Moi René Tardi, prisonnier de guerre au Stalag II B par Tardi

Publié le par lesdiagonalesdutemps

Stalag IIb


 

Il aura fallu qu'il n'y ai presque plus de survivants parmi les un million huit cents milles infortunés prisonniers de guerre de 1940, dont certains ont connu une détention de près de cinq ans, pour que paraisse un livre magistral qui leurs rende la parole.

Auparavant sur ce thème, qui a été quasiment tabou en France durant presque soixante dix ans, il n'y avait guère de notable que "Le caporal épinglé" du grand Jacques Perret (ou encore "Les grandes vacances" de Francis Ambrière); mais l'album de Tardi, contrairement au roman de Perret, qui s'il ne cachait pas le drame de ces hommes le traite souvent sur un ton primesautier qui est propre à son auteur, met le doigt où cela fait mal et par exemple nous parle des deux obsessions du prisonnier français de 40: la nouriture et la merde!

 

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C'est à travers le regard du père du dessinateur, sergent chef dans les chars, que nous allons vivre d'abord la courte guerre de cet homme, qui contrairement à beaucoup de soldats français s'est battu, puis le calvaire de ses presque cinq années de captivité. L'expérience de René Tardi est à la fois singulière et commune à tous ces hommes qui se sentent floués, sortes de victimes expiatoires d'un pays écroulé qui ne reconnaitra jamais leurs souffrances d'autant qu'elles ont été occultées par celles, encore plus grandes des déportés.

Au début des années 80, Jacques Tardi demande à son père, René, de coucher par écrit les souvenirs de sa captivité, pour mettre de l'ordre dans ses souvenirs et surtout rendre cohérentes les anecdotes que le dessinateur avait entendu dès sa prime enfance. René Tardi a alors soixante cinq ans. Il mourra en 1986. Son fils bien que persuadé qu'il fera quelque chose des trois cahiers d'écolier que son père a couvert d'une écriture serrée, occupé du coté de Malet de Céline d'Adèle Blanc Sec et de quelques autres, les range dans ses archives. C'est donc plus de trente ans après que Jacques Tardi donne une forme à cette mémoire douloureuse. On a le coeur serré en pensant que son père n'aura pas connaissance de ce chef d'oeuvre.

Tardi utilise essentiellement les paroles de son père. Encore une fois l'auteur fait preuve d'une probité exemplaire; il déclare: << Ce qu'il n'a pas dit je ne le dessine pas.>>. Ainsi il parvient à nous faire entendre la voix de son père avec ses mots; la voix d'un homme qui depuis le jour où il a été fait prisonnier ne cessera pas d'être un homme en colère. Pour mettre en image le texte écrit par son père, , a pris un procédé narratif habile, proche de celui utilisé par Spigelman avec Mauss. Il se met en scène dialoguant avec son géniteur. Mais non en adulte tourmenté comme l'a fait l'américain mais à l'age de douze ans, gamins curieux et teigneux. Le petit Jacques se projette dans l'univers du camp en témoin décalé. Le garçon ne cessera de questionner son père et ne laissera rien passer des ignominies (qui peuvent aller jusqu'au meurtre) que subissent les détenus pas plus que leurs petites (et grandes) lachetés quotidienne. Ce qui est remarquable est que non seulement Tardi a été fidèle à son père mais aussi à l'enfant qu'il a été car c'est à hauteur d'enfant que Jacques interroge René. L'enfant évolue au cours du récit. Au début il est presque insolent et à la fin de l'album il est devenu compréhensif pour cet homme furibard.

 


Tardi ose évoquer l'homosexualité dans les camps de prisonniers, un tabou dans le tabou. A ma connaissance cela n'a été évoqué que dans une récente pièce de théâtre, "La soupe aux orties" qui se déroule dans un stalag et dont un des "héros" est un homosexuel. Sur la toile j'ai déniché un site (http://recits.blogs.liberation.fr/thierry_pelletier/) qui n'a rien à voir avec la dernière guerre, ni la bande dessinée et pas plus avec l'homosexualité où à travers un homme qui a été jadis transformisme chez Michou est évoqué cette sexualité dans les stalags: << Tata Jacques venait d'une famille tout ce qu'il y a de comme il faut. Camelot du Roy, puis officier dans un régiment de hussards, il avait traversé la «drôle de guerre» d'une manière tout à fait honorable. C'est au Stalag qu'il a découvert son homosexualité. Sa famille et ses relations lui ont immédiatement tourné le cul. Son incarcération, après la Libération, pour détournement de mineurs n'a rien arrangé. Son chéri avait 19 ans, la majorité était à 21, la famille du mignon n'avait pas apprécié.>>.

