Retour à Reims de Didier Eribon

Publié le par lesdiagonalesdutemps

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Il y des livres qui vous passionnent en dépit de ce vous n'êtes d'accord sur à peu près rien de ce qui y est écrit et qu'en outre vous n'êtes pas non plus transporté par son écriture. C'est le cas de « Retour à Reims » de Didier Eribon. La première qualité du livre est son absolu sincérité, donc son grand courage et la deuxième est d'obliger son lecteur à se poser de nombreuses questions mettant en cause sa place dans la société.

Après la mort de son père, Didier Eribon retourne à Reims. Il est alors confronté à son milieu d'origine, la classe ouvrière. Ville et milieu qu'il avait fui il y a plus de trente ans pour devenir l'écrivain et l'universitaire que l'on connait (je vous recommande particulièrement son empathique biographie de Michel Foucault). Ce retour vers ses origines va le faire réfléchir sur celles-ci et sur sa trahison de classe. J'emploie à dessein cette dernière formule qui retranscrit bien le marxisme revu par Bourdieu dans lequel barbotte tout l'ouvrage. En témoigne l'extrait qui suit: << J'en vins à penser que tout ce qu'avait été mon père, c'est à dire tout ce que j'avais à lui reprocher, tout ce pourquoi je l'avais détesté avait été façonné par la violence du monde social. Il avait été fier d'appartenir à la classe ouvrière...>>. Deux remarques sur cette simple phrase la première est qu'elle exclut la responsabilité individuelle. Si vous êtes détestable c'est à cause de votre appartenance sociale, ici ouvrière, mais un tel raisonnement peut s'étendre sans difficulté à tous les autres groupes sociaux et même à toutes appartenances quelles qu'elles soient. La deuxième est la notion de fierté, concept qui m'est totalement étranger et incompréhensible. Je ne comprend pas plus que l'on soit fier d'être né dans un milieu ouvrier (ou dans tout autre) que d'être homosexuel (ou hétérosexuel) car selon moi ce n'est pas le choix de l'individu mais ce qui lui est imposé à la naissance, dans ces conditions il est étrange pour ne pas dire déraisonnable d'être fier d'un état dont vous n'êtes en rien responsable... Didier Eribon a mis la notion de honte au centre de son ouvrage sans s'apercevoir ou vouloir admettre qu'il n'était pas responsable des causes de cette honte.

Le thème du livre est une réflexion sur le surclassement, mot que j'emploie en opposition au déclassement (au train où vont les choses ces surclassés ne seront plus légions). Thème qui a été magnifiquement labouré par Annie Ernaux (voir sur le blog  Écrire la vie d'Annie Ernaux) qu'Eribon cite d'emblée. Malheureusement Eribon, contrairement à Annie Ernaux n'est pas un artiste, il ne revendique d'ailleurs pas cette posture. Et l'on songe avec regret quel livre « ce retour » à Reims aurait été si l'auteur avait pris le parti judicieux d'en faire un roman, plutôt qu'un essai mais ce choix ne devait pas être dans ses cordes. Ce que l'auteur admet lorsqu'il parle de ses tentatives romanesques avortée, roman qui serait un portrait de trois générations d'intellectuels gay à travers le portrait de trois amis; les modèles en aurait été Foucault, Dumezil et lui même; un autre essai avorté tournait autour de la biographie de Benjamin Britten et de son ami le chanteur Peter Pears. J'ajouterais que « Retour à Reims » n'est pas plus un essai que les romans d'Annie Ernaux, de Claude Arnaux ou de Mathieu Lindon (voir sur le blog  Ce qu'aimer veut dire de Mathieu Lindon ) sont des romans.

