A LA RECHERCHE DU TEMPS PERDU, Proust, adapté par Nina Companeez

Publié le par lesdiagonalesdutemps



Tout d'abord il faut saluer le courage de Nina Companeez pour s'attaquer à l'imposant massif qu'est la recherche du temps perdu d'autant que tout est occasion à trébucher avec Proust (1871-1922)... En dépit des réserve qui vont suivre il faut d'abord la remercier pour les deux belles soirées de télévision qu'elle nous a données et dont je garde précieusement l'enregistrement. Un dvd ne devrait pas tarder à suivre, espérons que ses suppléments seront copieux. Certains beaux esprits feignent à cette occasion de découvrir Nina Companeez, oubliant qu'elle fut la collaboratrice talentueuse de Michel Deville et qu'elle nous a offert jadis de grands moments de télévision avec "Les dames de la coté" remarquable tableau romanesque de la vie durant la guerre de 14, en l'absence des hommes. C'est dans cette saga télévisée que le public et... François Truffaut découvrirent Fanny Ardant, ce qui n'est déjà pas rien. Dans ces "Dames de la cote", film tourné en 1979, Fanny Ardant, parlant du premier tome de la Recherche" disait à son frère: "Tu dois lire ce livre, tu ne peux pas ne pas le lire". Comme on voit la passion de Nina Companeez pour Proust remonte à loin... L'audace est d'autant plus grande que contrairement à ces prédécesseurs dans la même folle aventure, Raul Ruiz qui sut à merveille faire ressortir une fantaisie et un fantastique, que l'on méconnait généralement dans l'oeuvre de Proust, et Volker Schlondorff, à la tentative moins mémorable, Nina Companeez a choisi de prendre La recherche dans son ensemble et ne pas en traiter qu'une partie comme ses prédécesseurs déjà cité ou encore Chantale Ackerman qui ne s'intéressa qu'à "la prisonnière", rebaptisée "La captive", en 2000 dans une habile transposition moderne. Le projet avorté de Losey, sur un scénario d'Harold Pinter n'embrasse également qu'une partie du monumental ouvrage. Petite incise, je signale qu'il existe une adaptation de La recherche en bande dessinée qui n'est pas honteuse et que Roland Petit en a brodé sur ses thèmes un merveilleux ballet dont la captation est trouvable en dvd.
Déblayons d'emblée la question de la qualité cinématographique de l'adaptation de Nina Companeez. Elle est comparable à ce que la télévision française sait donner lorsqu'elle y met les moyens sans audace mais offrant une belle qualité d'image dans une réalisation classique dont le modèle sont les récentes adaptations de  Maupassant.
Le lecteur de la Recherche prend donc un plaisir certain à voir mis en images certains passages de livre préféré. Nombre d'entre eux s'y prêtent par leur théâtralité. A ce propos l'adaptation met bien en évidence la science et le brio des dialogues chez Proust. A les entendre on mesure quelle perte pour le théâtre au fait qu'il ait négligé cet art. Un autre atout pour une adaptation est que l'oeuvre fourmille de personnages hauts en couleurs. Adaptation oblige, Nina Companeez a du faire des coupes sombre dans cette foule bigarrée. Je reviendrai sur le sujet. Autre avantage pour notre voyeurisme moderne la Recherche ne manque pas de scènes scandaleuses ou même scabreuses; Nina Companeez n'a pas fait l'impasse sur les scènes homosexuelles même si, elles auraient pu être plus torrides. Pour ce qui est de la reconstitution historique, décors, costumes, paysages, photographie... le résultat est à la hauteur de l'ambition. Nina Campaneez en fait même un peu trop pour le personnage du narrateur qui change de tenue à chacune de ses apparition transformant un peu son rôle en un défilé de mode masculine au tournant du XIX ème siècle. Néanmoins le salon Guermantes manque un peu d'"aristocratisme". Si les paysages vénitiens sont un peu étroits à contrario Balbec est habilement traité. Nina Companeez a filmé dans le "Grand Hôtel" de Cabourg où Proust a plusieurs fois résidé et qui a servi de modèle pour celui de Balbec. Elle a mélangé des images de Cabourg avec des vues d'autres stations balnéaire de la Manche pour un Balbec tel qu'on le rêve en lisant la Recherche. 
Le choix des acteurs est intéressant mis à part celui désastreux de Micha Lescot dans le rôle du narrateur dont malheureusement Nina Companeez a fait le pivot de son adaptation. Le casting comporte peu de célébrités contrairement à celui du "Temps retrouvé de Raoul Ruiz ce qui évite les rejets immédiats du spectateur, qui, s'il est déjà lecteur du roman s'est souvent fait dans son imagination, un portrait précis du personnage. Nina Companeez a surtout puisé dans le vivier  des acteurs de la Comédie Française qui en ce moment à retrouvé une troupe digne de celle de la grande époque des Jacques Charron, Robert Hirsh, Jean Piat et autre Denise Gense ou Roussillon. au phrasé impeccable. Celui que l'on remarque le plus est Didier Sandre, fantastique et émouvant en Charlus auquel l'adaptation a fait la part belle, ce qui me parait fort habile. Charlus étant à mon avis le personnage le plus intéressant et le plus complexe de la Recherche qui pourtant n'en manque pas. Dominique Blanc est une Madame Verdurin convaincante. Caroline Tillette fait une jolie Albertine. Elle est d'une fraîcheur parfaite ainsi que toutes les jeunes filles en fleurs sorties du cours Florent qui semblent sorties d'un tableau de Renoir. Les références à la peinture impressionniste d'ailleurs abondent. Ainsi le peintre Elstir joué avec beaucoup d'assurance par Jean-Claude Drouot appartient à cette école alors qu'à la lecture de la Recherche, je l'avais plus imaginé en double d'Helleu, ce qui expliquerait mieux les visites des jeunes filles à son atelier.
Andy Gillet campe un Saint-Loup tel un vif godelureau, ce n'est pas ainsi que je le voyais, mais c'est recevable.






