Pluto d'Urasawa

Publié le par lesdiagonalesdutemps

 

J'aimerais que ceux qui persistent à penser que la bande dessinée en générale, et le manga en particulier, ne peut être qu'une sous littérature mis en image par des tacherons sans talent, ces obscurantistes, bien qu'en voie d'extinction, n'ont pas encore totalement disparu, se plongent dans "Pluto" (le titre se réfère à Pluton, ou Hadès, Dieu des enfers) qui ne peut supporter qu'une critique, celle d'être trop complexe. Cette complexité vient en partie du fait qu'Urasawa dans ses manga parvient à faire vivre et surtout a bien les distinguer graphiquement de nombreux personnage, ce qui n'est pas si fréquent. En revanche ses mangas sont plus facile à suivre que beaucoup pour un public français car le style narratif d'Urasawa ainsi que son découpage et sa mise en scène, sont très proches du style franco-belge.   La genèse de ce manga est extraordinaire, puisque c'est la relecture par Naoki Urasawa d'une oeuvre de Tezuka mondialement célèbre, mais que je n'ai pas lu, Astro, le petit robot,  personnage  qui a bercé l’enfance de beaucoup.  Tezuka avait situé la naissance d'Astro dans son manga en 2003. Les ayants-droits du mangaka avaient prévu un certain nombre d’événements en 2003 pour célébrer la naissance du personnage, mais ils n'avaient jamais envisagé qu'un autre mangaka ose toucher à Tetsuwan Atom (titre original d’Astro le petit robot). Astro est donc une oeuvre mythique du grand tezuka, qui dans son pays a non seulement inventé le manga moderne mais aussi le dessin animé. Au Japon Tezuka est l'équivalent de ce que serait en occident un artiste qui aurait à la fois la notoriété  d' Hergé augmentée de celle de Walt Disney. Au Japon, il est, pour un mangaka, professionnellement suicidaire d' envisager de toucher à l’oeuvre de Tezuka; un mangaka tellement vénéré qu’il est appelé le dieu du manga Certes Naoki Urasawa est aussi internationalement reconnu pour ses deux séries Monster (16 tomes chez Kana), 20th Century Boys (22 tomes chez Panini Comics) et  21st Century Boys (2 tomes chez Panini Comics). Au Japon parait une nouvelle série du mangaka, "Billy Bat", pré publiée dans Morning, un thriller historique, situé dans le Japon occupé d’après-guerre, en 1949. 

 

 

 

 

Si je n'ai pas lu Astro le robot, en revanche j'ai lu et mis tout en haut dans mon panthéon de la bande dessinée beaucoup d'autres oeuvres de Tezuka comme "Les trois Adolf", Ako, MW...  Lorsque j’ai ouvert le premier tome de Pluto  qui est inspiré par l’histoire le robot le plus fort du monde de Tetsuwan Atom qui est le tome 5 dans l'anthologie d'Astro boy éditée par Kana, qui n'est qu'un pan de la saga de Tezuka, les aventures d'Astro sont très nombreuses, ma première surprise, alors que je m'attendais d'après la réputation et l'esthétique de l'oeuvre de départ, à un manga plutôt destiné aux enfant alors que dès les premières pages le lecteur est confronté à une histoire très noire dessinée d'un trait anguleux et anxiogène à l'opposé des rondeurs de Tezuka. Le lecteur de Monster lui retrouvera dans Pluto immédiatement l'atmosphère de ce manga, avec notamment cette même fascination d'Urasawa pour l'Europe de l'est, qui est également présente dans plusieurs films de Miyazaki.  D'ailleurs le héros, l’inspecteur Gesicht est un robot allemand! Son nom dans cette langue veut dire visage. Un nom qui est presque une définition de ce qu'il est, un robot à apparence humaine.

 

 

Le récit, mélange de récit d’anticipation et de thriller, sans préambule et sans installation des personnages commence très fort : dans les Alpes suisses, on retrouve le corps démantelé sur un site entièrement calciné d'un gentil robot mondialement célèbre dont la tête coupée a été sinistrement mise en scène par l’ajout de deux cornes symboliques. Immédiatement on pense à un meurtre ritualisé, comme le ferait un tueur en série. Parallèlement, on suit une  enquête en Allemagne, menée par l'inspecteur Gesicht, dont on s'aperçoit assez vite qu'il est un robot très sophistiqué à l'apparence humaine, sur le meurtre d’un humain dont les restes ont été aussi mis en scène. Sur la scène du crime on ne trouve aucune trace de présence humaine.

