Tanger 54 de Mona Thomas

Publié le par lesdiagonalesdutemps

 

Tanger 54

Tout commence lorsque le comédien Gérard Desarthe, chine dans une brocante de Normandie, le portrait d'un jeune maure au regard triste, tracé sur un papier grossier. Outre qu'il trouve le travail splendide, il remarque que celui-ci est signé Burroughs, le célèbre écrivain de la beat génération, et daté Tanger 54. Il montre sa trouvaille à une amie « critique d'art », Mona Thomas qui s'entiche à son tour de l'oeuvre mais met en doute son attribution à Buroughs. Mona Thomas se lance dans une enquête pour découvrir le véritable auteur du portrait, c'est la narration de ses démarches et hypothèses sur le nom du peintre qui est l'objet du livre.

Le portrait est reproduit au début de l'ouvrage, il est ici en fin de l'article. Pour ma part je l'aurais acheté uniquement en raison de la signature ayant assez peu de gout pour les maures... Avant d'entamer la lecture du livre j'y suis allé de ma supposition qu'en à l'identité du créateur du dessin. Tout comme l'auteur de Tanger 54, le nom du lieu et la signature supposée apposés sur la feuille m'ont immédiatement aiguillé vers un artiste anglo-saxon. L'influence de Picasso que j'y ai décelée m'a fait pencher vers Keith Vaughan (1912-1977)... Allons voir si la quête de Mona Thomas corrobore mon intuition.

 

 

Jack Kerouac, Peter Orlovsky & William Burroughs à Tanger en 1957

 

 

David Herbert, un décorateur d'intérieur désigné autrefois par Ian Fleming comme «la Reine de Tanger"

 

Par une sorte d'illumination Mona Thomas décrète immédiatement que le modèle du portrait ne peut être que Yacoubi un des nombreux amant gigolo arabe de Paul Bowles, ce qui est probable mais pas certain car un autre amant de Bowles, Mohamed Choukri, l'auteur du "Pain nu" pourrait bien être aussi un client sérieus. Il suffit pour s'en convaincre de lire son livre, "Paul Bowles, le prisonnier de Tanger. De son amitié avec Paul Bowles, Mohamed Choukri a tiré ce témoignage à charge contre Paul Bowles où il révèle le coté sombre de l'américain ses relations compliquées avecWilliam Burroughs, Allen Ginsberg Truman Capote ... et le mystère qui entoure le couple étrange qu'il forme avec son épouse Jane. L'auteur en vient à avouer: «Dans mon livre sur Paul Bowles, j'ai tué mon second père." 

 

 



Shukri Mohamed est né en 1935 à Beni Chiker, un village du Rif marocain (il est mort à Rabat en 2003). Élevé dans une famille pauvre, la violence de son père l'obligea à fuir à seulement onze ans. Il va à  Tanger où il se prostitue. C'est alors que probablement il rencontrera Paul Bowles qui sera son mentor mais plus tard au début des années 60. Shukri a en quelque sorte pris la suite de Yacoubi mais Paul Bowles a probablement connu Shukri avant Yacoubi.

 

Paul Bowles

 Ce livre est une sorte de repère historique dans la production d'essais (je ne sais pas comment désigner ce texte autrement que par ce mot. L'ouvrage mêle récits et considérations sur l'art); en effet visiblement Mona Thomas a fait toutes ses recherches pour trouver l'auteur du dessin en ne levant jamais ses fesses de sa chaise de bureau, tout ce qu'elle a appris semble lui être venu par internet, apparemment elle n'a fait aucune recherche en bibliothèque ni visite sur place (une visite de Tanger n'est pourtant pas désagréable même s'il n'a plus beaucoup de rapport avec le Tanger d'il y a soixante ans et celle à Londres me parait indispensable aux vues de la direction que prend les hypothèses de Mona Thomas). Je la soupçonne même de n'avoir lu que les deux livres qu'elle fait figurer dans la « bibliographie ». Il faut tout de même oser faire une bibliographie de deux titres dont celui de Farson, intéressant récit sur la vie de Bacon, presque aussi mal rédigé que ce « Tanger 54 ». Le reste des informations ont donc été collectées sur la toile sans que jamais ne soit cité les noms des auteurs des sites auxquels Mona Thomas empreinte des passages entiers qu'elle recopie ou dont elle s'inspire, j'ai ainsi eu la surprise de reconnaître des bribes du texte que j'ai écrit sur l'infortuné JOHN MINTON!