Contrairement aux romans de soi de Claude Arnaud (sur cet auteur on peut aller voir sur le blog  Qu'as tu fais de tes frères de Claude Arnaud et  Brèves saisons au paradis de Claude Arnaud ) par exemple on reste toujours à distance du narrateur, probablement à cause du style de l'écriture trop universitaire et qui sent trop l'effort. En définitive arrivé à la dernière page on ne saura pas grand chose sur lui ni les événements précis qui l'on fait sortir de sa condition première. Eribon parle de miracle, ce qui est assez savoureux pour quelqu'un qui vomit la religion et l'église. Mais ce qu'on perd en émotion, on le gagne en informations. Didier Eribon n'oublie jamais de citer ses sources et on peut constater qu'ils a de bonnes lectures (Ernaux, Baldwin, Sartre, Retour à Reims doit beaucoup aux Mots...). Il n'hésite pas dans son absolue franchise à jouer souvent candidement contre son camp: la bien pensance de gauche. Comme lorsqu'il reconnaît que Deleuze (philosophe mentionné aussi bien par Annie Ernaux, Claude Arnaud, Mathieu Lindon que Didier Eribon) à tout faux au sujet de sa définition de la Gauche dans son abécédaire (dont la lecture reste à mon avis néanmoins fort roborative) : << Quand Gilles Deleuze dans son « abécédaire » avance l'idée qu'être de gauche c'est percevoir le monde d'abord, percevoir à l'horizon (considérer que les problèmes urgents, ce sont ceux du tiers-monde, plus proche de nous que ceux de notre quartier), alors que ne pas être de gauche, ce serait au contraire se focaliser sur la rue où l'on habite, le pays où l'on vit, la définition qu'il propose se situe à l'exact opposé de celle qu'incarnaient mes parents: dans les milieux populaires la politique de gauche consistait avant tout en un refus très pragmatique de ce que l'on subissait dans sa vie quotidienne.>>

« Retour à Reims » recèle quelques perles de sectarisme comme celle-ci à propos de Raymond Aron: << En parcourant quelques échantillons de la prose sans relief et sans éclat de ce professeur sentencieux et superficiel...>>.

Et ailleurs des lignes d'un confondant sentimentalisme: << Il est assez facile de se persuader, de façon abstraite, qu'on adressera pas la parole ou qu'on ne serrerait pas la main à quelqu'un qui vote pour le Front national... Mais comment réagir quand on découvre qu'il s'agit de sa propre famille? Que dire? Que faire? Et que penser? >> A cette dernière question on peu penser: A quoi bon être agrégé de philosophie si on est incapable de répondre à cette question!

Je peux, comme beaucoup de lecteurs, j'en suis certain, contredire par mon expérience personnelle quelques allégations asséné avec un aplomb qui défie la contradiction, comme par exemple celle-ci: << L'amour des livres et l'envie de lire ne sont pas des dispositions universellement distribuées, mais au contraire étroitement corrélées avec les conditions sociales et le milieu d'appartenance. >>. Alors dans ce cas comment expliquer que lorsque j'étais un petit enfant, il n'y avait quasiment pas de livre chez mes parent, certes il y avait de nombreux journaux et revues et qu'aujourd'hui mon espace vital est menacé par la prolifération des volume? Une pile presque vertigineuse oscille sur ma table de nuit. Comme j'aime les listes (merci monsieur Pérec), je vais en faire la liste par genre ce qui permettra à mes éventuels lecteur de me connaître mieux: un catalogue de musée, deux albums de bande-dessinée, un roman uchronique, un roman policier, deux recueils de poésies, un tome du journal intime d'un écrivain, un essais politique, deux mangas et un livre de voyage.

Tout l'ouvrage ressasse qu'il est impossible de sortir de la classe ouvrière alors que l'auteur est le vivant exemple du contraire. Cet aveuglement me paraît bien illustrer la démarche de ces intellectuels qui partent de leurs conclusions pour développer tout un argumentaire sans s'apercevoir que celui-ci est en complète contradiction avec ce qu'ils veulent démontrer.

Sans revenir sur cette scie des conversation qu'est la dispute entre l'inné et l'acquis on peut légitimement s'étonner qu'Eribon mette toute la responsabilité de l'échec d'un individu sur son appartenance sociale sans jamais prendre son cas en compte et admettre que s'il s'était extrait de son milieu misérable c'est qu'il avait plus aptitudes intellectuelles que ses frères. Mais cela irait à l'encontre de ses dogmes comme de son refus absolu de toutes psychologies.

