un soir d'aquarium de Patrice Delbourg

Publié le par lesdiagonalesdutemps

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Alors que j'ai souvent entendu Patrice Delbourg dans la savoureuse émission de France-Culture, Les papous dans la tête, je n'avais jamais encore ouvert un de ses livres et j'en étais un peu honteux Delbourg m'ayant bien fait rire et parfois aux pires moments de ma vie. Voyant une pile de son dernier ouvrage sur une des grandes tables de la librairie du cinéma MK2 bibliothèque, le cinéma que je fréquente le plus, je ne l'ai d'ailleurs vu mis en place dans aucune autre librairie, j'ai décidé de faire l'acquisition du volume pour en quelque sorte réparer mon manque de reconnaissance passé. D'autant qu'Un soir d'aquarium traite d'un monde, celui des cabarets de chansonniers, que j'ai un peu connu, juste un peu plus tard que celui que le livre décrit, juste un peu trop tard, mais n'a t-on pas toujours le sentiment d'être un peu trop tard, quand ce n'est pas un peu trop tôt... Enfin de n'être jamais dans le bon tempo. Enfin cela m'a tout de même permis de biberonner, après l'avoir écouté chanter, avec Pierre Dudan, avec lequel je partageais bien des opinions politiques, et ce n'était pas du café au lait que nous éclusions et j'eu bien du mal à regagner, clopin clopant, mon lit au petit matin (les connaisseurs de la chanson française comprendrons mes « fines allusions »). Cet amour des textes et de la chanson m'entraina à une autre libation périlleuse et nocturne, cette fois avec le merveilleux poète qu'était Bernard Dimey (Dimey et Dudan deux protagonistes qui passent dans « Un soir d'aquarium »). Je n'oublierais jamais ses « Enfants du Nil » qu'il disait avec passion. Je m'étais promis de les réciter, si un jour, je voguais sur ce fleuve, hélas le jour venu, ayant trop attendu, je ne fus pas fichu de me rappeler le poème.

 

 

 

Or donc je m'aperçois que de digressions en souvenirs, je n'ai pas encore dit de quoi ni de qui cause le livre. Patrice Delbourg nous propulse au début de la cinquième République, à l'aube des années 60 dont en quelques lignes, il brosse un tableau saisissant: << Cette France des débuts de la cinquième République, si contrefaite, si frileuse on aurait envie chaqu matin de lui mettre la main au paquet. Petite satrapie pâle et couarde, persillée d'envolée monarchiques, encore fumante de ses ruines peu ragoûtante qui tremble au seuil de sa renaissance, comme un papillon nu sur le liège.>>. L'auteur nous met dans les pas de Gabin Delany vieil enfant trentenaire déjà lâché par sa carcasse trop imbibée d'alcool qui essaye de faire rire à coups de plaisanteries morbides des bourgeois repus. On observe ce paillasse cachetonnant de caveaux en planches improvisées sur lesquels il croise des confrères plus aimés qui s'appellent Jacques Grello (immédiatement ci-dessous les frères Jacques chantent une chanson de Jacques Grello), Robert Rocca, Maurice Horgues, Jean Rigaux, René-Louis Lafforgue, Bobby Lapointe..., 

 

 

 

 

Pour savoir ce que sont devenu certains de ces bougres auxquels je dois bien l'avouer pour certains je n'avais pas pensé depuis fort longtemps, j'ai consulté cette nouvelle bible (aussi menteuse que l'ancienne) qu'est wikipédia et à la notice sur Jacques Grello (1911-1978) je lis: << Il maniait avec précision un timbre mi-ironique mi-sarcastique qui lui valut d'être choisi pour interpréter le rôle du renard dans un audiogramme du Petit Prince (le fameux avec Gérard Philippe).

Il fut incinéré en 1978. Ses cendres reposèrent dans la case 19281 au colombarium du Père-Lachaise d'où elles furent retirées au terme de la concession trentenaire, celle-ci n'ayant pas été renouvelée.>>. Ce qui est parfaitement dans le ton d'"Un soir d'aquarium".

Pour écouter et voir Jacques Grello dans "La nativité" une de ses plus savoureuses chansons il suffit d'aller à cette adresse http://www.ina.fr/divertissement/chansons/video/I07092095/jacques-grello-la-nativite.fr.html

Robert Rocca (1912-1992) était le beau-frère du précédant. Peu de gens se souviennent qu'il fut peut être le premier à faire une chanson qui traitait ouvertement de l'homosexualité (malheureusement ci-dessous ce n'est pas chanté par Robert Rocca).

 

 

 

Si c'est mon grand-père qui eut la bonne idée de me faire connaitre le Caveau de la république, lors d'une sortie entre hommes, je ne devais pas avoir encore 14 ans, c'est à l'âge de la bouillie que j'entendis mes premiers chansonniers dans une émission hebdomadaire que mes parents n'auraient manquée pour rien au monde sur l'antenne de Radio Luxembourg, le club des chansonniers. Que de souvenirs me sont revenus à la lectures de la noire et comique prose de Delbourg...

