Les îles du soleil de Ian R. MacLeod

Publié le par lesdiagonalesdutemps

prod_1223551_image3d.jpg

 

Contrairement à “La séparation” dont je vous parlais dernièrement “Les îles du soleil” est une pure uchronie. Dans ce livre le fameux point divergent se situe en 1918. La Grande Bretagne a perdu la Première Guerre mondiale. Une partie de ses colonies sont devenues des mandats de la Société des Nations créée à l'issue du conflit. La défaite a eu pour conséquences la dépression, la honte puis la révolte, une crise d'hyper-inflation, des poussées de gauchisme politique ou culturel, une indépendance de toute l'Irlande en 1923... Churchill a été premier ministre mais ne s'en est pas très bien sorti. Oswald Mosley a tenté de redresser le parti travailliste avec une même absence de succès (dans notre histoire Oswald Mosley a quitté le parti travailliste pour créer un parti fasciste anglais avec un succès limité, dès les début de la guerre il sera emprisonné dans son pays. Il mourra quelques années plus tard oublié). Et puis un jeune ancien combattant John Arthur sorti de nul part avec son parti, ultra-nationaliste, se fait l'écho des peurs, des répulsions, des fantasmes des citoyen moyen... Il est appelé à Downing street son accession au pouvoir rappelle celle d’Hitler mais aussi celle de de Gaulle... Ian MacLeod excelle à rendre par ses seules descriptions aussi efficace que poétiques l’ atmosphère qui règne dans ce pays déchu. En voici quelques exemples: «Le palais (de Buckingham) fleure un mélange discordant de cire à bois, de lys, de naphtaline, de cuir neuf, de fond de teint et d'eau de Cologne.» «Une femme qui ressemble à la Reine de Cœur s'époumone à une fenêtre des étages par dessus l'avalanche cuivrée des cloches résonnantes.» «Il semble donc exact qu'une fois nu, l'être humain s'avère d'une décence inouïe. Voilà comment nous devrions tous vivre.» «En fait, j'attends toujours que ma vie commence, alors qu'elle ne va pas tarder à s'achever...», «En ce long mois d'août, la Très-Grande-Bretagne toute entière dérive doucement sur des bouffées de parfum vanille ou pissenlit, portée par le vacarme étourdissant des fanfares.» Dés les premières pages le lecteur s’aperçoit de la qualité d’écriture de l’auteur. La seule faiblesse du livre est de trop calquer la situation d’une Angleterre défaite avec celle de l’Allemagne dans l’Histoire que nous connaissons; mais c’était inévitable puisque le message sous-jasent dans le livre de MacLeod est qu’aucun peuple n’est à l’abri d’une folie comparable à celles qui saisit l’Allemagne dans notre réalité en 1933 pour peu que les conditions le permettent. MacLeod par là n’envisage pas Hitler comme un accident de l’histoire mais le fruit vénéneux de conditions économique. Ce brillant roman cache, entre autres, une vision marxiste de l’Histoire. Mais paradoxalement le coté uchronique du roman n’est peu être pas le plus important, tant le personnage principal est fouillé et devient attachant au fil des pages. La surprise qui nous cueille d’entrée n’est pas due aux supputations historiques mais à la nature même du héros que l’on en juge par les premières phrases des “îles du soleil”: << Ce soir comme presque tous les dimanches soirs, un message de ma relation m’attend sur le mur du troisième box des toilettes publiques pour hommes de Christ Church Meadow”. Il fut un temps où nous testions la craie, mais tout est nettoyé si régulièrement, de nos jours, qu’on nous l’effaçait souvent. Depuis nous nous débrouillons en plantant l’ongle du pouce dans la peinture moelleuse.