pour se souvenir de Villeglé au Centre Pompidou

Publié le par lesdiagonalesdutemps


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Le Centre Georges Pompidou s’honore à juste titre de rendre un hommage à un artiste vivant, mais cette exception devrait être la règle, en espèce à Jacques Villeglé, né en 1923. Villeglé s’exprime en décollant des affiches lacérées sans autre intervention de sa part, même s’il avoue avoir donné quelques “coups de pouces” par ci par la, pour rendre plus belle ou plus intelligible quelques unes de ses oeuvres. Celles-ci se composent toujours d’affiches de différentes tailles, collées les unes sur les autres et dont les nombreuses déchirures font apparaître les affiches en dessous de celles immédiatement visibles. Ces couches sont ensuite maroufler sur toile.

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L’art de Villeglé est un art de chasseur d’images qui s’apparente à celui du photographe. L’artiste n’invente pas une image mais s’empare de celles qui lui sont proposées et qu’il découvre lors de ses errances urbaines, fruits de multiples interventions avant la sienne, sans les modifier sinon en les sortant du contexte qui les ont vue naître. Il les décolle pour les fixer sur une toile. Cette dernière opération s’ appelle le marouflage.
Les habitués du blog auront sans doute croisé dans ces page ce que je nomme, avec impudence, des hommages à Villeglé lorsque je cadre puis photographie un rectangle d’affiche qui m’a séduit, c’est donc avec beaucoup d’enthousiasme que j’ai abordé la rétrospective d’un des artistes qui m’aura le plus façonné l’oeil.
On peut constater aussi comme  dans l'exemple immédiatement ci-dessous que l'artiste sait faire passer toujours avec humour sa sensibilité  politique...

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Il est dommage que les commissaires de cette exposition, comme ceux de presque toutes, se sentent obligé  de faire un accrochage thématique à la place d’une simple installation chronologique. En grande partie parce que une disposition thématique est plus valorisante pour leur ego et aussi sans doute parce qu’ils jugent les visiteurs incapable de faire la démarche de synthèse que nécessite une présentation chronologique, sans oublier que cette dernière demande des talents d’accrocheur bien supérieur à une installation thématique. Une chance pour Villeglé le thématique épouse presque toujours le chronologique.
La visite de l’exposition est autant une plongée dans l’art de la deuxième moitié du XX ème siècle que dans l’histoire, la sociologie, l’esthétique urbaine, la politique en France (mais pas seulement) de cette même période.

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Avec la première période, l’immédiate après guerre, on s’aperçoit combien la lettre dominait plus nos murs que l’image. Cette réalité est encore renforcée par l’influence qu’avait à ce moment là sur l’artiste, à la fois le lettrisme et les collages surréalistes. C’est par ces entrelacs de fragments de caractères que commence l’exposition.

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Le décollage ci dessus, m'a rappelé les affiches de cinéma de mon enfance. Elle étaient invariablement comme celles-ci rouges et bleues et tout aussi invariablement collées sous le pont de chemin de fer. Elles étaient collée chaque mercredi et étaient grosses, pour moi de plaisirs futurs et d'espoir que l'on memmènerait voir le film convoité, presque toujours à la première séance du dimanche après-midi...

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Puis les grandes surfaces colorées apparaissent avec leurs déchirures comme des fenêtres sur le monde. Cette esthétique ne fut possible que jusqu’au début des années 60 lorsque les affiches étaient collées sur de grandes bandes de couleur unie qui ainsi formaient le pourtour de l’affiche.

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Certaines pièces au contraire ne sont que juxtaposition d'une multitude de déchiquetis minuscules qui de loin évoque la matière d'une toile de Leroy et dont aucune forme n'émerge.

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La section suivante voit apparaître la figure à la fois sous l’inffluence du pop art, j’ai immédiatement pensé aux oeuvres de Richard Hamilton, et en réaction aux critiques d’alors qui ne voyaient dans les travaux de Villeglé qu’une variation abstraite des collages cubistes. Par ces travaux il est proche de son confrère italien Rotella.

