Nuit d'ivresse printanière de Lou Ye

Publié le par lesdiagonalesdutemps


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Chine, 2009, 1h 55

 
Réalisation: Lou Ye, scenario: Mei Feng, image: Zeng Jian, montage: Robin Weng, Zeng Jian & Florence Besson

 
Avec: Qin Hao, Wu Wei, Tan Zhuo, Jiang Jiaqi

 
Résumé

 
Wang Ping est libraire et aime, en cachette de sa femme, Jiang Cheng. Après avoir fait l'amour sauvagement Wang Ping lit des pages mélancolique de son livre préféré à Jiang Cheng. La femme de Wang Ping, institutrice de son état se doutant de l'infidélité de son mari, le fait suivre par Luo Haitao un jeune détective d'occasion qui entretient une liaison avec une jeune ouvrière. Alors que son mariage vole en éclat, Wang ping attend du réconfort de la part de Jiang Cheng. Mais ce dernier ne supporte plus la complexité et la tournure dramatique que prend leur relation. Il traine dans les bars et finit par se lier avec Luo sans savoir qui il est. La femme de Wang Ping est révulsé quand elle apprend par Luo que sont mari la trompe avec un garçon. Comme il se doit elle fait une scène à son mari, très classiquement elle casse la vaisselle et moins habituel s'en va faire une autre scène à l'agence de voyage dans laquelle travaille Jiang Cheng, ce qui est du plus mauvais effet, révélant son homosexualité à ses collègues. Jiang Cheng trouvant que les choses vont trop loin rompt avec Wang Ping. Ce dernier désespéré s'ouvre les veines dans un jardin public... Durant sa filature Lu Haitao s'est pris d'intérêt pour Jiang Cheng qui a rapidement oublié Wang Ping. Après quelques atermoiements Lu Haitao et Jiang Cheng se retrouvent dans le même lit. Lu Haitao tombe fou amoureux de Jiang Cheng, ce qui n'est pas du goût de sa petite amie qui de son coté fricote avec son patron un affairiste dans la contre façon ...

 
L'avis critique

 
Nuit d'ivresse printanière inaugure un nouveau genre le mélo gay chinois. Il va sans le dire que dans le résumé ci-dessus, je suis loin de vous dévoiler toutes les péripéties sexuelles, amoureuses et dramatique du scénario.
Après l'excellent « Une jeunesse chinoise » Lou Ye a été interdit de tournage dans son pays. Il avait enfreint un tabou majeur en Chine, parler des évènements de la place Tiananmen, dans un film, qui par ailleurs très naturaliste, était surtout un documentaire sans concession sur les conditions de vie de la jeunesse étudiante en Chine dans les années 80. Le cinéaste est revenu dans les pages du numéro 750 des Inrockuptibles sur cette interdiction.
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Cet aspect informatif sur la Chine d'aujourd'hui, qui était très présent dans Une jeunesse française, est moins présent dans Nuit d'ivresse printanière, même si le substrat économique du récit n'y est pas complètement évacué. Le point commun des deux derniers films de Lou Ye est le refus de leurs personnages à sortir de l'adolescence et leurs répugnances à entrer dans le monde des adultes; pour le cinéaste le printemps étant le synonyme de la jeunesse . Les affaires de Lou Ye ne vont pas s'arranger avec les autorités chinoises puisque cette fois, il brave un autre interdit du régime, la représentation de l'acte sexuel et qui plus est de l'homosexualité qui, officiellement n'existe pas en Chine! C'est avec beaucoup de conviction que les acteurs se livrent dans les scènes de sexe qui sont filmées longuement et sans excessive pudeur. L'atout majeur du film est l'engagement total des acteurs dans l'entreprise. Encore une fois, dans un film chinois, ce qui ne devrait plus nous surprendre, on ne peut être qu'admiratif devant la qualité de tous les comédiens que l'on voit sur l'écran.

