un jour cette douleur te servira de Peter Cameron

Publié le par lesdiagonalesdutemps

Un jour cette douleur te servira Voir la quatrième de couverture



Je répugne de plus en plus, l'âge sans doute, à passer mon temps, au cinéma et encore plus dans un roman, avec des personnages qui m'indifféreraient dans la vraie vie. Il y a bien sûr de nombreuses exceptions, il est certain qu'aux détours de mes jours les affres provinciales de madame Bovary ne m'auraient guère passionné. Mais lorsque c'est Flaubert qui nous raconte cela, c'est tout autre chose. Malheureusement les Flaubert sont extrêmement rares. Je préfère donc m'intéresser à des personnages de papier, qui au hasard d'une rue ou d'une conversation auraient retenu mon attention. C'est sans conteste le cas si j'avais croisé en chair et en os, James Sveck, le personnage principal d' "Un jour cette douleur te servira", new-yorkais de 18 ans, fraîchement sorti du lycée et angoissé par l'idée d'entrer à l'université, ne se sentant pas du tout en phase ni avec son époque ni avec son âge, rejeton de parents fortunés, mais séparés et néanmoins aimants deux caractéristiques qui posent bien des problèmes à notre garçon asociale, intelligent et sensible. A ces caractéristiques il ajoute, celle exceptionnelle, surtout pour un adolescent d'aujourd'hui, d'être cultivé; il vénère Denton Welch ce qui lui vaut mon immédiate sympathie, auteur qui est malheureusement toujours inconnu des éditeurs français.

Aux USA être un enfant de la classe privilégiée n'évite pas aux jeunes gens, dans le temps libre que leur laissent leurs études, lesquelles avec sa sexualité sont ses deux préoccupations dominantes de James, de travailler pour leur argent de poche. Celui de James semble lui servir essentiellement à acheter des livres (que ce genre de garçon existe encore, bien que j'en doute un peu, n'en ayant pas rencontré depuis fort longtemps, m'émerveille) pour garnir ses fontes, il tient épisodiquement la galerie d'art (très contemporain) appartenant à sa mère. Grâce à Peter Cameron, je sais maintenant ce qu'il y a dans la tête des graciles jeunes hommes qui s'ennuient en faisant semblant d'être affairer, dans bien des galeries dont je pousse la porte.

Le livre est écrit à la première personne et de la première à la dernière page, la trois cent onzième, le lecteur n'entend que la voix singulière et insolente de James, lucide et impitoyable pour son entourage à l'exception de sa grand-mère adorée qui est sa confidente et qui profère la phrase consolante qui donne son titre au roman.

Si je suis resté durant tout l'ouvrage en grande empathie avec ce garçon, je suis néanmoins passé par plusieurs stades concernant la personnalité de James, pour qui tout d'abord j'ai éprouvé une sympathie immédiate pour se muer au fil des pages, lorsque petit à petit, on subodore que les points de vues qu'émet James sont éminemment subjectifs et ne sont probablement pas ceux que j'aurais eu, en un certain agacement, sentiment qui a évolué, à la fin de son récit, en une grande tendresse pour ce brillant inadapté auquel pourtant l'avenir pourrait sourire...La réticence foncière de James  à aller vers les autres, est d’autant marquante qu’il a été élevé dans un monde on ne peut plus libre, aisé et ouvert : le jeune homme qui tient la galerie de sa mère et pour qui  James a une attirance non formulée est un trentenaire gay et noir, sa sœur vit l’amour libre avec  un de ses professeurs de sociolinguistique prénommé Rainer Maria et  par ailleurs marié ... A chaque fois que le héros a un comportement un peu décalé ou étrange on lui demandent s’il est gay. Son aversion à l’idée d’entrer dans à l'université  suscite une incompréhension totale... Autant de faits qui montre subtilement que ce milieu qui revendique son indépendance d'esprit est en réalité prisonnier d'une norme sociale.  

Je parlais, dans un précédent billet, des écrivains que je classais dans les écrivains géographes, Peter Cameron en est assurément un. Son ouvrage offre de belles évocations aux amoureux de Manhattan...

Toujours en ce référant à ma chère catégorisation, on peut aussi ranger Cameron dans le groupe des historiens. Chaque chapitre est précisément daté. Ils vont du jeudi 24 juillet 2003 au mois d'octobre de la même année (J'aime beaucoup que des romans contemporains soient datés avec autant de minutie, car invariablement je me précipite sur mes agendas anciens, pour comparer mes activités d'alors, avec celles du personnage. Et je n'aime rien de plus que de m'apercevoir que je l'ai peut-être croisé, abolissant la frontière entre la fiction et mon vécu.).Le livre est très habilement construit. Cameron parvient à instaurer un double suspense et tenir son lecteur en haleine, d'abord dans le présent de son héros: Va-t-il ou ne va-t-il pas entrer à l'université et surtout, par de nombreux flash-black,  dans le passé du personnage  notamment lors d' un voyage scolaire particulièrement traumatisant et non sans cocasserie. récit  que l’on découvre au fil du roman et des séances de James chez sa psy.

