Pierre Faucheux

Publié le par lesdiagonalesdutemps

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Anthologie de l'humour noir, Le Livre de poche, 1970. Crédit : Pierre Faucheux

 
Un livre c'est aussi un objet. Les éditeurs l'oublient parfois, mais heureusement pas toujours. Vous avez sans doute dans votre bibliothèque au moins un exemple du travail de Pierre Faucheux sans le savoir. Pierre Faucheux est un des plus grands artisans de la beauté du livre du XX ème siècle. Même si malheureusement son travail a été un peu occulté par un autre grand de l'édition, Pierre Massin.

Pierre Faucheux a été élève de l’École Estienne. Il entre chez Flammarion en 1942, où il assiste Paul Faucher au Père Castor.

À la Libération, après avoir été journaliste quelques mois à Combat, il est engagé par Edmond Charlot pour renouveler l’ensemble des couvertures de ses ouvrages. Il met en page le journal Terre des hommes, puis La Rue.

En 1946, il devient directeur artistique du Club français du livre, lequel, sous son impulsion créatrice, modifia profondément le graphisme éditorial français. Dès cette époque, Pierre Faucheux apparaît comme un chef d'école artistique, transformant notamment le concept de maquette d’un livre ; il impose son nom dans la justification de tirage. Pierre Faucheux substitue au travail automatique de l’imprimeur sur directives, un travail détaillé et minutieux, page par page, et souvent ligne par ligne. Sa maquette des Aphorismes deGeorg Christoph Lichtenberg, dont l’achevé d’imprimer est du 5 novembre 1947 (n° 1 de la collection Essai du Club français du livre), est considérée comme le manifeste de la nouvelle école graphiste de l’édition où l’inspiration surréaliste est présente.

Faucheux collabore ensuite aux projets ambitieux des Éditions K, fonde ou anime des revues d’art et d’architecture, conçoit des expositions. Proche de Le Corbusier, il finit par mener une double carrière de graphiste et d’architecte. Il rejoint en 1954 l’équipe naissante du Club des libraires de France, rival du Club français du livre qu’il avait quitté en 1951. Lié aux surréalistes, il participe à plusieurs de leurs manifestations.

 

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En 1963, après de multiples travaux de graphisme, d’architecture, de muséologie, il fonde l’Atelier Pierre Faucheux : son premier travail consiste à reprendre la direction graphique du Livre de Poche, où il donne de nombreuses couvertures restées célèbres (par exemple, Paroles de Jacques Prévert). Avec son équipe, il a été amené à travailler pour la quasi totalité des éditeurs français et a laissé son empreinte notamment dans la collection Libertés chez Jean-Jacques Pauvert. Il a établi la maquette générale de la première édition de l’Encyclopædia Universalis, un retour aux sources puisqu’il s’agit, à l’époque, d'une filiale du Club français du livre.

 

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Richard Hollis dit de Pierre Faucheux que << Pour un personnage de la stature de Pierre Faucheux on a étonnamment assez peu écrit sur lui. L'article où Hollis a fait cette considération sur Faucheux a été publié dans un article sur le graphiste dans la revue Oeil en 1995 qui reste la contribution le plus substantielle sur Faucheux. Une monographie sur ce grand contributeur au livre Pierre Faucheux : le magicien du livre, est aussi parue en 1995.
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Hollis se concentre sur le travail de Faucheux, sur l'objet « livre » (objet du livre) et en particulier sur sa conception typographique très novatrice dans les années 40 pour le clubs du livre français et surtout pour le Livre de poche

 Alors que pour le clubs du livre Faucheux traitent de le « architecture » du livre tout entier, la relation entre ses parties, en référence avec les préceptes de Le Corbusier, une de ses grandes admirations, lui qui aurait aimé être architecte, pour Le Livre de poche, créé en 1953, le studio indépendant de Faucheux (fondé en 1963) ne traite que les couvertures des volumes. Ces couvertures font aujourd'hui partie de l'histoire internationale du livre de grande diffusion.

 

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Anthologie de l'humour noir. quatrième de couverture 


Ces conceptions, en particulier celles à base de dessins sont d'excellents exemples de la compétence d'interprétation et de l' invention graphique condenséés en une image. On y trouve une intensité imaginative nécessaire à une bonne couverture. « Il aimait  trouver des idées, » explique Bernard de Fallois, ancien directeur du Livre de poche, dans la monographie consacré à Faucheux. « Son goût était à la fois classique et plein de fantaisie. La recherche de documents de référence occupe une place importante dans ses constructions graphiques. ». Avant l'arrivée de Faucheux les volumes du Livre de poche ont tendance à avoir des couvertures classiques. Ce sont des illustrations peintes par des artistes dont les noms généralement ne sont pas mentionnés . Ces illustrations figuratives, en particulier au début sont souvent d'un charmant kitsch qui les rendent aujourd'hui très datées (voir immédiatement ci-dessous).

