Pour se souvenir de Richard Avedon au jeu de paume

Publié le par lesdiagonalesdutemps

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Il est arrivé à Richard Avedon ce dont sont victime de nombreux artistes, la célébrité d’une partie de son oeuvre en a occulté les autres pans. La rétrospective du jeu de paume avec environ 250 pièces (toutes en noir et blanc) remet en lumière et en perspective son oeuvre toute entière qui s’ échelonne sur près de 60 ans. Si l’on trouve bien les fameux portraits sur fond blanc qui ont fait sa célébrité et en particulier la série “in the American West” dont la notoriété a fait depuis quelque peu écran au reste de son travail et à cette exemplaire carrière.
Richard Avedon est né le 15 mai 1923 à New-York dans une famille juive d’origine russe. Il est mort dans cette même ville en 2004. Parmi ses toutes dernières photo celles de grands blessés de la guerre en Irak (absentes de cette rétrospective). Il est un des très rares photographes ayant commencé par la photographie “pas sérieuse”, la photo de mode, puis à avoir effectué le grand saut en direction de la photo “sérieuse” sans pour autant abandonner la première.
Dans les photos d’Avedon il y a peu d’artifices, pas de cadrage alambiqué, mais un face à face frontal avec le modèle. Dans toutes ces photos, on sent qu’il se passe toujours quelque chose entre le photographe et celui qui est photographié qu’il soit président des Etats Unis ou S.D.F. Le modèle n’est pas arrangé, maquillé, flatté ou à l’inverse traité de haut, ce n’est pas un objet, c’est un homme face à un autre homme. L’image n’est pas plus triturée au tirage qu’à la prise de vue, pas de recadrage et pour bien le signaler Avedon laisse apparaître les bords noirs de la photographie.

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Cette éthique, il la résume en quelques phrases: << Un portrait n’est pas une ressemblance. Dès lors qu’une émotion ou qu’un fait est traduit est traduit en photo, il cesse d’être un fait pour devenir une opinion. L’inexactitude n’existe pas en photographie. Toutes les photos sont exactes. Aucune d’elles n’est la vérité.>>.

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La rétrospective est ordonnée à la fois par thèmes et chronologiquement sans que ces deux classements entre en conflit.
On commence par toute une série de photos de mode prises au tout début des années cinquante, passionnants clichés, dans lequel le photographe emmène ses belles dames en robe du soir, griffée Chanel, dans les cafés, un peu louches alors, de la Rive Gauche, on reconnaît le café des Beaux Arts, le contraste entre les mannequins et le décor anisette et percolateur est étonnant. ou dans les rues populeuses et décaties de ce Paris de l’après guerre. C’est Cecil Beaton chez Doisneau.

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Nous continuons par des images de mode que tous les amoureux de la photographie connaissent et qui ont révolutionné la photo de mode. Ces magnifiques photographies, présentées dans des grands formats au très beaux tirages, bien contrastés, fixés directement aux murs sans cadre, ni verre. Ces photographies ont été faites pour Harper’s Bazaar où il fut engagé par le légendaire Alexey Brodovitch. Avedon sera le principal photographe de cette prestigieuse revue jusqu’en 1966 qu’il quittera pour aller chez Vogue.

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L’invention dans les clichés d’Avedon saute au yeux dans ce bel accrochage. Sa grande idée a été de faire bouger ses modèles.  Ces belles images semblent être des photogrammes extraits de grands films hollywoodiens, tantôt de films noirs, tantôt de comédies musicales. Ce qui n’a rien de surprenant quand on sait que le photographe dirigeait ses modèles comme un metteur en scène dirige ses acteurs.

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La salle la plus spectaculaire, surtout pour un gay, est celle consacrée au “reportage” qu’ Avedon fit à la factory. La pièce maîtresse en est une photographie géante sur laquelle Andy Warhol est accompagné de quelques beaux garçons, ici nus, qui aidèrent à son inspiration. On peut aussi les croiser dans la trilogie cinématographique de Morrissey (Flesh, Trash, Heat), lui aussi sur la photo de même que Joe Dallesandro. Tous ces personnages sont présentés beaucoup plus grand que nature. L’effet en est saisissant.


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On trouve a coté de cette merveille, datant de 1969, où tous les protagonistes, plus ou moins vêtus, semblent avoir été saisis au débotté alors qu’elle est composée aussi savamment que “La ronde de nuit” de Rembrandt, , la photographie beaucoup moins glamour qui nous montre le torse ravagé de Wharol prise quelques semaine après la tentative de meurtre dont il fut victime et qui ruina pour toujours la santé du maître.