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Il me semble que c’est la décennie 60 qui donne les plus belles oeuvres, d’abord parce que l’affiche est encore principalement à base de dessins et non de photographies et que c’est cette période qui verra le plus pulluler l’affichage sauvage nourri autant par l’ émergence de la société de consommation que par les luttes politiques. Mais peut être aussi l’intérèt que je porte aux lacération de cette période vient de la recherche d’images jadis familières et oubliées depuis et qui resurgissent à l’occasion de cette belle exposition qui parlera à la mémoire de chacun en ressuscitant noms et formes qui étaient enfouis dans notre mémoire. Cette “comédie urbaine”, sous titre de la rétrospective invite plus à la nostalgie qu’au rire...

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Nostalgie de mes années à l'école primaire dont le souvenir a surgi lorsque je fus face au marouflage ci-dessus. L'image du bambin rose et souriant étant celle des timbres que l'école laique nous faisait vendre de porte à porte, l'argent de ce colportage étant destinée à offrir des vacances au bon air à des enfants deshérités. Mais comme j'étais trop timide, comme la plupart de mes camarades, pour quémander c'est ma famille qui payait la totalité du carnet de timbres... Vous en souvenez vous?
Le passé resurgit avec encore plus de vigueur dans la salle vouée à l’affichage politique. Villeglé s’est intéressé autant à celles des élections nationales, ou se rapportant à la politique gouvernementale qu’aux placard locaux parfois clochemerlesque. Et l’on a la surprise de voir réapparaître des nom de bateleur des estrades hier fameux, aujourd’hui oublié de tous sinon de leur famille. L’oeuvre de Villeglé devrait être une leçon pour nos sémillants hommes politiques de tous les bord et leur rappeler que leur gloire médiatique est bien éphémère. Cette partie de l’exposition est un magistral rappel de l’histoire politique de la France sur plus d’un demi siècle. La profusion de matière pour Villeglé se tarira avec au milieu des années 80 la loi Rocard qui interdit l’affichage politique sauvage. Mais auparavant l’intrusion du bombage aura enrichi l’affiche politique d’ajouts critiques souvent vengeurs.

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L’art de Villeglé est un art du flâneur qui fait son miel de tous les impondérables et fait fructifier les accident de la nature sur l’humble matière de l’artiste que sont les affiches. Ainsi la pluie à la longue peut créer des transparences qui laissent apercevoir d’autres images ou un décollage peut laisser une fine pellicule de colle sur les affiches sous-jacentes, atténuant les teintes et donnant à l’ensemble un aspect vaporeux.
Le cueilleur d’images doit être chanceux. Villeglé le fut lorsqu’il rencontra les affiches annonçant l’exposition sur L’Hourloupe de Jean Dubuffet en 1975 au Centre National d’Art Contemporain. L’hourloupe est le nom de la série d’ oeuvre de Dubuffet qui se caractérise par de grands aplats dans trois couleurs blanc, bleu et rouge. La collecte de ces images de l’hourloupe fut une des plus fructueuse. Elle témoignait aussi de la présence des artistes dans l’espace urbain à la fin du XX ème siècle.