 

 

Gesicht est stupéfait parce que dans son monde, réminiscence des Lois sur la robotique d’Asimov, un robot ne tue pas un humain. Pourtant tout désigne, tant pour l’humain que pour le robot un assassin robot. Et ça ne fait que commencer…

 

 

L'histoire (dont je ne donne que les prémisses pour ne pas la déflorer et ainsi nuire au plaisir de lecture, qui croyez moi sera grand) semble être simple au début mais elle se révère être complexe de plus en plus complexe avec l'apparition, au fil des tomes, de nouveaux personnages. 

Les références d'Urasawa sont nombreuses et assez transparentes sans que pour autant cela gène la lecture. Commençons par les littéraires. La plus immédiate est celle aux  lois sur la robotique d’Asimov. Mais quand un des personnages émet cette sentence: “ l’existence d’un conscience est scientifiquement prouvée pour les robots.”, on se souvient alors "Des androïdes rêvent-ils de moutons électriques", de Philip K. Dick qui a inspiré le film Blade Runner et aussi de Ghost in the Shell.

 

 

On en arrive donc au cinéma. L'oeuvre d'Asimov a été assez piteusement illustrée par le film Robot, mais c'est surtout à deux films de bien meilleure qualité que Pluto fait penser; d'abord à Watchmen (et à la B.D. éponyme) dans lequel aussi des super-héros sont décimés et ensuite à AI d'après Brian Aldiss et adapté par Ian Watson , deux fameux auteurs de SF, où un enfant robot est capable de développer un vaste répertoire d’émotions et de souvenirs.

Dans Pluto,les robots sont ultra-modernes et sophistiqués, tout comme l'architecture des villes, les véhicules et autres technologies de pointe qui ont envahie les foyers. Les robots servent les hommes, leur tiennent compagnie, font la guerre à leur place.

 

 

Si j'ai écrit plus haut que cette histoire tenait du récit d'anticipation et du thriller, elle est beaucoup plus que cela faisant émerger des questions qui seront peut être primordiales pour l'humanité plus tôt qu'elle le pense comme celle cruciale qui coure dans tout le récit: Qu' est ce qui distingue un humain d’un robot, si les deux se comportent en animal social respectant la bienséance, la morale et tous les codes sociaux. Dans Pluto certains robots ont un aspect indiscernable d'un véritable être humain. Les robots sont en couple, ils ont même des enfants (dont on ne saura d’ailleurs pas s’ils sont robots ou humains, la figure de Geppetto n'est pas loin), ils font même des cauchemars.

Pluto aborde aussi des question qui sont bien de notre époque, même si on ose rarement se les poser: L'héroïsme est-il révolu? Une interrogation qui irrigue déjà les comics américains depuis vingt ans!

Certaines thèmes récurrents dans l'oeuvre d'Urasawa sont éternels, comme celui de l'incarnation du mal. Au sujet du mal si Urasawa n'est pas manichéen, il opère malgré tout une distinction très nette entre les "bons" personnages d'un côté et LE "grand méchant" d'un autre coté.

On remarquera les clins d'oeil à des évènements connus dans l'histoire de ce début du 21ème siècle...


 

Urasawa peut être aussi un formidable paysagiste de la bande dessinée. La planche ci-dessous aurait eu toute sa place dans l'exposition l'architecture et la bande dessinée.

Mais si la faiblesse du mangaka dans ses séries précédente était d'avoir trop diluer son intrigue dans les dernier tomes, espérons qu'il n'en sera pas ainsi avec plutôt, sa grande force est de faire naitre très rapidement l'émotion chez son lecteur. Celle-ci ne doit pas être étrangère au talent du dessinateur qui retranscrit à la perfection  les émotions de cette fois ses personnages sur leur visages. 

En regard à la complexité et à la densité de l'intrigue je conseillerais de lire tous les tomes d'affilé.

 

 

Nota :

 

1- Xavier Guilbert,sur le site 9.org, a rédigé  un très intéressant billet compatif entre la version d' Urasawa et l’originale de Tezuka, qu’il a lu en japonais dans le texte. Mais attention,cette étude révèle beaucoup d'éléments qui tuent le suspense. A lire donc une fois que l'on a terminé Pluto.

2- Autre billet remarquable, cette fois qui embrasse tout le travail d'Urasawa, à cette adresse: http://aaablog.typepad.com/weblog/files/25Urasawa.pdf

3- Un site dédié à l'oeuvre d'Urasawa: http://www.labasesecrete.fr/

 

 

Pour retrouver le manga sur le blog: Une vie dans les marges de TatsumiBakuman,  Tatsumi,  NomNomBâ de Shigeru Mizuki,  Tezuka à Japan expo 2011Ayako de Tezuka,  Color Mandarake à Tokyo,  Thermae Romae de Mari Yamazaki,  Tsubasa et L'ile des téméraires,  Makoto Kobayashi : Michaël, Le Chat qui Danse (Glénat; 1998),  Billy Bat de Naoki Urasawa et Takashi NagasakiPluto d'Urasawa

Publié dans Bande-dessinée

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