Les souvenirs sont au comptoir d'Angelo Rinaldi

Publié le par lesdiagonalesdutemps

 

 


Le héros du roman, Conti se souvient, en passant devant un restaurant chic du Palais-Royal, du diner qui y fut donné, il y a vingt ou vingt quatre ans, pour les quarante ans de son ami et collègue Delozier. De la mémoire de Conti, banquier célibataire, fils de peu, arrivé à une situation enviable par son intelligence, une certaine abnégation et une grande force de travail, vont surgir tout un monde et demi monde, parisiens et provinciaux. Toute une vie défile. Souvenirs de la jeunesse corse de Conti, bien que, comme à son habitude dans ses romans, Rinaldi ne nomme pas son ile natale. Tout le récit s'inscrit dans les alentours immédiats du Palais-Royal, tout du moins pour son présent, mais l'ouvrage n'est qu'une suite de réminiscences qui font voyager le lecteur dans l'espace et surtout dans le temps.

A propos du temps, il me semble que Rinaldi s'emberlificote les pieds dans le tapis. Comme vous avez du le remarquer, si vous êtes un fidèle lecteur de mes billets sur mes lectures, une de mes marottes est de situer précisément dans le temps des romans que leur auteur s'ingénie à ne pas vouloir millésimer, sans quand on en sache bien la raison, comme c'est le cas pour ces souvenirs qui sont au comptoir (un assez mauvais titre, contrairement à ceux des autres romans de Rinaldi). Une hypothèse, j'en conviens un peu facile est de donner au narrateur, la date de naissance de l'auteur, soit pour Angelo Rinaldi 1940 et donc pour son héros Conti. Date qui collerait assez bien avec ce que l'on sait de la biographie de ce personnage de papier qui n'a que peu de souvenirs de son père, un résistant tué par l'occupant aux alentours de 1944 (le père dAngelo Rinaldi serait fils d'un militant communiste mort des suites de la déportation?). Mais des confidences faites à Conti, alors adolescent, par un compagnon de résistance de son géniteur inciterait plutôt à pencher pour le début 1943, ce qui rendrait les souvenirs du fils sur le père apocryphe... Conti a été élevé par une mère veuve de guerre. Une enfance semblable à celle de plusieurs narrateurs des romans précédents de l'auteur. Reste a déterminer qu'elle est le présent du livre, certainement pas aujourd'hui, Conti serait âgé de près de soixante dix ans et serait donc à la retraite, ce qui n'est pas le cas. A la page 83, on apprend que Delozier est l'ainé de deux ans de Conti. Il serait donc né en 1941. Ce qui situe le fameux diner en 1981 et les réminiscences de conti entre 2001 et 2005.

Mais un événement clé, ayant lieu lors du diner, dont la révélation ruinerait l'effet voulu par l'auteur et le plaisir du lecteur, ne peut que se passer au plus tôt qu'en 1984 et plus probablement en 85 ou 86, ce qui fait un « trou » chronologique d'au moins quatre ans...

Ces imperfections chronologiques n'aident pas à s'intéresser aux péripéties du livre et aux biographies des deux personnages principaux, Conti, celui par lequel nous découvrons cette histoire, et son ami Delozier. Leurs motivations existentielles sont aussi floues que la chronologie. Pourquoi ces deux hommes quittent leur travail à la banque pour devenir journaliste dans un hebdomadaire, quelles sont leurs véritables relations... Autant de questions qui restent sans véritables réponses.

Si Rinaldi connait bien cette grande presse hebdomadaire, il a tenu la rubrique littéraire de l'Express durant plus de vingt ans, il ne parvient pas à nous intéresser aux grenouillages qui entourent la vente du journal dans lequel les deux compères travaillent sans doute pour avoir voulu trop masquer ce petit monde qui se révèle assez interlope... Dans ces passages il aurait été bon que les clés soient plus évidentes car par ailleurs, sans affirmer que « Les souvenirs sont au comptoir » soit un roman à clés, il m'a semblé reconnaître sous des noms d'emprunt, Pierre Clémenti, qui aurait fusionné avec Marc Porel, Gaston d'Angelis, le comte de Ricaumont, élevé pour l'occasion au titre de marquis, Claude Mauriac et quelques autres... Mais l'auteur sait comme personnetranscrire les conversations de couloir ou celles que l'on tient avec des amis.