 

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Je me souviens d'y avoir entendu Maurice Horgues (1923-2002) dont la citation qui suit résume bien l'esprit: << Un homme doit souvent sa carrière à sa première femme, et sa deuxième femme à sa carrière. >>.

Le club des chansonniers passait le mercredi soir je crois et était sponsorisé par Cadum. Il y avait aussi Edmond Meunier, Christian Vebel, Anne-Marie Carrière, René Paul...

Christian Vebel avait bien de l'esprit comme le prouve la si juste fable, immédiatement ci-dessous et le monologue qui suit...

 

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Comme vous le voyez un soir d'aquarium parle d'une époque où les humoristes ne se sentaient pas obligé d'être de gôche, c'est à dire d'hurler avec les loup.

Dans le même esprit que la babouche et le Pied Noir, je me souviens d'un texte de Pierre-Jean Vaillard, que j'entendais aussi enfant sur Radio-Luxembourg, vers treize heure, juste avant de partir à l'école, était-ce avant ou après "Ca va bouillir" avec Zappy Max (j'ai vu, pas plus tard que la semaine dernière, que l'adaptation de cette émission en bande dessinée a été rééditée en album, je vous en reparlerai probablement bientôt)? Le voici, j'aurais aimé l'écrire tant il recoupe ce que je pense de nos terres perdues...

 

FELLAGHA
(par Pierre-Jean VAILLARD)

Quand ma pensée s’en va vers l’Afrique du Nord,
Je me sens tout à coup, bourrelé de remords.
Que l’Algérie soit une province française,
C’est évident, bien sûr, bien qu’à tout ça ne plaise
Que des hommes aient fait d’un bled qui n’était rien,
Ce beau pays algérien
Nul ne peut dire le contraire.
Et savez-vous de qui ce furent lesgrands-pères ?
Oui, VAILLARD est sétois, René Paul est breton,
Mais moi, pur parisien, je suis de Kabylie.
Je suis natif d’El ksour, à deux pas de Bougie.
Et notre Roméo, oui Roméo CARLéS,
Il est natif d’Oran ou de Sidi Bel Abbès.
Tenez : Colette MARS. Encore une algéroise.
Et le Maréchal JUIN (de l’Académie française)
Est aussi de là-bas, comme Pierre BLANCHARD
Et le clown ZAVATTA et l’auteur Pierre ACHARD.
Des acteurs honorent la Comédie Française :
André CLARIOND, BARTHEU sont de souche oranaise.
L’écrivain Paul VIALAR, Yves VINCENT aussi,
Marie-José, Françoise ARNOULD et ROSSITI …
Vous ne vous doutiez pas d’une telle série
D’artistes parisiens fournis par l’Algérie.
Oui … Vous le connaissez si mal, en général,
Mais Alger, c’est Bordeaux, ou Marseille ou Laval,
Oran, mais c’est Strasbourg, à moins que ce soit
Lille,Tours et Chateaudun, disons Philippeville ….

… Seulement, ces temps-ci, il faut compter là-bas,
avec un mécontent, un certain Fellagha.
Et, petit Fellagha, c’est à toi que je pense
En voyant ta rancune à l’égard de la France.
J’ai beaucoup réfléchi et ma méditation
Me décide à venir te demander pardon….
Oui, pardon, Fellagha, pardon pour mon grand père
Qui vint tracer des routes et labourer la terre.
Il est tombé chez toi, il a tout chamboulé.
Où poussaient des cailloux, il a foutu du blé.
Et mettant après cela, le comble de l’ignoble, 
Où poussaient des cailloux, il a fait un vignoble.
Pardon, cher petit Fellagha,
Oh, pardon de tous ces dégâts.
Et mon affreux grand-père (il faut qu’on leconfesse)
N’était pas seul de son espèce.
Ces autres scélérats ont bâti des cités,
Ils ont installé l’eau et l’électricité.
Et tu n’en voulais pas, c’est la claire évidence
Puisque avant qu’arrive la France
Tu n’avais en dehors de la Casbah d’Alger
Que la tente ou bien le gourbi pour te loger.
Et tu t’éclairais à l’huile.
Nos maisons, bien sûr, c’était la tuile.
De l’électricité, là encore soyons francs, 
Tu ne demandais pas qu’on te mette au courant …
Tu t’es habitué à ces choses infâmes,
Mais à regret et la mort dans l’âme …
Stoïquement d’ailleurs, supportant ces malheurs,
Avec courage et belle humeur.
Mais tu engraissais, mais de mauvaise graisse.
Car tu prenais le car (une invention traîtresse)
Ce même car que, pris d’un délire divin, 
Tu devais, un beau jour, pousser dans le ravin.
Je comprends ta rancœur, je comprends ta colère,
Tu n’es pas au niveau des arabes du Caire.
Tu gâches et tu vis mieux qu’un fellagha égyptien.
A quoi Nasser … Nasser à rien.
Nous avons massacré tes lions et les panthères.
Nous avons asséché tes marais millénaires.
Les moustiques sont morts … Les poux … De Profundis.
Nous avons tout tué, jusqu’à la syphillis.
Ah pardon Fellagha pour tous ces carnages.
Nous avons fait tout cela, c’est bougrement dommage.
Car, si d’autres idiots l’avaient fait, inspirés,
C’est nous qui, maintenant, viendrions vous libérer.
Et bouffer les marrons cuits pour ces imbéciles,
C’aurait été moins long et beaucoup plus facile …
Bien pardon Fellagha, de t’avoir mieux nourri,
De t’avoir vacciné pour béri-béri
Et d’avoir à tes pieds nus mis (oh maladresse)
Des souliers ….

