ode à Marcel Proust par Paul Morand (1888-1976)

Publié le par lesdiagonalesdutemps

Ombre
Née de la fumée de vos fumigations,
Le visage et la voix
Mangés
Par l’usage de la nuit
Céleste,
Avec sa vigueur, douce, me trempe dans le jus noir
De votre chambre
Qui sent le bouchon tiède et la cheminée morte.
Derrière l’écran des cahiers,
Sous la lampe blonde et poisseuse comme une confiture,
Votre visage gît sous un traversin de craie.
Vous me tendez des mains gantées de filoselle;
Silencieusement votre barbe repousse
Au fond de vos joues.
Je dis :
- vous avez l’air d’aller fort bien.
Vous répondez :
- Cher ami, j’ai failli mourir trois fois dans la journée.
Vos fenêtres à tout jamais fermées
Vous refusent au boulevard Haussmann
Rempli à pleins bords,
Comme une auge brillante,
Du fracas de tôle des tramways.
Peut-être n’avez-vous jamais vu le soleil ?
Mais vous l’avez reconstitué, comme Lemoine, si véridique,
Que vos arbres fruitiers dans la nuit
Ont donné les fleurs.
Votre nuit n’est pas notre nuit :
C’est plein des lueurs blanches
Des catleyas) et des robes d’Odette,
Cristaux des flûtes, des lustres
Et des jabots tuyautés du général de Froberville.
Votre voix, blanche aussi, trace une phrase si longue
Qu’on dirait qu’elle plie, alors que comme un malade
Sommeillant qui se plaint,
Vous dites : qu’on vous a fait un énorme chagrin.
Proust, à quels raouts allez-vous donc la nuit
Pour en revenir avec des yeux si las et si lucides ?
Quelles frayeurs à nous interdites avez-vous connues
Pour en revenir si indulgent et si bon ?
Et sachant les travaux des âmes
Et ce qui se passe dans les maisons,
Et que l’amour fait si mal ?
Étaient-ce de si terribles veilles que vous y laissâtes
Cette rose fraicheur
Du portrait de Jacques-Émile Blanche ?
Et que vous voici, ce soir,
Pétri de la pâleur docile des cires
Mais heureux que l’on croie à votre agonie douce
De dandy gris perle et noir ?

(Paul Morand, 1915)

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