Les mille automnes de Jacob de Zoet de David Mitchell

Publié le par lesdiagonalesdutemps

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Avec l'ouvrage de David Mitchell, dont je n'avais rien lu jusqu'alors, nous avons à faire à un tour de force littéraire qui cache habilement son jeu par la fluidité de son écriture. Paradoxalement l'impatience qu'a le lecteur à se précipiter sur la page suivante fait que celui-ci risque de ne pas remarquer la poésie des images que Mitchell instille dans le suspense du récit.

L'attaque du roman n'est pas aimable, si d'emblée nous savons que nous sommes dans le Japon ancien, nous n'apprenons  pas immédiatement à quelle date nous y sommes. Nous tombons, sans préambule, au beau milieu d'un accouchement difficile et sanglant dont aucun détail nous sera épargné. Avalé cet apéritif déconcertant d'une vingtaine de pages, le roman se déploie sur 700, nous sommes projeté en 1799 dans l'ile de Méjima, appendice de Nagazaki. Méjima est une ile artificielle, de 120 mètres de long et de 75 de large, dans la baie de Nagazaki. Elle est reliée à la grande ile par un pont. Cet ilot était le microcosme dans lequel les japonais confinaient une petite communauté de la Compagnie des Indes orientales unies, seule entité étrangère avec laquelle l'archipel concédait à commercer. Pendant plus de deux siècles ses résidents européens ont fourni le Japon en coton, en soie, en sucre contre de l'argent et de l'étain. L'ilot a initialement été construit pour les portugais avant d'échoir aux néerlandais de la Compagnie néerlandaise des Indes orientales. Durant 250 pages nous faisons connaissance avec les habitants de cette chiche enclave, par les yeux du jeune Jacob de Zoet, clerc impécunieux venu tenter de faire fortune au bout du monde, dans l'espoir de revenir, au bout des cinq ans de son engagement, les fontes suffisamment pleines pour que le père de sa promise lui accorde l'autorisation de se marier avec sa fille. Il avait trouvé Jacob trop démuni lors de sa première demande. Zoet qui est à la fois malin, curieux et savant est malheureusement pour lui un brin naïf ce qui donne au portrait qu'il dresse de ses compagnons de quasi captivité, les hollandais n'ont pas le droit, sauf quelques uns en de très rares occasions, de quitter leur ilot, un rendu souvent humoristique bien différent de celui du premier chapitre. Notre héros (et son récit) est une sorte de mélange de Sinouhé l'égyptien (du roman éponyme de Waltari) et du Zénon (héros de L'oeuvre au noir) de Marguerite Yourcenar. Mitchell réussit à rendre passionnantes les intrigues cocasses et crapoteuses qui occupent ces expatriés. Le pur Jacob qui pensait être là pour éradiquer la corruption sous l'égide du mentor qui l'a amené dans ces antipodes perdra vite ses illusions en s'apercevant que la plupart des ses collègues sont plus préoccupés de leur enrichissement personnel que de la prospérité de la compagnie. Il tente de se consoler, tout en ayant conscience de trahir l'amour de celle qui est censée l'attendre, avec une jeune sage femme japonaise, Orito qui lui est bientôt enlevée pour être séquestrée dans un lieu diabolique. Orito supplante alors Jacob comme personnage principal du roman et l'on ne comprend qu'alors le sens du premier chapitre, ce qui devrait laisser tout lecteur époustouflé devant l'habileté de la construction romanesque échafaudée par David Mitchell. De goguenard le ton du livre devient alors très noir. Avec ce changement de voix, même si le livre est entièrement écrit à la troisième personne, on pense désormais au "Roman de la rose" d'Umberto Eco et au Dumas du comte de Monte-Cristo; mais un Dumas qui aurait lu Sade et Ridder Haggard et aurait trempé sa plume dans l'encrier de Nabokov.

