Septembre rouge, Octobre noir de Duval & Pécau - Calvez

Publié le par lesdiagonalesdutemps

  

 

Il me vient parfois à penser que si l'uchronie connait un intérêt aujourd'hui comme elle n'en a jamais suscité auparavant, c'est que notre actualité est si calamiteuse qu'il est réconfortant d'imaginer un autre passé possible qui engendrerait un présent différent de celui que l'on vit.

Toute uchronie dit point de divergence. Celui de cette bande dessinée en deux époques, qui commence en 1917, est antérieur à ce début. Il se situe la bataille de la Marne. Contrairement à ce qui s'est déroulé dans notre Histoire, dans celle alternative, qu'a concoctée les scénaristes Fred Duval et Jean-Pierre Pécau, les français ont perdu cette bataille cruciale. Le résultat est que les allemands depuis 1914 occupent la France métropolitaine. Ils ont installé sur le trône de France, le comte de Paris, Philippe VIII d'Orléans qui est marié avec une Habsbourg. Le souverain est sous le contrôle des sbires du kaiser. Clemenceau s'est réfugié à Alger où, entouré de ses fidèles, il a lancé un appel pour continuer le combat contre l'envahisseur. La république française est plus que jamais adossée à l'empire coloniale.

 

 

 

 

 

Sur le front de l'Est de l'Europe, entre russes et allemands, la guerre s'est enlisée. Mais au moment où commence le récit, Clemenceau apprend que le tsar négocie une paix séparée avec le kaiser. Si celle-ci est signée, il en sera fini à brève échéance de la dissidence algérienne. Pour que cela ne se produise pas, il faut renverser le tsar. Le meilleur moyen pour cela est de le tuer. Clemenceau décide de passer à l'action. Il convoque Blondin, un brillant commissaire qui a fait parti de l'épopée des brigades du tigre. Blondin a été l'un des premiers à rejoindre Clemenceau à Alger. En ce mois de juin 1917, il se voit confier par son mentor radical, une mission périlleuse, faire évader du château d'If, un dangereux anarchiste, Bonnot qui n'a pas été, comme dans notre réalité, guillotiné. Bonnot devra assassiner le tsar sous la surveillance de Blondin.

 

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Naguère dans un numéro de l'excellente émission "Mauvais genre" que diffuse tous les samedi France-Culture, j'avais entendu cette réflexion pleine de bon sens: " Pour apprécier l'uchronie faut-il encore connaitre l'histoire". Il est à parier que pour un bon nombre de nos jeunes têtes brunes et frisées le nom de Clémenceau n'évoque rien du tout. Pour les autres, ceux qui ont tout de même quelques rudiments de cette discipline que l'on projette depuis quelques temps de mettre en maison, ils seront d'accord avec moi pour penser que pour apprécier une uchronie, la condition essentielle est que l'Histoire autre proposée soit plausible.

Dans le cas présent si la défaite française lors de la bataille de la Marne était tout à fait envisageable et même probable. Il ne faut pas oublier que cette victoire française, en partie grâce aux fameux taxis, fut appelé le miracle de la Marne. C'est miracle qui empêcha les armées allemandes d'encercler Paris.

 

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Pas non plus inimaginable qu'un cabinet républicain, en cas de défaite en métropole, ait choisi de continuer la guerre à partir des colonies. Alger aurait fait alors une parfaite capitale de la dissidence, protégée par les flottes françaises et anglaises. Mais sur ce point, il est dommage que les scénaristes Fred Duval et Jean-Pierre Pécau aient eu si peu d'imagination et aient calqué cette supposée résistance de Clémenceau en 1914 sur celle de de Gaulle en 1940. Ce qui est en revanche passablement farfelu et bien peu crédible c'est que Bonnot en 1914 soit encore vivant et soit choisi par Clémenceau pour occire le tsar. Très peu envisageable également que Guillaume II ait eu l'intention de restaurer une monarchie en France et ait trouvé pour l'aider un prétendant au trône docile.

 

 

 

Ces invraisemblances nuisent à l'intérêt que l'on prend à suivre les aventures du couple improbable que forment Blondi et Bonnot, même si l'on ne s'ennuie pas une seconde tant les péripéties haletantes s'enchainent à un rythme soutenu. Pour ceux qui savent bien regarder, ce qui est tout de même indispensable lorsque l'on est devant une bande dessinée, ils s'apercevront que les scénaristes sont aussi des farceurs puisque Bonnot et Blondin croisent... Tintin! On voit aussi passer un personnage qui ressemble au personnage de Raspoutine imaginé par Hugo Pratt... Outre ses personnages fictifs plus sérieusement le couple rencontre  une foule de personnages historiques, Clémenceau bien sûr mais aussi Mandel, les aviateurs Fonck et le baron rouge (dont la carrière connait une nouvelle fin ici), Victor Serge, Lenine, Staline, Trotski...

Il est dommage que le scénario privilégie le coté thriller au détriment du contexte géopolitique. Il fait l'impasse sur ce que cette entorse faite à l’Histoire réelle a produit comme effets. Les auteurs ont choisi de ne pas les montrer, excepté  l’exil de Clémenceau de l’autre côté de la Méditerranée Ce qui est un peu surprenant de la part de Jean-Pierre Pécau, ancien profeseur d'histoire qui a déjà signé les scénario de  "L’histoire secrète", "Empire" ou encore "Le grand jeu".