 

 

 

 

   

                 Elephant Fording A River 1952 Francis Bacon

 

 

Certaines pages sont si mal écrites que leur compréhension en est difficile. Mais il est très intéressant que Mona Thomas pose des questions, pas si souvent soulevées, essentielles sur l'art et son marché, comme qu'est ce qui fait la pérennité d'une oeuvre d'art, qu'est ce qui justifie le prix d'un tableau? qu'est ce qui permet de l'authentifier ? qui détermine son attribution... 

Un livre c'est d'abord une écriture, j'aime me fendre sporadiquement de tels truismes, or donc le quatrième de couverture de l'ouvrage indique que Mona Thomas est écrivain, à la lire, je subodore que ma poissonnière itou. J'ai eu l'impression que « Tanger 54 » était la transcription d'un long coup de téléphone qu'une dame un peu snob, le livre a un coté name dropping, car elle n'omet jamais de citer une célébrité ou même un clampin vaguement connu lorsque celui-ci intervient dans son histoire, passerait à une de ses copines, lui racontant par le menue, comment elle a trouvé l'auteur d'un dessin qu'un de ses amis, Gérard Desarthe, tout de même, a acheté 20 € dans un vide grenier normand.

 

 

                                    Denis Wirth-Miller with Francis Bacon


Malgré, son absence de qualité littéraire, le livre est très intéressant pour quiconque étudie, ou a un penchant, pour les marges interlopes de la production littéraires et artistiques des années 50. En ce temps là, Tanger était le rendez-vous de tous les artistes homosexuels de la planète, en particulier des anglo-saxons, et de quelques autres... La plupart y venait faire de ce que l'on appelait pas encore du tourisme sexuel profitant de la proliférante prostitution des adolescents. Pour ne pas faire d'anachronismes moralisateurs, je rappellerais qu'à l'époque des relations homosexuelles entre adultes consentants étaient passibles des tribunaux en Angleterre. La figure centrale de cette communauté était l'écrivain américain Paul Bowles (très curieusement décrit dans le livre comme « un radieux biquet blond »!) qui lui demeurait à Tanger alors que les autre n'étaient que des résidents de passage. On y rencontrait pour de plus ou moins longs séjours, Francis Bacon et son tumultueux amant d'alors Peter Lacy ainsi que les peintres Robert Rauschenberg, Minton, Denis Wirth-Miller (influence souvent occultée de Francis Bacon) sans oublier Yacoubi, le gigolo préféré de Bowles, peintre à ses heures et peut-être le modèle du portrait, les écrivains Cyril Connolly, Burroughs, Tennessee Williams, voilà pour les premiers rôles. On y croisait aussi plus fugitivement Lucian Freud, Ian Fleming, Allen Ginsberg, Truman Capote, Jack Kérouac...

 

Radio Tanger International
Radio Tanger International ©

 



Si je me suis précipité sur cet ouvrage dès sa parution, ce n'est pas en souvenir du Tanger que j'ai visité dans les années 70, mais parce que j'ai entendu parler de la ville dans sa grande époque par mon ami et peintre Jean-Claude Farjas qui a travaillé de 1952 à 1955, à radio Tanger international. Il y fréquentait beaucoup alors Paul Bowles. Si Jean-Claude Farjas était encore de ce monde je me précipiterais chez lui pour qu'il me montre les pages de son journal intime relatif à ces années là, journal qui serait à publier ne serait-ce que sur la toile. Les passages de "Tanger 54" sur Paul Bowles corrobore complètement ce que me racontait Jean-Claude Farjas sur cet écrivain... (sur Jean-Claude Farjas on peut voir mes billets: pour de souvenir de l'hommage à Jean-Claude Farjas à la mairie du VI ème   Il y a dix ans disparaissait Jean-Claude Farjas).

La quête de Mona Thomas pour trouver l'auteur du mystérieux dessin est bientôt éclipsée par le tableau qu'elle fait de la relation sado-masochiste qu'entretient Bacon et son amant, Peter Lacy. On en vient à se demander si l'enquête pour l'attribution du dessin n'est pas en réalité un prétexte pour brosser le paysage à la fois mondain, crapuleux et intellectuel de l'enclave international de Tanger à la fin de la domination française; où, pour 500 pesetas (20€), on préférait s’offrir un garçon plutôt qu’un tableau de Bacon, mais c'est sans doute prêter une intention murement réfléchi à l'auteur qui a plus probablement écrit son livre au fil de la plume oubliant sa première intention. Elle parvient tout de même dans ce texte cahotant à forcer à la fin l'émotion. Il n'en reste pas moins que l'on en vient à s'interroger sur la véracité de l'histoire du dessin trouvé miraculeusement dans une brocante normande...

