pour se sovenir de L'habilleur de Ronald Harwood au théâtre Rive Gauche

Publié le par lesdiagonalesdutemps

 

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La force d’une oeuvre, film, roman ou comme ici, pièce de théâtre est d’aller de l’anecdote au général tout en étant issu d’un individu et d’un terroir et pourtant, lorsque l’oeuvre est réussi d’atteindre à l’universel.
Sans atteindre ce sommet presque inaccessible “L’habilleur” de Ronald Harwood y parvient presque par le truchement d’un portrait d’un couple d’hommes, un acteur finissant et son vieil habilleur. Ils n’ont plus d’illusion l’un sur l’autre et se tendent réciproquement le miroir dans lequel ils ne voient que désillusions.
Harwood peint magistralement le milieu du théâtre avec ses grandeurs et son sordide, monde d’illusions de cartons et de postiches que les protagonistes ne parviennent jamais complètement à quitter. Monde mirage qui dresse un mur entre eux et le réel en ce janvier 1942 où l’Angleterre est sous les bombes allemande.
Le texte est nourri de son expérience personnel. Harwood a été engagé, comme figurant puis comme habilleur, au début des années 50, par Wolfit alors célèbre chef de troupe (L’habilleur est aussi un hommage à ces chefs de troupe qui ont aujourd’hui disparu) qui parcourait tout le Royaume uni pour y jouer le répertoire shakesperien. Il s’est inspiré de Ronald Wolfit pour créer le personnage du maître. Une anecdote ayant trait au célèbre comédien se retrouve même telle quelle dans la pièce. Pour Wolfit, comme pour le maitre, la tempête dans le roi Lear n’était jamais assez tonitruante et il houspillait rituellement à ce propos sa troupe.

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Dans cette pièces dans laquelle les péripéties sont réduites et qui n’est qu’en définitive qu’un double portrait, le premier celui d’un acteur, incarné, habité par Laurent Terzieff qui est aussi le metteur en scène de la pièce, que l’on nomme que le maître et le second celui de son vieil habilleur joué par Claude Aufaure vieux complice de Terzieff et qui donne toute la complexité du personnage avec son coté louche et plébéien qui contraste avec l’aristocratisme de Terzieff. Ce personnage de cabotin, il faut beaucoup d’humilité à Terzieff pour interpréter un acteur tout en excès, le contraire de ce qu’il a démontré tout au long de sa riche et longue carrière, est à la fois héroïque et dérisoire... Mais ces qualificatifs ne peuvent ils pas définir toute vie?
Double portrait en miroir mais si celui du maître est nourri par ses soliloques tantôt délirants, tantôt d’un cynisme amer, celui de son domestique se dessine en creux par les membres de la troupe qui cancane avec lui. Aucun d’eux ne font vraiment attention à lui, ils n’ont d’attention que pour le chef de troupe.
Cette pièce ne pourrait pas se situer ailleurs qu’en Angleterre, il me semble d’ailleurs qu’il est bon d’être anglophile pour l’aprécier pleinement, c’est le seul pays où le théâtre, en particulier l’oeuvre de Shakespeare, référent ultime, est au centre de l’instruction.

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C’est dans l’enracinement dans ce terroir que nait le grand moment d’émotion de la représentation lorsqu’à la fin de la représentation du roi Lear qu’il vient d’interpréter, le maître vient saluer son public qui entonne le good save the king pour honorer son courage d’avoir joué la pièce sous la menace des bombardements allemands. Nous voyons cette scène de dos en ombre chinoise comme du fond des coulisses.
La mise en scène est ingénieuse, la pièce se déroule dans sa plus grande partie dans la loge, le décor est très naturaliste, du maître où son habilleur tente de ranimer sa vigueur flageolante pour qu’il affronte, une fois de plus le public, dans le rôle écrasant du roi Lear. Mais à d’autres moment nous sommes dans les coulisses où l’on assiste à des bribes de représentation de la tragédie de Shakespeare, grand moment de drôlerie lorsque le maître repris par sa sénilité refuse d’entrée en scène et qu’un de ses camarades, truculent Laudenbach, est obligé d’ improviser pour meubler l’attente. Si les angles trouvé pour la mise en scène sont habiles en revanche elle manque de rythme, trop de temps mort et le texte aurait pu être débarrassé de plusieurs redites. Il y a bien quinze minute à retrancher pour donner plus de muscles à cette tragi-comédie. Elle souffre d’un montage trop lâche en quelque sorte. Si j’emploie des termes issus du cinéma, c’est à dessein tant on voit bien dans cette mise en scène si cinématographique, combien l’adaptation pour l’écran serait facile. Ce qui fut fait en 1983 par Peter Yates avec Albert Finney dans le rôle du maître.

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Aucun des seconds rôles ne déméritent mais je donnerais une mention particulière à Philippe Laudenbach qui est stupéfiant dans son personnage de cabotin boiteux et bolchevique.
J’ai tout de même été gêné lorsque Terzieff exhibe en caleçon sa maigreur squelettique, j’ai eu à ce moment l’impression de voir la momie de Rascar Capac jouer le roi Lear ce qui est un peu déstabilisant... Mais c’est malgré cette réserve un privilège de passer une soirée en compagnie d’un acteur qui incarne à ce point l’ exigence du théâtre.

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