Cameron a beaucoup plus d'humour que son personnage et son lecteur souri souvent, ce qui n'empêche le livre d'aborder de nombreuses problématiques sérieuses comme le mal vivre adolescent et ses causes,  les dysfonctionnements familiales, la timidité qui est sans doute ce dont souffre le plus le personnage bien que le mot d'après mon souvenir ne figure pas dans le roman... Le livre contrairement aux apparences ne s'intéresse qu'à l'égocentrisme d'un adolescent  ( quel adolescent n'est pas frappé par ce tropisme? ) mais réussit à instiller avec une habile légèreté de grandes questions contemporaines telles la transmission des savoirs, la crédibilité de l'art contemporain, le traumatisme qu'est toujours pour beaucoup de new-yorkais  l'attentat du 11 septembre 2001. Il faut souligner que si ce grand livre charrie de graves thèmes, il les fait passer par le prisme du regard de son héros et les traduit en une langue fluide et précise. La traductrice, Suzanne V. Mayoux n'est évidemment pas étrangère au constant bonheur de lecture que l'on a en dévorant "Un jour cette douleur te servira". Ecoutons la voix de James:

L’allée des chiens est une partie entièrement clôturée du jardin public, et une fois que l’on a franchi les deux portillons qu’il ne faut jamais, sous peine de mort, ouvrir simultanément, on peut enlever la laisse à son animal et le laisser batifoler avec ses congénères. À mon arrivée vers quatre heures de l’après-midi, l’allée se trouvait presque déserte. Les gens plus ou moins sans travail qui la fréquentaient durant la journée étaient partis et les autres n’étaient pas encore là. Restaient quelques personnes rétribuées pour promener leur assemblage hétéroclite de chiens, dont aucun ne paraissait d’humeur à batifoler. Miró a gagné au petit trot notre banc favori, par chance dans l’ombre à cette heure-là, et il a grimpé dessus. J’ai pris place à côté de lui mais il m’a tourné le dos d’un air indifférent. Alors que Miró est un animal très affectueux dans l’intimité de la maison, il se comporte à l’extérieur comme un adolescent qui néglige l’affection parentale. Il estime, je suppose, qu’agir autrement pourrait nuire à son attitude « je-ne-suis-pas-un-chien ».

Comme on le voit le charme de l'écriture de Cameron vient du décalage qu'il instaure entre son style subtilement humoristique et le fond du livre souvent profondément mélancolique.

Il est rare que je me sente autant en accord avec les propos qu'émet un personnage de roman. Serais-je un éternel adolescent? Il est certain que j'aurais pu signer les lignes ci-dessous:

 

Le problème principal, c’est que je n’aime pas les gens en général, ceux de mon âge en particulier, et que les étudiants sont des gens de mon âge. J’irais plus volontiers à l’université s’il s’agissait d’une université pour les vieux. Je ne suis pas un inadapté social ni un dingue (quoique les inadaptés sociaux et les dingues ne s’identifient sans doute pas comme tels) ; simplement, je ne trouve aucun plaisir à être avec des gens. Ils échangent rarement des propos intéressants, du moins d’après mon expérience. Ils racontent leur vie, qui ne présente pas grand intérêt. Alors l’impatience s’empare de moi. On ne devrait parler, me semble-t-il, que si l’on a quelque chose d’intéressant à dire ou qui nécessite d’être dit... Etre seul constitue pour moi un besoin fondamental, comme la nourriture et l'eau, mais je me rends compte qu'il n'en va pas de même pour les autres.

       

Je suis certain que beaucoup de lecteurs, quelque soit leur origine et leur âge, on peut grandement recommander la lecture d'"Un jour cette douleur te servira" à de grands adolescents, se reconnaitront, plus ou moins partiellement dans le touchant James. Comme tous les grands livres, le roman de Cameron passe d'un particulier très ancré socialement et géographiquement à l'universel.

je ne sais rien de Peter Cameron, sinon ce que je lis sur le quatrième de couverture: Né en 1959 Peter Cameron vit et travaille à New-York. Il est l'auteur de quatre romans dont "week-end" et un recueil de nouvelles. Il écrit dans The New Yorker, Rolling Stone et The Paris Review.

"Un jour cette douleur te servira" est le premier livre que je lis de son auteur ( je suis à peu près sûr que cela ne sera pas le dernier ). C'est un chef d'oeuvre de perspicacité psychologique. Le quatrième de couverture le compare à L'attrape-coeur et nous apprend qu'il serait un hommage au roman de Salinger, sachez cher lecteur que Peter Cameron avec ce livre, a largement dépasser son maitre. Jamais il m'a été donné dans un roman d'investir à un tel point, la tête d'un adolescent dont on aimerait bien connaitre la suite de son chemin. Suggérons à Peter Cameron qu'il fasse de James Sveck son Nathan Zuckerman (personnage récurrent dans de nombreux roman de Philip Roth).


Nota:

1- J'ai lu, sur le très bon site de Joannic Arnoi, c'est ici, qu' Un jour cette douleur te servira devrait être adapté au cinéma. Le film serait dirigé par le cinéaste italien Roberto Faenza (dont je n'ai jamais entendu parler). James Sveck, serait joué par le très mignon et britannique Toby Regbo, que l'on a pu voir dans le rôle de Dumbeldore jeune dans l'adaptation de Harry Potter et les reliques de la mort ( chers lecteurs si vous avez des nouvelles de cette adaptation, elles sont les bienvenue ).

2- J'ai découvert le site officiel de Peter Cameron (en anglais) mais je n'ai pas encore eu le temps de le visiter...

 

 

 

Un jour cette douleur te servira de Peter Cameron, 2010, éditions Rivages, Rivages poche n° 671 

 

 

 

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