« Les milles automnes de Jacob de Zoet » empreinte avec les malheurs de la jeune femme, les chemins du roman d'aventure et va, désormais de rebondissements en rebondissement. Il est presque impossible d'en dire plus de l'intrigue, sans en tuer le suspense haletant, même si ce n'est qu'une des nombreuses facettes du livre, il serait dommage de vous en priver. Sachez seulement qu'un autre acteur va bientôt s'avancer au devant de la scène, l'interprète Uzaemon, lui aussi épris d'Orito... C'est avec beaucoup de maitrise que l'auteur met en avant tel ou tel personnages, alors que d'autres s'effacent pour réapparaitre plus loin ou définitivement quitter l'histoire. Le tour de force est d'autant plus grand que ces premiers rôles alternatifs sont d'une grande diversité. On passe d'un esclave africain à un capitaine d'un vaisseau anglais, d'une vieille herboriste à un samouraï.

Le roman est divisé en trois grandes parties à peu près égales. La première est centrée autour d'un personnage. Dans la deuxième, il y en a deux. Dans le troisième, trois. Le rythme de la narration s'accélèrent au même rythme que l'augmentation des pôles de narration, pour finir en un staccato haletant.

Lorsque l'on a refermé ce volume de 700 grandes pages, paradoxalement une de ses qualités les plus saillante en est la concision du style. Les brusques changements de lieux et de personnage principale requiert du lecteur une belle agilité d'esprit. Par exemple, alors que nous étions avec l'un des esclaves de Dejima, que jusque là on avait à peine remarqué, Mitchell nous précipite dans la cabine du capitaine d'un vaisseau de la marine royale anglaise perdu dans la mer de Chine. Nous voila apparemment dans une histoire et des gens sans aucun rapport avec ce qui a précédé. On ne sera pas long à comprendre le pourquoi de cette incise lorsque réapparaitra un personnage avec lequel on avait fait connaissance au début du livre. En 20 pages Mitchell nous brosse le portrait de tout l'équipage, le bateau et la raison qui les a conduit dans cet océan et nous serons triste à la fin du chapitre de quitter ces marins espérant les revoir sans trop tarder, voilà bien une prouesse d'écrivain...

L'habitué du cinéma japonais ne sera pas sans avoir de réminiscences à la lecture des « Mille automnes de Jacob de Zoet" qui parfois lui évoquera le Imamura de « La ballade de Narayama » et à d'autres occasions le Rashomon de Kurosawa. Un autre film de Kurosawa est en rapport direct avec le roman c'est « Barberousse » d'après le livre de Yamamoto Shugoro qui raconte l'histoire de Noboru Yasumoto qui, fraichement sorti d'une école de médecine hollandaise de Nagasaki, espère une carrière prestigieuse auprès du Shogun, grace à ses appuis. Pourtant à sa grande déception, il est affecté dans un dispensaire qui soigne gratuitement les indigents, auprès de Kyojo Niide, surnommé Barberousse... Je conseille, à ceux qui possède le tropisme médical de l'auteur d'approfondir ce pan de l'ouvrage en voyant ce film de Kurosawa et en lisant deux Manga, "l'arbre au soleil" de Tezuka et "Jin" de Motoka Murakami (la planche ci-dessous extraite du tome 12 de Jin est éloquente à ce sujet) , ils découvriront ce que certains  des élèves du docteur Marinus sont devenus... 