 

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Petit à petit les visuels du Livres de poche ont donné une plus grande importanceaux documents graphiques. Contrairement à la plupart des autres formes de graphisme qui sont éphémères, ces couverture sont restées en circulation très longtemps. Elles étaient très visibles au quotidien, offrant une reconnaissance immédiate à ces objet pour le chaland. Aujourd'hui on les trouve encore chez les marchands de livres d'occasions pour 1 et 2 euros. J'ai encore dans la tête le prix de ces livres lorsque j'étais encore un enfant avide de lecture. Il en coutait pour un volume simple 2 francs, "L'étranger ou "Les carnets du major Thomson", 3,40 francs pour un volume double, comme "La citadelle" ou "Terre chinoise", quant aux triples assez rares comme "Le chapelier et son chateau" ou "Guerre et paix", il fallait débourser 5 francs. Tous les titres cités sont encore bien au chaud, rangés sur deux épaisseurs, parfois cinquante ans après leur achat dans la bibliothèque qui est réservée à cette collection et à quelques proches cousins...

À l'apogée du studio de Pierre Faucheux, entre 1964 à 1978, la production était en moyenne d'environ 120 couverture pour le Livre de poche pour une année ce qui était habituellement un peu moins de la moitié de la production totale des couvertures de livres. Le studio était également chargé de la maquette intérieure d'ouvrages et de catalogues d' expositions et autres projets. En 1972, l'atelier conçoit la maquette de 219 Livre de poche. Naturellement, il s'agissait d'un travail d'équipe au début des années 70, Faucheux employoit 14 assistants. Les crédits sur les couvertures dos varient. Sur la plupart, on trouve simplement le nom de Pierre Faucheux, sur d'autres Faucheux art graphique. Pour lAnthologie de l'humour noir (en haut), une des couvertures plus inventives de Faucheux, il a utilisé les propres collages du fondateur du surréalisme, André Breton, était un auteur qu'il connaissait et admirait. Cette couverture est simplement signé: « Pierre Faucheux. » Certaines couvertures connus pour être de Faucheux, tels celle des oeuvres de Lautréamont, n'ont aucun crédit.

Il faut rappeler qu'à cette époque l'édition de poche connait un véritable séisme. Gallimard et Hachette qui géraient le Livre de poche depuis la création de la collection divorcent. Gallimard part avec son fond et renouvelle l'image du poche avec la collection Folio créé en 1971 dont la maquette "blanche" est réalisée par Massin.

A propos de la prétendue rivalité et animosité entre Massin et Faucheux, l'anecdote suivante remet les pendules à l'heure et éclaire d'un jour assez désagréable les moeurs journalistiques. En 1973, Bernard Pivot invite pour la première émission de sa série « Ouvrez les Guillemets » Massin et Faucheux ensemble. Il s'attendait peut-être une bagarre (pour aider à stimuler l'audience), tout le moins à une confrontation tendue. Malheureusement pour Monsieur Pivot, Massin (qui était alors directeur artistique chez Gallimard) et Faucheux s'entendait assez bien et ont discuté comme de vieux amis. A propos de Faucheux Robert Massin lors d'une interview a déclaré que ce que Faucheux voulait vraiment était d'être un architecte (à l'imitation de Lecorbusier qu'il a rencontré en 1947), mais son manque de formation officielle en la matière signifiait qu'il n'était pas officiellement reconnu comme tel, quelque chose qui le rongeait.

Au sujet du rapport entre l'architecture et le design d'un livre, il déclarait: << Quel rapport entre l’architecture et la couverture de livre ? : dans les deux cas c’est de la topologie pure. Mais dans un cas c’est de la topologie à deux dimensions et dans l’autre à trois et plus. Mais j’ajoute à deux et plus si nous tenons compte, dans la couverture de livre et dans le livre, de la dimension psychologique. >> 

Les assistants principaux de Faucheux sont Bernard Flegeul, Pascal Vercken, Daniel, Le Prince et à partir de 1975 Josseline Rivière,  tous reconnaissent sa force de sa vision et son contrôle sur tout ce qui sortait du studio. « Le choix des images, le choix de la police de caractère étaient de Pierre, de 90 % », se souvient Flageul, qui a rejoint le studio dès ses débuts. « Il expliquait les choses en faisant un croquis,qu'il signait et datait, et que nous exécutions.... Il a marqué nous tous : nous sommes tout des petits Faucheux en quelque sorte. »

 

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Eugénie Grandet, 1972. Crédit : Atelier Pierre Faucheux

 

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Le péché de l'abbé Mouret, 1971. Crédit : Atelier Pierre Faucheux. Photographies : Jean Vigne

 

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Odes et ballades, 1969. Crédit : Atelier Pierre Faucheux

Ci-dessous on peut voir les interprétations visuelles de Faucheux de la littérature française champ sur lequel il a presque exclusivement travaillé pour le Livre de poche (bien que le volume de Breton de l'anthologie de l'humour noir comprenne également des écrivains non-français). Ces exemples représentent largement la diversité stylistique du studio. Faucheux a traité les classiques de la littérature française du XIXe siècle, Balzac, Zola, Hugo... avec une audace presque irrévérencieux. Il a souvent choisi de prendre un style particulier pour chaque écrivain, crééant ainsi des sortes de séries pour chaque auteur.