La grande difficulté pour une adaptation d'oeuvre d'une telle longueur consiste dans les choix scénaristiques et donc de l'inévitable sélection sélection drastique qui s'impose des épisodes essentiels sans pour autant nuire à la compréhension du récit ni à la fluidité du récit. Sur ce point, il me semble qu'étant un lecteur de longue date de la Recherche, il m'est difficile d'avoir un avis tranché. En effet le lecteur inconsciemment comble les béance que l'adaptation par la force des chose est contraint de faire dans ce fleuve narratif. Je ne peux d'ailleurs absolument pas me rendre compte de la façon dont peut appréhender ce film, un spectateur qui n'aurait pas lu la recherche. Le défi impossible est à relever en 3h30 de téléfilm! On aurait pu espérer que, devant un tel chef d'oeuvre, la télévision française s'engage un peu plus et donne non pas deux soirées mais quatre pour que Nina Companeez puisse développer sereinement son adaptation. D'où le recours permanent à la voix-off, qui parfois vient en concurrence avec  les dialogues qui par contre nous fait bien entendre la langue inimitable de Proust. 







Venons en maintenant au principal défaut de cette adaptation le désastreux choix de Micha Lescot pour le rôle du narrateur. Il y a déjà le physique curieux de l'acteur qui s'il a bien les yeux de faon selon la formule de Saint-Loup a surtout un nez qui le fait ressembler à un tapir et qui doit lui permettre de jouer Cyrano sans prothèse. Mais l'erreur capitale a été d' en faire un dadais niais. Ce qui, tout d'abord, empêche le spectateur d'avoir toute empathie, tout du moins durant la première époque, avec ce pitoyable fils à maman. On comprend bien que Nina Companeez a voulu affubler le malheureux de tous les tics, manies, caprices et ridicules dont Marcel Proust ne manquait pas et dont les description s'étale dans les biographies, à ce sujet je ne saurais trop vous recommander celle signée de Ghislain de Diesbach parue en 1991 aux éditions Perrin. Cette biographie, comme les autres nous rappelle que si Proust avait bien des ridicules et devait souvent pénible, il avait aussi beaucoup de charme et était souvent un compagnon fort drôle. C'est d'ailleurs un des points très positif de cette adaptation que de mettre en lumière la drôlerie du texte, ce que l'on oublie trop souvent de mentionner. En avoir fait une chochotte niaise rend certaines scènes ridicule et même dérangeante comme celle où la grand mère cajole son niais de petit fils lors de leur premier séjour à Balbec. Outre que Micha Lescot est alors trop vieux pour l'emploi, Nina Companeez n'est guère habile en ce qui concerne le vieillissement des personnages, sa molle passivité le fait ressembler à un veule gigolo accomplissant une passe avec une douairière!
Autre choix discutable, celui de Michel Fau, en Jupien dont le physique ingrat rend improbable la parade de séduction qu'il danse devant Charlus et qui est beaucoup plus grotesque qu'excitante. 




Il y a d'ailleurs un contre sens dans cette adaptation d'avoir voulu faire une seule et même personne de l'écrivain qui relate les fait au soir de sa vie et le narrateur, et plus encore avec Proust. Confusion que Barthes, grand lecteur de Proust, appelait le "marcellisme'. Cette vision va à l'encontre de toute la réflexion de Proust sur la littérature qui ne se dressait contre l'idée qu'un auteur puisse être réduit "à ce misérable petit tas de secrets" qu'est toute vie. Il suffit pour cela de lire son "Contre Sainte-Beuve"


 

Nota

Pour améliorer votre proustolatrie, cette très bonne émission diffusée sur France-Culture: La Métaphysique de la jalousie chez Proust | France Culture, Les Vendredis de la philosophie - Commentaires, 7 avril 2006, par Raphaël Enthoven. Avec Nicolas Grimaldi.


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et une autre sur l'adaptation de Proust par Raoul Ruiz

 


 

Publié dans cinéma gay

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