>>. Le ton est donné et vous avez compris que l’on suit cette histoire à travers les yeux d’un personnage gay, Geoffrey Brook, qui doit dissimuler son homosexualité dans un monde furieusement homophobe qui n’est pas sans rappeler le film V et pas seulement sur ce point. John Arthur, chef charismatique du Parti Moderniste, héros de la guerre, issu d’un milieu très modeste a accédé au pouvoir dans la période trouble qui a suivi la défaite de l’Angleterre. Il a redressé son pays qui est devenu la Très-Grande-Bretagne. Il est intéressant que Ian MacLeod est choisi de faire de ce leader fasciste un personnage qui n’est pas qu’antipathique et dont la description fait un peu penser au leader belge fasciste de l’entre deux guerre Léon Degrelle... MacLeod prête au dictateur une personnalité ambiguë qui renvoie à ce que l'on appelle "la banalité du mal". Le romancier fustige surtout l’apathie, d’un peuple démissionnaire devant la force et qui a sa part de responsabilité dans la situation politique du pays. Le roman de MacLeod décrit très bien l’ambiance d’un pays viciée par une veule complicité dans une Angleterre grisâtre et sinistre où chaque citoyen est sommé de la croire obligatoirement en des lendemains radieux qui en fait ne cache qu’ un désespoir profond. Nous faisons connaissance avec Geoffrey Brook dans les années trente alors qu’il est professeur d’anglais dans un médiocre lycée de la petite ville de province où il est né. Il y traîne une existence grise sans avenir. Sa vie nous est narré en flash back. Nous apprenons que cet apparent homme sans qualité à connu un grand amour juste avant la guerre de 14 avec un jeune et beau commis d’une librairie. Leur idylle a été interrompu par la guerre. Le jeune homme y trouve la mort. Geoffrey Brook est brisé. Cette histoire racontée avec beaucoup de talent et de sensibilité par Ian R. MacLeod aurait fait seul déjà une très belle nouvelle. Il est tout à fait exceptionnel dans un roman de genre de voir des personnages aussi denses et émouvant. Inopinément Le petit professeur est nommé dans une prestigieuse université et devient un des intellectuels phare du régime! Le titre du roman doit son nom aux îles où l’on déporte les juifs, au nord de l’Ecosse disons que ce n’est pas là la meilleure partie du livre car pas complètement crédible. Les explications de Ian R. ne sont pas complètement convaincantes quand aux raisons de ces déportations à trop vouloir coller l’histoire de la Très Grande Bretagne à celle, de l’Allemagne nazi sans prendre assez en compte la différence entre les mentalités anglaises et allemandes. Il est dommage que Ian McLeod ne s'attarde pas plus sur la nouvelle conjoncture internationale qu’il a créé où un axe franco-allemand démocratique affronte un axe logique dans ce contexte entre la Russie stalinienne et le Royaume-Uni fascisant, les Etats-Unis de Roosevelt restant repliés sur leur scène intérieure.Si cette situation est plausible dans le contexte du roman on s’étonne tout de même de certaines évolutions comme celle de l’Italie qui vaincue aurait évolué de la même manière que l'Italie victorieuse mais frustrée, et se serait retrouvée avec Mussolini à sa tête. De même pourquoi une France vaincue n'aurait pas subi la même évolution que la Grande Bretagne. Si à mon tour je m’amuse au jeu de l’uchronie dans une après guerre où la France aurait été vaincu j’aurais bien vu par exemple le colonel de La Rocque, qui n’était pas sans ressemblance avec John Arthur, prendre le pouvoir. Pourquoi la France aurait elle été mieux immunisée que la Grande-Bretagne contre la tentation de la dictature. Il est à mon avis peu probable que la France en cas de défaite se soit doter d’ un gouvernement socialiste dirigé par Léon Blum puis d’un gouvernement ultra-nationaliste dirigé par un De Gaulle qui rappelons le serait resté un parfait inconnu sans la seconde guerre mondiale. Comme vous pouvez le constatez voilà un livre qui fait aussi réviser la vraie Histoire du vingtième siècle. UNe bonne connaissance de celle-ci augmentera encore le plaisir de la lecture des “Îles du soleil”. En 1940 Geoffrey Brook est détenteur d’un terrible secret qui pourrait changer le cours de l’histoire. Je ne peux guère vous en dire plus sans tuer le suspense du roman qui comporte plusieurs retournements de situation dont le plus important est tout de même un peu téléphoné. L'éditeur évoque “Le maître du Haut-Château” de Dick, grand classique de l’uchronie, mais le roman de MacLeod possède une qualité