Angelo Rinaldi de livre en livre, à la fois, dilate de plus en plus le temps, et si c'est avec raison qu'à propos de son style on cite Proust, je m'étonne qu'on accole pas à son nom celui de Raymond Roussel autre grand dilateur de temps, et restreint de plus en plus le périmètre dans lequel évoluent ses personnages... Le plaisir de se heurter à des phrases qui prennent leur temps, comme celle-ci: << Victime de l’encaustiquage de l’escalier, non moins périlleux par là que le parquet de l’appartement, d’un danger surmonté jusque là au pas prussien de ses bottes, l’un des brancardiers, dans un vacillement, faillit lâcher l’un des bras du dispositif, le cadavre du coup projeté dans le vide, tel celui du marin décédé à mi-chemin de la traversée et qu’enveloppé d’un linceul on balance par-dessus bord- mais puisque chacun, à terme, replonge dans l’anonymat quelle différence avec l’immensité de la mer ? >>. 

Je ne sais pas si "Les souvenirs sont au comptoir", sera le dernier roman d'Angelo Rinaldi, ce que je ne souhaite pas, tant c'est à chaque fois un bonheur renouvelé de retrouver sa prose méandreuse, mais il flotte sur tout le livre un parfum funèbre, comme celui qui s'échappe de l'encensoir lorsqu'une dernière fois on salut avec cet incongru ustensile un défunt, un parfum si entêtant et débilitant qu'il est difficile d'en lire de nombreuses pages d'affilé. D'autant que cette fois la magie de la réminiscence que sait si bien installer habituellement l'auteur prend que difficilement. Et cela pour plusieurs raison, en premier lieu parce que tous ces personnages sont de tristes sires poussez que par de bas intérêts ou l'argent et le sexe semblent indissociables et qu'il en espèce assez difficile d'entrer en empathie avec ces gens là... Le seul personnage positif est un vieux chroniqueur érudit mais trop caricatural dans la générosité pour que l'on y croit vraiment.

Il reste que Rinaldi est un maitre dans la caricature mais à condition qu'elle soit féroce qu'on se souvienne de son portrait dans La dernière fête de l'empire d'un sénateur de province: <<...vêtu, l'été, d'un pantalon de toile et d'une chemise Lacoste où le liseré de la Légion d'honneur était cousu à mi-distance entre le second bouton et le fameux crocodile. >>.

Comme toujours dans les roman d'Angelo Rinaldi, l'homosexualité y est au centre même si elle paraît n'être que périphérique. Elle est toujours marqué par la mélancolie et souvent par l'impossibilité: << … dans le cadre de l'amour au masculin il y a, en outre, le poids de la société qui donne à une chose, déjà pesante en soi, encore plus d'accablement. Il y a encore plus de difficulté à vivre cet amour singulier du fait de la société mais pas du fait de l'amour.>>. Dans cette déclaration Rinaldi est également fidèle à Proust quiparlait d'une "race sur qui pèse une malédiction et qui doit vivre dans le mensonge ".

La mort rode dans « Les souvenirs sont au comptoir », comme toujours dans les chapitres de Rinaldi; il en parle si bien: << J'ai le souvenir du sourire d'une jeune fille de seize ans rencontrée dans un train de l'adolescence, une fille aux cheveux roux dont le visage se découpait sur une vitre derrière laquelle il y avait un champ de neige. Cette fille disparaîtra avec moi. Le pathétique de la fin d'un homme c'est la disparition avec lui de tant de choses qui le valaient beaucoup plus.

Et puis et puis il y a les cinquante dernières pages, bien sûr j'avais senti dès la fin du premier tiers du livre vers quelle « révélation » voulait nous amener Rinaldi et c'est d'autant plus fort que bien que m'attendant au dénouement j'ai été ému aux larmes par ces dernières pages, à l'écriture beaucoup plus sèche, débarrassée de ses afféteries lors desquelles les deux amis abandonnent les masques du rôle qu'ils s'obligent à tenir à la ville. Angelo Rinaldi, grand critique, donne une mauvaises leçon aux futurs romanciers, celle qu'un dernier chapitre réussi peut sauver un livre raté.

