pour se souvenir de la maison de poupée à la Colline

Publié le par lesdiagonalesdutemps

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Nora (Chloé Réjon) la jeune épouse d’Helmer (Eric Caruso) a falsifié la signature de son père mourant pour qu’il se porte caution pour le prêt qu’elle contracte auprès de Krogstad (Thierry Paret), un avoué peu scrupuleux. L’argent à pour but de financer un long voyage en Italie pour qu’Helmer, gravement malade, se rétablisse. Nora a dit à son mari que c’était son père qui a donné l’argent pour la convalescence italienne d’Helmer. Le remède a été efficace; quelques années après, de retour en Norvège, juste avant Noël, Helmer est nommé directeur d’une banque dans laquelle Krogstad est désormais employé. Helmer veut le renvoyer. Pour ce défendre Krogstad veut révéler au mari la dette que sa femme a envers lui. Nora escompte qu’au cas où le crime serait découvert qu’Helmer se sacrifie pour elle.

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Chloé Réjon et Eric Caruso.

Voilà l’argument de la pièce d’Ibsen qui est un chef d’oeuvre absolu tant par sa progression dramatique que par la profondeur psychologique des personnages. “La maison de poupée” est archétypale de l’architecture de la dramaturgie ibsenienne. L’intrigue principale se développe de plus en plus. Et puis plus on arrive vers la fin, plus les intrigues secondaires et contingentes s’effacent. Dans “La maison de poupée” elles sont personnifiées par les rôles de Madame Linde et du docteur Rank. Pour arriver à un endroit très précis où enfin, là, le héros peut être jugé. Le théâtre d’Ibsen est un théâtre de progression dramatique, alors que par exemple celui de Tchekhov, son presque contemporain, est un théâtre de montage, montage subtile des intrigues subsidiaires qui nourrissent l’intrigue principale. Contrairement au théâtre de Tchekhov dans lequel il n’y a pas de jugement chez Ibsen toutes fautes doit être sanctionnées.

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Thierry Paret et Bénédicte Cerutti.

La mise en scène de Stéphane Braunschweig est humble, efficace et audacieuse par son recours à l’épure. Braunschweig a fait confiance à la force du texte et des situations. En faisant jouer la pièce en costumes d’aujourd’hui le metteur en scène renforce l’empathie du spectateur avec les personnages. Ce traitement met en évidence l’actualité d’un texte écrit en 1879. La maison de poupée est peut être la première pièce féministe de l’histoire du théâtre. . On a pu lire dans un passé récent, paradoxalement sous des plumes féministes que “La maison de poupée” était une pièce démodée sous prétexte que les rapports homme/femme auraient changé. Certes mais dans bien des couples, en particulier dans la bourgeoisie, la confrontation entre Helmer et Nora n’a rien d’ obsolète.

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Chloé Réjon et Bénédicte Cerutti.

Il serait bien réducteur de réduire cette précise mécanique théâtrale à un brûlot pour la libération de la femme. Ibsen y brasse bien d’autres thèmes, la possession, le pouvoir, le poids de la famille, la jalousie... Les personnages s’agitent dans un monde où on ne parle que d’argent, d’ambition sociale, d’enrichissement, un monde du salut par l’argent... Cela ne vous rappelle rien?
Le décor, vaste espace blanc, sous une lumière crue, presque nu, libère Ibsen des fanfreluches qui souvent l’étouffent, qu’on se souvienne de la mise en scène cosy de Roman Polanski pour “Hedda Gabler”, il y a quelques années au Marigny.
Dans les premiers actes l’espace est divisé en deux parties, le gynécée dans lequel batifole la maisonnée et le bureau, ici une sorte de grande boite, où l’homme travaille, territoire interdit aux femmes, dans lequel l’homme est enfermé, lieu aux horizons borné, que l’on n’apercevra que par l’ entrebâillement d’une porte.
La mise en scène est un art difficile et multiple si la scénographie de Braunschweig est exemplaire exemplaire, il n’en va pas de même pour la direction d’acteur.

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en haut, Chloé Réjon et Thierry Paret
en bas, Chloé Réjon et Philippe Girard

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La distribution est dominée par l’ extraordinaire Chloé Réjon qui campe une Nora d’abord mutine puis que l’on découvre manipulatrice et qui termine en femme déchirée mais libre. Ce très joli modèle réduit de femme par sa présence piquante et enjôleuse m’a évoqué à la fois les plus grandes tragédiennes de l’histoire du théâtre qu’ une figure aussi moderne qu’ Eva Longoria dans “Desperate Housewives”. Il faut bien reconnaître que sans démériter ses partenaires ont un peu de peine à se hisser à son niveau. Je crois que c’est en partie de la faute au metteur en scène qui fait jouer trop mécaniquement le personnage de madame Linde jouée Benédicte Cerutti et de façon trop extraverti le personnage du docteur Rank dans lequel Philippe Girard appuie trop ses effets. Si ces dissonances dans le jeu apportent un relief supplémentaire à la pièce, elles nuisent néanmoins à sa cohérence mais cette incohérence est aussi fructueuse. En face de Chloé Réjon, Eric Caruso, un grand mou costaud, tire Helmer vers la veulerie alors que le personnage pourrait être vu aussi comme un homme qui ne peut s’évader du carcan de ses valeurs morales. Lorsqu’adolescent j’ai lu “La maison de poupée” je voyais plus Helmer semblable à sorte d’Ashley (celui d’”Autant en emporte le vent”) fragile et cassant...

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Chloé Réjon et Eric Caruso
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“La maison de poupée nous interroge sur la manière de vivre dans une société dépourvue d’idéaux ou plutôt dans laquelle l’idéal est ramené à la minuscule sphère privée de chaque individu pour lequel il ne reste plus qu’à se reporter sur l’estime de soi ou sur l’autre, comme miroir de soi, dans l’image que l’on projette dans l’autre. Nora se fait une haute opinion de son mari, sans que rien dans la pièce puisse corroborer cette admiration. Lorsque Helmer tombe du piédestal sur lequel Nora l’avait placé, cette dernière chute avec lui. Ce qui va bien au delà de la problématique du couple et de la place de la femme dans celui-ci et nous parle de l’effondrement de vies fondées sur de fausses valeurs

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