Que faire de mister Sloane de Joe Orton à la Comédie des Champs Elysées

Publié le par lesdiagonalesdutemps

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Comme je le subodorais depuis quelques temps, et cela malgré mon anglophilie, qui n'est contrariée que par ma « nipponphilie », tous les dramaturges anglais ne sont pas Shakespeare, ni même Marlowe. C'est le cas de Joe Orton (1933-1967) l'auteur de ce « Que faire de mister Sloane » dans l’adaptation qu’en a faite Vanasay Khampommia. Pourtant il a eu une fin que l'on peut rapprocher de celle de l'auteur du « Règne blanc ». Déjà j'avais remarqué avec « Retour » de Pinter » que nous étions loin des sommets du cher William, et bien avec cette pièce de Joe Orton, je suis resté dans la plaine. Mais si cela ne vole pas haut c'est tout de même bien réjouissant. L'argument sur lequel se développe les trois actes de « Que faire de mister Sloane » (qui a déjà été plusieurs fois monté en France sous le titre « Le locataire *») est simplissime. Un beau jeune homme (Gaspard Ulliel) survient (on ne saura pas comment) chez Kath (Charlotte De Turckheim), une veuve mure et gironde, qui vit avec son vieux père gâteux (Jean Claude Jay), pour louer une chambre de sa demeure, demeure sise dans une décharge (y-a-t-il un sous texte philosophique à cette situation incongrue? Pour ma part il ne m'est pas apparu). A la vue de ce jeune mâle qui réveille à la fois ses pulsions sexuelles et maternelles, la veuve grimpe aux rideau (c'est une image, rideau de chintz précise-t-elle). Mais pour accueillir le jeune mâle dans son nid (passablement déglingué) elle doit avoir l'aval de Teddie, son frère (Michel Fau). Ce dernier tient sa soeur sous sa coupe car ayant réussi en affaire (on ne saura pas lesquelles), il subvient aux dépenses de la maisonnée qui vivote en des haines recuites. Il est a priori contre l'idée de sa soeur d'avoir un colocataire, la sachant particulièrement chaude à l'approche de la ménopause. Mais dès qu'il voit ce mister Sloane, il est dans l'état du loup de Tex Avery devant Betty Boop! Et accepte que mister Sloane habite la maison et dans son élan l'engage comme chauffeur. Durant toute la pièce le frère et la soeur vont se disputer les faveur du beau Sloane (dont on ignorera le prénom) qui les tient sous sa dépendance (sexuelle).

 


Tout comme pour le Le retour d'Harold Pinter (pièce avec laquelle « Que faire de mister Sloane » surtout pour la fin a de grandes parentés), le metteur en scène a choisi une option réaliste pour le décor ce qui l'interdit de pousser la pièce vers le surréalisme qui en est aussi une lecture possible.

Tout en restant dans le naturalisme on pourrait aussi, à l'inverse de ce qu'a fait Michel Fau, mettre en évidence le pathétique des conditions de Kat et de Teddie dont les caractères sont bien dessinée mais ici un peu dissimulés sous les interprétations savoureusement outrée qu'en font les acteurs. Le camp revendiqué de la mise en scène masque le coté très sombre de la pièce d'Orton.

Le naturalisme est ici du fait du décor, du également à Michel Fau, et non créé par le jeu des acteur – Incise – petit essais de description objective du décor:salle à manger cuisine des plus minables avec un authentique mobilier des années cinquante, table basse en faux bois, chaise avec siège et  dossier en vinyl rouge, tabouret recouvert de peluche synthétique , canapé recouvert d'un tissu à fleur usé, placards en bois peint en crème, une cheminée avec un faux feu de bois, des murs couverts de papier peint déchiré par endroit et des rideaux d’une accablante tristesse.Il y a aussi des bibelots tout aussi tristes: la reproduction d’une peinture de tête de cheval dans un cadre en plastique doré, une photo de chat encadrée, des petites porcelaine... Le tout est sous un plafond sale qui porte les stigmates de fuites d’eau.

