pour se souvenir de L’avant garde russe au Musée Maillol en 2009

Publié le par lesdiagonalesdutemps



La collection Costakis de l’avant garde russe, qui n'avait jamais été montrée en France, dont 200 œuvres (Rodchenko, Malévitch, Lissitzky, Tatline, Popova, Kudriashev, Redko, Anders, Nikritin...) sont présentées au Musée Maillol, si elle ne comporte pas que des pièces majeures, mais il y en a de nombreuses, est d’un intérêt exceptionnel. Tout d’abord parce que depuis la grande exposition au centre Pompidou, Paris Moscou en 1989 cette mouvance artistique n’avait plus fréquenté les cimaises parisiennes, ensuite parce qu’en ces temps où les boussoles s’affolent, elle nous parle en filigrane d’une tyrannie assassine pour les artistes.

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Malevitch
Les multiples avant-gardes russe ne se sont développées sur moins de 20 ans des alentours de 1910 à la fin des années 20 où la doxa stalinienne imposa comme école d’art unique le réalisme soviétique. Mettant à l’index toutes les autres formes d’expression et envoyant au goulag, comme traître à la classe ouvrière, les artistes qui ne se conformaient pas à ce diktat.

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.439e7b2127Le visiteur est accueilli, à l’entrée de la grande salle du rez de chaussée, par la belle toile de Rodtchenko, les robots, qui a été choisi pour être le visuel principal de la manifestation. La suite est moins brillante, les premières toiles ne sont que de serviles “à la manière de” des cubistes. Ensuite ces peintres tombent sous la coupe des futuristes  italiens. Il y a aussi des  toiles inattendues de Malvitch et Klioune : des portraits quasiment « fauves » de 1909-1910. Petit à petit certains font une sorte de synthèse des deux écoles, l’Ouvrier-aviateur" d'Alexei Morgounov, (1913), en est un bon exemple. Il faut presque attendre dix ans pour que les artistes russes ayant fait leur miel des différentes influences occidentales se mettent à inventer et ce sera pour quelques années une extraordinaire effervescence.

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Ouvrier-aviateur" d'Alexei Morgounov, (1913).
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Kliun
Il est amusant de remarquer, sur le mur de gauche de la grande salle, un tableau de Rodtchenko, deux cercles,  de petites dimensions, alors qu’il a servi pour les affiches de 4 mètre par trois qui ont été utilisées pour annoncer l’exposition dans le métro parisien...
Si Rodtchenko qui se détache comme étant le grand artiste de cette avant garde, est bien servi, Malévitch l’est moins, son suprématisme le plus strict n’est représenté que par une croix blanche sur fond noir. A son coté on remarque une belle toile bitumineuse tout en camaïeux de gris qui annonce Soulage.

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La grande leçon de l’exposition est de nous apprendre ou de nous faire se souvenir que bien de ces peintes russes après avoir été des suiveurs sont d’extraordinaire précurseurs d’écoles et de manières qui verront le jour bien après eux et d’autres lieux.
On pourra bientôt vérifier avec l'exposition Kandinsky combien cet artiste a été fécondé par cette avant garde.
La partie la plus intéressante de l’accrochage se trouve au même niveau dans les petites salles latérales qui sont vouées au constructivisme. De nombreux artistes se mettent au service de la révolution bolchévique. Et veulent que leur art soit accessible au plus grand nombre. Ils investissent tous les champs de l’art appliqué, typographie, mise en page, architecture, propagande politique, comme ses projets de tribunes sur lesquelles les commissaires du peuple pouvaient haranguer la foule, décors et costumes de théâtre, objets de la vie quotidienne... On peut voir dans des vitrines des pièces d’une très élégante vaisselle! La série de cartes postales  des Spartakiades (Gustave Kloutsis, 1928) est particulièrement amusante.

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carte postale pour annoncer les spartakiades

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Constentin Vialov, projet de costume

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projet pour décor de théâtre.

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projet pour un décor intérieur d'un théâtre
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Le constructivisme qui irrigue encore bien des créations contemporaines, que l’on pense à l’affiche du film V, ou à la pochette d’un des derniers disques de Franz Ferdinand, mériterait bien une grande rétrospective parisienne au Centre Georges Pompidou par exemple.

