Retour sur Roger Peyrefitte le sulfureux

Publié le par lesdiagonalesdutemps

C'est par la voie de ma boite mail que m'est arrivé ce commentaire dont je remercie son auteur Guy A. à propos de mon billet, Roger Peyrefitte, le sulfureux par Antoine Deléry, sur la biographie de Roger Peyrefitte écrite par Antoine Deléry il m'a semblé qu'il serait intéressant de répondre à ce commentaire sur ce blog pour en faire profiter tous les lecteurs

 

Le commentaire de Guy A.

Je viens de lire votre critique du livre d'Antoine Deléry.Autant j'ai appécié l'ouvrage, autant j'ai goûté votre remise à l'heure du maître, que je trouve plutôt bienveillante.
Quand même, prétendre que Roger Peyrefitte se tenait éloigné des réalités du monde, ne correspond pas à l'image donnée par Deléry quand il évoque les interventions de l'écrivain en faveur d'amis prisonniers tel Crémieux. plus "exemplaire" en la matière que Cocteau, Sacha Guitry ou Arletty réunis, non?
En fait, vous donnez l'impression de reprocher à Peyrefitte son indécrottable optimisme au milieu de cette période sombre.
C'est vrai qu'une telle biographie aurait méritée d'être accompagnée de photos d'époque pour mieux situer les personnalités qui ont gravité autour de l'illustre écrivain ainsi que le destin des plus jeunes et de son exécuteur testamentaire, qui parait plus attachant que le trouble Alain-Philippe.
J'ai 55 ans et pour ceux de ma génération et de mes penchants, Peyrefitte reste un symbole de courage avec du style et du panache.Personne n'oserait, ne pourrait écrire comme lui maintenant,l'étiquette pédéraste étant très mal vu de nos jours, même et surtout dans le milieu homo.Toute sa vie et sa fin plaident en son bonheur de vivre plus qu'un Montherlant ou un Raymond aron, non?
Je remercie aussi Antoine Deléry de m'avoir redonné l'envie de me replonger dans les oeuvres de ce maître en littérature. En attendant une réédition avec des photos...!
Avec mes cordiales salutations.

 

Guy A.

 

Tout d'abord je ne reproche rien à Roger Peyrefitte, chacun fait ce qu'il veut et surtout ce qu'il peut surtout dans des périodes comme celle difficiles que fut l'occupation, mais vous êtes injuste avec Cocteau et Guitry qui agirent souvent via Sert et Heller pour sauver la mise à certains par exemple le mari de Colette ou pour Max Jacob, mais trop tard malheureusement pour ce dernier, mais rien je crois en effet pour le malheureux Crémieux.

Mon billet ne visait par le biais du livre,  je le répète, indispensable, de Delery que de tenter de mettre en perspective l'oeuvre de Peyrefitte par rapport à la littérature française du XX ème siècle, certes c'est un programme qui d'une part dépasse de beaucoup mes compétences et qui d'autre part n'est nourri que de ma subjectivité.

Ce qui m'importe avant tout ce sont les livres et assez peu les anecdotes de la vie de leur auteur. D'ailleurs le plus souvent, enfin en ce qui me concerne, je ne connais rien ou disons peu de choses sur les écrivains que je lis.

Si je déplore lorsque je vais dans une librairie que le lecteur potentiel de Peyrefitte ne puisse trouver aucun de ses livres, pas même "Les amitiés particulières. Je le regrette encore plus pour d'autres écrivains comme par exemple Jean-Louis Curtis ou même Pierre Boulle ou encore Georges Bordonove, j'ajouterais Angus Wilson, mais il est anglais,  pour ne citer que des auteurs dont je devrais vous parler sans que vous ayez trop à attendre et qui me paraissent avoir un intérêt pour le lecteur actuel plus important que Peyrefitte. Il me semble que seul "Notre amour" échappe aux contingences étroites de l'époque où les romans de Peyrefitte furent écrits (je laisse hors champ l'oeuvre historique, bien que pour un Alexandre romancé je préfère "L'enfant perse de Mary Renault", paru jadis aux éditions Julliard plutôt que les trois gros pavés de notre auteur, ou "Du Vésuve à l'Etna" que je place très haut comme badinage géographique au coté du Venise de Paul Morand par exemple ou de l'Eté grec de Jacques Lacarrière, un peu en dessous de "L'usage du monde" de Bouvier tout de même) .