La pièce repose avec l'angle pris par la mise en scène surtout sur ses acteurs (ce qui n'est pas étonnant puisqu'elle est faite par un acteur) et heureusement pour les trois principaux (quand a Jean Claude Jay s'il fait le job, loin de Vitez, il n'est pas tout à fait à l'unisson de ses camarades) ils sont fabuleux. Michel Fau qui signe la mise en scène s'est bien servi et on ne s'en plaindra pas. Il est toujours aussi extraordinaire. Comme la pièce quitte l'affiche le 31 décembre, il me reste à chercher où jouera-t-il ensuite pour réserver ma place pour sa prochaine prestation. Charlotte de Turckheim en fait des caisses et révèle un abattage que je ne lui soupçonnait pas. Il m' a semblé presque voir lors des échanges entre Michel Fau et Charlotte de Turckheim revenu d'entre les morts Jacques Charron et Jacqueline Maillan, ce qui n'est pas un mince compliment. Mais la révélation c'est bien sûr Gaspard Ulliel dont ce sont les débuts sur les planches et que j'avais bien sûr apprécié au cinéma dans par exemple « Le dernier jour » de Rodolphe Marconi, mais dont je ne pouvait soupçonné l'aisance gouailleuse au théâtre. Il fait jeu égal avec ses deux amoureux transis mais vachards et c'est un exploit. La très bonne scénographie de Michel Fau aide bien aussi les acteurs.

Cette farce noire a été écrite par Joe Orton en 1964 et Michel Fau a eu la bonne idée de ne pas moderniser la pièce. La tenue de chauffeur, due comme tous les costumes à David Belugou, qui sied parfaitement à Gaspar Ulliel semble avoir été dessinée par Tom de Finlande! Plus sérieusement il bon de se souvenir que cette pièce a été écrite quatre ans avant la fin de l'interdiction de l'homosexualité en Grande Bretagne. Ce qui explique que Teddie masque son homosexualité par divers subterfuges comme son intérêt pour le culturisme.

Les pièces de boulevard françaises se déroule toujours dans des milieux bourgeois (il doit pourtant bien avoir des prolos cocus!). Les anglais on eux inventé le boulevard chez les crapoteux dénués de tous sens moral, aucun sens de la culpabilité dans ce théâtre. Au final c'est plus rigolo car plus méchant et encore plus cynique réduisant la belle personne à de la viande consommable. C'est un peu en contrebande les Marx (brother et Karl) chez les freaks.

 

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Nota:

1- Petit essai de cuistrerie littéraire et anglomane, je rappellerais que l'un des mentors de Joe Orton fut Terence Rattigan, très célèbre en son temps et bien oublié même en Angleterre et quasi ignoré chez nous. Rattigan connu le succès avec des pièce mettant les intermittence du coeur dans une société élégante, du Sagan du coté de Mayfair, un monde très loin de celui que met en scène Orton. Rattigan était comme Orton homosexuel.

2- Joe Orton a été assassiné en 1967 par son amant, Kenneth Halliwell, qui était jaloux de sa renommée et à qui il avait dédié la pièce, il fêterait ses 80 ans l’année prochaine. Que faire de Mr. Sloane, dès qu’elle fut créée en 64, connut le scandale mais reçut le prix de la meilleure pièce au London Critics Variety. Stephen Frears a transposé avec succès au cinéma le destin tragique de Joe Orton, dans Prick Up Your Ears en 1987 (pour plus d'informations voir:Site dédié à Joe Orton ). Sur l'oeuvre d'Orton une analyse passionnante et irréfutable, comme le nom du site qui l'héberge se trouve sur: http://andrewgallix.com/2008/06/10/pour-une-litterature-irrefutable/

3- Le tableau de Richard Lindner qui sert d'affiche et dont je ne vois pas bien le rapport avec la pièce est néanmoins superbe.

4*- Le locataire a été créé en France au Théâtre Moderne en 1971 avec Madeleine Robinson, Paul Crauchet, Harry Max et le jeune Daniel Colas. Je crois me souvenir que cette même année dans ce même théâtre se jouait « le gardien » de Pinter avec Sacha Pitoef et Jacques Dufilho... J'y étais!.

 

Joe Orton

 

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Toussaint Colombani au Théâtre de poche en 2009

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