 

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Comme le souligne dans un essai le philosophe Jean Cazeneuve, prisonnier de guerre en Allemagne de 1940 à 1945, « les conditions de l’existence que mène un prisonnier sont si particulières, si éloignées de la norme commune, qu’elles entraînent inévitablement de grands et profonds bouleversements dans ses actes, ses pensées, ses sentiments. >>. Mais que ceux qui s'imaginent que les stalags étaient des nouveaux Sodome reviennent à la raison. La malnutrition a pour conséquence, entre autres, da faire diminuer drastiquement les pulsions sexuelles. Comme le montre très bien Tardi, la première préoccupation du prisonnier était la bouffe. [6] Jean Cazeneuve, op. cit. , p.  2-3. ...suite

Le tour de force principal de Tardi est d'être parvenu a pénétrer la mentalité d'un type qui a entre 18 et 25 ans en 1940.

Tardi avait déjà évoqué, mais fugitivement, l'univers du stalag dans son album 120 quai de la gare adapté de Léo Malet, livre que Tardi avait dédié à son père.

 


Pour cette oeuvre intime Tardi a gardé son graphisme bien particulier qu'on lui connait depuis plus de quarante ans. La couleur se résume presque exclusivement dans un extraordinaire camaieux de gris avec quelque cases dans lesquelles apparait une couleur significative pour la narration.  Chaque page comporte trois cases de taille égale. Le dessinateur avait déjà utilisé ce découpage dans "Putain de guerre" On a une succession de plans généraux, un regard panoramique sur ce que voient les personnages. C'est la bande dessinée en cinéma scope!

Stalag II B est le livre le plus intime de Tardi. Est-ce pour cela qu'il a voulu en faire une entreprise familiale? Sa femme a rédigé une très intéressante préface dans laquelle elle croise la destiné de son propre père, lui aussi prisonnier en 1940, avec l'expérience de celle du père de son mari. Sa fille a assuré la mise en couleur et c'est son fils Oscar qui s'est chargé de la documentation, sans faille comme dans tous les albums de Tardi.

C'est par l'intermédiaire de la seconde guerre mondiale que ce spécialiste de la première et néanmoins antimilitariste convaincu, aura paradoxalement réussi à parler de lui.

Ce livre m'a d'autant touché que comme Tardi, j'ai eu un père vaincu, prisonnier de longues années en Allemagne dans les parages ou même dans ce même Stalag, détail troublant son prénom était également René. Cet enfermement, contrairement à celui de Tardi l'a laissé plus passif que furibard. J'ai l'impression que mes relations que j'avais avec mon père étaient proches de celles que Tardi entretenait avec le sien.

 

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La force du livre vient grandement de ce procédé de l'histoire accouchée par les questions d'un gamin de douze ans. Tardi ne prétend pas faire ici un travail d'historien mais de mémorialiste en donnant la parole à son père (auquel il s'oppose souvent) en ne cachant rien des propres contradictions de l'homme et de ses préjugés que son fils d'ailleurs ne partage pas comme celui de rejeter la responsabilité de la guerre sur tous les corps constitués, les fonctionnaires, les enseignants, les militaires, les hommes politiques... (curieusement mon père avait un peu près les mêmes aversions). Bien sûr on sait que c'est un peu plus compliqué que cela dès la parution de "L'étrange défaite" de Marc Bloch. 

Le récit est captivant si bien que l'on est content à la pensée de retrouver ce non héros pour la suite de ses pérégrination puisque l'album se termine par l'évacuation  des prisonniers du stalag B II par les allemand devant l'avance des russes. René Tardi n'est pas encore rentré chez lui. C'est ce long et périlleux retour que nous racontera Tardi dans l'album suivant.    


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Nota: Il y a un site très intéressant sur le stalag IIB : http://stalag2b.free.fr/index.htm.
Ci dessous en cliquant sur la flèche vous pouvez écouter une très intéressante interview de Jacques Tardi dans l'émission l'humeur vagabonde, à propos de son livre.

l'émission du mardi 4 décembre 2012

Jacques Tardi  

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imagineur 28/12/2012 23:27

Je vous signale tout de même deux livres qui parlent de la vie dans les stalags, La moisson de quarante de Benoist-Méchin et surtout Les lettres de Poméranie de Georges Hyvernaud, qui est un très
beau texte.
Par ailleurs, votre post sur le livre de Tardi est vraiment très très bien.

lesdiagonalesdutemps 29/12/2012 07:46



merci de votre compliment. Je n'ai pas eu la prétention de citer tous les livres parlant de la vie dans les stalags, je voulais seulement dire qu'il y en avait peu et que ceux ci à part les deux
cités n'avait pas eu la gloire critique et publique de ceux sur la déportation. Je n'ai pas lu le livre d'Hyvernaud dont j'ai entendu parler, je vais le mettre sur ma liste des ouvrages à lire
quant à celui de Benoist-Méchin il est tout de même très particulier du fait de son auteur et me semble peu caractéristique des pensées et du quotidien des prisonniers à cette période. Mais vous
avez raison n'oublions pas Benoist-Méchin personnage extraordinaire que j'ai eu la chance de rencontrer. Quel roman que sa vie!