MA VRAIE VIE A ROUEN, un film d'Olivier Ducastel et Jacques Martineau

Publié le par lesdiagonalesdutemps

 

France, 100mn, 2003


Réalisation: Olivier Ducastel et Jacques Martineau, scénario: Olivier Ducastel et Jacques Martineau, Image Matthieu Poirot Delpech et Pierre Millon, Son : Régis Muller, Musique : Philippe Miller, Montage: Sabine Mamou  

 

avec: Ariane Ascaride, Jimmy Tavares, Jonathan Zaccai, Hélène Surgère, Frédéric Gorny, Lucas Bonnifait 

 

 



Résumé

 

 

Etienne vit avec sa mère Caroline, à Rouen

Pour son anniversairede ses seize ans sa grand mère lui offre un caméscope. Il filme son entourage, notamment sa mère Caroline et son prof d'histoire qu'il verrait bien ensemble.

 

Filmer sa vie, quelle idée ? Etienne cherche des indices qui peuvent l’aider à s’accomplir. Le sport est en cela, avec sa mère, son seul repère. Mais aucun des deux ne résout l’équation essentielle de son existence : qui aimer?

 

 

L'avis critique

 

Olivier Ducastel et Jacques Martineau, les deux réalisateurs, sont partis d’un principe original. Placer une caméra numérique dans les mains d’un adolescent de seize ans : Etienne interprété par Jimmy Tavares, pour la première fois à l’écran. A la différence de la caméra subjective, comme dans LA DAME DU LAC de Robert Montgomery, où l'appareil était "le" personnage, la caméra est ici "un" personnage à part entière, voire un appendice, en tout cas le témoin de la vie d'Etienne.

 


Epatant. Tel est l’adjectif qui caractérise cette trouvaille narrative, même si le parti pris amuse, puis irrite quelque peu avant de devenir naturel pour le spectateur. La caméra n’est pas subjective mais devient un personnage à part entière, prolongement de la conscience de ce jeune ado. Avec une grande dextérité, les réalisateurs ont réussi à l’imposer comme un véritable personnage influent sur autrui et sur Etienne lui-même. Ma vraie vie à Rouen réussit le pari d'être un film en adéquation singulière avec son personnage central.

 


MA VRAIE VIE A ROUEN est un film intime, tourné en numérique. C'est bien au portrait d'un être de fiction (ce n'est en rien comme on pourrait le croire au premier degré, une auto-fiction) que le spectateur a affaire, même si le titre ne contient pas son prénom, à la différence des deux premiers opus des cinéastes. MA VRAIE VIE A ROUEN réussit à rendre sensible cette succession de moments de la vie d'Etienne, grâce à un dosage convaincant entre scènes drôles et émouvantes, grâce au montage, léger et équilibré. Grâce aussi au fait que Ducastel et Martineau arrivent à capter l'essence de l'adolescence, et que bon nombre de spectateurs peuvent projeter ici ou là des souvenirs.

 


Complice ou intruse ? Complice dans les moments personnels (le patinage artistique, la découverte sexuelle), intruse dans les moments intimes des autres.

Vérité ou mensonge ? La caméra induit systématiquement un jeu. D’ailleurs, l’ami d’Etienne (Ludovic) l’utilise comme un véritable outil théâtral. Dans le cas contraire, il se retrouve dans une position inconfortable où le mensonge est bien plus facile. Jeu, également, lorsqu’Etienne multiplie les prises de sa mère soufflant ses bougies d’anniversaire ou quand la famille découvre, faussement surprise, le sapin de Noël. Le procédé exige que les comédiens reproduisent les réactions de personnes qui n’ont pas l’habitude d’être filmées en temps normal, aussi la caméra est-elle omniprésente dans les conversations des personnages. Cela signifie, entre autres, que lorsque l’on franchit une certaine barrière de l’intime, on est obligé de couper, une difficulté narrative pour le scénariste.

 


L’essentiel du film se trouve donc dans le hors champ. Cela a pour effet de paradoxalement mettre en exergue le non-dit avec une grande justesse. Ainsi les sentiments amoureux du jeune homme pour son professeur, qu’il espionne à travers la ville, sont-ils beaucoup plus explicites exprimés par ces images volées récurrentes, qu’ils ne l’auraient été dans le cadre d’une mise en scène classique. A ce propos, on peut regretter que le concept de voyeurisme ne soit pas plus exploité. Il ne faudrait pas réduire Ma Vraie vie à Rouen à un simple exercice de style. Les personnages existent fortement. La sensation qu’on vient de partager un moment avec eux est beaucoup plus présente que dans une fiction traditionnelle. Un mélodrame classique montrerait tout le hors champ mais serait incapable de refléter l’état d’esprit des personnages aussi intimement et d'en faire un film aussi touchant.

 

 


MA VRAIE VIE A ROUEN, en alliant décors naturels et la maniabilité du numérique, réussit son pari. Son originalité narrative et le jeu sur mesure des acteurs, Ariane Ascaride toujours juste, font oublier quelques longueurs d’un scénario léger et une fin presque escamotée (la découverte de son homosexualité par Etienne). Le film presque clandestinement met en évidence la difficulté d'appréhender son corps et ses désirs pour les adolescents. Les scènes de contemplation, ou d’auto contemplation, sont à ce titre très intéressantes : les plans isolés où le jeune homme filme des parties de son corps participent d’une visualisation de son inconscient où il semble prendre connaissance de son pouvoir de séduction physique, sans pouvoir l’exprimer ou la partager avec un autre. Il le partage donc avec son caméscope, un " autre " mystérieux sur lequel il peut fixer tous ses désirs. La caméra comme point de vue sur soi, comme rapport à l’intime, à ce que l’on peut montrer, sont autant de thèmes qui découlent de ces images.