d'écriture et une subtilité dans l'analyse socio-historique bien supérieur à celles de l'écrivain américain. C’est dire la qualité de l’ouvrage. Ecrit d’une belle plume, avec une belle histoire d’amour “Les îles du soleil offre une alternative historique crédible avec un vrai point de vue sur la morale de l’Histoire. Ian MacLeod avec sa remarquable acuité psychologique démontre une fois de plus que de grands auteurs peuvent se trouver dans le rayon Science fiction. Ian R. Mac Leod (http://www.ianrmacleod.com), d'origine écossaise, est né en 1956 à Solihull, une petite ville du centre de l'Angleterre proche de Birmingham. Dés l’enfance Ian Macleod est avide de lecture. Dans une belle interview (www.actusf.com/spip/?article3775), il parle ente autres de ses jeunes années:<<Je suis un pur produit des banlieues ouvrières de Birmingham des années 50/60. J’ai grandi dans des HLM, et y ai passé énormément de temps à me balader et à rêvasser. Les livres ne m’intéressaient pas vraiment, jusqu’à ce que je découvre John Wyndham.>>. Très jeune donc il dévore presque exclusivement, que de la science-fiction et se régale des auteurs de la New Wave anglaise tels Michael Moorcock, Roger Zelazny, Samuel Delany, Harlan Ellison. Ses livres préférés sont "Dune " de Frank Herbert, et "2001" de Arthur Clarke. A 15 ans il entreprend sa première tentative romanesque. Il imagine une uchronie dans laquelle le Troisième Reich a réussi a atteindre les mythiques 1000 ans de règne. Mais ce roman ne sera jamais terminé... Il ne découvre la littérature générale qu’ avec les études. Il admire alors T.S. Eliot et D.H. Lawrence. Il n’abandonne pas pour autant la science-fiction et découvre Ballard et Silverberg. Il rêve de mixer toutes ses admirations. Aujourd’hui ses écrivains préférés Scott Fitzgerald, Marcel Proust, et John Updike. Autant de noms qui font comprendre l’importance que revêt le style pour MacLeod. Après des études de droit et un mariage. Il devient fonctionnaire. C’est une période où il s’éloigne un peu de la lecture et de l’écriture. Mais bientôt ses anciennes passions le reprennent. Il écrit plusieurs romans qui sont refusés par les éditeurs. Ian MacLEOD tente un format plus court et se recentre sur les genres qui ont animés son enfance : la SF, le fantastique, parfois l’horreur. Et voici que, au bout de quelques temps, la volonté paie : MacLeod vend sa première nouvelle au magazine Weird Tales. Puis une seconde à Interzone. Une troisième à Asimov’s. Si bien que dans les années, 90, Ian MacLeod est une signature récurrente des périodiques de genre. Il figure parmi les auteurs repris régulièrement dans l’anthologie Year’s Best SF... on le traduit dans plusieurs langues... Il publie un premier roman en 1997 “The Great Wheel” mais c’est avec le second, ces Îles du soleil qu’il conquiert la reconnaissance mais pas dans son pays où n’est paru que la nouvelle qui serait la première mouture du livre. Il faut donc féliciter Thibaud Eliroff (le directeur de la collection) pour avoir eu l'audace de faire traduire un livre non encore publié et, en passant, Michelle Charrier pour l'élégance et la finesse de sa traduction, qui compte tenu de l’écriture de Ian MacLeod est véritable tour de force. Suivent "The Light Ages" paru en 2003 et sa suite “House of Storms" qui se situe dans une Angleterre victorienne uchronique où la découverte d’une substance magique appelée aether donne naissance à une révolution industrielle d’un type nouveau. Ian R. MacLeod vit aujourd'hui à Bewdley dans le Worcestershire. 

 

 

D'autres billets où il est question d'uchronie sur le blog:  Roma aeterna,  Les îles du soleil de Ian R. MacLeod,  Rêves de gloire de Roland C. WagnerL' appel du 17 juin d'André CostaL'uchronie d'Eric B. Henriet,  Replay de Ken GrimwoodLa séparation de Christopher Priest

Publié dans livre

Commenter cet article

argoul 18/08/2011 17:41


Beau billet... je me demande si je n'ai pas connu Ian à Solihull, en 1970, lors d'un séjour linguistique. Il était d'un an plus jeune que moi.