Dont tu voudrais nous botter les fesses.


Le héros imaginaire de Delbourg emprunte les saillies, moins politique mais plus acides, à un diseur qui cachait bien sa noirceur sous sa rondeur et son oeil pétillant, je veux parler de Pierre Doris (1919-2009). Pour ceux que ce nom ne dirait rien, ce qui serait bien dommage, les quelques citations qui vont suivrent extraient de ses monologues devraient leur donner une idée du personnage: << Entre le premier cri et le dernier râle, il n'y a qu'une suite de mots sans importance!>> ou encore << C'est très beau un arbre dans un cimetière. On dirait un cercueil qui pousse.>> et enfin << Mon frère était très en avance pour son âge : il est mort-né>>.

Je m'aperçois que jusqu'à maintenant je n'ai parlé que du décor dans lequel évolue  Gabin Delany, car si ce décor magistralement campé à fait remonter en moi bien des souvenirs, tant il est une merveilleuse machine à "Je me souviens", il ne faudrait pas croire que le personnage principal du roman est un fantoche, bien au contraire et il est fort à parier que ceux qui le croiseront ne l'oublieront pas de si tôt. D'abord parce que malgré ses outrances, on en a tous croisé de ces personnages de ratés magnifiques auxquels parfois on se demande ce qu'ils leur ont manqué pour devenir ce qu'ils croyaient être, peut être tout simplement d'être trop unique... Gabin Delany est un cousin de l'Ignatius de "La conjuration des imbéciles" de Kennedy O'Toole et du Jérôme de Jean-Pierre Martinet... Autre référence, cinématographique cette fois, à la fin du livre, celle de "La grande bouffe" de Marco Ferreri.

A travers gabin Delany, c'est un bel hommage qu'on lit aux sans grade du spectacle, à ceux que l'on reconnait sans jamais savoir leur nom: << Les comédiens bouche-trous sont comme les volcans, en dedans ça bouillonne, on les croit éteints, mais ils n'ont jamais dit leur dernier mot, ils finissent toujours par surprendre leur voisinage par quelques jets de lave et autre fumerolles séditieuses.>>.

Je ne voudrais pas non plus que les personnages qu'évoque Delbourg appartiennent tous au petit monde des chansonniers des "Deux anes" ou du "Caveau de la République", il y a aussi Gloria Lasso, Tristan Bernard, Hubert Deschamps, Agnes Capri, Jean-Marc Tennberg... Debourg n'hésite pas à donner de beaux coups de chapeau aux grands du music-hall: << Une chanson quand elle atteint au genre majeur, c'est l'humanité entière qu'elle englobe. Avec trenet, le farfadet malicieux, ces petites pépites de trois minutes recelaient toute la magie du monde.>>.

L'auteur par ses fines observations prosaiques, comme cette description de la serpillère enroulée dans le caniveau, montre quel amoureux des trottoirs parisiens il est. Il émaille également son texte de sentences drolatiques et douces amères comme celle-ci: << Très souvent il avait voulu vendre son âme au diable mais lucifer n'avait pas de monnaie.>>.

Si beaucoup de bons mots sont empruntés à Pierre Doris d'autres font des clins d'oeil à Boris Vian et à Alphonse Boudard. Le riche vocabulaire de Delbourg feront que les jeunots que des termes comme Rosengart, embrocation (pas aperçu dans un livre depuis "Les Olympiques de Montherlant), blanc-limé, youpallah..., se précipiteront vers le dictionnaire où ills ne les trouveront pas. Ailleurs ce sont des sortes de haikus descriptifs grâce auquel le romancier fait surgir tout un monde. Sa peinture des grands boulevards c'est "Choses vues" de Victor Hugo rewritté par Audiard ou "Je me souviens" de Pérec revisité par Queneau. 

Le seul reproche que l'on peut faire à ce "Soir d'aquarium" est d'être composé que de morceaux de bravoure, c'est trop bon, c'est trop fort, au bout de quelques pages ne possédant pas l'estomac de Gabin Delany on est au bord de l'indigestion. C'est donc un ouvrage plus à déguster par petites lampées qu'à consommer d'une traite.

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