por se souvenir de Coriolan aux Amandiers

Publié le par lesdiagonalesdutemps

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Avant toute chose, il me semble qu’un petit rappel historique s’impose. Il y a peu je suggérais que la myopie n’était pas souhaitable pour une bonne connaissance du cinéma, elle ne l’est pas d’avantage pour le théâtre et c’est encore plus vrai pour une pièce directement politique comme Coriolan de Shakespeare (1564-1616).
Une représentation de Coriolan fut intimement mêlé à des épisodes sanglants de l’histoire de France du XX ème siècle. En février 1934, dans une atmosphère de scandales financiers, le pouvoir de la république démettait brutalement de ses fonctions le préfet de police Chiappe, proche de l’extrême droite, et lui proposait un placard marocain qu’il refusa. Cette affaire fut un des déclencheurs des émeutes du 6 février 1934 (un peu comme l’éviction de de la cinémathèque fut en 68 l’un des prétextes des révoltes de mai). Le 6 février 34 fut une tentatives avortée des ligues d’extrème droite associés au Croix de feu du colonel de La Rocque*, qui fournissait le gros des troupes, et à l’Action Française pour renverser la république. Au matin de l’insurection, on dénombra 15 morts et 1435 blessés. Il se trouve qu’à cette époque était donné Coriolan sur la scène de la comédie française. La sortie de la comédie française fut un point de ralliement pour les manifestants.

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La mise en scène alors faisait la part belle à la reconstitution antique. Une partie importante du public huait les harangues des tribuns du peuple et exultait en voyant les saluts à la romaine lors du triomphe de Coriolan au début de la pièce. Il est gros à parier que ce souvenir à largement incité Christian Schiaretti, le brillant metteur en scène de la version que l’on peut voir actuellement au Théâtre Nanterre- les Amandiers et en dvd (j’y reviendrai) à ne pas situer trop implicitement l’action dans le monde romain et à vêtir ses comédien de costume du XVI ème siècle, ce qui permet par exemple d’éviter les fameux salut à la romaine qui furent remis à l’honneur par Mussolini, puis adoptés par le pouvoir nazi.

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En 1607-1608 Shakespeare vient de lire “La vie des hommes illustres” de Plutarque dont un des chapitres à trait à la vie de Coriolan  . L’intrigue de la tragédie ne se démarque peu du texte de Plutarque. Lorsqu’il compose Coriolan, il a sans doute 43 ans. Il y a déjà environ une vingtaine d’années qu’il écrit des pièces (parfois en collaboration avec d’autres dramaturges),  Henry VI, Richard III (1591-1593), Richard II, Henry V (1595-1599), Le roi Jean (1596) Hamlet 1600-1601, Othello (1603-1604), Le roi Lear(1605-1606), Macbeth (1606).
Plusieurs pièces du dramaturge se réfèrent à l’histoire romaine. Dans “le viol de Lucrèce” (1593-1594) il décrit la chute du tyran Tarquin et les débuts de la République. Dans “Jules César” (1599) il se concentre sur l’assassinat de César. Dans “Antoine et Cléopatre” (1606-1607) il s’intéresse aux débuts convulsifs de l’empire, alors que dans “Titus et Andronicus”, il ausculte la fin de ce même empire.

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Fin connaisseur de l’histoire romaine, il met à juste titre sous jacent à l’intrigue de sa tragédie la hantise de la guerre civile qui irrigue toute l’histoire romaine. Il met aussi en évidence l’instabilité perpétuelle de la République romaine (guérie par l’empire).  Shakespeare suggère que seul une menace extérieure peut souder une nation et lui faire oublier chicanes et luttes de classes...
Coriolan n’est pas une pièce à thèse, même si elle a été accusé d’être une pièce fasciste (il faut reconnaitre que la trajectoire de Coriolan n’est pas sans rappeler celle de Mussolini), mais qu’entendaient par là ceux qui proférèrent ce mot devenu le réceptacle de toutes les haines courtes en politique? Certes, je ne suis pas sûr qu’elle ravisse les démocratolâtre, mais je n’en suis pas et n’ai jamais considéré que nos démocraties soit la borne ultime de l’excellence de la science politique. Shakespeare, comme à son habitude, ne porte aucun jugement moral sur les personnages ou les forces en présence.
Je ne cacherais pas que mes sympathies vont à Coriolan (celui du premier acte), mais j’ai beau scruter notre horizon politique je ne vois pas venir un de ses émules.

