Lettres à des amis et à quelques autres de Paul Morand

Publié le par lesdiagonalesdutemps

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Il y a bien des avantages à avoir une bibliothèque pas trop étique car j'ai toujours pensé que la lecture d'un livre, s'il était bon, en amenait forcément d'autres. C'est bien sûr le cas de la correspondance Morand-Chardonne (on peut aller voir le billet que j'ai écrit sur celle-ci: Paul Morand, Jacques Chardonne, Correspondance 1949-1960). Elle m'a conduit à lire quelques nouvelles de Morand, bien éditées dans le bibliothèque de la Pleiade, de feuilleter « Le journal inutile » du même Morand et surtout de relire intégralement ses « Lettres à des amis et à quelques autres.

Ce dernier volume me parait être un indispensable complément à la lecture de la volumineuse correspondance Morand-Chardonne car celle-ci ne suffit pas pour avoir une juste connaissance de l'art épistolier de Paul Morand. Tout d'abord, malgré les centaines de lettres échangées entre eux, il n'y a que peu de proximité physique et intellectuelle entre ces deux hommes si dissemblables. Leur amitié me semble en réalité plus utilitaire que réelle. D'autre part leurs lettres ne couvrent que les années cinquante et soixante montrant un Morand en exil de la gloire s'adressant à un vieil homme. Chardonne s'y présente en vieillard avant l'âge à l'inverse de Morand qui lutte pied à pied contre les maux de la vieillesse. Morand n'y montre pas son meilleur profil. Il n'y a que peu d'élans du coeur dans les échanges avec Chardonne, alors qu'il n'en est pas avare pour ses autres correspondants. Peut être aussi qu'il se surveille plus lorsqu'il écrit à Chardonne qu'avec ses autres interlocuteurs, sachant que ces lettres seront publiées. « Dans Lettres à des amis... », recueil concocté par Ginette Guitard-Auviste, par ailleurs biographe de l'écrivain, on trouve une centaine de lettres de longueurs variables adressées pour la plupart à des proches dont la diversité est significative (Nimier, Laval, Michel Déon, Jean Giraudoux, Antoine Blondin, Valéry Larbaud...) des multiples intérêts de Paul Morand. Quelques une sont aussi rédigées pour des raisons professionnelles. Les lettres sont classées selon l'ordre alphabétique des noms des destinataires, de Pierre Benoit, pour lequel il éprouve une indéfectible amitié qui ne prendra fin qu'à la mort de l'auteur de Kœnigsmark., à Marcel Schneider, homosexuel flamboyant auquel l'homophobe Morand lèguera sa... garde-robe! Chacun de ceux-ci bénéficie d'une présentation à la fois courte et sagace. Ce livre est un modèle d'édition dont aurait bien du s'inspirer les éditions Gallimard pour la correspondance Morand-Chardonne. Dans les « Lettres à des amis et à quelques autres » nous découvrons un tout autre Morand que dans celles à Chardonne. Ces lettres sont écrites sur une très longue période, presque soixante dix ans. Parfois elles s'adressent à de toutes jeunes personnes ainsi celles à Josette Day (1914-1978), l'héroïne de « La belle et la bête », dont Morand a fait sa maitresse alors qu'elle n'avait que seize ans! En 1933, elle en a alors 19 ans, Morand termine une de ses lettres par: << Je jette mon manteau à tes pieds à l'espagnole, et je me place sous ta fenêtre, prêt au baiser ou au pot de chambre.>>. Dans une autre missive, on voit que Morand est un véritable pygmalion pour la jeune femme. Il lui envoie toute une liste de livres à lire. On y voit combien Morand a un goût sûr et combien il est libre des contingences historique et politique et dans ses choix littéraire combien il sait faire taire ses préjugés. Parmi les ouvrages recommandés, on trouve « Les célibataires de Montherlant, « Le paysan de Paris d'Aragon, « Le feu » du communiste Barbusse, « Les enfants terribles » de Cocteau, « Les faux monnayeurs » de Gide, « Leviathan » de Green, « Mon ami » de Toulet... Josette Day, devenu Josette Solvay est un des personnages récurrents de la correspondance Chardonne-Morand; mais 25 ans plus tard, elle est devenu percluse de millions et gorgée de champagne...