 

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Ducastel et Martineau nous ont montrés comment naît le désir. Ce qu’est ce désir (ici masculin, et même homosexuel, mais ça n’a aucune importance). C’est à dire l’envie du toucher, du baiser, des mots pour le dire, l’envie de voir et de se montrer, de partager la sexualité, le corps. On aurait préféré qu'Etienne réponde un peu moins aux clichés du jeune gay: absence du père, complexe oedipien et en plus patineur artistique, Etienne n’est pas gay par hasard. Ce qui rend triste ce garçon, c'est que personne ne voit son désir et que personne ne lui renvoie les questions qu’il pose aux autres plutôt que de se les poser à lui même. Comme Félix dans leur précédent film, Etienne cherche la voie sur laquelle s’engager, sans forcément comprendre ce qui le fait avancer.

 

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MA VRAIE VIE A ROUEN est le troisième long métrage d'Olivier Ducastel et Jacques Martineau, après JEANNE ET LE GARÇON FORMIDABLE (1998) et DROLE DE FELIX (2000). Ils retrouvent Ariane Ascaride, déjà présente dans DROLE DE FELIX, et Frédéric Gorny ( surtout connu pour avoir joué le gay à la télévision dans Avocats et associés), au générique de JEANNE ET LE GARCON FORMIDABLE. Jonathan Zaccaï s'était déjà fait remarquer dans PETITE CHERIE d'Anne Villacèque, REINES D'UN JOUR de Marion Vernoux et BORD DE MER de Julie Lopes-Curval. Il n'avait alors pas encore joué ÉLÈVE LIBRE où il est exceptionnel. Mais le film doit beaucoup au jeune et très agréable à regarder Jimmy Tavares (j'aimerais bien savoir ce qu'il est devenu). Ce garçon plein d'élan qui ne sait où s'élancer, toujours solitaire sur la glace, Ducastel et Martineau savent le regarder, le révéler, le rendre émouvant. Il ne faudrait pas oublier Hélène Surgère très émouvante dans le rôle de sa grand mère.

 

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Dans une interview faite lors de la sortie en salle du film, les réalisateur s'expliquaient sur le mode opératoire de leur tournage: << On s'est autorisé à couper beaucoup, à faire plus de prises, à commencer à filmer très vite, pratiquement dès les répétitions, et à mettre en place les choses pour que techniquement il n'y ait pas de problèmes. C'est surtout avec le son que les choses sont plus compliquées, sur la captation des répétitions. Il faut cadrer l'improvisation, sachant que c'est valable pour les acteurs et les techniciens. On essayait toujours de se mettre à la place du personnage, à l'écriture, au tournage et au montage. Se demander pourquoi il allume la caméra, comment il l'éteint, s'il a rembobiné. Sans oublier que le personnage ne montait pas, qu'il avait juste une caméra, la télécommande, le retardateur. Il fallait faire confiance à l'imagination du spectateur qui allait remplir les ellipses. Comme on a tourné-monté au fur et à mesure, il n'y a pas de montage à l'intérieur des séquences, ça nous a permis de vérifier et de nous rendre compte que ça fonctionnait parfois encore mieux si c'était plus elliptique. On a quasiment tourné dans l'ordre chronologique, par blocs narratifs, car on a dû jongler avec les conditions météo. C'était très amusant de travailler comme ça. On n'y serait peut-être pas directement venus par la pellicule, qui coûte cher, par peur de gaspiller. Tout ça n'est ni dans JEANNE, ni dans FELIX, qui sont des films plus cadrés et répétés. >>.

 

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Sous l'apparence de la spontanéité, leur mise en scène est un exercice de sensibilité, de précision. Il en faut beaucoup pour parler aussi justement d'un moment aussi délicat de la vie, qu'est l'adolescence et raconter, mieux que jamais, l'histoire qu'ils retrouvent à chaque film. Comment chacun trouve sa place parmi les autres, rencontre sa chacune, ou son chacun.

 

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Le tour de force du scénario et du filmage est de rendre compte en 100 mn de l'évolution de leur personnage en une année scolaire ( la qualité du film tient beaucoup au fait qu'il a été tourné sur huit mois et quatre saisons ), on le voit passer de l’insouciance adolescente à une prise de conscience de l’avenir. Etonnement pudique, et même humble, la mise en scène ne laisse passer aucun détail : tous les plans dirigent notre regard vers les pensées secrètes du garçon. Etienne attend son garçon formidable. Sa vraie vie, alors, se passera probablement ailleurs qu'à Rouen.

Filmer sa vraie vie à Rouen avec une simple caméra numérique, quelle bonne idée !

 

 

 

 

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Pour retrouver Olivier Ducastel et Jacques Martineau sur le blog:  MA VRAIE VIE A ROUEN, un film d'Olivier Ducastel et Jacques Martineau, L'arbre et la forêt, un film d'Olivier Ducastel et Jacques MartineauNÉS EN 68, un film d' Olivier Ducastel & Jacques Matineau  

Publié dans cinéma gay

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alan 25/04/2012 15:07

Jimmy Tavares est toujours dans le patinage ! :)

http://www.jimmytavares.com/album/
http://www.facebook.com/WorkshopJimmyTavares

lesdiagonalesdutemps 25/04/2012 17:53



merci pour cette information