Certes comme vous ma lecture des livres de Peyrefitte  lors de mon adolescence en particulier des "Amitiés particulières" et de "Notre amour" auxquels j'ajouterais "Les amours singulières" fut importante pour ma connaissance, je devrais écrire pour la reconnaissance de ma personnalité. Mais voilà quarante cinq ans de cela, depuis d'autres accoucheurs, d'autres pères nourriciers, d'autres féconds cousins, d'autres frères d'arme ont contribué à faire l'homme que je suis (je ne parle là que des littérateurs qui ne sont bien sûr pas les seuls à féconder nos esprits. Dans cette foule qui m'accompagne et à laquelle presque chaque mois viens s'agréger de nouveaux éveilleurs, si Peyrefitte fait toujours parti de la cohorte, il ne marche plus dans les premiers rangs comme dans mon adolescence où en fait de foule, il n'y avait que quelques figures, le plus souvent rencontrées en marge de l'école. Je suis donc surpris que la place que donne toujours certains aux rencontres (intellectuelles ou autres) faites durant une période, le plus souvent l'adolescence ou même parfois l'enfance, comme si ces personnes avaient été figées en un millésime. Comme vitrifié dans leurs premières admiration alors que par la force des choses, en raison du court chemin qu' à cette époque de leur vie ils ont parcourus, ils n'ont qu'un panel limité d'admirations possibles. J'ai constaté que pour beaucoup de pédérastres leur curiosité semble s'être tarie à l'âge des beautés qu'ils convoitent. 

A cette époque de ma vie, je parle de ma quinzième année (je reste dans le domaine étroit de la littératures) mes grands auteurs étaient, avec Peyrefitte, Pearl Buck, Cronin, Grahame Greene et quelques livres que je mettais au pinacle comme Ravage de Barjavel, Les caractères de La Bruyère, La Peste de Camus, Les célibataires de Montherlant, Le meilleur des mondes et Contrepoint de Huxley, Le fil du rasoir de Maugham, Tanguy de Michel Del Castillo et encore quelques autres... Si je n'ai pas oublié ni ces auteurs, ni ces livres certains ne sont plus au premier rang de mes songes.

S'il est triste que des créateurs tombent dans l'oubli, il me semble que c'est une faute d'intelligence que de sur évaluer ceux que l'on a rencontré en premier dans sa vie et qui nous ont touché parce qu'ils parlaient de problèmes qui étaient cruciaux pour nous à l'âge où nous les avons croisé. Je suis surpris par exemple qu'Antoine Deléry prenne, d'après la lecture de son livre, Roger Peyrefitte comme maitre à penser alors qu'il a bien peu en définitive pensé.

 

Nota:

Cher Guy A je me permet de vous faire remarquer que vous faites une erreur en parlant de Raymond Aron, il s'agit en fait de Jean-Paul Aron (1925-1988) (http://fr.wikipedia.org/wiki/Jean-Paul_Aron), neveu de Raymond Aron  qui est mort du sida après avoir annoncé sa maladie dans un article fameux paru dans le Nouvel Observateur. Il est surtout l'auteur d'un livre formidable Le Pénis et la démoralisation de l’Occident (avec Roger Kempf), Grasset, 1978 qui malheureusement a disparu de ma bibliothèque et qu'il faudrait bien que je le procure de nouveau.

 

Le 5 septembre 2011 Antoine Deléry réagit à ce "retour"

 

Bonjour Bernard,

J'ai lu avec beaucoup d'intérêt votre "retour sur Roger Peyrefitte", sur votre blog toujours si intéressant.
Merci de contribuer à replacer ce nom au centre des débats intellectuels.

Certes, si Peyrefitte a été un phare pour plusieurs générations de lecteurs homosexuels des années d'après guerre, il y a eu depuis, je n'en disconviens pas, beaucoup d'autres auteurs qui ont acquis, par la qualité de leurs œuvres, l'estime et la reconnaissance des homosexuels d'aujourd'hui. 

Pour autant, cela n'enlève rien à la reconnaissance particulière qui s'attache à sa qualité de pionnier courageux. "S'il ne marche plus dans les premiers rangs", il reste celui qui a ouvert la voie: sans lui (et quelques trop rares autres comme Bory, Navarre) ces auteurs se seraient-ils risqué à écrire? auraient-ils été publiés? Vous citez Curtis, certes écrivain de grand talent, mais dont je ne crois pas qu'il ait jamais écrit une ligne pour faire avancer la cause des homosexuels et autres réprouvés...S'il n'y avait eu que des Curtis, les auteurs qui ont suivi auraient-ils pu s'exprimer?

Certes les auteurs que vous citez voient plus loin que Peyrefitte, mais c'est parce qu'ils se sont juchés sur ses épaules. Ils sont allés plus loin que lui, mais c'est grâce à lui qui avez ouvert une voie. 

Vous posez une autre intéressante question: Peyrefitte peut-il être un maître à penser? 
Je crois qu'il est mieux et plus que cela: un maître à vivre. 
C'est en cela qu'il reste aujourd'hui, pour moi et pour d'autres, une référence pour aujourd'hui. 
Parmi ses leçons: le courage d'être soi, de refuser l'hypocrisie et le mensonge; l'amour de la beauté; une grande indulgence pour les êtres, une ouverture aux autres et aux autres cultures (qui manque aujourd'hui un peu dans certains milieux homosexuels, prompts à classer et à rejeter); une hiérarchie des valeurs où la jeunesse, la beauté, la culture sont aux premières places... 
Il a illustré et défendu une vision de l'homme et du monde où els humanités classiques et la Princesse de Clèves avaient leur place, et à laquelle je reste fidèle.

Bien à vous,

A.   

 

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