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En raison de l'interdiction qui frappe le réalisateur, Nuit d'ivresse printanière a été tourné clandestinement avec une caméra numérique à Nankin grâce à des capitaux essentiellement français. On ne verra pas grand chose de la capitale du sud mis à part quelques scènes de rues anonymes. Le cinéaste est un habitué des tournages clandestins puisque ces deux premiers films (que je n'ai pas vus) Week end lover (1995) et Suzhou river (2000) ont été tournés ainsi. Visiblement cette petite caméra était de piètre qualité, bien inférieur à celle, pourtant d'un premier prix, que j'avais en poche durant mon dernier voyage. La clandestinité du tournage pourrait expliquer la piètre qualité des images tournées à l'extérieur, ce qui n'est paradoxalement pas le cas. Mais le problème est cruciale pour de nombreuses scènes d'intérieur. La surprise est de voir au générique mentionner un électricien, on se demande bien ce que le bougre a pu bien faire durant tout le tournage tant un éclairage autre que les sources de lumière visibles à l'écran sont indiscernables. On ne voit pas bien ce qui malgré l'interdiction empêchait le réalisateur d'éclairer des séquences sans ouvertures sur le dehors, sinon l'ignorance de l'équipe. Ce manque de lumière arrive à une telle extrémité que parfois, pour quelques scènes, il faut plusieurs secondes pour en identifier les protagonistes, ce qui nuit à la compréhension d'un film dans lequel les chassés croisés sexuels et amoureux ne manquent pas. Cet obscurité de l'image est d'autant plus regrettable que les cadrages sont soignés et inventifs. Autre carence technique ponctuelle, le montage, si Lou Ye utilise avec brio l'ellipse et sait en dire beaucoup avec un seul plan, il a aussi tendance à étirer certaines scènes plus que de raison.
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La subtilité du scénario, chose pas si fréquente dans le mélo, qui a valu au film le prix du meilleur scénario au Festival de Cannes 2009 (on est tout de même ébahi qu'il ait été préféré à la subtile mécanique des Herbes folles d'Alain Resnais, il me semble qu'un prix d'interprétation pour l'ensemble des acteurs du film aurait été plus justifié.) réside dans le glissement progressif du portrait de groupe à celui psychologique de Y qui néanmoins gardera tout son mystère. La force du film est de nous faire entrer à l'intérieur de chaque personnage tout en préservant leur opacité.
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Sa faiblesse est peut être d'avoir petit à petit mis au centre du récit, après avoir mis en avant le personnage de Lu Haitao, celui avec qui il est le plus difficile d'entrer en empathie, le fêtard Jiang Cheng .
La grande surprise du film est de présenter la bisexualité chez les homme de cette histoire comme allant de soit, hommes beaucoup plus libérés sexuellement et sentimentalement que les femmes.

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Le film est une adaptation (sans doute très libre) d'un roman de Yu Dafu se déroulant dans les années trente, auteur qui fait parti de ces écrivains interdits en Chine après 1949 sous le prétexte qu'ils étaient peu concernés par les grandes questions de société! C'est une page de ce roman que Wang Ping lit à son amant dans une des premières scènes. Le film bat au rythme des mots de Yu Dafu qui donne à nuit d'ivresse une sombre musicalité particulière. Les phrases de l'écrivain sont non seulement lues par les amants mais parfois arrive en incrustation sur l'image. Les mots de Yu Dafu ont d'autant plus de raisonnances que Nuit d'ivresse printanière est un film peu bavard aux dialogues rares.

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Le film sourd une incommensurable tristesse. Impression encore renforcée par le fait que les acteurs jouent sans aucun maquillage nous gratifiant de leur peau pas particulièrement soignée alors qu'ils sont loin d'être laid. Lou ye partage avec Jia Zangke le goût d'un naturalisme effréné. Pour situer Lou Ye dans la classification des cinéastes chinois, il appartient, tout comme Zangke à la sixième génération. Il définit parfaitement son crédo de cinéaste.
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Tout en disant que Nuit d'ivresse printanière n'était pas un film gay, Lou Ye s'exprime sur l'homosexualité et du cinéma gay dans son pays.

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Lou Ye prépare un nouveau film. Il serait cette fois tourné à Paris et serait une adaptation du roman autobiographique de Liu Tie, Bitch qui raconte l'histoire d'une jeune fille chinoise qui vient étudier à Paris où elle rencontre l'amour.
Nota: Chers lecteurs je cherche un autre film de Lou Ye, Purple Butterfly, qui se déroulerait dans le Shangai occupé; les informations pour le télécharger m'iraient également très bien. A votre bon coeur...

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Publié dans cinéma gay

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