Quelques fois ses parallèles sont oiseux, comme celui qu'il fait entre la ségrégation de classe en France et celle raciale aux Etats-Unis. A ce sujet je vais faire une remarque des plus prosaïque: Rien sur un plage ou les gens ne sont vêtus que d'un maillot de bain ne distingue un nanti d'un pauvre ce qui n'est pas le cas du noir (américain ou pas).

A lire Eribon, on comprend comment a pu se mettre en place un régime comme celui des khmères rouges (influencé par le trotskisme comme l'auteur) . Il n'est pas douteux que si des hommes tels que lui arrivaient aux pouvoir en France, le résultat ne serait pas différent de celui qu'a connu le Cambodge.

Il reste que son savoir indéniable fait que certaines analyses politiques qu'il développe sont très intéressante en particulier celles sur le Front nationale. Il émet des réflexions peu entendues jusque là comme: << Le lien qui apparaît évident entre la classe ouvrière et la gauche pourrait bien ne pas être aussi naturel qu'on aimerait le croire et relever plutôt d'une représentation construite historiquement par des théories (le marxisme par exemple).>>. Les connaissance d'Eribon et sa lucidité lorsqu'il n'est pas aveuglé par ses rancoeurs lui font rejeter les fariboles égalitariste d'un Rancière et prôner la médiation des partis, ce que réfutait un Sartre par exemple. Il est remarquable aussi qu'Eribon ne célèbre pas comme nombre de sociologues de prétendu valeurs populaires d'antan qu'ils mythifie d'autant qu'ils ne les ont jamais connues.

La principale faiblesse de Retour à Reims est que son auteur ne s'y « déboutonne » (même s'il y a une tentative à la fin de l'ouvrage) pas curieusement il fait le même reproche à Bourdieu pour son « Esquisse pour une auto-analyse » qui comme l'oeuvre d'Annie Ernaux hante tous le livre,si bien que l'on ne saura peu quels livre il lisait à l'adolescence ni quels personnes ont fait que « le miracle » (voir plus haut) Eribon ait pu avoir lieu à l'exception à 14 ans d'un de ses camarade de classe dont il était secrètement amoureux (l'homosexualité comme sésame de la culture ce qu'Eribon émet comme hypothèse: << Il se pourrait bien qu'en ce qui me concerne, le ressort de mon « miracle » ait été l(homosexualité.>>). Son refus de tout psychologisme l'a sans doute conduit à ne pas voir deux traits de son caractère d'abord son manque de confiance en lui et paradoxalement sa sensibilité exacerbée (les Saint-Just peuvent être aussi des sentimentaux) dont il s'est toujours méfié.

En toute logique, en regard de la description que fait Didier Eribon des gens d'en bas, obtus génétiquement par des décennies d'alcoolisme, incapable d'accéder à un savoir minimum pour accéder au sens critique, le lecteur une fois refermé ce curieux livre, devrait arriver à la conclusion que le pire des systèmes est la démocratie telle que nous la pratiquons, mettant notre destiné entre les mains de gens aussi incultes que d'essence médiocre, ce que je ne suis pas loin de penser.

 

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En cliquant sur l'écran ci-dessous vous pourrez écouter Didier Eribon présenter son livre:

 

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JACK 06/04/2013 00:27

je ne lis pas cet "écrivain".... et je n'ai jamais eu envie de le lire.....question de goût sans doute. EN lisant cet article celà m'a confirmé mon choix.

lesdiagonalesdutemps 06/04/2013 08:01



Eribon n'est pas à proprement un écrivain, c'est un sociologue qui cette fois s'est attaquer à la sociologie de son milieu par le biais de sa propre expérience ce qui l'amène à une interrogation
politique sur la société le conduisant à des conclusion qui, si eles ne sont pas les miennes sont fort éclairantes sur la situation politique française.


