Paul Cadmus (1904-1999) 1

Publié le par lesdiagonalesdutemps

 

Portrait de Paul Cadmus par Luigi Lucioni

1928

 

 


Paul Cadmus est scandaleusement ignoré de ce coté ci de l'Atlantique, alors qu'il est un des peintres américains majeurs du vingtième siècle. Il est avec Edward Hopper, le plus grand peintre figuratif américain du XXe siècle.  Dans son pays même il a connu une éclipse de son vivant à partir de la fin des années quarante avec la domination alors sans partage de l'abstraction sur la peinture américaine, une égémonie qui gagnera l'Europe au début des années soixante, ce qui n'ira pas sans révolte. Cadmus a accéléré sa disgrâce en s'opposant violemment à l'abstraction et plus largement à l'art contemporain.

 




Point of View 1945


Au début des années 50, "le réalisme magique", école à laquelle on a un peu abusivement rattaché Cadmus, connaît la désaffection de la critique. La réputation du peintre décline, bien qu’il continue à exposer. C’est pourtant dans cette période de relative obscurité qu’il est le plus productif. Tout change lorsque à la fin de sa vie, la communauté gay s’aperçoit que Cadmus est un pionnier dont le travail homoérotique est une référence pour des peintres et des photographes gays comme David Hockney, Robert Mappelthorpe ou Tom de Finlande. Un grand regain d’intéret naît, grâce à la communauté gay, pour son travail. C’est la parution en 1984 de la biographie illustrée de l’artiste, écrite par Lincoln Kirstein, qui a donné l’impulsion à ce réveil.

 

 

the shower 1943

 


 

Il a néanmoins eu le bonheur de voir à la fin de sa vie, heureusement pour lui il a vécu fort vieux, une certaine réhabilitation de son oeuvre et cela grâce essentiellement à la communauté gay. Malheureusement le regain d'intérêt pour sa peinture n'a pas encore atteint les rives de l'Europe où pourtant il a quelques collectionneurs mais où il est à ma connaissance toujours impossible de voir un tableau du peintre dans un musée. Paul Cadmus, pour son œuvre peinte, son style peut être qualifié de Réalisme magique. Il est surtout connu pour ses peintures mêlant critiques sociales et homoérotisme. Mais son œuvre, façonné par des influences multiples, révèle des facettes stylistiques variées selon les époques. Sa sensibilité à la beauté du corps masculin restera sa ligne directrice tout au long de sa carrière. Il passera par divers médiums et techniques, mais sera particulièrement attaché à l’utilisation d’une technique ancienne, la tempera à l’œuf Comme d'autres élèves de Reginald Marsh, ainsi Tooker ou Isabel Bishop. Comme Andrew Wyeth et les faiseurs d'icônes, comme Botticelli  et tous les peintres avant Jan Van Eyck. Il mixera souvent cette technique avec celle de l’huile.

 




 

Paul Cadmus est né à New York, dans une famille d’artistes pauvres, d’un père lithographe, Egbert Cadmus, et d’une mère illustratrice de livres pour enfant. À l’âge de quinze ans, il étudie les arts plastiques à la National Academy of Design jusqu’en 1928, puis il devient collaborateur de l’agence de publicité New-yorkaise Blackman Company.

 

 

Paul Cadmus, Self Portrait, Mallorca,  1932

 



Jerry, 1931

 

 

<< J'aime décidément beaucoup, bien que je ne l'ai jamais vu en réalité, le portrait par Paul Cadmus de son amant Jared French, peintre comme lui. Le tableau date de 1931, quand les deux jeunes hommes séjournaient ensemble en Europe. Il a été peint à Majorque, je crois. Trois éléments de séductions y sont à mes yeux réunis. D'abord le modèle est plutôt agréable à l'oeil, c'est un moustachu blond et bien bâti, il a une tête tout à fait sympathique, il est représenté nu entre ses draps, s'étant interrompu dans sa lecture pour observer le peintre, ou bien nous qui regardons le tableau. Deuxièmement le livre qu'il tient encore d'une main tandis que son autre bras est replié sous sa nuque (ce qui offre un appréciable point de vue, pour les amateurs, sur les poils blonds et légèrement humide, semble-t-il, de son aisselle droite) n'est autre que l'Ulysses de Joyce, agréable liaison, toujours très précieuse entre la haute littérature et le raisonnable émoi érotique. Troisièmement mais il est possible qu'il n'y ait là qu'une conséquence légèrement abusive des deux premiers points, je commence à trouver qu'il n'est pas mal du tout ce tableau, je veux dire, qu'oeuvre d'art (…) Mais si on m'avait dit, il y a quarante ans, qu'un jour je serais plein de considération et même d'affection, pour une toile de Paul Cadmus, j'aurais refusé de le croire. Il était à mes yeux une sorte de Clovis Yrouille homosexuel, le comble du comble de la kitscherie « folle ». Je continue à pas aimer beaucoup son inspiration caricaturale, à la Dubout. Mais à partir de Jerry (surnom de Jared French, je suppose), c'est l'ensemble qui commence à monter nettement dans mon estime.>>