 

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C'est avec beaucoup de délicatesse que David Mitchell fait entrer des questions purement littéraires dans son passionnant roman par l'intermédiaire des traducteurs japonais (à propos saluons la qualité de la traduction de l'anglais du texte original en français par Manuel Berri), personnages importants du livre qui sont les indispensables truchements entre les hollandais reclus sur leur ilot et le pouvoir japonais. Ce corps de lettrés ne cesse de s'interroger sur les bons mots en japonais pour transcrire ceux des hollandais qui ont, eux, l'interdiction d'apprendre le japonais. « Les milles automnes de Jacob de Zoet » se déroule au commencement de la fin de la période Edo, le shogunat des Tokugawa (1639-1867) ère de complète isolement voulu de l'archipel par rapport au reste du monde. Cet hautain cavalier seul géopolitique prendra fin avec l'arrivée en baie de Tokyo des « bateaux noirs » du commandant Perry en 1853. A l'époque à laquelle se déroulent les péripéties de Jacob de Zoet et des autres protagonistes de cette histoire, une cinquantaine d'années avant l'intrusion américaine dans le champ clos nippon, on voit les premières lézardes dans les remparts isolationnistes de la forteresse Japon; ne serait-ce que par la timide ouverture à la science occidentale et en particulier à la médecine, figurée par les contacts qu'entretient le docteur Marinus, le personnage le plus truculent du récits, avec le petit aréopage de lettrés japonais locaux. Cette mise en lumière de l'impossible isolement d'une nation au XIX ème siècle, n'est pas sans écho avec notre actualité...

 


Japan (Dejima Island)

Nagazaki et l'ile de Dejima, carte de 1636

L'un des grands intérêts du roman, mais il en a de nombreux autres, est que nous apprenons beaucoup de choses sur les moeurs des japonais du début du XIX ème siècle. Le talent de Mitchell est de nous faire passer son érudition, qui est grande, sur le sujet, il a vécu plusieurs années au Japon, sans pour cela altérer le rythme de sa narration. Nous sortons du livre riche de connaissances que nous avons acquises sans nous en apercevoir. Contrairement par exemple à Umberto Eco, que je citais précédemment, il parvient à faire infuser son savoir dans tout le roman, tantôt par une phrase de dialogue, tantôt par une courte description ou par une anecdote. La masse d'informations que l'auteur a du accumuler avant d'écrire son roman est considérable sur des sujets aussi divers que: la médecine, les Japonais, les Anglais, les Hollandais, le sexe, la politique, l'Histoire... à l'aube du XIX ème siècle, et pourtant rien ne pèse.

Autre prouesse du romancier faire vivre autant de personnages, en leur donnant à chacun une voix reconnaissable, que ce soit dans les dialogues ou les monologues.

Certains chapitres peuvent se lire comme des nouvelles indépendantes, alors que pourtant ils sont tous parties prenantes de l'ensemble et indispensables pour son bon équilibre. Aux détours des pages on peut également y isoler des haikus, respirations qui reposent des longs dialogues.

Mitchell fait preuve d'une puissance romanesque que l'on ne croyait plus possible dans notre XXI ème siècle croupissant. Il a écrit au présent, cette ouverture du Japon à l’occident. Le roman débute en 1799 et se clôt en 1817. Son livre est à la fois un récit d'aventure haletant et une magnifique histoire d'amour et bien d'autres choses encore, un roman historique, un conte gothique, une réflexion philosophique, un roman maritime, un récit ethnographique...

On ne peut être que d'accord avec le critique James Wood lorsqu'il écrit dans le New Yorker: << David Mitchell est l'un des rares écrivains dont le don pour l'artifice est proprement surnaturel. Un écrivain qui mieux que la plupart, peut camper un paysage, dresser un portrait, moduler une voix, poser une intrigue, faire monter le suspense... Chez lui le fait de révéler le caractère imaginaire de la fiction ne fait que lui donner plus de réalité.>>.