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Au début des année 90 la réglementation de l’affichage fait que Villeglé ne trouve plus sa matière première sur les murs de Paris. Il se tourne vers la province comme il l’explique: << Dans les années 1980, l’affichage sauvage ayant fortement concurrencé l’affichage professionnel, les afficheurs ont fait cause commune avec les édiles pour que les lois soient appliquées dans la capitale. Ma décentralisation se systématisa donc à partir de 1991. C’est en 1997 qu’est créé l’Atelier d’Aquitaine, une structure informelle qui aide Villeglé pour l’arrachage des affiches car il faut beaucoup de forces pour cette opération. Il n’y a qu’à essayer pour s’en convaincre et notre artiste n’est plus tout jeune. La petite équipe écumera diverses villes de France et poussera même jusqu’à Barcelone. On s’aperçoit que la plupart des visuels collectés dans cette période se rapporte à des groupes musicaux qui sont les principaux pourvoyeurs de l’affichage sauvage. Je dois dire que c’est la partie du travail de Villeglé qui me parle le moins, la photo ayant presque partout remplacé le graphisme et aussi sans doute parce que je suis peu amateur de ce genre de musique, mais pour un autre visiteur, il se peut que ce soit cette salle, la 9, qu’il préfère. En 2003 l’équipe ira jusqu’à Buenos Aires pour une dernière campagne d’arrachage d’affiches lacérées. Villeglé se consacre désormais presque exclusivement au graphisme socio-politique. Cette partie de son oeuvre est également présente au Centre Pompidou.

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Villeglé a fort malicieusement intitulé l'arrachage ci-dessus "La sainte famille".

Avec l’exposition Villeglé, pour peu qu’il ait arpenté, ou habité, Paris ou une grande ville française, chaque visiteur se transformera en archéologue de sa propre vie.
Un morceau d’une image publicitaire vous fera vous souvenir du dessin du tout, qui vous rappellera une marque, qui vous mettra en tête la musique de la réclame de cette firme que vous entendiez à la radio, qui vous fera vous remémorer vos amours, vos espoirs ou vos dépits d’alors. Vous aurez voyagez, presque toujours vers le meilleur, car la mémoire bonne fille retient rarement le pire, bien loin de ce morceau d’illustration murale devant lequel vous êtes resté planter beaucoup plus longtemps que vous ne l’imaginez.
Et puis vous vous avancerez vers le petit cartouche qui sous chaque oeuvre indique la rue et la date à laquelle elle a été prélevé et vous repartirez vers une nouvelle errance dans vos souvenirs. Probablement, comme moi, vous vous demanderez, où étiez vous ce jour là, avec qui, peut être même que vous vous souviendrez d’être passé par là, un peu plus tôt ou un peu plus tard que le cueilleur d’affiches...
Il ne faut pas manquer le petit film, projeté à la fin de l’exposition, dans lequel Jacques Villeglé explique avec beaucoup de modestie et de précision sa pratique. J’ai surtout retenu de ce documentaire l’image de ce petit homme cheminant de par les rues, ployant sous le fardeau de l’énorme rouleau d’affiches qu’il venait de décollé et qu’il avait mis à grand peine sur son épaule.
J’aimerai qu’il sache que ses efforts et l’acuité de sa perception du monde m’ont apporté bien du bonheur et cela depuis longtemps, bien avant cette rétrospective que j’attendais depuis longtemps, et qui n’a qu’un seul défaut: être trop courte.

Je suis retourné voir Villeglé

 

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Une seule visite à la rétrospective Villeglé ne pouvait me satisfaire (vous retrouverezici  ce que j'en écrivais, il y a déjà un mois). Je l’attendais depuis si longtemps que j’ai voulu m’en repaître. Et puis à ma deuxième visite j’ai eu la chance de tomber sur des gardiens particulièrement somnolents d’où les nouvelles photos que vous voyez...

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Je suis reparti de ma visite du Centre Pompidou avec un énorme livre consacré à l’affichiste, aussi lourd que coûteux, dont je vous reparlerai.
Cette exposition est propice aux songes, aux questionnement sur les petits riens, sur les pas grands choses, qui furent pourtant tout pour certaines personnes à un certain moment. Grâce au relatif calme de cette exposition qui me parait peu fréquentée, qu’attendez-vous? Je songeais que bien des noms que l’on déchiffre comme par inadvertance sur ces lambeaux d’affiche n’existent déjà plus que pour avoir été rapté en contrebande par Villeglé. Nom de deuxième couteau dans des pièces de troisième ordre, suppléant d’un candidat malheureux à des élections oubliées ou encore “vedette américaine” de la première partie d’un chanteur qui ne fait plus recette depuis longtemps.

