Skins party de Timothé Le Boucher

Publié le par lesdiagonalesdutemps

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Il y a peu de temps je faisais part de l'émotion que j'avais eu en découvrant « Le roi des aulnes » de Michel Tournier (voir le billet Michel Tournier se raconte), en étant assuré de tenir entre les mains un livre d'un homme qui serait dans le futur considéré comme un grand écrivain, je ne suis pas sûr, sauf pour le titre cité, que la postérité donne raison à mon émotion première et le lecteur que je suis devenu ne lui donnerait pas tort. C'est un sentiment voisin que j'ai eu en lisant la bande dessinée de Timothé Le Boucher, « Skins party ». Etant persuadé d'avoir découvert (en ce qui me concerne) un auteur qui comptera dans le futur, si les petits cochons ne le mangent pas, comme disait mon père... La première chance de Timothé Le Boucher pour son premier album, est d'être bien édité par un éditeur dont je n'avais jamais entendu parler avant: manolosanctis. Skins Party se présente sous la forme d'un beau volume de 108 pages sous une couverture cartonnée. Le papier a une belle main et l'impression est sans bavure. On oublie trop souvent que le livre est aussi un objet.

 

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Petite précision sur le titre: Une « skins party », c’est une soirée où se réunissent adolescents et jeunes adultes pour danser au son de musiques diverses déversées à forts décibels prétexte à ingérer moult alcools et drogues, une fête sexuelle aussi, où tout est permis le temps d'une nuit.

 

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Très bonne idée de commencer le livre, puis chaque chapitre qui sont conçu comme des nouvelles graphiques indépendantes, chacun dévolu à un des personnages, par un dessin en pleine page. Ce procédé permet au lecteur de mieux rentrer dans le monde du dessinateur. Il y a toujours, un effort à faire pour un lecteur de bande dessinée pour appréhender la vision du monde proposé par un dessinateur qui est plus brutale, du fait de l'image que lorsque l'on aborde un roman où l'on se fait doucement notre alchimie entre ce que les mots de l'auteur proposent et notre imagier mentale plus ou moins grand. Ces pleines pages, toutes d'un érotisme inventif, sont flatteuses pour le talent de Timothé Le Boucher, il faut bien reconnaître que toutes les cases ne sont pas de cette qualité. Le dessin d'un style que l'on peut qualifier de ligne claire se caractérise par des figures délimitées par un trait fin noir, précis et sûr. Les personnages se détachent sur un décor limité à l'essentiel, c'est sur les décors, maisons ou voitures d'un graphisme trop mou que l'artiste devra progresser (il semble que c'est déjà le cas lorsque l'on visite son blog, visite que je vous recommande chaudement, où j'ai repéré un beau dessin de villa; il suffit de cliquer sur son nom qui suit Timothé Le Boucher), parfois de simple aplats de couleurs. Ces dernières vraisemblablement posées numériquement sur le dessin sont souvent de nuances subtiles dans des tons allant du sourd au fluo. Chaque chapitre ayant une atmosphère et un nuancier propre. Le dessinateur en terme de mise en couleurs raisonne par double page transformant certaines de celles-ci en de beaux camaïeux. La froideur du dessin au néanmoins indéniable érotisme, met une utile distance avec le trash de l'histoire. Chaque page présente un gaufrier assez régulier et simple. Elle est divisée en trois bandes horizontales contenant de une à trois cases. Son sens de l'ambiance est a rapprocher de celui d'un autre dessinateur à peine plus âgé que lui, Bastien Vives, mais ici au service d'une intrigue beaucoup moins languide que celles de son ainé.

 

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Mais peut être encore plus fort que le dessin est l'ingéniosité du scénario dont on ne décrypte l'infernale mécanique qu'une fois lu la dernière page. La progression inéluctable du drame nous enveloppe dans l'effroi petit à petit à mesure que l'on s'attache aux nombreux personnages néanmoins tous bien campés dans leur singularité. Tous des adolescents réunis dans une grande maison, que l'on imagine sise dans un beau quartier à la lisière de la ville, pour une fête où rien ne sera interdit. Le lieu est imprécis la villa se transforme parfois en boite, à ce propos voilà un lieu bien peu présent dans la fiction et presque totalement absent dans la bande dessinée. L'habile découpage appelle une version cinématographique d'autant que « l'éclairage » de chaque scène est très étudié, là encore fait rarissime dans la bande dessinée. De quoi réjouir le chef op et le chef électro de l'adaptation de cette histoire au cinéma que je me plais à espérer (la grosse difficulté d'une telle entreprise serait le casting) Avec cet album en main il n'y a plus qu'a tourner...

 

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Il n'en reste pas moins que le choix d'une fin particulièrement sanglante me paraît discutable, avec ses avantages et ses inconvénients. En ce qui concerne les avantages, en premier lieu elle renforce la cohérence du propos en tirant le récit vers le conte horrifique, le rendant ainsi plus universel et le tirant vers le mythe. Il n'y a ni datation précise, ni ancrage géographique déterminé, même si par quelques détails on sait que l'on est en France, mais on peut facilement transposer le drame ailleurs, et maintenant, mais cela pourrait se situer demain ou il y a cinq ans. Le coté gore renforce également le coté mécanique implacable du scénario. L'inconvénient principale est que la noirceur finale (j'essaye de ne pas trop spolier, le suspense étant un élément non négligeable du récit) fait qu'elle rend moins plausible cette histoire et freine l'identification ( donc l'émotion ) avec les personnages. A propos d'identification je subodore, mais peut être que je fais complètement fausse route) que l'auteur n'est peut être pas très éloigné d'Alexandre... Si j'avais a réaliser l'adaptation pour le cinéma de Skins party, j'en adoucirais la fin et je le situerais très précisément dans le temps (par la musique par exemple) et l'espace (ce qui veut dire un pénible repérage) pour renforcer le coté sociologique qui affleure, probablement d'une manière inconsciente de la part de l'auteur. Je suis conscient que ce serait une petite trahison; mais toute adaptation en est pas une? 

 

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Timothé Le Boucher revendique l'influence de la série britannique skins, mais le sous texte de l'album est encore moins politiquement correct que celui de la série, c'est dire! Fait encore extrêmement rare encore dans la bande dessinée occidentale l'auteur représente frontalement la sexualité, tous les désir avec leurs fantasmes et leurs conséquences. Une autre inspiration est facilement décelable celle du « Hole » de Charles Burns (on peut aller voir le billet que j'ai consacré au dernier livre de ce grand auteur: Toxic de Charles Burns ) tant pour l'âge des personnages que pour la noirceur du propos. L'atmosphère de Skins party m'a aussi fait penser à l'atmosphère du film « Simon Werner a disparu de Fabrice GobertQuant à la construction en plus rigoureuse c'est à celle d'un autre film qu'elle fait penser à « Elephant » puisque l'on revit, comme dans le film de Gus Van Sant, certaines scènes plusieurs fois par les yeux des différents acteurs du drame.

 

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Au delà de l'histoire effrénée et de l'élégant érotisme du dessin « Skins party » nous rappelle que tout acte à ses conséquences.

 

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On a hâte, une fois refermé ce passionnant album, de connaître le prochain de l'oeuvre de Timothé Le Boucher, espérons qu'il ne nous fera pas languir trop longtemps...

 

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Pour retrouver Timothé Le Boucher sur le blog:  Les garçons de Timothé Le Boucher

Publié dans Bande-dessinée

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Patrick 15/03/2012 23:15

Je l'ai acheté. Belle production.

lesdiagonalesdutemps 16/03/2012 04:39



je suis heureux lorsque je parviens à faire partager mes enthousiasmes.