Dans une ancienne interview David Mitchell dressait la liste des auteurs qui l'avait influencé: Borges, Kundera, Perec (il lui a emprunté l'art d'emboiter subtilement les histoires), Calvino, Dickens, Alice Munro, Marilynne Robinson, John McGahern, Bulgakov, DeLillo, Zola, Peter Carey, Orwell, Isaac Asimov (pour le soufle du récit), Ishiguro (chez Mitchell on retrouve l'héroïsme passif de certaines figures de cet écrivain), Hesse, Tanizaki, Helen Simpson, Nabokov (qui est certainement l'auteur dont il est le plus proche stylistiquement), Tchekhov, Thekhov et Tchekhov. Il ajoutais: << Je pourrais changer le sac de l'aspirateur de Tchekhov et considérer ça comme un grand honneur.>>. Il est incontestablement déjà à la hauteur de ses admirations à son cinquième livre. A l'époque Mitchell ne citait pas Melville mais lorsque l'on aborde la dernière partie de son ouvrage, il est difficile de ne pas y déceler une dette envers Billy Budd...

Lorsque l'on parvient aux dernières pages, on a la révélation que le véritable sujet du livre est le temps (comme pour presque toutes les oeuvres qui comptent). Le temps qui passe avec un rythme différent selon les périodes de la vie et les moment de l'Histoire. On y voit que l'on peut mourir bien avant son dernier souffle et que parfois un homme fait semblant de survivre, par civilité en somme... 

"Les mille automnes de Jacob de Zoet" fait parti de ces livres que l'on aime tant qu'à l'approche de la fin, on ralentit sa lecture, pour le quitter moins vite. Et puis quand sera venu le temps inéluctable de la séparation, de la dernière ligne qui vous aura peut être fait verser une larme, surtout si dans le coeur et dans les yeux vous avez la nostalgie d'un visage aimé, disparu depuis longtemps ou celui d'une baie japonaise désormais bien lointaine, ou peut être encore les deux, soyez certain que vous n'oublierez jamais Jacob de Zoet.

 

Nota: Il est possible que pour le personnage d'Orito, David Mitchelle se soit inspiré partiellement de la vie de Iné Kusumoto (1827-1903) bien que situé dans le temps deux, voir trois génération plus tard. Iné Kusumoto est la fille du médecin Philipp von Siebold, attaché au comptoir hollandais de Dejima et d'une courtisane de Muruyama, Taki Kusumoto. Elle devint la première femme médecin du Japon et se consacra à la gynécologie.

 

Pour retrouver David Mitchell sur le blog: Cartographie des nuages de David Mitchell  

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Bernard A. 04/04/2012 16:58

L'histoire nous fait suivre un jeune clerc, Jacob de Zoet, qui prend son poste dans un comptoir reculé de la Compagnie néerlandaise des Indes orientales, dans la baie de Nagasaki, à la fin du 18ème
siècle. Alors que le sujet semble limité, David Mitchell parvient à nous entrainer dans un monde fascinant, peuplé de personnages drôles, mystérieux ou attachants, et qu'on quitte bien à regret une
fois le livre terminé.

On ne peut pas parler des Mille Automnes sans mettre en avant ses qualités littéraires, son ambition folle: fresque historique, conte exotique, roman d'aventure, récit de marin, l'écrivain enchaîne
les styles avec une virtuosité incroyable qui force l'admiration.
Sa concision et sa précision sont redoutablement efficaces. Quelques mots, quelques phrases lui suffisent pour faire vivre un personnage, pour dresser un décor. L'aspect documentaire sur la vie des
marchands hollandais et des japonais de l'époque n'est jamais ennuyeux, et c'est tout en subtilité que David Mitchell analyse la confrontation de deux mondes, de deux cultures.

On pourra peut-être trouver que l'intrigue tarde à se dessiner : en effet le livre est construit sur l'alternance des points de vue, et il nous faudra passer un peu de temps avec chaque personnage
avant que les enjeux apparaissent clairement. Mais dès lors il devient difficile de lâcher le livre. Rebondissements, trahisons, complots et actes de bravoures, le suspense est haletant.

La dernière partie du livre, plus courte et plus calme, n'en est pas moins très émouvante, et donne à méditer.

Enfin ce que nous raconte aussi et surtout Les Mille Automnes, c'est une très belle histoire d'amour qui défie le temps et les distances. Un livre inoubliable.

Cédric