Tanger 54, s'il ne révèlera rien de nouveau en ce qui concerne la vie de Bacon, celle-ci indissociable de son oeuvre, a le mérite de la mettre en perspective, certains pans de celles-ci. Bien que Mona Thomas n'aille pas au bout de ces supputation, on peut comprendre que Bacon est indirectement responsable du suicide de son ami Minton et que Bacon a reproduit avec Dyer, qui prendra dans le coeur de Bacon, la suite de Lacy, en l'inversant celle qu'il avait avec Peter Lacy ce qui conduira au suicide Dyer

 


 

  

deux tableaux peint en 1956 par Francis Bacon


 

Si Mona Thomas ne sait pas écrire, elle sait au moins voir, ce qui n'est paradoxalement pas aussi courant pour une critique d'art. Son regard sur les tableaux de Bacon donne envie de les revoir, ce qui n'est déjà pas si mal.

J'ajouterais que des passages entiers de la relation entre Bacon et Lacy sont très largement « inspirés » par un article de John Richardson, historien d’art et ami de longue date de Francis Bacon, publié dans un numéro du New York Review of Books, où John Richardson, connu pour être un des biographes de Pablo Picasso, relate plusieurs anecdotes personnelles sur Francis Bacon et sa vie amoureuse.

J'ai rêvé de ce qu'aurait pu être un tel ouvrage, qui reste à lire pour ceux qui s'intéresse à l'art moderne, écrit par Didier Blonde, grand et talentueux rêveur sur les traces du passé et illustré par Pierre Le Tan éternel nostalgique du Tanger de cette époque. 

       

 

«William Burroughs, Tanger 54» (David Boeno)

 

Nota: En cliquant sur le lien suivant: http://goo.gl/P8UCH, vous pouvez écouter une émission de France-Culture dans laquelle Pierre Descargue s'entretient avec Francis Bacon, le 12 juillet 1976.

Autres billets du blog à propos de la peinture anglaise du XX ème siècle qui a souvent regardé du coté des garçons:

Ralph Nicholas Chubb ,  Glyn Warren Philpot (1884-1937) , Duncan Grant (1885-1978) , JOHN MINTON,  Les garçons de Lucian Freud,  Lucian Freud 1922 - 2011,  Oliver Frey, alias Zack,  pour se souvenir de Bacon à la Tate Britain en 2008,  Henry Scott Tuke Philip Whichelo (1905-1989) Study of a Nude Boy,  Keith Vaughan (1912-1977)  ,  Albert Wainwright,  Francis Campbell Boileau Cadell (Ecosse, 1883-1937),  JOHN MINTONTanger 54 de Mona ThomasDenis Wirth-Miller .

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Hélène Vigne 24/08/2012 12:11

Merci pour votre article sur le livre "Tanger 54," qui m'a appris beaucoup de choses et surtout fourni des images de peintres que j'aime. J'ai feuilleté votre blog (Ah ! que je voudrais savoir en
faire autant ..), et suis tombée sur le Musée Granet à Aix, où j'avais aussi visité l'expo Alechinsky ; là encore, merci des photos des peintres Neo-classiques, qu'on ne trouve pas facilement. Une
petite inadvertance ds votre article sur "Tanger 45" : si la dame Mona vous emprunte un passage, ne l'écrivez pas "empreinte". Pardon de cette cuistrerie, mais j'ai été prof dans le temps et ce
"poétique" glissement -très fréquent dans les dissertations littéraires- de l'emprunt à l'empreinte m'a toujours étonnée, bien que je n'aie aucun mérite à distinguer les deux termes -qu'on prononce
différemment dans ma famille, originaire du Limousin. Votre blog érudit est si passionnant et si soigné que je me suis permis cette remarque : l'envie, sans doute.

lesdiagonalesdutemps 24/08/2012 12:33



merci de vos compliments et de votre remarque, malheureusement mon orthographe est parfois défaillant en plus il faut y ajouter des fautes de frappe plus quelques mots oubliés et des curiosités
de mon hébergeur qui parfois édite billets et photos dans un format plus large qui estropie les phrases enfin j'essaye d'améliorer petit à petit ces défauts.


J'aime beaucoup la peinture néo classique scandaleusement négligée dans les musée français tout comme l'abstraction géométrique, question de mode...


J'espère que vous reviendrez souvent sur mon blog et que vous n'hésiterez pas à annoter les billets.