Lucian Freud 1922 - 2011

Publié le par lesdiagonalesdutemps





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1947
Lucian Freud (courtesy of Nerd Boyfriend)










Je salue avec retard les mânes de Lucian Freud qui a disparu durant une de mes séances de bains de mer. C'est un grand peintre qui disparait même si je préfère sa première manière, plus dessinée que maçonnée comme le furent les toiles de sa dernière période. L'absence des tableaux du début du peintre avait été la cause de ma relative déception en visitant l'exposition que présentait le centre Pompidou, il y a quelques mois qui ne contenait que des tableaux récents contrairement à la grande exposition consacrée à ce peintre il y a quelques année à Paris dont le commissaire était Jean Clair et qui était une véritable rétrospective. 
J'avais donc en mars 2010 consacré un billet à ma visite. Billet qui a été détruit comme le reste dans la rage iconoclaste de mon précédent hébergeur. Le voici ci-dessous ressuscité sans la moindre correction avec en illustration les photos prises en catimini ce jour là:

Je crains que l'exposition de Lucian Freud au Centre Pompidou, fasse plus augmenter le malentendu qui existe entre les français, du moins le petit nombre qui s'intéresse à la peinture, et la peinture anglaise, que le réduire. La faute en incombe d'une part au commissaire de l'exposition qui n'a pas voulu ou pas pu organiser une rétrospective de l'artiste, se limitant principalement à ses vingt dernières années de production, alors que Lucian Freud a peint dés les années quarante. Je pense qu'il s'agit plus d'une impossibilité d'organiser une vaste exposition que d'une réelle volonté. Une grande manifestation hommage est prévue en 2012 à la National portrait gallery de Londres, ce qui fera une bonne occasion pour traverser la Manche.

Ce sont certains critiques français, par crasse ignorance, qui renforcent l'incompréhension qu'ont tant de français de la peinture anglaise. Ils veulent faire de Lucian Freud, une sorte d'excentrique de l'art, conforme à l'idée que se fait le continental de la bizarrerie de l'insulaire. C'est une patente contre vérité de présenter Lucian Freud comme un artiste totalement singulier alors qu'il s'inscrit dans toute une lignée de peintres anglais du XX éme siècle et européens mais je l'accorde dans cette filiation on trouvera peu de français à l'exception de Buffet et de Gruber. Reconnaître que l'artiste fait fructifier l'héritage de nombre de ses prédécesseurs ne diminue en rien, ni son mérite, ni sa qualité, bien au contraire.

 

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Par facilité on nous présente donc Lucian Freud comme un peintre isolé, ce qui était recevable pour Bacon, quoique il n'était pas bien difficile pour ce dernier de repérer dans ses premières toiles ce qu'elles devaient à Graham Sutherland dont on attend toujours la première grande rétrospective parisienne après la belle exposition du musée Picasso à Antibes en 1998, est totalement erroné pour Lucian Freud qui s'inscrit, surtout pour la première partie de son oeuvre dans la lignée de peintres anglais comme Stanley Spencer (1891-1959) et Wyndham Lewis (1882-1957), deux peintres majeurs jamais exposés en France. Il ne faut pas non plus oublier l'apport du déjà cité Graham Sutherland (1903-1980) dans les « verdures » qui agrémentent certains des tableaux de Lucian Freud. Mais ce dernier a fait également son miel de la tradition picturale germanique, il ne faut se rappeler qu'il est né à Berlin en 1922. Il n'est arrivé en Angleterre qu' en 1933 avec sa famille chassée d'Allemagne par les nazis. La crudité des nus de Julian Freud doit beaucoup à celle des corps d' Egon Shiele et ses distorsions anatomiques à Otto Dix et à George Grosz. Moins évidente, mais réelle, est la dette pour son oeuvre gravée qu'a Julian Freud envers Giacometti et ce n'est pas un paradoxe que de dire que le peintre de l'horizontale et des chairs flapies a été inspiré par le dessinateur du squelettique vertical.

 

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Autre aberration est de nous montrer Lucian Freud comme un peintre n'ayant jamais changé sa manière et qui appliquerait une recette mise au point une fois pour toute. C'est la théorie qu'avance Philippe Dagen dans son article de compte rendu de l'exposition paru dans Le Monde du 12 mars. A croire que Dagen ne connait que les oeuvres exposées au Centre Georges Pompidou qui peuvent, en effet, à un visiteur distrait, donner ce sentiment. Rien n'est plus faux que de présenter le peintre comme un artiste monolithique. En réalité l'oeuvre de Lucian Freud se divise en deux grandes époques. La première, jusqu'en 1960 dans laquelle il privilégiait le dessin alors qu'ensuite et cela jusqu'à nos jours, il a mis avec ostentation en avant la matière. En ce qui me concerne, je préfère la première manière de l'artiste que malheureusement on ne voit quasiment pas dans cette exposition.

Enfin ce qui n'est absolument pas mentionné au Centre George Pompidou est la posture qu'a pris Freud face à Bacon. Je crois que l'on ne peut pas comprendre le cheminement artistique de Freud si on oublie que ce dernier s'est positionner par rapport à Francis Bacon, qu'il a connu grâce à Graham Sutherland; Bacon étant incontestablement « Le » grand artiste britannique du XX ème siècle.

