Of time and the city de Terrence Davies

Publié le par lesdiagonalesdutemps

 2010

 

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Je suis bien conscient qu’il est aberrant de classer “Of time and the city” de Terrence Davies dans les films gays, bien que dès le début du film, le cinéaste ne fasse pas mystère de son homosexualité, entravée par la bigoterie de son milieu, mais il n’y reviendra plus ensuite; mais il m’ apparaît qu’il ne serait pas plus judicieux de le ranger dans une autre catégorie, tant le film qui ne ressemble à aucun autre, est original.

C’est curieusement plus qu’à d’autres films, à deux livres qu’il me semble le plus proche, au Nantes de Julien Gracq (éditions José Corti) et au Venise de Paul Morand (édition Gallimard). Comme ces ouvrages “Of time and the city” est d’abord un acte d’amour de son réalisateur pour une ville, Liverpool, où il est né, en 1945, et où il a passé sa jeunesse. Terrence Davies a déjà consacré deux beaux films de fiction à “sa” ville (bien qu’aujourd’hui et depuis trente cinq ans il habite Londres, “Distant Voices” et “Still Lives”. Mais ce dernier opus, que ses producteurs nomme documentaire, ce qui me parait bien impropre, même si néanmoins, il nous “document” sur Liverpool et nous donne l’envie d’y aller, ce qui n’est pas un mince mérite, pour une ville qui n’a guère d’ aura touristique, bien qu’elle possède quelques bâtiments aussi admirables que singuliers, est à la fois paradoxalement moins nostalgique et moins directement autobiographique que ses deux films de fiction se déroulant à Liverpool.

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Je m’ hasarderais à écrire que “Of time and the city” est avant tout un poème visuel. Les images viennent à 80 % des images d’archives, principalement en noir et blanc, souvent issues d’une télévision régionale, tournées de l’immédiat après-guerre au début des années 70. Le restant a été tourné en couleur de nos jours par Terrence Davies. Ces séquences d’origines diverses sont montées avec une dextérité confondante selon les sensations, les souvenirs, les émotions du cinéaste. Elles défilent à un rythme variable sur un texte dit par Terrence Davies lui même. Ce texte qui alterne avec silence et musique n’illustre pas l’image, ni ne la commente, il la transcende. Ce texte sublime mêle si intimement la prose élégante et parfois cruelle de Davies avec ses propres poèmes ou avec des citations ou encore avec des vers de T.S. Eliot qu’il est difficile dans le flot des mots scandés par la voix légèrement enrouée du réalisateur de savoir quelle est la provenance de ce que l’on entend; ce n’est plus qu’un beau fleuve lyrique où la colère n’est pas absente; colère contre les exploiteurs du peuple et notamment contre la famille royale d’Angleterre qui n’est composée, aux yeux de Terrence Davies que de parasites.

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L’ élégie du “commentaire” est parfois interrompue par de courtes réflexions proférées par des femmes qui confessent la dureté du quotidien de leur jeunesse. Le Liverpool du cinéaste est celui des pauvres gens, de la mère de famille qui au petit matin allume le poêle et y réchauffe ses mains, usées par les lessives, aux doigts gourds; l’enfant aura moins froid lorsqu’il sortira de son humble lit.
La démarche de Terrence Davies s’inscrit aussi dans la lignée de la grande photographie sociale anglaise des John Davies ou Paul Graham.

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Il ne faut pas cacher que le film, pour un non anglophone et anglophile est d’un accès un peu difficile. Il faut un certain temps pour s’habituer aux scansions poétiques proférées par la voix off. Et de bonnes connaissances de la vie anglaises et de l’oeuvre du réalisateur augmentent grandement le plaisir que l’on peut prendre à la découverte de ce joyau rugueux. Heureusement sur le dvd, édité par “Jour de fête” le film est accompagné d’un making of aussi pédagogique que chaleureux composé essentiellement des interviews croisées des deux producteurs et du cinéaste. En 40 minutes, on apprend tout des intentions des uns et des autres, de la genèse ardue du film et surtout Terrence Davies ne laisse rien dans l’ombre, ni sa façon de travailler, ni ses sources, ni surtout le sous texte et les raisons de l’oeuvre. Ce chef d’oeuvre mérite quelques efforts du spectateur qui en sera largement récompensé.
 

 

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