tour de force de l'auteur est de rendre passionnante et émouvante son histoire typiquement japonaise grâce à une évocation de l'actualité politique, sportive et culturelle de l'époque que traverse l'enfant, un peu à la manière du « Je me souviens » de Perec. Ses évocations de cette actualité d'hier arrive dans le récit sous la forme de cases un peu plus grandes que les autres où le dessinateur reproduit méticuleusement des documents d'archive, pages de journaux, couvertures de magazines, affiches; par ces biais on plonge dans le Japon pauvre et industrieux de l'après guerre. Par la profusion d'informations, on apprend beaucoup de choses sur le Japon de cette époque surtout si l'on est très attentif, car Tatsumi ne souligne jamais, la lecture reste très fluide. Ces cases, graphiquement, sont en complet décalage avec celle qui nous font voir le quotidien du garçon qui sont elles d'un trait à la fois assez caricatural et parfaitement efficace. Le seul reproche que je pourrais fait à « Une vie dans les marges » est que Yoshiro Tatsumi ait éprouvé le besoin de se cacher derrière un double, Hiroshi Katsumi, alors qu'une vie dans les marges est assumé comme étant autobiographique. Cette coquetterie dont je ne m'explique pas la raison trouble un peu la lecture. Peut être a-t-il voulu prendre une distance qui lui était sans doute indispensable pour se raconter en toute liberté, nous avons affaire à une autofiction. Ce procédé de remplacer le je par le il, est aussi celui qu'a utilisé par Shigeru Mizuki dans NonNonBâ autre merveilleux récit de la jeunesse d'un mangaka, également édité aux éditions Cornélius. Si l'on ajoute à ces lecture celle plus ludique de la série Bakuman qui nous parle des affres de la création de deux jeunes mangakas d'aujourd'hui le lecteur français féru de ce médium aura un panorama presque complet de son histoire et des arcanes de l'édition de mangas au Japon.

 

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On suit sur dix ans Hiroshi fan de manga, qui participe alors qu'il est encore collégien, dès treize ans à des concours de B.D avec son frère ainé. Hiroshi est très vite publié et gagne un peu d'argent très jeune avec ses dessins. De passion le manga devient pour le jeune homme un gagne pain. Mais il reste la clé de la liberté pour Hiroshi, lorsqu'il est enfant pour échapper à la grisaille de son quotidien familiale avec un père qui n'est pas bon à grand chose, une mère aimante mais effacée et un frère maladif et jaloux de ses premiers succés et quand il devient un jeune pour l'argent que la vente de ses dessins lui procure. Mais si le jeune Hiroshi a tôt du succès, rien n'est facile et l'on partage les affres de sa création, ses doutes et ses pannes d'inspiration. Lorsque celles-ci arrive pour conjurer l'angoisse de la page blanche il va au cinéma. On a donc aussi, au fil des page un petit journal du cinéma de l'immédiate après guerre au Japon. J'ai été surpris en voyant combien le cinéma français y était alors présent. Autre étonnement devant cette autobiographie d'un garçon de l'age de dix ans à vingt deux ans l'absence totale de sexualité qui ne semble pas être, comme parfois, due à une autocensure mais bien que cela ne semble pas préoccuper Hiroshi, tout absorbé qu'il est par la confection de ses mangas.

 

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Il est intéressant de comparer cet ouvrage avec No no ba de Mizuki, qui est aussi le roman d'apprentissage d'un autre mangaka. Mais chez Mizuki le quotidien est illuminé par le fantastique des croyances populaires celles ci nourrirons ensuite son oeuvre, rien de tel chez Tatsumi, treize ans plus jeune que son confrère et qui échappera ainsi à la guerre, où rien éclaire la tristesse de sa condition grise qui est aussi la couleur du temps dans un Japon traumatisé par la défaite. Autres livres qu'il est utile de lire en parallèle avec « Une vie dans les marges » est la série hagiographique parue aux éditions Casterman, consacrée à la vie de Tezuka. on voit dans le livre de Tatzumi, Hiroshi encore enfant rencontrer Tezuka qui n'a que quelques années de plus que lui mais qui est déjà considéré comme un maitre. Tatsumideviendra par la suite l'un des pairs de Tesuka et, parfois même son rival en terme de style.

 

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A travers l'histoire de la bande dessinée au Japon c'est toute l'histoire du pays qui est convoqué par l'auteur. Le lecteur tirera un grand profit de la lecture de l'essais de Jean Marie Bouissou, « Manga, Histoire et univers de la bande dessinée japonaise », édité par Picquier, qui met les différents récits que j'ai cités en perspective.

 

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Un travail introspectif qui a nécessité douze années d’un labeur initié en 1994 par Furukawa Masuzo, directeur de la chaîne de librairie Mandarake.

 

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Il faut louer, et moult fois, l'éditeur, Cornelius d'offrir aux lecteur un objet aussi somptueux que ce livre, élégamment et solidement relié, sous une belle jaquette illustrée dont les judicieux retours évitent, comme c'est généralement malheureusement le cas qu'elle se déchire. Si le contenant est somptueux le contenu est remarquablement mis en valeur, bien imprimé sur un papier épais et surtout annoté sans que cela soit écrasant et surtout ayant à la fin du livre les rapides biographies des mangakas que l'on croise dans les pages d' »Une vie dans les marges ».Deuxmarques page en tissu permettent de retrouver rapidement l’endroit où reprendre sa lecture et d'accéder aux notes rapidement comme dans une Pléiade!

 

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On peu déjà s'avancer en pariant qu' Une vie dans les marges sera un des grands favoris pour le prix du meilleur album au festival d’Angoulême 2012.

A noter que le réalisateur singapourien Eric Khoo(Be with menotamment) est en pleine réalisation de son adaptation animée !!!

 

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Tatsumi héros du manga est devenu dans ce chef d'oeuvre un héros de manga.

Publié dans Bande-dessinée

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