 

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Il est curieux de constater qu'une grande part des oeuvres des trois plus célèbres peintres anglais, Bacon, Freud et Hockney est largement autobiographique.

L'exposition se déploie dans quatre grandes salles au dernier étage du centre Pompidou. La cinquantaine d'oeuvres, pour la plupart des peintures de grands format, y sont accrochées au large. Ce qui permet une visite confortable malgré l'affluence. Si l'on excepte The painter's room éxécuté en 1944 et qui fait directement référence au surréalisme, présence totalement incongrue dans cet accrochage qui ne peut qu'égarer le visiteur novice, toutes les autres toiles sont postérieures à 1963. Date à laquelle Red haired man on a chair, premier tableau dans lequel Lucian Freud imposait la prédominance de la matière sur le contour, a été peint. Si l' on excepte la demi douzaine de tableaux représentant des vues du jardin du peintre, les extérieurs ont été peints de la fenêtre de l'atelier, toutes les autres toiles ont pour sujet la chair humaine. Ces portraits de nus ont pour cadre les ateliers successifs du peintre.

 

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Même si on peut être lassé par le parti pris de la laideur des modèles, laideur dont la représentation est paradoxalement beaucoup plus gratifiante pour un peintre que celle de figures répondant aux canons de la beauté grecque, ce que sait tout élève des Beaux-Arts, il est difficile de n'être pas emporté par la vitalité de Lucian Freud. Chaque tableau parle du besoin de peindre de l'artiste... mais de quoi d'autre? Et c'est tout le problème de cet artiste. Cette peinture pour la peinture est particulièrement illustrée dans les tableaux dans lesquels Lucian Freud tente d'y faire dialoguer plusieurs personnages sans vraiment y parvenir. C'est pourtant ce que parvenait à faire si bien son compatriote David Hockney dans ses doubles portraits. Il faut dire qu'Hockney ne s'est jamais imposé cette contrainte du décor unique. Les modèles de Lucian Freud sont toujours mis en scène dans une pièce presque nue occupé seulement par quelques objets et meubles récurrents, ostensiblement misérabilistes.

Ce décor inchangé, n'aide pas le spectateur du tableau à imaginer une histoire entre les créatures qu'il y voit; elles semblent s'y être fourvoyées par inadvertance après de longues errances. Elles reposent, fourbues, sur des couches de fortune.

 

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Une toile me paraît bien illustrer l'autisme des modèles de Lucian Freud. On y voit une pièce vide avec pour tout décor au mur une grande toile représentant une plantureuse femme nue et au sol un grabat sur lequel un homme debout nu s'étire, on peut supposer après une nuit passée dans ce misérable pussier. Puis lorsque l'on regarde d'un peu plus près le tableau on voit que dans le lit dort encore un homme dont seule la tête dépasse. Voilà un sujet, deux hommes nus, entre deux âges, dans un lit, qui n'est pas banal et qui pourrait tendre vers l'érotisme, la pornographie, l'illustration de la banalité du quotidien de deux homosexuels ou faire naitre tout autre récit. Chez Lucian Freud rien, aucune histoire est suggérée, sinon la volonté du peintre et d'avoir disposé ainsi ces deux quidams pour le plaisir simple et fini de les transformer en surfaces de peinture.

 

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Le talent de Lucian Freud éclate dans les tableaux où ils n'essayent pas de plaquer une anecdote sur sa formidable dextérité à transformer la chair en peinture et c'est d'abord dans ses autoportraits. Dans ceux-ci la vérité de son être surgit de chaque touche. Lucian Freud est son meilleur modèle.

Toutefois Lucian Freud fait passer l'émotion dans son portrait de Leigh Bowery, nu sous la lucarne de l'atelier, le regard perdu et implorant de celui qui avait voulu faire de sa vie une oeuvre d'art et qui mourra en 1994 peu de temps après que le tableau soit terminé.

« Lucian Freud, L'atelier » est une exposition paresseuse qui n'apprendra rien à ceux qui connaissent l'oeuvre du peintre mais leur apporteront néanmoins le plaisir rare d'admirer en France un peintre qui sait transformer la chair en peinture, le Rubens du XX ème siècle.  

 







the painter's room 1944


Two Men 1987-88


portrait of Bacon


Naked Man on Bed 1989


Man Posing 1985


man in a chair 1983-1985


Leigh on a Sofa


John Minton 1952


Interior in Paddington 1951






gaz-1997


miniature with pigeon 2004


portrait of Bacon


Eli and David 2005-06


After Cézanne 1999-





Sunny Morning, Eight Legs, 1997





Naked Man with a Rat





Freddy Standing, 2000-2001





Painter and Model, 1986-87





David et Eli, 2003-04



Bella, 1986-1987





Naked man on a bed, 1987

Ci-dessous, extrait de l'émission Grand'Art diffusée sur ARTE en mars 2009 Auteur et réalisateur : Hector Obalk


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