Trois semaines obscures de Dominique Mauriès (1950-2003)

Publié le par lesdiagonalesdutemps

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Dominique voilà à peu près ce que je t'aurais dit sur ton livre. Tu m'aurais, quelques jours auparavant confié, comme d'habitude, un exemplaire de ton tapuscrit. Avant de te dire ce que j'en pensais, je t'aurais invité dans un petit restaurant dont le chef mitonnait des spécialités du sud ouest et où nous avions nos habitudes. On aurait parlé des artistes qui nous étaient chers. J'aurais demandé des nouvelles de Faucon ou de François Rivière, évoqué les mémoires de Foncine et demandé ce que tu pensais du dernier Guibert... En rigolant avec ton oeil pétillant de malice tu te serais enquis de l'état compliqué de mes amours... Tout cela en dégustant un confit de canard roboratif, arrosé de Fitou comme s'il en pleuvait. On n'aurait pas pu partir de ce lieu chaleureux sans un pousse rapière, peut être deux. Et puis nous aurions regagné mon antre à quelques dizaines de mètres de là. Tu te serais installé dans un des grands fauteuils de cuir et avant de dégoiser sur ton dernier opus je serais allé chercher la bouteille de vodka au piment que j'aurais auparavant mise au congélateur en prévision...

Je crois que j'aurais commencé, après une rasade du chaleureux remontant, par te dire que c'était dommage que tu ne sois pas né un siècle plus tôt. Au temps où ce n'était pas les romanciers qui tenaient le haut du pavé mais les poètes; car tu étais beaucoup plus poète que romancier. Je l'avais déjà senti dans les passages que tu as intitulé Canto dans ton « Soleil piétiné ». Avant de poursuivre je te demanderais si le deuxième tome était en bonne voie et si Joubert en assurerait, comme pour « Le soleil », l'illustration...

Puis, tout d'abord je t'aurais suggéré d'ôter la dédicace à Char, tant tout ton texte s'en recommandait et qu'il était redondant de le souligner? Car qu'était-ce que ces « Trois semaines obscures » sinon une suite de « choses vues », comme aurait dit le grand Victor, d'un colon (ah il faut que j'explique ce terme car sinon il y aura ambiguité et même totale incompréhension! Un colon est un enfant ou un adolescent qui va en colonie de vacances, dite colo...) durant un séjour dans une colo à la montagne dans laquelle l'activité principale est l'initiation à la spéléologie (c'est comme ça que l'on présente le séjour aux parents des marmousets.). Ce qu'on lit est vu par les yeux de Julien, douze ans et demi, un pré-ado dans le jargon des moniteurs. Dés le voyage de départ Julien se lie avec un autre garçon (la colo n'est pas mixte) que l'on ne connaitra que sous la désignation de « compagnon de Julien ». Julien en une suite de court poèmes en proses nous livre ce qu'il voit et ce qu'il ressent durant ses trois semaines de colo. Le premier titre pressenti pour ce texte était « Séjour ordinaire d'un colon ». Je t'aurais demandé pourquoi tu as décidé de préférer à ce titre, certes prosaïque mais bien honnête par rapport au contenu du livre, celui de « Trois semaines obscures »; titre que je n'ai pas compris mais dont tu aurais su me prouver la pertinence et probablement m'en convaincre.

Mais ensuite j'aurais insisté pour que tu reviennes au programme du premier titre et que tu renonce à cette dizaines de lignes morbides qui vers la fin gauchit inutilement tout ce que l'on a lu précédemment et qui me semblaient un peu trop appeler le parrainage des premier texte d'Hervé Guibert et de certains de Tony Duvert. De même je t'aurais certainement déjà dit d'enlever le court passage de l'éjaculation façon geyser de Julien qui me paraissait superfétatoire et quelque peu anticipateur sur les prochaines prouesses du minot et relevait de ta part plus d'un fantasme que de la licence poétique. Peut être m'aurais tu rétorqué que c'était un hommage discret à François Augérias pour lequel tu nourrissais une insatiable admiration. De cette considération sur la précocité éjaculatoire de Julien j'aurais glissé sur un reproche et une admiration que ton texte a suscité en moi et par la même en ont induit en ce qui me concerne le mode de lecture. En effet si piocher un fragment de « Trois semaines obscures » et le déguster est un plaisir, la lecture de l'ouvrage dans sa continuité est assez vite éprouvante (mais qui songerait à avaler d'un trait un recueil de poésies?) en raison de la recherche forcenée du mot rare pour ne pas dire précieux. En outre cette quête de termes coruscants, si l'on considère cette fois le livre comme un récit, met un évidence un hiatus entre l'âge du héros et la subtilité de ses observations et la richesse de vocabulaire avec laquelle il les exprime; même si « Trois semaines obscures » est écrit presque entièrement à la troisième personne sauf les rituelles lettres aux parents dans lesquelles tu as pris soin de n'utiliser qu'une écriture simple. Un autre point fait qu'il me paraît peu judicieux d'appréhender ce texte comme une continuité narrative, c'est son absence de progression dramatique, mis à part l'épisode gore et gratuit de la fin que je t'aurais suggéré d'ôter.