On découvre donc un Paul Morand prévenant pour ses amis, n'omettant pas de leur rapporter des cadeaux de ses périples, en 1934 un short pour Josette Day, en 1958 un chandail pour Michel Déon... Mais c'est sans doute dans les lettres à son ami Kleber Haedens (si vous ne avez pas lu cet auteur, précipitez vous sur son roman autobiographique « Adios », un des livres les plus émouvants sur le couple.) qu'il surprendra le plus ceux qui n'ont lu que ses lettres à Chardonne (Les lecteurs de ses impérissables nouvelles seront moins étonnés). En particulier par ses recommandations qu'il fait à cet autre anglophile qu'est Haedens lors de ses visites à Londres pour cause de Tournoi des cinq nations (elles sont six aujourd'hui), ils échangent des considérations sur le rugby dans presque chacune de leurs lettre: << Je reviens de Londres. Arrêtez vous – si ce n'est déjà fait – à votre prochain voyage, aux confins de Soho, derrière Regent street, dans Carnaby str. C'est là que s'habillent et se créent les Beatles. >>, << Lorsque vous irez à Londres, il faut voir le Ad lib. Club, dans Leicester Sq. Traduction latine d'A gogo où les mods se heurtent aux rockers.>>; ces conseils sont écrits en 1964 et 65. Morand a alors 76 et 77 ans!

Cette sélection ne peut que donner l'envie d'en connaître plus car il est bien évident que Morand a écrit de nombreuses autres lettres à commencer par celles envoyées à Nimier (Il y en a quelques une dans le présent recueil) dont l'édition serait finalisée mais ne sortirait en raison de la décision de la fille de Nimier...

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xristophe 18/01/2014 21:28

Ski, cheval, natation, tennis - et cette boulimie de lectures, d'aventures - et ces voyages autour du monde - dont il écrit, en plus, même "courtes", des relations... et son Venises, auquel il met
un "s", je crois - le gredin (comme si une seule ne lui suffisait pas) Comment, comment le croire ? Serait-ce donc un rival d'Hercule, ou de Napoléon ? (Il faudra que je lise un peu Venise(s), au
moins - pour voir ce phénomène d'un peu plus près...)

lesdiagonalesdutemps 18/01/2014 22:08



Mais encore Morand a commencé tôt et a fini tard à 88 ans, il faut bien s'occuper tout ce temps ce qui n'est pas trop difficile si l'on a sa culture et sa fortune. Son new York qui date du début
des années 30 est aussi très intéressant.



xristophe 18/01/2014 15:29

Ce qui m'étonne plus encore que la personnalité de Paul Morand c'est la vôtre, de par sa gloutonnerie de lecture que je qualifierais de tératologique si ce grand mot, évidemment humoristique, ne
risquait pas de vous vexer alors qu'il est bien sûr d'admiration - et de stupéfaction. En effet je ne vois que le don divin de l'ubiquité pour réussir à absorber tant de lectures : il faut
évidemment parcourir plusieurs "tunnels de temps" à la fois. Moi qui suis au contraire (là est peut-être plutôt la vraie "monstruosité" !) un lambinant gastéropode n'en finissant pas de déguster et
de digérer (toutes choses) il est clair que je ne lirai jamais un seul Morand, et je vois combien c'est dommage - à lire au moins vos compte-rendu si imprégnés de leur sujet et si "vivants".
L'aventure avec Josette Day à qui ce vieux satyre ira jusqu'à offrir un short (juste un private joke en passant), sa tolérance paradoxale, svt, à tout ce qu'il déteste en principe et qui tourne à
l'admiration et à l'amitié, faisant soudain litière de ses plus fidèles et bêtes préjugés, l'évocation étonnante des Beatles à Londres, etc etc - j'en sais déjà bcp et grâce à vos admirations +
talent pour les rapporter et généreusement nous en contaminer j'ai quasiment l'impression d'avoir tout lu (ou presque) moi-même. Quelle économie de temps lorsque soi, on ne se sent pas, hélas,
immortel !

lesdiagonalesdutemps 18/01/2014 15:51



Contrairement à ce que vous croyez je lis lentement mais comme j'ai commencé à 6 ans et que j'en ai 63, j'ai tout de même eu le temps de lire un certains nombre d'ouvrage d'autant que tout compte
fait c'est ma distraction (et ma nourriture) préférée mais ce n'est rien par rapport à Morand, un véritable ogre de lecture. Je pense que comme moi, il ne devait pas dormir beaucoup. Morand est
idéal pour les lecteurs lents car ses textes sont courts. C'est la principale cause pour laquelle, il n'est pas à la toute première place de nos lettre. C'est après Proust et Céline dans des
genres différent, le troisième plus grand style de la langue française au XX ème siècle. Hormis cela ses livres de voyage (à quand une Pleiade pour ceux-ci) sont des témoignages extraordinaire du
monde à son époque et se lise toujours avec un grand plaisir. Son Venise est un chef d'oeuvre.


Lorsqu'il a son aventure avec Josette Day ce n'est pas vraiment un barbon, il a une quarantaine d'années et la quarantaine très sportive, ski, cheval, natation, tennis...


L'expression faire litière de ses préjugés (pas tous bêtes à mon avis) que vous employez semble avoir été inventé pour Morand grand homme de cheval et cavalier jusqu'à presque ses derniers
jours.