Requiem pour Raoul Ruiz

Publié le par lesdiagonalesdutemps

J'ai eu la chance de rencontrer Raul Ruiz, de le suivre pendant qu'il discourait tout en marchant dans son labirynthique appartement de Belleville où l'on passait d'une pièce à une autre en soulevant des rideaux, les portes ayant disparu, plus que des pièces c'étaient des corridors qui serpentaient entre des falaises de livres défraichis. J'étais venu là pour acquérir les droits de "Lile au trésor" afin d'éditer le film en vidéo. Pris dans le flot lent de la parole ruizienne émise d'un ton grave ou la malice avait de la peine a se dissimuler, j'oubliais vite pourquoi j'étais là... Ce fut une belle après midi. J'ai fini par éditer L'ile au trésor en VHS, première apparition de Melvil Poupaud sur grand écran dans son beau livre   Quel est Mon noM l'acteur se souvient du tournage. La cassette s'est peu vendue. Mon distributeur me confia qu'elle était achetée essentiellement parce que Sheila se trouvait au générique...

Lors de ma dernière visite à l'excellent site locus-solus je trouve le beau billet que vous pouvez lire ci-dessous. Locus-solus nous fait un merveilleux cadeau en nous permettant de voir un petit chef d'oeuvre signé Raul Ruiz.

 

Fantômes de Ruiz

 
 

Je viens de découvrir qu’on peut visionner sur le site de l’INA la « lettre d’un cinéaste » réalisée par Raoul Ruiz pour Cinéma, Cinémas (et malheureusement non reprise dans le coffret anthologique de quatre DVD consacré à cette épatante émission). Elle s’intitule de très borgésienne manière le Retour d’un amateur de bibliothèques. Un clic et vous y êtes (et l’on est ému d’entendre la voix de Michel Boujut en préambule).

À la fin de 1982, Ruiz retourne au Chili pour la première fois depuis son départ en 1974, après le coup d’État de Pinochet. N’importe qui d’autre en aurait tiré un couplet convenu sur l’exil et le retour au pays natal. Pas Ruiz évidemment, qui semble même prendre un plaisir moqueur à parodier la forme du reportage autobiographique/travelogue/film d’enquête, narré en voix off et tourné en Super-8 tremblotant. Le Chili qu’il donne à voir est un pays fantôme, à la fois familier et méconnaissable ; et le contexte socio-politique demeure le sous-texte d’un film qui préfère atteindre une vérité documentaire par le détour d’une fiction labyrinthique. S’y mêlent inextricablement des bibliothèques et des enfances parallèles, des chansons populaires, des références apocryphes à la culture maya, des spéculations nées des songes (à moins que ce ne soit le contraire, on ne sait plus). Tout le film s’ordonne autour du motif polysémique de l’absence (l’absence, c’est aussi bien l’oubli du passé et les paramnésies que l’absence des morts, des disparus, des victimes de la dictature). Le narrateur, retrouvant sa bibliothèque1, y constate l’absence d’un livre essentiel à la compréhension du « mystère de la nuit du 10 au septembre 1973 » (soit la nuit du coup d’État). Et la disparition de ce livre à couverture rose explique de manière irréfutable que cette même couleur se soit désormais absentée des paysages chiliens. Lancé à la recherche de son livre perdu, le narrateur va multiplier les rencontres improbables, retrouver des amis fantômes, un ivrogne dont seule tremble la main droite, un professeur ayant inventé une méthode infaillible pour expliquer visuellement le problème de l’inflation, un libraire délirant qui doit lire les sous-titres français de ses propres propos pour pouvoir les énoncer dans sa langue maternelle. Labyrinthes du songe, vertige, fantômes, humour et parodie : le Retour d’un amateur de bibliothèques est, en quatorze minutes, un condensé de poétique ruizienne.