On est vite conquis par l'exactitude du moindre détail de la description du quotidien de cette colo. On sent que cela est nourri par un vécu passionnément revisité. On s'interroge sur la date à laquelle tout cela est vu. Lorsque je t'ai connu, au milieu des années 70, il me semble bien que tu étais encore, l'été, moniteur de colonies de vacances mais « Trois semaines obscures » me semble plus décrire une colo des années 50 dans laquelle tu aurais pu être un autre Julien. Ce sont les images de Bernard Faucon qui me viennent à l'esprit en lisant ton texte; tu partageais avec les photographies aux mannequins de Faucon le même monde.

D'ailleurs sur la chemise du manuscrit que tu m'avais confié en 1987 de « Séjour ordinaire d'un colon », tu avais collé une reproduction en noir et blanc d'une photo de Bernard Faucon datant de 1977 intitulée « Terrain privé ». Car je t'ai déjà dit, peut être un peu plus, peut être un peu moins, il y a presque trente ans, tout ce que je viens de t'écrire aujourd'hui. Je l'avais oublié, comme j'avais oublié ce long poème. C'est en cherchant un autre de tes manuscrits que je suis tombé sur celui-ci.

Le texte de « Séjour ordinaire d'un colon » a été terminé en mars 1987 comme on le trouve écrit à la dernière ligne du tapuscrit. Ce qui contredit formellement sur ce que j'ai vu écrit, ici ou là, sur la toile, affirmant que « Trois semaines obscures » aurait été rédigé dans tes derniers mois.

Il y a très peu de différences entre le manuscrit que j'ai entre les mains et le livre publié en 2003 sous le titre « Trois semaines obscures » par les éditions Thélès. Le seule changement notoire réside dans la très courte dernière partie assez différente dans les deux états du texte. Elle est séparée du reste de l'oeuvre. Elle me paraît incompréhensible par rapport au reste n'ayant que peu de rapport avec celui-ci. C'est une femme qui parle. Dans la version de 2003 elle est relieuse. Elle « enjolive des légendes, des récits, des confessions, des romans aimé par quiconque aime des bouquets de lavande dissimulés sous les piles de drap.>>. Elle parle du passé et s'adresse à un dénommé Samuel. Est-ce le compagnon de Julien revenu bien des années après sur les lieux de la colo? Dans celle de 1987, cette mystérieuse dernière partie est plus développée. Elle s'étale sur trois pages mais reste autant énigmatique pour moi que celle de 2003. La femme parle de faits dont on ne sait rien et qui se rattachent que très peu, sinon par la présence d'un chien, avec ce que nous venons de lire. Elle s'adresse cette fois à un certain Etienne. Je ne me souviens plus ce que tu avais pu me dire sur la chute mystérieuse de ton récit mais peut être que la réponse est dans le titre de la photo de Faucon, que visiblement tu souhaitais pour la couverture de ton ouvrage: Terrain privé...  

 

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J'ai trouvé cette photo dans la chemise dans laquelle était le tapuscrit de Séjour ordinaire d'un pays. Est-ce la colo de Julien?

 

Nota: Je remercie Bruno pour m'avoir fait redécouvrir ce texte.     

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jean-claude Féray 06/05/2014 08:57

Une question : qui est l'auteur du texte de présentation qui figure sur votre blogue ? Il n'est pas évident que ce soit vous, les deux dernières lignes paraissant être un commentaire écrit par vous
du texte qui précède la photo (photo supposée de "colo") et dont vous ne dites pas qui est l'auteur.

lesdiagonalesdutemps 06/05/2014 10:03



Tout d'abord merci de laisser un commentaire mais je dois dire que je ne comprend pas bien le votre. 


Tout le texte sur le livre de Dominique Mauries est bien de moi.


En ce qui concerne l'auteur de la photo de la supposée photo, je ne le connais pas. Elle pourrait être de Dominique Mauries lui même puisque j'ai vu de belles images prises par lui mais il
fréquentait aussi des photographes à commencer par Bernard Faucon ainsi que Larrieu, Pierre Reimer et d'autres... 



Bruno 05/05/2014 18:45

Merci pour ce très beau billet.
Avez vous des échos d'un autre texte de Dominique Mauriès dont je ne trouve pas d'autres traces que ce titre : "Le Semeur de Trésors" ?

lesdiagonalesdutemps 05/05/2014 19:08



Je vais chercher mais je ne crois pas ma malle aux trésors ayant un fond...