 

Nota: En complément de ce billet, on peut écouter avec profit, en cliquant sur la flèche ci-dessous, cette émission diffusée sur France-inter de la série Chantons sous la nuit d'Arthur Dreyfus

 

 

Angelo Rinaldi 

 

 

 

Pour retrouver Angelo Rinaldi sur le blog: Les souvenirs sont au comptoir d'Angelo RinaldiRésidence des étoiles d'Angelo Rinaldi    

Publié dans livre

Commenter cet article

xristophe 19/05/2014 15:22

S'il vous revient un jour (sans effort !) cette histoire de thèse... je vous en saurais gré, apprendre que sur Rinaldi une thèse fut écrite et la lire !

lesdiagonalesdutemps 19/05/2014 15:37



Je n'y manquerais pas. Je vais même me mettre sur le sentier de la détection de celle-ci.



xristophe 19/05/2014 15:20

Il s'agissait d'une auto-correction ! Je ne me permettrais jamais de vous taquiner, vous, sur des "coquilles" qui sont, on le voit bien, l'effet "fiente de l'esprit qui vole" de la vitesse
supersonique à laquelle ce blog de marathonien vous oblige...
Pour Proust, cela n'est pas seulement affaire de dates ; ce point a été étudié, des dates dans la "diégèse" (qu'elles soient indiquées ou pas) - par Genette je crois (retrouver). Sinon, c'est
l'affaire d'un "glacis" voulu, stylistique donc, notamment pour la "nébuleuse" enfance-jeunesse, avec de temps en temps des "effets de précision" ; et, bien sûr, lorsque c'est tout à fait
nécessaire : Swann par exemple, les deux "amours" : le sien, et celui de "Marcel" pour sa fille, le mariage tardif avec Odette - etc)

lesdiagonalesdutemps 19/05/2014 15:36



Je suis entièrement d'accord avec n'empêche que ce flou me gène d'autant que Proust fait intervenir des évènement précis comme l'affaire Dreyfus et bien sûr la guerre de 14 dont la relative
irruption inopinée a complètement bouleversé l'architecture de La recherche qu'avait prévue Proust avant la déclaration de la guerre, même si auparavant il avait continuellement changé ses plans.
Je suis persuadé que si Proust avait encore vécu "La recherche serait très différente de celle que nous connaissons aujourd'hui. En bref je suis partisan de l'exactitude historique et
géographique dans les roman (et dans les films) et je préfère la méthode de Roger Martin du gard (je vous conseille de lire le colonel de maumort) qui écrivait la biographie de ses personnages
dans leurs moindres détails même si ceux-ci n'avaient pas d'incidence dans le récit. Au cinéma Alain resnais faisait de même.



xristophe 19/05/2014 00:30

L'indignation me fait tomber dans les coquilles : on aura lu bien sûr: "on pourrait hésiter parfois entre moins DE dix ans et quasiment le double"...

lesdiagonalesdutemps 19/05/2014 07:20



merci pour ces corrections. Je ne suis malheureusement pas La pleiade et n'est pas un correcteur à ma disposition (Pleiade qui devrait en chnager car il est moins vigilant que jadis).



xristophe 19/05/2014 00:17

Allons bon,"un livre raté" maintenant ! D'Angelo Rinaldi !Attendez svp un peu que je le lise - vous en aurez de mes nouvelles... (C'est un peu comme si Fellini pouvait rater un film, ou Godard en
réussir plus de deux, Einstein se tromper dans une équation, l'infaillibilité papale n'être qu'un leurre, Napoléon avoir été VRAIMENT battu à Waterloo...) Sur quelques détails moins hyperboliques,
bricoles que vous tenez curieusement pour importantes : "imperfections chronologiques", temps "mal millésimé"... Le temps de la Recherche (du temps perdu..), c'est fou combien Proust s'en moque, le
plus souvent : jeune, on ne sait jamais l'âge qu'il a, on pourrait hésiter parfois entre moins dix ans et quasiment le double... Il n'a pas l'art lui non plus de "millésimer"... Dans un autre
domaine : un grand auteur ne fait jamais ce qu'on nomme un "roman à clef"... Mais, merci cent fois pour cet entretien radio que vous signalez à la fin, où Angelo m'émeut (entre d'autres moments) à
réciter le début de "Vous qui passez sans me voir..."

lesdiagonalesdutemps 19/05/2014 07:18



Et bien Proust n'a pas raison. Il est d'ailleurs probable que s'il avait vécu quelques années de plus il aurait modifié quelques détails concernant la datation de certains épisodes de La
Recherche, même si aucune date apparait dans La recherche, comme il l'a fait pour les premiers tomes. Le travail d'un critique n'est pas d'être béat devant une oeuvre si grande soit elle, même
s'il y a une grande impudence dans cette posture. En ce qui concerne les clés vous avez raison, il reste que les écrivains s'inspirent de ce qu'ils connaissent et de ceux qu'ils ont fréquenté
c'est particulièrement le cas  dans ces "Souvenirs de comptoir" ou du moins le trousseau utilisé plus familier que ceux dans les romans exclusivement corses.