 

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Bouvard et Pécuchet, 1966. Pierre Faucheux (pas de crédit imprimé)

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Bouvard et Pécuchet, quatrième de couverture 

Les livres n'ont aucune description sur lle quatrième de couverture, même si parfois, comme pour Zola, tous les titres de l'écrivain sont répertoriés pour la commodité du lecteur. Dans la plupart des cas, l'atelier a eu le luxe de traiter la couverture et le quatrième de couverture, ce qui était préalablement exceptionnel. Cela peut être une extension de la notion de couverture, comme avec Flaubert et Breton, avec une répétition partielle ou une inversion du visuel (pour Hugo le nom et l'image est simplement retourné en omettant le titre). Pour certains l'idée graphique est entièrement nouvelle pour image, parfois il s'agit d'un document ou d'un morceau d'écriture de la main de l'auteur. Pour Gerard de Nerval qui fut vénéré par les surréalistes . On trouve l'image de «La Main de Gloire» entourée d'une bordure de symboles ésotériques, le volume ressemble à une sorte de tract occultiste qui promet des connaissances étranges et perverses de l' illumination. 


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Poésie, 1968. Pierre Faucheux (attribution probable : aucun crédit imprimé)

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Poésie. quatrième de couverture

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Jacques le fataliste et son maître, 1968. Pierre Faucheux (pas de crédit imprimé)

Une des couverture les plus originales fut créé pour L'astragale (1965) l'autobiographique d'Albertine Sarrazin qui connaissait alors un grand succès.Le quatrième de couverture est en grande partie vide on y voit que l'arrière de la tête de l'auteur. Ce geste audacieux, un vide dans l'image où un argumentaire de vente aurait pu conventionnellement être installé. 

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L'Astragale, 1968. Crédit : Atelier Pierre Faucheux. Photographie : R.J. Segalat

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L'Astragale. quatrième de couverture 

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L'Hérésiarque et Cie, 1973. Crédit : Faucheux art graphique

Comme le montre les couvertures que l'on peut voir ici, Faucheux a été dans sa carrière entièrement ouvert dans ses choix aussi bien en ce qui concerne le lettrage que les visuels qui sont délicieusement non doctrinaire dans leur poursuite d'un styles d'expression qui se veut en osmose ou parfois en rupture avec le contenu du livre qu'il habille. Faucheux utilise aussi bien le dessin, la peinture que la photographie. Il peut même exclure toute image pour ne laisser qu'un jeu de lettres. On trouve des couvertures très bavardes alors que d'autres sont quasiment muette comme celle pour L'astragale. Boris Vian reçoit un alphabet violemment déchiré, comme une série de blessures infligées à la couverture, alors que le roman que Louis Malle a adapté est résumé graphiquement par des lettres figurant un ascenseur. 

 

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Lautréamont, 1967. Pierre Faucheux (pas de crédit imprimé)

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Impressions d'Afrique, 1972. Crédit : Faucheux art graphique

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Impressions d'Afrique. quatrièe de couverture 

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Heartsnatcher, 1968. Crédit : Atelier Pierre Faucheux. Photo: H. Guilbaud

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Ascenseur pour l'échafaud, 1965. Pierre Faucheux (pas de crédit imprimé)

Comme le fait remarquer Richard Hollis à la fin de son article sur Faucheux, « Le chois des dessins et polices de caractères n'est jamais gratuit. Elles font référence à l'héritage culturel. ». Néanmoins, une image légèrement différente du Faucheux qui apparait dans théoricien typographique devrait émerger de son énorme et très peu étudié, corpus de son travail, particulièrement dans ses créations pour le Livre de poche de 1964 au milieu des années 70 (Faucheux a continué de produire jusqu'en 1990). Car ici, nous voyons un concepteur pour lesquels surréalisme, le fantastique et le ludique n'est jamais loin et dont les caractères typographiques sont un indispensable élément. Nous ne devrions pas négliger ce Faucheux désinhibée et souvent étonnant pour son utilisation des couleurs.

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Banlieue sud-est, 1967. Crédit : Atelier Pierre Faucheux. Partir d'une photographie par Izis

 

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Fables, 1966. Crédit : Atelier Pierre Faucheux

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La guerre de neuf ans, 1972. Crédit : Faucheux art graphique : de la photo : Roger-Viollet

 

Moins connu que son travail pour le Livre de poche Faucheux est l'auteur de deux autres grandes réussites:  sa conception de la série « Libertés » éditée par Jean-Jacques Pauvert, avec ses belles couverture kraft et celle de la série « Le Désordre » éditée par Losfeld (fin des années 60, début des années 1970)

 Pour en connaitre plus, il me parait indispensable de lire "Ecrire l'espace" publié en 1977 aux éditions Robert Laffont, Faucheux a écrit ce curieux livre hybride entre autobiographie, manuel professionnel, essai sur l'architecture et le design.

 

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Nota

- Il existe une radioscopie de Pierre Faucheux datant du 27 décembre 1978

_ Il y a eu une journée d'étude consacrée à Faucheux à l'École des beaux-arts de Toulouse en octobre 2011.

 

 

 

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