Mezek de Juillard & Yann

Publié le par lesdiagonalesdutemps

Mezek

 

Depuis quelques temps la bande-dessinée devient un merveilleux moyen d'apprendre l'Histoire, en particulier l'Histoire récente, même si ce n'est pas complètement nouveau, qu'on se souvienne des « belles histoires de l'oncle Paul » dans le journal de Spirou dont il y a encore peu de temps il était de bon ton de se gausser. Pour ceux que la problématique de l'Histoire et la bande dessinée intéressent je leur conseille d'écouter le premier vendredi du mois l'émission de France-Culture « La fabrique de l'histoire » qui est dévolue à l'Histoire dans les fictions; on y parle au moins d'une bande dessinée à chaque fois.

 

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Le chef d'oeuvre de Juillard (à ce jour), le mot n'est pas trop fort, nous entraine dans un palpitant récit en 1948, en Israel, lors de la première guerre de l'état juif contre les arabes dite guerre de l'indépendance. Et là première incise, à mes yeux obligatoires, mais que les éditions du Lombard n'ont pas jugé utile de faire, c'est peut être le seul défaut de ce magnifique album, un petit point sur la situation d'Israel en juin 1948 date qui apparaît à la première case du livre (une telle préface aurait eu aussi l'avantage d'éviter de nombreuses bulles explicatives):

 

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Le 29 novembre 1947, l'Assemblée générale des Nations uniesadopte la résolution 181qui prévoit le partage de la Palestine en un État juif et un État arabe. Le nouveau Yichouvet les communautés juives sionistes accueillent favorablement ce vote mais les Arabes palestiniens et l'ensemble des pays arabes qui militaient pour la constitution d'un État palestinien rejettent la résolution. Le lendemain du vote, la guerre civile éclate entre les communautés juive et arabe palestiniennes. Le 30 novembre 1947, la guerre voit s'affronter les communautés juive et arabe. En janvier, des volontaires arabes entrent en Palestine pour seconder les arabes palestiniens. En avril, les forces juives passent à l'offensive. Les forces et la société palestiniennes s'effondrent. Le 14 mai, dernier jour du mandat britannique, l'indépendance de l'État d'Israëlest proclamée en tant « qu'État juif dans le pays d'Israël ». Le lendemain 15 mai, les États arabes voisins, la Syrie, la Jordanie (La Jordanie a respecté son accord de ne pas envahir des régions assignées à l'Etat juif, contrairement à la Syrie et à l'Egypte.) et l'Egypte,opposés au partage, interviennent. En théorie alliés, ceux-ci ambitionnent des objectifs différents et combattront leur adversaire de manière désorganisée et désunie. À la suite d'une série d'opérations entrecoupées de trêves, les forces israéliennes vainquent militairement sur tous les fronts. La ligne d'armistice partage Jérusalem, laissant la vieille villedu côté arabe. La guerre coûta la vie à plus de 6 000 Israéliens (près de un pour cent de la population juive du pays à l'époque).A son issue l’Etat juif a augmenté d’un tiers le territoire qui lui était alloué et en a expulsé les quatre cinquièmes des habitants arabes. Quant à l’Etat palestinien, mort-né, la Jordanie et l’Egypte s’en sont réparti les dépouilles…

 

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Dans Mezek nous arrivons au début de cette guerre, les Egyptiens, soutenus par des tanks, de l'artillerie, des avions sont parvenu à isoler tout le Néguev et à occuper des régions qui avaient été assignées à l'Etat juif. Mezek commence par une scène dramatique le bombardement de Tel Aviv par l'aviation égyptienne. La grande carence alors de l'armée israélienne est son aviation quasi inexistante. C'est justement dans cet embryon d'aviation que Yann à campé son histoire dont le héros est Bjorn un mercenaire suédois qui pilote un des très rares avion de chasse que possède l'armée israélienne. Cet avion est un Mezek (ce qui signifie mule en tchèque), d'où le titre mystérieux de l'ouvrage. C'est un chasseur forgé sur une base d'une carcasse de Messerschmitt que l'on a équipée de moteurs de bombardier Junker trop lourd et trop volumineux (un bossage a été fait sur le capot d'origine pour qu'il y loge) ce qui rend son pilotage dangereux en particulier à l'atterrissage. Il a été vendu à Israel par la Tchécoslovaquie seul état qui n'a pas respecté l'embargo qui interdisait de vendre des armes à Israel. Encore un petit rappel en 1948 l'Est était beaucoup plus favorable à Israel que que l'Ouest. Cela changera assez rapidement. Ces véritables cercueils volants sont pilotés par des mercenaires internationaux et de jeunes volontaires juifs. Inexpérimentés et qui vont se former sur le tas. Irônie de l'Histoire, ce sont des avions de fabrication allemande durant la période nazie qui ont sauvé Israël.

