pour se souvenir de Bacon à la Tate Britain en 2008

Publié le par lesdiagonalesdutemps

 

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Avant toutes considérations sur l’exposition, il faut dire que pour ceux qui s’intéressent à l’ art contemporain et moderne la rétrospective Bacon est avec celle de Balthus à Martigny qu’il faut absolument voir.
D’abord tout simplement parce qu’elle donne à voir un très grand nombre de tableaux de celui que je considère (et heureusement beaucoup avec moi ) comme étant le plus grand peintre de la deuxième moitié du XX ème siècle.
Mais il faut bien constater que pour les amateurs de Bacon l’exposition à la Tate Brittain ne leur apprendra pas grand chose. Et c’est le moment de pousser un immense cocorico. Celle de 1996 au centre Pompidou était très supérieure. D’abord en ce qui concerne la muséographie (accrochage et éclairage...) comme la plupart des critiques que l’on peut lire, je ne comprend pas le choix de la Tate Britain, même si ses cimaises ne sont pas honteuses, elles n’ont pas l’ampleur de celles de la Tate Modern. Le choix de ramener Bacon dans le giron de l’art britannique, s’ il est judicieux, n’avait peut être pas besoin de ce surlignage nationaliste.

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Mais surtout par le nombre d’oeuvres exposées à Paris était près du double par rapport avec celle présentées à Londres où les grands triptyques de la deuxième partie de la carrière du peintre, après la mort de son ami John Dyer, sont bien rares. Même si je pense que Bacon a atteint le sommet de son art dans les années 60. Je tempérerais néanmoins mon jugement par le choc que j’eus, âgé de 20 ans, lorsque j’ai découvert Bacon lors de la grand exposition du peintre au Grand Palais à Paris en 1971. Mais ne tergiversons pas pas la plupart des grandes toiles de Bacon sont au bord de la Tamise.

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La partie la plus inédite et la plus passionnante est la présentation de “dessins” que l’on peut interpréter comme préparatoires à certains grands tableaux. Plusieurs de ses “dessins”, tous fait directement à la peinture, sont tracés en superposition sur des photos. Ils seront une révélation pour beaucoup. Ceux-ci ont été trouvé après la mort du peintre dans son atelier. Toutes ces pièces sont habituellement exposées à Dublin. Elles démentent en partie les déclarations de Bacon qui a toujours soutenu qu’il ne faisait jamais de dessins préparatoires avant de se colleter à la toile. Dans cette même partie, on découvre d’émouvantes notes manuscrites, que Bacon jetait sur des carnets. Elles aussi en vue de l’élaboration d’oeuvres.

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Pour la première fois depuis qu’il fut exposé à la galerie Claude Bernard en 1977, on peut voir un triptyque, sans titre, daté de 1976 qui, jusqu’à sa vente en mai 2008 à New-York pour 70 millions de dollars, n’a connu qu’un seul propriétaire, Jean-Pierre Mouex dont la biographie est presque aussi flamboyante que celle de Bacon bien que le personnage ait cultivé la discrétion à l’inverse de beaucoup d’hommes d’affaires amateur d’art. Le tableau de Bacon est son portrait, tout du moins un portrait à la Bacon. Mouex est né en 1913 en Corrèze mais sa famille très modeste, déménage bientôt à Libourne où elle achète un petit domaine vinicole, château Taillefer dont le vin s’écoule mal. Ce qui conduit Jean-Pierre Mouex à fonder en 1937 une entreprise de négoce. Le succès de cette dernière est tel que Mouex peut s’offrir bientôt un château, puis deux puis vingt... Ils s’appelle Magdelaine, Trotanoy, La Grave, Canon Fonsac, Certan-Mazelle, Certan-Giraud et surtout Pétrus que l’on retrouvera aussi bien à la table de la reine d’Angleterre qu’à celle de Kennedy... Il a été le premier à s’intéresser aux vins de la rive droite de la Garonne et à les exporter massivement. Il fut aussi le premier français à s’intéresser aux vin de Californie. Dès le début de son activité professionnelle, en parallèle avec celle-ci Mouex dans la plus grande discrétion se met à collectionner les tableaux, lui qui n’a aucune formation artistique ni même culturelle, il faut dire qu’il n’en avait pas plus dans le commerce ou en oenologie, ce qui ne l’a pas empêché de réussir. D’abord il achète un Utrillo puis des toiles cubiste de Derain et surtout du bordelais André Lhote puis il se dirige vers des artistes à la peinture plus radicale comme Rothko ou Richter. Il fréquente aussi, toujours aussi discrètement le monde de l’art et se lie d’amitié avec Bissière et avec la veuve de Raoul Dufy. Un de ses proches confie: << Il aimait se confronter avec ce qu’il ne connaissait pas... Il n’avait aucune éducation mais un sens inné de la peinture et ne s’est jamais fait conseiller.>>. C’est au début des années 70 qu’il fait connaissance avec Bacon sans que l’on sache quels étaient les liens qui unissaient les deux hommes mais l’on sait que le peintre ne faisait le portrait que de gens qu’il connaissait bien car ce triptyque est aussi un portrait. Le panneau central est inspiré du mythe de Prométhée qui ayant apporté le feu aux hommes est condamné à avoir le foie perpétuellement dévoré par un vautour (allusion à l’alcoolisme de Bacon (?) et n’oublions pas que Moex était marchand de vin!). Les panneaux latéraux sont peut être le portrait du négociant mais sont aussi inspirés par une photo de sir Chamberlain d’où le monocle. Certain critiques ont vu également une allusion au Big Brother d’Orwell... Jean-Pierre Mouex qui dit-on aurait acheté à Bacon le tableau contre des bouteilles de Pétrus... Il est mort en 2003.