Renaud Camus, septembre absolu, journal 2011



      toinelikesart: SELF-PORTRAIT 1935 Paul Cadmus


 

SELF-PORTRAIT 1935

 

 

En 1931, il utilise l’argent gagné pour entamer un voyage en bicyclette, à travers la France et l’Espagne, en compagnie de son ami et amant, Jared French, peintre lui aussi, ce qui confirme sa vocation d’artiste peintre. Il passe du temps dans les musées des capitales européennes, avec les œuvres des grands maîtres et développe une sensibilité supérieure à l’égard de la peinture de la Renaissance italienne. Il s’en souviendra pour élaborer un style qui n’appartient qu’à lui, dont le trait dominant est peut-être à la fois de détourner et de transcender le classicisme pour l’appliquer à des sujets quotidiens particulièrement triviaux travaillés par ses fantasmes homosexuels.

Il se fixe alors à Majorque pendant deux ans, peignant ses premières œuvres abouties. 

Comme Cadmus l'a confié dans une interview il a peint à Majorque très peu de sujets locaux. La plupart de ses peintures sont des sujets dont il s'est souvenu, une nostalgie de l'Amérique? tel cette image de vestiaires ou ces scènes dont les marins sont les vedettes. Les peintures durant ce séjour sont réalisées à l'huile sur toile. 

 



Majorque Quarry, 1932

 

 


De retour aux États-Unis il est employé et financé par le gouvernement américain dans le cadre du Public Works of Art Project (PWAP), une structure mise en place par Franklin Delano Roosevelt, dans l’esprit du new-deal pour aider les artistes américains pendant la grande crise des années 1930.

 


Sailors and Floosies, 1938

 


Des ses premières œuvres, ses choix et associations de thèmes lui valent une réputation scandaleuse. En 1935, le secrétaire d’état à la marine Henry Latrobe Roosvelt, fait retirer d’une exposition et interdire sa peinture « Dans la flotte », une composition ambiguë mettant en scène un groupe de marins, pour « diffamation perverse de l’armée ». Les œuvres qui suivront s’attireront la même réprobation.

 



 


Dans la flotte est devenu le centre d'une controverse lorsque le journal Washington Evening Star  a publié une photographie du tableau, illustrant un article au sujet de l'exposition à la veille de son ouverture. Un amiral de la Navy à la retraite nommé Hugh Rodman est scandalisé par la représentation que le peintre fait des matelots de la marine des États-Unis. Rodman  réussit à obtenir que la peinture de Cadmus soit retiré de l'exposition avant son ouverture au public. D'autres journaux rapidement reprennent cette nouvelle. L'amiral prétend même que le tableau devrait être détruits, le décrivant comme "une insulte à l'hommes de troupe de la marine américaine" et "une scène venant de l'imagination d'un dépravé, de quelqu'un qui n'a aucune idée des conditions de notre service".  Pourtant Cadmus avait peint la scène d'après ses propres expériences de première main si l'on peut dire. Il passait beaucoup de temps à regarder marins descendre à terre pour leurs permission du week-end au Riverside Drive autour de la 96e rue, l'emplacement d'un quai dévolu à l'US Navy à l'époque. Il a déclaré  "Ce que j'ai vu faire par les marins et leurs petites amies en faisant ma promenade du coté de Riverside Park dépasse de loin tout ce que j'aurais pu mettre sur une toile.". Le scandale a boosté la carrière de Paul Cadmus.

 

 

Paul Cadmus - YMCA Locker Room 1933


Sa fresque murale pour Washington, Pocahontas et John Smith (1938) fit également scandale. Elle est refusée car ses commanditaires trouvent qu’elle souligne trop les fesses et les parties génitales des indiens et ne met pas assez en évidence le sujet qui est la délivrance de John Smith.




Shore Leave, etching, 1935

Dans une de ses dernières interviews, Cadmus se souvenait de sa fascination pour les marins : J'ai été fasciné par les marins, et j'avais l'habitude de m'asseoir sur un banc et de les regarder durant des heures. En fait, Riverside Park autour de la 96e rue était un excellent terrain de drague dans les années 1930, en grande partie parce que c'était là où les navires de guerre étaient amarrés. Les uniformes étaient tellement serrés et leur forme ajustée qu'ils étaient une source d'inspiration. J'étais assez jeune pour que les marins me fassent des propositions, qu’ils m’invitent à me ramener sur leur bateau, mais je n'y suis jamais allé. Ils étaient trop peu attrayants, ou peut-être que j'ai été trop timide. Je ne sais pas. 

 



the fleets 1934


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