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Lorsque l’on monte à l’étage bien des surprises attendent le visiteur, commençons par la mauvaise, les pitoyables toiles  de nombreux peintres qui essayaient pour survivre de revenir au figuratif pour obéir aux ordre de Staline. Un artiste comme Rotchenko résistera jusqu'aux années 40.


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ci-dessus 2 toiles de Rotchenko
Mais heureusement de belles choses font oublier cela comme cette curieuse toile surréaliste “ l'adieu aux morts” de Nikritine, où l’on voit un petit homme unijambiste acec gants blancs et muni d’une bequille étincellante. Il semble faire la quête à des individus étranges, stagnant dans un couloir ou trainent des rats et pleurant je ne sais quelle fin. Le tableau n'est pas encadré. Yves Kobry, le commissaire de l’exposition nous explique qu'il aurait  été découpé. Il m’a fait  penser à certains Balthus. Il y a surtout  cette grande peinture sur papier de Rodtchenko qui annonce le dripping de Pollock.

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Plus loin des résurgence du futurisme au couleurs vivent éclairent toute une salle.

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Et puis nous nous retrouvons face à des œuvres géométriques et minimalistes...
La cuisine communautaire soviétique de Kabukov (1992-1993), exposée en sous-sol depuis maintenant quelques temps au musée Maillol, s’intègre parfaitement dans cette perspective constructiviste.



IMG_4369Cette collection privée, comptant 1.300 œuvres, la plus importante au monde consacrée à l'abstraction russe, aujourd'hui conservée au musée d'Art contemporain de Thessalonique a été patiemment rassemblée par un amateur éclairé et passionné, d'origine grecque, ayant passé presque toute sa vie à Moscou. Elle nous raconte aussi l’histoire exceptionnelle d’un homme, Georges Costakis (1913-1990). Il vient d'une famille de marchands de l'île grecque de Zakinthos établie en Russie au début du XXe. Il a vécu presque toute sa vie à Moscou, avant d'y être indésirable. C’était un modeste chauffeur d'ambassade d’abord  de Grèce puis du Canada. Il accompagne visiteurs et diplomates chez les marchands d'art de Moscou. Sans aucune formation artistique, il prend goût à l'art et commence une collection d'icônes et de petits maîtres hollandais. Un jour, il a le coup de foudre pour un œuvre d'Olga Rozanova. Il commence alors une collection d'œuvres de l'avant-garde russe. On est en 1947 et ces œuvres, proscrites, ne sont plus exposées dans les musées. Georges Costakis est un des seuls en Union soviétique à s'y intéresser. Cet art devenait art dégénéré et ne pouvait exister. leurs auteurs ont du y  renoncer, cacher les toiles. Et le public doucemement s'est mis à oublier son existence déjà difficile. Comme ces œuvres censurées et oubliées n'ont presque plus de valeur marchande, il peut, avec des moyens tout à fait limités, en acquérir près de 1300 en 30 ans.



Dans son petit appartement dans une HLM moscovite, il entasse tableaux et dessins amassés patiemment au fil des rencontres avec les artistes ou leurs héritiers. Outre l'avant-garde d'avant la révolution, il s'intéresse aussi aux artistes plus contemporains, considérés comme subversifs: grâce à sa collection, il a sauvé de l'oubli la première avant-garde russe et aussi les œuvres des nombreux mouvements nés après la révolution.


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Quand en 1974 la milice écrase avec des bulldozers une exposition d'artistes non-officiels dans un jardin public, Costakis traite cette milice de "fascistes". La répression ne se fait pas attendre. On brûle sa datcha. Après de longues tergiversations il est autorisé à quitté l’URSS mais après avoir du donner la moitié de sa collection à la Galerie Tretyakov de Moscou où elle est toujours exposée. Il quitte l'Union soviétique à la fin des années 1970 et se réfugie en Grèce. Le reste de la collection sera acquise par l'Etat grec et exposée au musée de Thessalonique dont vient les œuvres que l’on peut voir à Paris au Musée Maillol.
C’était une histoire soviétique. On ne devrait pas trop oublier ces histoires là...

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Lioubov Popova, architecture picturale 1918-1910.

Et puis il faudrait se souvenir un peu plus de Dina Vierny. C'était une grande dame qui est partie il y a quelques semaines sans que la grande presse n'ait rien remarqué, et pourtant elle a doté Paris d’un de ses plus beaux musées où depuis des années se déroulent des expositions passionnantes.

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Ivan Klioune

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