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Et puis il y a ces noms, estropiés par une lacération, que je peux compléter et qui m’évoque par exemple de féroces batailles politiques oubliées; comme ce HEL DORN que je complétais immédiatement, pour lire mentalement le nom de Michel d’ornado, candidat malheureux contre Jacques Chirac à la première élection du maire de Paris au suffrage universel. Je me demande pour combien de visiteurs ce nom, d’un homme jadis puissant, réveille-t-il un souvenir...
Le mien est bien particulier. C’était au début des années 70, avant Borg, les connaisseurs comprendront, durant la première semaine de Roland Garros, j’étais posté dès le début des matchs, à 11 heure, tout en bas de la tribune D, qui alors était accessible avec des billets ordinaires, jusqu’au premier rang au niveau du court, il y avait là quelques mordus, parmi lesquels le physicien Louis Leprince-Ringuet qui dominait ces passionnés de sa haute taille. Ces habitués se reconnaissaient d’une année sur l’autre, et se saluaient d’un discret hochement de tête, c’était les aficionados de la tribune D comme nous avait surnommé Olivier Merlin, le merveilleux chroniqueur de la chose tennistique dont la verve ne fut remplacée qu’un trop court laps de temps par celle de Serge Daney, différente mais également succulente, dans Libération. Or donc ce matin là, il me semble que nous suivions un Barthes-Parun, néo-zélandais qui ferait paraître Davidenko musculeux, lors de la pose entre deux jeux, descendit dans notre groupe, serré tout près de la terre battue au niveau du filet, le reste de la tribune étant quasiment vide, un homme en costume d’été beige, accompagné de son fils d’une dizaine d’années. Nous nous serrâmes un peu plus pour lui faire une place et il s’assit juste à coté de moi. Le jeu reprit et je ne jeta un coup d’ oeil vers le nouvel arrivant que lors de la pause suivante. Immédiatement je reconnus Michel d’ornano, à l’époque un des barons des giscardiens et homme d’affaire fort riche. Il resta la presque toute la journée avec son gamin. Commentant avec ses voisins, à voix très basse, les meilleurs coups. Pourrait-on imaginer une telle scène aujourd’hui où le moindre encocardé ne se déplace qu’avec un aréopage de garde du corps... C’était un autre temps celui d’avant le bouzin médiatique. Quelques années plus tard Michel d’Ornano traversant une rue se fit écraser par un chauffard. Il y a peu d’expositions d’artistes qui invite autant aux souvenir que celle de Villeglé...
Cette rétrospective permet aussi de découvrir des aspects moins connus du travail de villeglé comme sa première captation qui ne fut pas un pan d’affiche mais un morceau de fil de fer du mur de l’Atlantique, sculpture innocente offerte au promeneur amoureux des embruns marins qu’était Villeglé.

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Encore plus surprenant est le film de cinéma abstrait réalisé vers 1950 avec son complice Raymond Hains en faisant diffracter des couleurs à travers du verre cannelé. J'ai tenté de fixer quelques moments de ces images constamment changeantes

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Les murs de nos villes sont parfois aussi les témoins des aberrations idéologiques comme le révèle ces affiches pour déplorer la mort du tyran Mao.

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Lors d’une des premières grandes  expositions des oeuvres de Villeglé, dans les années 70, Otto Hahn, le critique d’art de l’Express notait que l’affichiste était le dernier peintre d’histoire vivant. C’était remarquablement bien vu. Car en se rendant au centre Pompidou le visiteur de la rétrospective Villeglé a rendez vous avec les soixante dernières années de l’histoire de France par le biais des affiches lacérées..
L'exposition se termine par la grande photo de l'artiste que j'ai placée en tête de cette évocation.

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