1 Sa troisième, précise-t-il : « Sachez que de l’immense ville laissée par les Mayas je n’ai retenu que l’habitude de me refaire une bibliothèque tous les cinq ans. Plus mes bibliothèques sont nombreuses, plus elles sont égales à elles-mêmes. »

 

Positif et Raoul Ruiz, c’est une longue histoire. Ado Kyrou et Louis Seguin repèrentTrois Tristes Tigres en 1969 au festival de Locarno. Premier entretien en 1971 (le tout premier dans une revue française), que suivront bien d’autres rencontres et dossiers.
Il plane donc un parfum de mélancolie sur l’ensemble post-mortem que lui consacre la revue dans son numéro de janvier. Guy Scarpetta, qui a fréquemment écrit sur le cinéaste dans ces colonnes (tout récemment, une critique remarquable de Mystères de Lisbonne) ouvre le bal avec un beau texte qui entremêle souvenirs et éléments d’analyse, en esquissant au passage une classification du baroque au cinéma. Suivent des articles d’Alain Masson et de Michel Chion qui donnent du grain à moudre, la transcription d’un entretien radiophonique consacré à Trois Vies et une seule mort, des notes d’intention de Ruiz sur trois films (les Âmes fortes, Ce jour-là, la Recta Provincia), un témoignage du producteur François Margolin, un compte rendu del’Esprit de l’escalier, autobiographie fictive que Ruiz avait terminée peu avant sa mort et qui vient de paraître chez Fayard.

 

Enfant, racontait-il, il passait des après-midis entières dans un cinéma chilien où l’on projetait à la suite trois ou quatre films de série B. Il lui arrivait de s’endormir pendant un western, et de se réveiller alors que le film suivant avait commencé, un thriller, ou une histoire de pirates — mais c’étaient les mêmes acteurs… D’où, disait-il, une étrange impression de magie, de métamorphose. Il en avait tiré une maxime qui fonctionnait pour lui comme un principe de création : « S’endormir dans un film et se réveiller dans un autre. »
Mais j’imagine qu’il y avait dans cette anecdote (où je voyais quelque chose comme le mythe d’origine ou la scène primitive de son esthétique) une dimension supplémentaire : la source, peut-être, de son goût pour les ingrédients du cinéma populaire, fût-il le plus kitsch, qu’il est toujours possible de transfigurer, de détourner, à simplement se faire télescoper les codes.

Raoul Ruiz, très drôle, à une terrasse de café, me désignant avec certitude, parmi les passants, ceux qui étaient des fantômes (dont certains, assurait-il, n’en étaient pas moins « gentils »)… Au fond, tout le cinéma, pour lui, était une affaire de revenants, et chaque personnage, par définition, avait quelque chose de spectral.

Guy Scarpetta, Requiem pour Raoul Ruiz
Positif no 611, janvier 2012

Mes pérégrinations sur la toile m'ont fait rencontrer cette émission de France-Culture sur l'adaptation de la recherche par raul Ruiz. Ecoutable en cliquant ci-dessous...

PROUST A L'ECRAN 2009.08.29 (5_5) Raoul Ruiz.mp3

Commenter cet article

bruno 04/02/2012 18:11

"La Ville des Pirates" fut édité en DVD par Gemini-Films en 2001 - Un curieux supplément : "Le Jeu de l'Oie" de Ruiz avec Pascal Bonitzer

lesdiagonalesdutemps 05/02/2012 06:42



merci pour cette information mais ce dvd ne doit pas être facile à trouver aujourd'hui



bruno 04/02/2012 16:40

Merci pour le billet et les liens !
Martin Landau, Sheila, Jean Pierre Léaud....Ruiz était vraiment le roi des castings improbables ! Merci aussi pour la cassette, en son temps !
Le beau Melvil apparu avant L'Ile au Trésor, dans La Ville des Pirates de Ruiz, toujours, alors encore enfant, mais déjà prodigieux !

lesdiagonalesdutemps 04/02/2012 17:19



Vous avez raison bien sûr, j'ai vu la ville des pirates en son temps, mais jamais revu depuis. J'ai même essayé d'éditer ce film mais les droits étaient bloqués. Je ne crois pas que le film
existe actuellement en d.v.d.


J'insiste le livre de Melvil Poupaud est épatant et il ne ressemble à aucun autre.