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Le spectateur français d’aujourd’hui n’est pas en peine de trouver des échos du présent ou d’un passé plus ou moins lointain dans Coriolan. Certaines situations ou postures des personnages peuvent faire penser, à tel ou tel moment de la pièce, aussi bien à notre actuel président qu’à de Gaulle ou Pétain. Et par sa fin piteuse (qui n’est pas celle que l’on trouve chez Tite-Live) il rappelle aussi le général Boulanger.
La pièce pose plusieurs questions qui restent d’actualité : Quel est la place de la représentation dans la politique? Un homme d’exception est il le gouvernant idéal? Un chef de guerre valeureux peut il être un guide en temps de paix? Dans quelle mesure les aléas de la vie privée d’un chef peuvent ils modifier la conduite des affaires de la cité? Faut il préférer la sécurité à la liberté?

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Bien des répliques ne sont pas sans trouver des échos encore aujourd’hui: << Ce pouvoir se gorge de ripailles dont l’ excédent suffirait à nous nourrir...>>, << Ils disent que les pauvres qui revendiquent ont l’haleine forte...>>, << Vous faire confiance, à chaque minute vous changez d’avis et trouvez noble celui que vous haïssiez tout à l’heure, vil celui que vous couronniez... >>...

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Mais peut être plus que par son éternel actualité politique, c’est la richesse de la personnalité de Coriolan qui me séduit le plus dans cette tragédie, tout du moins celui du début et non le Coriolan du dernier acte à la coupable sensiblerie familiale. Elle est riche de toutes les contradictions qui font un homme. Coriolan est à la fois courageux, jusqu’au bravache et faible avec sa mère qui le manipule (le “couple” Coriolan-Volumnia rappelle beaucoup celui formé par Néron et Agrippine), Prèt à sacrifier sa vie pour son pays mais en même temps méprisant pour ses habitants...

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Schiaretti a pris le parti pris d’habiller ses acteurs avec des costumes de la renaissance, alors que l’action est sensée se passer cinq siècles avant notre ère, si ce procédé a de nombreux avantages, outre celui d’éviter de gênantes réminiscences, comme je le notait plus avant dans mon billet, surtout notamment celui d’apporter une distance supplémentaire entre le spectateur d’aujourd’hui et le texte de la pièce sensée se dérouler dans une époque romaine plus mythique qu’historique, plus prosaïquement ces costumes apportent sur le plateau, laissé  entièrement nu, des notes de couleurs, ce qui n’aurait pas été le cas avec une vêture à l’ antique. Mais le fait   d’habiller les comédiens à la mode du XVI éme siècle génère aussi des inconvénients. Le plus important est le hiatus que ce décalage temporel installe entre  ce que l’on voit et ce que l’on entend. La distance à mon sens souhaitable demande aussi un effort supplémentaire au spectateur, néanmoins la pièce est très accessible.

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Sa lisibilité est aidé par la mise en scène dynamique et fluide de Christian Schiaretti qui réussit à investir l’immense plateau du théâtre. Néanmoins il arrive parfois qu’il paraisse trop grand même pour la troupe de la trentaine de comédiens qui l’habite. Cette mise en scène est exemplaire par son souci de rendre le texte le plus clair possible toutefois je ne comprend pas de faire de Cominius, joué par Alain Rimoux, un invalide que l’on pousse dans sa petite voiture, ce qui est tout de même curieux pour un général romain. Je regrette aussi que le rôle du fils adolescent de Coriolan soit tenu par une jeune femme.