 

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Si l'histoire joue un rôle primordial dans ces deux albums, chose rare dans le genre uchronique la psychologie n'en est pas absente. Une grande partie de l'intrigue est fondée sur le face à face entre l' ex-commissaire des brigades du tigre et l' assassin anarchiste.

 Cette aventure échevelée dans laquelle on voit beaucoup de pays, Alger, Marseille, Genève, Saint-Petersbourg... qu'aurait pu écrire Gaston Leroux est bien servi par le dessin de Calvez. Néanmoins le rendu des personnages est un peu trop raide ce qui est encore accentué par la colorisation numérique. Leurs traits sont un peu trop accentués. Ce qui fait que les personnages ne se marient pas parfaitement avec les décors soignées et naturalistes dans lesquels je n'ai relevé aucun anachronisme.

 

 

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A noter que les très belles couvertures ne sont pas de Calvez mais de Fred Blanchard.

Les scènes d'action sont très bien campées en particulier celle du combat aérien.

Et puis cela fait plaisir de lire une bande dessinée dont les auteurs ont d'aussi saines lectures. Il n'est pas douteux qu'ils ont lu soigneusement par exemple Les Thibault de Roger Martin du Gard, Les possédés de Dostoievski et Rouletabille chez le tsar de Gaston Leroux entre autres ouvrages.

L'inspiration des scénaristes n'est pas que livresque. On peut remarquer cette allemande en mission en Russie  fait  penser au personnage de Cate Blanchett dans le quatrième volet des aventures d'Indiana Jones. Elle n'est pas sans rappeler non plus Lady X, la méchante très réussie des aventures de Buck Danny.

On remarquera que les militants bolcheviks, plus encore que chez Gibrat sont les “méchants révolutionnaires” posture scénaristique un peu facile et très dans l'air du temps, face aux anarchistes, bénéficiant désormais d’une aura libertaire plus positive. 

 

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Il n'y a pas qu'Alexandre Dumas pour faire de beaux petits à l'Histoire car ces deux albums sont de beaux enfants malgré leur improbable naissance.

 

 

Nota    

1- Si vous êtes intéressé par le thème visitez ce site  qui référence des point de divergences à notre histoire pour le XX ème siècle. cet autre  propose une réflexion intéressante.

un autre  prend comme postulat et point de divergence qu’ en 1935, Paul Reynaud, Ministre de la Guerre, met en oeuvre  ce que préconise le colonel Charles De Gaule dans son livre “Au fil de l'épée “, publié en 1932.

Pour les amateurs d'uchronie, il ne faut pas oublier de rendre visite à cette adresse: http://uchronies.com/, acces direct ici 

2- Florent Calvez s'est exprimé sur le reproche qu'on lui a fait que son scénario serait de la propagande anarchiste: << Alors, il convient de le souligner : ce n'est pas une bd de promotion de l'anarchisme. Le but premier n'est donc pas de convaincre. Ceci dit, au fil des dialogues et des événements, jusqu'au dénouement, en filigrane, c'est la mise en scène optimiste et joyeuse d'une révolution anarchiste. D'ailleurs, je suis le dessinateur, pas le scénariste (même si j'ai été choisi en partie pour mes "compétences" en anarchisme ) et les scénaristes ne sont pas anarchistes.

Les stéréotypes, c'est un peu le passage obligé pour ce type de récit "grand public". Pour écrire une histoire comme celle-là, il fallait reprendre un personnage connu de tous, quitte à le "fantasmer". Le Bonnot de notre histoire n'est pas le Bonnot historique (anarchiste, certes, mais un peu plus bandit qu'anarchiste, vaguement inculte). D'ailleurs, dans cette seconde vie de Bonnot, ce dernier est propulsé d'un anarchisme individualiste, que l'on peut légitimement soupçonner d'alibi à ses activités criminelles, vers un positionnement plus politique, mais aussi opportuniste (dans le bon sens du terme). Et pour le coup, Bonnot sort de son rôle de bandit tragique, stéréotypé.
Pour ce qui est des anarchistes russes, on en parle, d'ailleurs Makhno est (plus que) mentionné.
En fait, j'ai le sentiment que même si ce n'est pas le but premier, cette histoire permet aux lecteurs les moins avisés de bien faire la différence entre les bolcheviks et les anarchistes, l'autoritarisme marxiste et la volonté autogestionnaire et finalement de comprendre un certain idéal anarchiste. Et ce n'est pas si fréquent, surtout dans un récit qui je le répète, est destiné au grand public.>>


3- Ci-dessous, Mauvais genre recevait Eric B Henriet

 

 

Mauvais genres 20090307 Uchronie.rm

 

D'autres billets où il est question d'uchronie sur le blog:  Roma aeterna,  Les îles du soleil de Ian R. MacLeod,  Rêves de gloire de Roland C. WagnerL' appel du 17 juin d'André CostaL'uchronie d'Eric B. Henriet,  Replay de Ken GrimwoodLa séparation de Christopher PriestSeptembre rouge, Octobre noir de Duval & Pécau - Calvez

 

Publié dans Bande-dessinée

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