Petite constatation j'ai le sentiment que les lecteurs du blog qui s'exprilent c'est à dire une proportion infime, j'ai en ce moment une fréquentation de 1300 lecteurs différents par jour, c'est
en légère baisse, ne sont pas de la première jeunesse et campent sur une littérature obsolète nourrissant leur nostalgie pour leur jeunesse... 



xristophe 04/04/2013 20:51

Je m'occupe un peu de "ce qui ne me regarde pas", mais, comme je vous lis, c'est un étonnement souvent qui naît de la lecture d'un article comme celui-ci, c'est-à-dire un compte-rendu de lecture,
comme vous en faites souvent, dont on sort se disant : mais, pourquoi donc nous parle-t-il, lit-il d'ailleurs, ce qui en principe prend du temps, un tel bouquin qu'il trouve tellement peu à son
goût ? Je sais (par ce que vous nous en avez dit, ou çà et là laissé filtrer ici) que vous êtes un "gourmand" : je veux dire de pâtisseries par exemple... Et dans un pareil cas, pâtisserie surtout,
je comprends qu'on aime se risquer, même si on est parfois déçu mais... peut-on vraiment être un gourmand de livres (comme vous le dites souvent aussi, c'est vrai, en d'autres termes), au point de
lire du Eribon, de goûter l'abécédaire de Deleuze, où le pauvre homme (souvent si prétentieux, si déplaisant sans s'en douter, avec son arrogance vautrée et pseudo "bon enfant" de vedette 68 qui
peut tout se permettre) se contente de tousser et de répéter : "Un concept, alors, qu'est-ce que c'est qu'un concept" comme si c'était sa chose à lui, inventée par lui le concept ! (etc - bon, je
ne veux pas me laisser emporter hors de ma question, juste centrée sur votre "cas psychologique" et que je pense être moins grave)

lesdiagonalesdutemps 04/04/2013 22:50



En ce qui concerne Eribon son cas est très intéressant il modélise ce que peut être les Saint-Just de demain et aide à comprendre comment se construit l'esprit révolutionnaire et surtout comment
il agit lorsqu'il arrive au pouvoir. Est-ce perversité mais le mécanisme humain me passionne c'est sans doute une facette de mon voyeurisme l'autre étant la photographie. Toujours sur Eribon son
analyse de la mentalité de la classe ouvrière est très fine et très lucide malheureusement pour lui il reste au stade de l'analyse et ne parvient jamais, à mon sens à en tirer les conclusions qui
devrait s'imposer de ses observations.


Contrairement à ce que l'on pourrait penser mon blog esr surtout à ma destination. J'ai toujours fait des notes de lecture disons pour mettre mes idées en place. J'ai fait la constatation
extrêmement banale que l'on se souvenait mieus lorsque l'on écrivait d'où ces notes de lectures . Je rappelle ou je précise que j'ai souffert suite à un grâve accident de troubles de la mémoire
d'où sans doute aussi cette pratique qui peut sans doute paraitre curieuse. Je me dis aussi qu'elle peut être utile à d'autre. Enfin mon hédonisme ne me conduit tout de même pas à lire que es
choses flatteuse ou plaisante pour ma petite personne. J'aime avant tout me confronter à d'autres points de vues. Vous aurez remarqué sans doute également qu'il est extrèmement rare que mes
billets soient entièrement négatifs ou positifs, donc dans une pensée qui a priori est très éloignée de moi je trouve néanmoins souvent à faire mon miel. Je ne sais pas si je vous ai bien répondu
mais je vous remercie de votre interrogation qui comme le livre d'Eribon m'a bousculé et c'est bien ainsi.


P.S. En ce qui concerne Deleuze quelqu'un qui aime le tennis ne peut pas être complètement mauvais. En outre tout en étant membre du GRECE (ce que l'on aappelé la nouvelle droite) et un des
membre fondateur je fréquentais également la faculté de Vincennes... Vous voyez je dois être un cas psychologique intéressant mais moi j'ai eu un non lieu par le juge Gentil...