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Le rouge des drapeaux claque, le sang des combats et les eaux sales de la politique s'écoulent par la bouche d'égout au centre de la scène. L'utilisation des clairs-obscurs renvoie à la représentation du pouvoir, notamment dans la peinture anglaise ou flamande du XVIIe siècle. Cette théâtralité, ce souffle épique tiennent en haleine tout du long, malgré la durée du spectacle. C’est aussi un véritable bonheur de voir une troupe aussi nombreuse sur un plateau. Trop souvent Shakespeare est monté au rabais, ce n’est pas le cas ici.

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Le texte français de Jean Michel Déprats n’est pas pour rien dans cette accessibilité. Il n’évite cependant pas quelques bizarreries comme de nommer une prière romaine, bénédicité...
Sans décor avec des procédés scéniques élémentaires, seulement une petite trappe au centre du plateau, et fugitivement une grande flaque d’eau, qui n’était peut être pas indispensable, la mise en lumière remarquable, due à Julia Grand, est un élément prépondérant de la dramaturgie.
Si je n’ai qu’admiration pour l’éclairage de la pièce, il n’en va pas de même pour le son dont le responsable est Michel Maurer. Encore une fois, malheureusement, de nombreuses tirades se perdent dans les cintres en particulier lorsque les comédiens parlent le dos à la salle. Il faut certes rappeler à la décharge de ce dernier que la pièce n’a pas été créée aux Amandiers mais au Théâtre Nationale Populaire de Villeurbanne dans lequel le 18 et 19 décembre 2006 la pièce a été captée, visible sur le DVD édité par le TNP. Mais surtout il faut se souvenir que l’acoustique du théâtre des Amandiers est défectueuse. On peut s’étonner que l’on ait  jamais remédié à ce défaut...

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L’interprétation est remarquable et homogène. Wladimir Yordanoff, que je connaissais jusque là pour des rôles plus intimistes et contemporain, tant au cinéma qu’au théâtre à la bel prestance que requière cet emploi. Il s’y révèle un tragédien de première grandeur. Il m’a d’autant plus impressionné que le jour où je suis aller voir la pièce, l’acteur s’était blessé quatre jour auparavant à la jambe et qu’il réussissait néanmoins a donner beaucoup d’éclats à son personnage qui demande pourtant beaucoup de vélocité pour le jouer. Yordanoff ferait merveille en Jules César, Richard III... et dans bien d’autres rôles shakespeariens, sans oublier le répertoire classique français. Hélène Vincent fait preuve d’une grande Vigueur. Mais la palme revient a Roland Bertin qui interprète le rôle de Ménénius Agrippa avec une rondeur pateline et matoise délectable. Ma seule réserve va à Dimitri Rataud qui interprète Tullius Aufidius, par ailleurs peut être le rôle le plus difficile, sa diction est souvent défaillante, presque toujours trop rapide, et il manque un peu de consistance pour faire face de manière crédible à Yordanoff dans leur duel.

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Je ne peux m’empécher de m’amuser du jeu des ressemblances, cette fois c’est le tribun du peuple démagogue et vasouillard à souhait, fort bien interprété par David Mambouch, dont la figure n’est pas sans rappeler celle de François Bayrou...
Le dvd est une bien belle invention lorsqu’il permet de prolonger un tel plaisir. On y retrouve la pièce dans son intégralité. La captation de Bernard Schmitt est efficace mais pas plate, s’offrant parfois des cadrages en hors champ de l’action, audacieux. Elle sert au mieux la mise en scène de Schiaretti. Elle alterne plans larges, gros plans, un peu trop rare à mon goût, et plans moyens, les plus nombreux. La distribution est identique à celle des actuelles représentation à l’exception de la mère manipulatrice, Nada Strancar remplace Hélène Vincent. Le défaut d’audition que j’ai noté à Nanterre est presque entièrement réparé sur le DVD.
Il y a encore bien des richesses dans ce chef d’oeuvre mis en lumière par une mise en scène limpide servie par de valeureux comédiens, le spectacle le plus intelligent de cette fin d’année.   

* Pour tout savoir sur le colonel de La Rocque et son mouvement il faut lire l’ exhaustif “Le colonel de La Rocque 1885-1946 ou les pièges du nationalisme chrétien de Jacques Nobécourt, 1996 aux éditions Fayard.


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Théâtre Nanterre-Amandiers,

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