Loin des bras de Metin Arditi

Publié le par lesdiagonalesdutemps

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Mon attention n'aurait probablement pas été retenu par ce livre, d'un auteur dont j'ignorais tout, s'il n'avait pas été paré d'une aussi belle couverture, mais il est vrai que les éditions Actes Sud ont l'habitude de soigner les leurs, une composition de Julien Pacaud, très probablement commandée pour l'occasion, tant elle correspond bien au contenu du roman, où l'on voit trois adolescent en costume de bain de l'entre deux guerre, debout sur des lit de dortoir ceux-ci entourant sur-réalistement une piscine sur fond de montagne devenant dans ce contexte magritien... D'où l'intérêt pour les éditeurs de prendre soin de ses couvertures qui sont en quelques sortes les vitrines des oeuvres et pour le lecteurs de se laisser séduire par les belles images; mon expérience d'acheteur compulsif de livres n'a été que rarement déçu par le contenu d'un roman joliment habillé...

"Loin des bras" appartient au genre du campus novel qui est un genre à part entière des lettres anglo-saxonnes alors qu'il est une rareté dans les lettres françaises. On peut diviser cette littérature en deux grands sous-genres, d'une part, celui qui met au premier plan les élèves comme dans par exemple « Le maitre des illusions » de Donna Tartt et d'autre part, celui qui s'intéresse d'abord aux professeurs comme dans « le comptable indien » de David Leavitt » . « Loin des bras » appartient à la deuxième catégorie. Les élèves n'y sont guère que des éléments du décor même si tout les professeurs ne restent pas de bois devant leurs attraits.

L'action du roman se déroule, en Suisse dans un internat pour jeunes bourgeois durant l'automne 1959

 

Metin Arditi a un grand talent pour camper en quelques lignes ses personnages. Dextérité indispensable pour écrire un tel roman qui foisonne de personnages. Faisons une revue de détail des maitres.

Il y a madame Alderson, la toute puissante directrice de l'institution Alderson, institutions où il est de bon ton de cacher son homosexualité, ses opinions politiques ou religieuse extrémistes, ses deuils, ses vices, comme celui du jeu, ou son sentiment d’avoir été abandonné. Elle est fréquentée par des gosses de riches venus du monde entier, pension sise en Suisse au bord du lac Léman, fondée en 1933 par feu Georges Alderson, son mari. Madame Alderson a 59 ans, contrefaite à la suite d'une tuberculose osseuse contractée à la fin de son adolescence. Elle entretient une relation quasiment incestueuse avec sa soeur jumelle, Gisèle, qu'elle domine et qu'elle a reléguée au rôle de lingère de l'institution. Madame Alderson est inquiète en cette rentrée 1959. Pourra-t-elle maintenir à flot la pension dont la réputation décline depuis la mort de Georges

Il y a les professeurs, venus de partout, comme les élèves, rien que des garçons.

Irène Kowalski, a la responsabilité des petits, dont le mari un scientifique a travaillé pour les nazis sur les V2. Il a été tué lors du bombardement de la base où il travaillait. Madame Kowalski est financièrement aux abois car elle joue plus que de raison au casino.

Brunet, 47 ans, est professeur d'histoire géographie. C'est un ancien amant de Georges Alderson. Sa mère, avec qui il vit, ne lui pardonne pas son homosexualité. Il se réfugie dans sa passion pour la photographie.

Nadelmann, professeur d'allemand, ancien spécialiste d'Holderlin lui, a renoncé à une brillante carrière universitaire à Vienne en 1937 à cause de l'antisémitisme ambiant. Il a fui son pays faisant durant quinze ans des petits boulots en Espagne, au Mexique puis aux Etats-Unis avant de trouver le havre médiocre de son emploi à l'institution. Il consacre ses loisirs à traduire Kafka.

Berthier, enseigne le français. Il a été radié de l'Education Nationale française, condamné à l'indignité nationale et à quatre mois de prison pour avoir été membre du parti collaborationiste de Marcel Déat. Sa femme est atteinte de grave mélancolie. Il est père de deux adolescents.

Gulgul, d'origine turc, est professeur de sport et de danse. C' est lui aussi un ancien amant de Georges Alderson qui a quitté Brunet pour lui. Gulgul est en outre passionné de football.

Mc Alistaire est américain et professeur d'anglais. Il a refusé de porter les armes contre le Japon sous prétexte de pacifisme en réalité par peur panique des combats. Il a été emprisonné trois ans dans son pays qu'il a fui aussitôt libéré. Il est par ailleurs végétarien et admirateur de René Guénon.

Véra, elle est la nouvelle venue dans ce petit cénacle d'enseignants qui se pratiquent de longue date tout en ne se connaissant pas. Elle est dépressive. Elle a accepté de remplacer sa meilleure amie pour donner des cours d'italien mais surtout pour fuir son mari hâbleur et éjaculateur précoce.

 

Pour ces hommes et ces femmes l'institution est un peu un radeau de survie auquel ils s'accrochent, ne réussissant pas à imaginer une autre vie. La pension Alderson fait à la fois un peu penser à celle des « Diaboliques » de Clouzot et a celle qu'évoque Modiano dans de « De si braves garçons ».

Tous, sont enfermés dans leur petit monde et ne communiquent difficilement avec les autres. Loin des bras est d'abord un roman sur la solitude.

Metin Arditi pour ne pas lasser le lecteur passe d'un personnage à un autre. Chaque changement ouvre un nouveau chapitre. Ceux-ci sont courts et même très courts, d'une demi page. Chacun nous offre le point de vue d'un des personnages.

L'auteur Mêle à sa narration classique, dialogues, soliloques et monologues intérieurs.

Il distille avec habileté et parcimonie les détails biographiques de chacun, ce qui relance constamment l'intérêt que l'on a pour le livre. Le seul problème pour l'adhésion totale à ce roman réside dans les personnalités d'hommes et de femmes sans qualité dont sont dotés les protagonistes de cette histoire, même si pour certains la grisaille de leur être se dissipe au fil des pages. On se prend à regretter que le sujet du roman ne soit pas Gulgul, le professeur le plus pittoresque du groupe.

L'auteur par fines touches restitue bien le contexte historique et économique de l'époque à laquelle se passe son roman. Il est dommage néanmoins que certaines expressions et points de vues semblent anachroniques, bien modernes, pour la fin des années 50. Tous les personnages sont crédibles, même si l'on peut s'étonner de la justesse des analyses d' Irène Kowalski, bien perspicace pour une ancienne vendeuse de bonbons.

Pour écrire son livre Metin Arditi s'est appuyé sur sa propre expérience. Il a passé onze années dans un internat lorsqu’il était enfant.

Tout le talent d'Arditi est de parvenir petit à petit à nous intéresser et finalement à nous émouvoir pour des personnages médiocres qu'il regarde avec mansuétude.

 

 

 

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