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C’était une une des histoires que l’on peut lire en filigrane de cette magnifique réunion de tableaux d’un grand peintre. Il y en a bien d’autres comme celle de son amour pour John Dyer bien plus tragique qui a même donné un beau film “Love is devil”...
Malheureusement selon l’habitude britannique la plupart des tableaux sont présentés sous verre, ce qui est redoutable pour l’éclairage car il est impossible d’éviter les reflets. Je me demande si cette fâcheuse habitude n’est pas en partie responsable de la désaffection des français pour la peinture anglaise... Du moins dans le cas présent elle m’a coupé l’envie de faire des photos. Malgré cela on peut voir le travail de la pâte sur la toiles dans la première partie de son oeuvre, ce que l'on oublie si l'on ne connait que les tableaux de la fin.



Si l’accrochage pseudo thématique brouille un peu l’idée directrice de la rétrospective, l’accrochage strictement chronologique en 1996 au centre Pompidou était beaucoup plus éclairant, le catalogue lui dessine clairement les intentions des conservateurs de l’exposition: replacer Bacon dans une certaine filiation dans l’histoire de l’art en général et surtout dans celle de l’histoire de la peinture anglaise ce qui est beaucoup plus nouveau et plus intéressant. Car si Bacon n’a jamais fait mystère de la place qu’ont tenu dans son imaginaire des peintres comme Velasquez, Van gogh, Picasso... (le catalogue  confronte également des œuvres de Bacon avec celles d’autres artistes comme Daumier, Gauguin...) . Il était beaucoup plus réticent à avouer sa dette envers ses confrère contemporains et anglais. Pourtant dans ce précieux catalogue les mises en présence des tableaux de Bacon avec ceux notamment de Sutherland et de Vaughan   sont très instructives. Sont cité également David Hockney, pour lequel Bacon avait une solide inimitié, Hamilton et Minton.
On peut regretter fortement que l'accrochage ne mette pas en regard des toiles de Bacon celles dont il est question dans le catalogue, pour certaines rien n'était plus facile puisqu'elles sont dans la collection permanente de la Tate britain comme celles de Sutherland, Hamilton ou de Vaughan...

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Par ailleurs les rapports qu’entretenait Bacon avec les photographies sont bien mis en évidence. On voit que nombreuses sont les images photographiques qui ont inspiré le peintre, des plus nobles, comme celle des décompositions du mouvement de Muybridge ou des clichés de Lartigue ou Capa aux plus triviales, celles issues des revues porno-soft gay des années 50, 60.

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A ce propos les conservateurs ne font pas l’impasse sur l’homosexualité de Bacon, bien au contraire et la mette en perspective avec son oeuvre et plus généralement avec la peinture anglaise moderne et contemporaine (Il y a toute une étude à faire sur le sujet car nombre de peintres anglais importants au XXéme siècle sont notoirement gay: Bacon, Hockney, Vaughan, Minton... la liste est loin d’être exhaustive ).

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Ils avancent que l’obligation de tenir sa sexualité secrète, pendant presque toute la vie du peintre l’homosexualité était passible des tribunaux en Angleterre, est une des explications de la noirceur de la peinture de Bacon. Ils vont même plus loin en comparant les goûts sexuels de Bacon et Vaughan, tous deux sadomasochistes et l’on apprend que si Bacon préférait Soho pour draguer, Vaughan lui arpentait les parcs londoniens (moi aussi mais c’est pour photographier les écureuils et les différents volatiles qui les peuplent).
Enfin une visite à la Tate britain est une leçon d’athéisme magnifiquement illustrée. Bacon nous montre, avec, o combien de talent, que l’homme n’est qu’une carcasse en devenir, un animal comme un autre. Dans certains de ses tableaux les plus forts, on ne sait si l’on admire l’anatomie d’un humain ou celle d’un grand singe...

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L’exposition se termine le 4 janvier 2009 à la Tate Britain. Elle migre ensuite au Prado à Madrid du 3 février au 19 avril 2009, puis au Metropolitain de New-York du 18 mai au 16 août 2009.
Nota: En cliquant sur le lien suivant: http://goo.gl/P8UCH, vous pouvez écouter une émission de France-Culture dans laquelle Pierre Descargue s'entretient avec Francis Bacon, le 12 juillet 1976.

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