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Les clichés prise à la factory illustre parfaitement la réflexion d’ Adam Gopnik à la fin d’un article qu’il consacra à Wharol: << Wharol a réalisé un grand rêve moderniste, mais pas celui qu’on lui attribue communément. Il n’a pas vécu le rêve moderniste d’une super intelligence narquoise gambadant dans les pâturages de la culture de masse, mais le rêve déjà plus ancien d’un art façonné avec l’innocence absolue et sans préméditation d’un enfant. Le sillage de malheur, de souffrance et de mort qu’Andy Warhol a laissé derrière lui nous rappelle que dans l’art comme dans la vie, l’innocence ne suffit pas.>>.
Non loin de là on découvre une série qui fit couler beaucoup d’encre en son temps, celle où Avedon a fixé sur la pellicule, mois après mois de 1969 à 1973, le visage de son père, très âgé, dévoré par le cancer. Matérialisation difficilement soutenable de la mort en marche.
La salle suivante est ludique. Devant le portraits de tant de célébrités, presque toutes américaines, des arts, de la littérature, de la politique et du spectacle de la deuxième moitié du XX ème siècle, elle permet de jouer au jeu: Le reconnais tu? Des murs du jeu de paume les yeux, car ce sont toujours les yeux qu’Avedon met en exergue dans ses portraits, de nombreuses célébrités nous scrutent. On croise entre autres: Amstrong, Jasper Johns, Truman Capote, Eisenhover, Tennessee Williams, Marilyn Monroe...

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La suite nous aide a réviser nos connaissances sur l’histoire politique récente des Etats Unis. En 1976 suite à une commande, il photographie tous les hommes qui compte dans la destinée de son pays, sans distinction de fonction ni d’opinion. Et on peut dire que le spectre politique embrassé est large puisqu’il va du gouverneur Wallace à Eugène McCarthy en passant par Reagan et McGovern. Pour faire un parallèle grossier avec la France c’est un peu comme si un photographe avait tiré le portrait de la classe politique allant de Le Pen à Besancenot sans oublier ni Hollande, ni Kouchner. Le tour de force d’Avedon est que chacun apparaît dans sa singularité et sa dignité alors que les cadrages sont presque tous identiques et qu’il n’y a aucun décor.
On termine la visite par les fameux portraits de la série “In the American West”. Ils sont le fruit d’une commande du Amon Carter Museum de Fort Worth, au Texas. De 1979 à 1984, Avedon a sillonné l’Ouest américain qui subit alors une grave récession économique. Il se focalise sur des lieux bien précis: ranch, mines de charbon, abattoirs, gares routières... Il réalise des portraits de mineurs, de serveuses, de sans abris... coupés de l’environnement qui est habituellement le leur. Il traite ces anonyme, souvent au bord de la misère, de la même manière que les célébrités. Il les photographie à la chambre, sur fond neutre avec comme éclairage la lumière du jour, ses marques de fabrique.  Au sujet de ce travail Avedon déclarait: << Mon sujet n’est pas l’ouest: j’aurais pu faire ces photos en n’importe quel lieu du monde. Ces portraits parlent des gens, comme tout ce que je fais. Peu importe l’ouest.>>.

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Au sortir de cette superbe exposition on se dit que l’on a non seulement vu les photographies d’un grand artiste mais aussi celles d’un type bien qui lorsqu’il appuyait sur le déclencheur laissait ses a priori et ses préjugés au vestiaire pour ne laisser parler seulement que son coeur et son intelligence deux choses qu’il ne lui faisait pas défaut.

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Comme vous l’avez remarqué ce ne sont pas des photos réalisée par moi-même qui illustre ce compte- rendu;  est-ce un acte manqué, mais le jour de ma visite j’avais oublié mon appareil photo. Sans doute que mon subconscient m’a dit ce jour là, qu’il serait un peu ridicule de faire mes propre photos de celles du grand Avedon. En rentrant, toutefois je me suis souvenu que je possédais deux anciens numéros de “L’égoiste” où se trouvaient quelques unes des plus belles photographies de l’exposition, alors cette fois, caché de la vue de tous, je me suis essayé à ce crime de lèse majesté...

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Enfin, j’ai souvent constaté qu’il est fréquent que l’on nie l’intelligence aux photographe, sans doute parce chacun pense peut être pouvoir en faire autant, ou que leur art a besoin d’un truchement “mécanique”. Pourtant il suffit de lire une interview d’Avedon pour s’apercevoir de la profondeur et de la justesse de sa réflexion. Comme en témoigne par exemple ces propos sur la beauté: << La beauté c’est aussi isolant que le génie ou une malformation. Mais au contraire du génie, la beauté vous éloigne du monde sans vous offrir de vraie compensations. J’ai toujours été conscient de la parenté entre la folie et la beauté. Cela contribue-t-il à expliquer un peu, ce qui paraît contradictoire dans mon travail? Ce n’en est qu’un aspect. Ça n’a rien à voir avec la discipline photographique ou quoi que ce soit, mais vous comprendrez ce que je veux dire en regardant mes portraits: une possibilité d’échec, de danger, de poésie dans la vie, et la frontière fragile qui sépare l’ensemble.>>.

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