 

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Le scénario a pour toile de fond cette guerre plusieurs éléments historiques (la lutte fratricide entre l’Irgoun de Menachem Begin (qui sera bien des années plus tard premier ministre d'Israel), un mouvement proche de l’extrême droite et la Hagannah deBen Gourion affichant ses attaches communistes pour mieux arracher la reconnaissance du jeune état à l’Union soviétique,les astuces qu’utilisèrent les Israéliens pour s’armer) agrémente le récit, mais ce que Yann met au premier plan ce sont les relations qu'entretient Bjorn et les autres pilotes mercenaires avec leurs camarades israéliens. Les goys volants n’ont pas les faveurs d’une partie des militaires juifs qui les accusent de cupidité (les arabes utilisaient également des pilotes mercenaires comme on le voit d'ailleurs dans l'album) alors qu'eux ne se battent pas pour de l'argent mais pour sauver leur pays. En outre beaucoup de ses soldats n'ont échappé à la shoah que par miracle. On se doute que la cohabitation entre ces hommes ne va pas être facile. Ainsi si Bjorn est le meilleur pilote de l'escadrille cela n'empêche pas certain de ses camarades de combat de nourrir une haine inextinguible en vers lui... etune série de sabotages rend les missions encore plus mortelles.En outre la jeune armée israélienne est mixte et plusieurs vaillantes combattantes ne seront pas sans témoigner beaucoup d'intérêts pour le beau Bjorn que ronge un terrible secret...

 

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Yann qui aura mis plus de 20 ans à accoucher de ce projet, au terme de moult remaniements scénaristiques, s'est basé pour écrire cette incroyable histoire, génératrice de beaucoup d'émotions, mais que je ne veux pas déflorer pour ne pas amoindrir votre plaisir de lecture, sur la biographie du colonel B. Kagan (dont la fille est une des héroïnes de son scénario), « Combat secret pour Israel » qui racontait le recrutement de pilotes mercenaires goys internationaux et le service qu'ils rendirent à Israel.

 

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Je crois que Mezek est le seul album de bande dessinée qui traite de l'indépendance d'Israel. Il n'y a qu'Hergé avec Tintin au pays de l'or noire qui a oser se frotter à ce sujet (et encore seulement dans la première version de l'album qui fut victime d'un lifting pour le rendre politiquement correct).

Juillard est aussi habile pour dessiner les avions et autres engins militaires que les corps masculins et féminins lors des repos des guerriers. On remarquera la constance dans l'esthétique des femmes que croque Juillard. Sa ligne claire et les couleurs à la fois pastelles et lumineuses aident à faire passer cette histoire noire où l'amour côtoie sans cesse la trahison et la mort. Le repreneur de Blake et Mortimer (on aperçoit les créatures créées par Jacobs à l'arrière plan dans une case!) est ici au sommet de son art.

 

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Le découpage est une leçon de lisibilité et de clarté. Chaque planche est divisée en trois strips eux même scindés en trois ou quatre cases. Chaque case a ainsi une surface suffisante pour que le dessin de Juillard puisse se déployer.

Si les combats aériens peuvent faire penser à un hommage à ceux que dessinait Victor Hubinon dans Buck Danny, les scènes intimes évoquent « Valse avec Bachir ».

 

 


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Publié dans Bande-dessinée

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