pour se souvenir d'Un pédigrée de Modiano à l'Atelier

Publié le par lesdiagonalesdutemps

Image_11
Je répugnais quelque peu à aller voir l'interprétation d'Edouard Baer du Pédigrée de Modiano. Agacé que je suis de voir les scènes des théâtres parisien encombré par les ersatz de théâtre que sont trop souvent, lectures, monologue et autres one man show, le plus souvent pour de sordides et inavouée raisons, l'économie étant la première. Il est évident qu'il est moins coûteux de rémunérer une personne qu'une troupe. Il n'en reste pas moins que pour moi le théâtre ce sont des acteurs qui jouent ensemble dans un décor.
Mais dans le cas présent, la curiosité d'entendre le beau texte de Modiano fut plus forte que mes réserves. Si j'ai lu à peu près tout de cet écrivain, je n'avais jamais entendu de lecture d'une ou d'un morceau de ses livres. Malgré mon grand âge je n'ai pas encore atteint celui où l'on me fera la lecture. Entendre un texte est tout autre chose que de le lire. L'écoute est à mon sens un verdict plus exigeant pour un texte que la lecture. Elle pénalise aussi bien les longueurs et langueurs d'une écriture que le simple utilitarisme de celle-ci. A l'inverse certains auteurs, presque toujours les plus grands, prennent toute leur saveur par la voix du lecteur. Julien Gracq par exemple est de ceux-ci.
un_pedigree2_fw
Et bien je ne fus en rien déçu et me confirma que Modiano est bien le plus grand de nos écrivains vivants. Mais la révélation de la soirée fut Edouard Baer que je n'avais jamais vu sur scène et assez peu au cinéma et que dans des rôles secondaire. Par la vêture et le maintien il a choisi de camper le narrateur avant le succès de son premier livre, "La place de l'étoile". Il nous apparaît sur le profond plateau nu du Théâtre de l'atelier que n'encombre qu'une  table et sa chaise à l'étroit dans  un pauvre petit costume de serge élimée qui transforme le dandy un peu gourmé, que j'ai eu l'occasion de croiser à la ville, en un triste pousse mégots. La transformation est saisissante. Et voila qu'engoncé dans ses pauvres hardes notre homme nous raconte sa vie avec une émotion retenue et une distance qui est la seule façon convenable pour que l'auditeur n'ait pas le coeur immédiatement brisé par la lamentable odyssée de ce pauvre gosse ballotté entre des parents aussi médiocres que mal aimants. Un Baer a encore un peu taillé dans ce texte déjà si sec, comme on le dirait d'une musculature. Le miracle c'est que sous nos yeux, Baer, qui n'a jamais l'âge du personnage dont il retrace la vie, Modiano est né en 1945 et le parcours qui nous est narré s'arrête vers 1965, est tantôt cet enfant rabroué mais les yeux grand ouvert sur la vie, ce jeune homme révolté et qui ne sait pas qu'il est sûr de son talent, cet écrivain fourbu, mais arrivé, qui revient sur les souffrances qui ont nourri son imaginaire et sera le viatique qu'il fera fructifier.
Durant un peu moins d'une heure trente nous sommes resté suspendu aux lèvres d'Edouard Baer, souvent le coeur serré, parfois riant de la politesse du désespoir du texte. En sortant j'avais encore plus d'admiration pour l'écrivain et l'homme Modiano qui a transmuté un mal parti en un grand écrivain français et pour Edouard Baer qui a su si bien lui donner une voix...
Malheureusement, je ne crois pas que Pédigrée se joue encore. J'ai assisté à une des dernières il y a quelques jours. Il faudrait en plus que je me presse d'avantage pour rédiger ces chroniques, mais la très relative trépidance de ma vie et ma fainéantise naturelle se joignent pour contrarier la célérité souhaitée. Mais peut être se donnera t il en tournée et peut être aussi sera-t-il repris la saison prochaine. D'autre part espérons qu'un dvd sera réalisé de ce beau et émouvant spectacle.

Commenter cet article