NAN NAN NU NU (LE PROTEGE DE MADAME QING)

Publié le par lesdiagonalesdutemps

 


Fiche technique :

Avec Cui Zien, Zhang Kang, Wei Jiangang, Yan Qing, Yu Bo et Yu Mengjie.

 

Réalisé par Liu Bingjian. Scénario : Cui Zien et Liu Bingjian. Directeur de la photographie : Jinliang et Xu Jiang. Compositeur : Ah Yi.

Chine 1999, Durée : 90 mn. Disponible en VO, VOST et VF.


Résumé :

Hiver 1998, Xiao Bo, jeune homme réservé, arrive de province à Pékin pour chercher du travail. Il échoue par hasard dans une boutique de mode. La gérante, Qin Jie, l’engage aussitôt et met une chambre à sa disposition. Se prenant d’affection pour lui, elle lui présente sa meilleure amie, pensant qu’ils feront un beau couple, ce qui est parfaitement vrai, les deux jeunes gens étant très agréables à regarder. Mais Xia Bo ne manifeste aucun intérêt pour la jeune femme... Celui-ci préfère la compagnie de Chong Chong, son meilleur ami, un gay tendance folle flamboyante qui édite une revue consacrée aux graffitis et maximes des toilettes publiques !

L’avis critique

Le Protégé de Madame Qing, dont le titre chinois est Nan nan nu nu voulant dire « Homme homme, femme femme » et aussi quelque chose comme « toutes sortes de gens », a été tourné en catimini et au nez et à la barbe des autorités. Liu Bingjian procède par collage et insert. La rapidité de tournage a sans doute influé sur le style. Le film s'attaque à un thème tabou dans un pays où le gouvernement nie encore l'existence du sida : l'homosexualité.

Dans ce film, les rapports entre les personnages ne sont pas ce qu’ils devraient être, et surtout, ils ne sont pas ce qu’ils semblent être. Ainsi une ambiguïté permanente pèse tout le long du film sur les sentiments des protagonistes, comme si la sophistication de la société chinoise avec l’intrusion de la technologie (ordinateurs, téléphones portables...) allait de pair avec la sophistication des êtres. L’ambiguïté touche également parfois le sexe des personnages, en témoigne la féminité troublante de Gui Gui (étonnant sosie de Sihanouk, l’empereur du Cambodge) ou la voix grave et masculine d’une amie de Chong Chong.

L’ineffable Gui Gui est joué par le très talentueux Cui Zi’En, qui est par ailleurs réalisateur de plusieurs films dont Night Scene.

Le film est animé par des personnages qui ont soif de liberté mais surtout de fantaisie, montre que le destin des chinois à l’aube du troisième millénaire n’est plus tout à fait ce qu’il était. C’est la grande et heureuse nouvelle qu’annonce ce film. On y voit surgir le vécu homosexuel sous de multiples formes presque inconnues du spectateur occidental, souvent cocasses comme ce journal des pissotières mettant à la disposition des lecteurs des petites annonces et des dessins trouvés dans les toilettes.

Le style du film est celui d'un réalisme qui confine au documentaire. Le cinéaste refuse tout effet de dramatisation pour atteindre une forme d'ascèse. La caméra est d'une fixité parfois exagérée, mais cette sobriété finit par créer un vrai climat et le film devient le constat de l'homosexualité en 1998 en Chine. On a le sentiment de vivre en direct la préfiguration d’une vie gay organisée et militante. On sent la genèse d'une émancipation, celle de garçons et de filles qui ont subi trop longtemps la répression communiste. Mais avec elle apparaît une occidentalisation à outrance de la Chine.

Bo nous est d'abord présenté comme un jeune homme que rien ne pourrait faire soupçonner de préférer les hommes. Masculin, il n'hésite pas à se battre si nécessaire. Il est donc aux antipodes de tous les clichés habituels. Pour cette raison, son indifférence face à l'amie de sa patronne, belle jeune fille que tout jeune homme devrait désirer, semble inconcevable. Dans cette première partie du film où Bo révèle très progressivement sa personnalité et son rapport aux autres, le spectateur est lui même en proie au doute quant à la conscience qu'il peut avoir ou non de sa propre sexualité. À partir de la rencontre de Bo et Chong, le film prend une autre dimension.

La représentation de l'amour entre hommes reste particulièrement chaste. Les attouchements sont très elliptiques. Si l’on sent le poids du tabou néanmoins le film est touchant et aborde quand même sans détour avec un réalisme saisissant un sujet banni par la censure en Chine. On ne peut que saluer le courage et la détermination du cinéaste.

Liu Bingjian appartient à ce que l’on peut appeler, faute de mieux, le cinéma indépendant chinois. Il recouvre une réalité assez enthousiasmante née des évènements tragiques de Tiananmen, qui voit des jeunes cinéastes passer à la réalisation dans des conditions de précarité, de clandestinité qui sont un défi à la censure de leur pays et à un cinéma en voie d’officialisation comme celui de Zhang Yimou, Chen Kaige...

Avec Liu Bingjian, Wang Xiaoshuai (So Close to Paradise, 1998), Zhang Yuan (Les Bâtard de Pékin, 1993), He Yi (Les Perles rouges, 1993), Jia Zhangke (Xiao Wu, 1997), Zhao Jisong (Scenery, 1998), Yu Likwal (Love Will Tear Us Apart, 1999) sont les principaux représentants de cet underground chinois qui prospecte les eaux troubles de la société chinoise.

Liu Bingjian n’a aucun complexe par rapport aux cinéastes de la 6e génération, comme l'illustre la scène entre le Xiao Bo et la meilleure amie de Madame Qing. Le héros y avoue son désintérêt du cinéma et de Gong Li !

Liu Bingjian a obtenu, pour Le Protégé de Madame Qin, le Prix du meilleur réalisateur au Festival du Film International de Locarno en 1999. Depuis, il a réalisé le savoureux Les Larmes de Madame Wang.


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