Les aventures de Stéphane par Daniel Ceppi

Publié le par lesdiagonalesdutemps

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C'est en 1977 que Daniel Ceppi, jeune dessinateur autodidacte (en B.D. car il a fait tout de même les Artdéco à Genève) de 26 ans, auto-édite son premier album : "Le guêpier". Il sera réédité quelques temps plus tard par les Humanoides associés puis par Casterman et enfin assez recemment par les nouveaux Humanoides. C'est le début du périple de Stéphane Clément qui allait mener ce garçon d'une vingtaine d'années lorsque nous faisons sa connaissance,, au bout d'un long et périlleux chemin, de Genève à Bombay en passant par Kaboul puis, plus récemment, à Pondicherry ou Belfast. Comme tous les grands récits d'aventure, ces « chroniques d'un voyageur » sont aussi de précieux témoignages de ces temps qui nous paraissent bien lointains aujourd'hui. Un temps où à l'est il y avait un mur presque infranchissable, du moins pour un routard comme Stéphane mais où l'on pouvait gagner l'Inde en traversant l'Afghanistan. A relire cette formidable série, surtout les premiers épisodes, ont s'aperçoit que sous la pression des mahométans le monde ne fait que se rétrécir pour l'occidental civilisé. Par exemple au début du troisième volume de la série, "Les routes de Bharata" Stéphane couche dans la statue colossale de grand bouddah de Bamyan qui a depuis été détruite par les iconoclastes musulmans... 

 

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Cette série est très attachante, c'est d'abord une sorte de fuite vers l'est de Stéphane, un jeune  baba-cool,  des années soixante-dix qui est obligé de quitter la patrie du chocolat pour avoir trempé dans un hold up minable qui a mal tourné.  Il est dommage que cette errance se soit  transformée en une sorte de blues du voyageur face à la réalité du monde moderne. Je préfére les premiers albums lorsque Stéphane est cet aventurier naif maladroit qui a encore la chance de n'avoir pas de conscience politique. Stéphane voyage donc, d'abord pour fuir une réalité trop "quotidienne", le vol dont il était complice avait pour but de lui procurer de l'argent pour devenir routard... Il est a noter qu'il n'était pas banal à la fin des années 70, et cela ne l'est toujours pas, de prendre pour héros, certes pas vraiment méchant garçon, mais un personnage à peu près dénué de tout sens moral, au début tout du moins. Stéphane apparait surtout comme un authentique looser qui a le don de s'aboucher avec beaucoup plus crapule que lui et d'être bientôt entrainé par ses compagnons de passage dans de redoutables guêpiers (titre du premier album de ses aventures. Dans une interview Ceppi s'expliquait sur la nature assez paradoxale de son héros:  << Ce n’est pas l’itinéraire de mon personnage qui est intéressant, c’est ce que je raconte dans les histoires par rapport à différents pays du monde ou actions dans le monde. C’est cela qui est intéressant, pas les personnages.>>.

 

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Il est amusant de noter que les périgrinations de Stéphane suivent presque les traces d'un autre grand voyageur suisse, je veux parler de Nicolas Bouvier...

La partie la plus passionnante de la saga dont néanmoins aucun tome est à négliger, est celle où Stephane est entrainé dans la recherche du trésor d'un maradjah. Au passage le lecteur a droit à quelques pages aussi passionnantes qu'instructives sur la fin de la domination britannique aux Indes. Ce qui me permet de souligner la très sérieuse documentation (en plus d'un certain vêcu nourrit toute la série). Ceppi s'abreuve également pour ses histoires au fond classique des récits d'aventure et du cinéma de genre par exemple "Captif du chaos" est une version indienne de la maison des otage et alors que les autres albums confronte le lecteur à une nature hostile ou aux méandres de villes exotiques cet album est un quasi huis clos dans une villa cernée par la mousson.

 

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Au fil de son périple, Stéphane croise ensuite des industriels peu scrupuleux, des villages bhopalisés, des femmes perdues et exploitées, des trafiquants d'art et d'organes... Les méchants ne perdent pas toujours... Une série réaliste au premier sens du terme.

 

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Les aventures de Stéphane sont devenu une B.D. très politique, son auteur, bien que suisse ne reste pas neutre à propos des évènements qui sont à la fois le moteur et la toile de fond des péripéties de Stéphane. Chose assez rare pour un auteur de B.D. Ceppi n'a pas la langue de bois et ne se fait pas trop d'illusions sur son lectorat: <<  J’aimerais faire partager ces préoccupations aux lecteurs. Ce n’est pas toujours facile car le lectorat «bande dessinée» est très particulier, en général peu informé et peu cultivé, je m’excuse pour lui. J’ai l’impression que quand j’aborde des sujets comme ceux de Pondicherry ou Belfast, il y a beaucoup de lecteurs pour qui tout cela passe par dessus la tête. Je m’en rends compte en discutant avec eux. Ils s’intéressent au personnage de Stéphane mais ils ne voient pas ce qu’il y a autour et ce que je veux vraiment raconter. Stéphane, il est là comme un pion. Je pourrais mettre quelqu’un d’autre, ce n’est pas lui qui vit la situation. Cela pourrait être n’importe qui. Mais Je me dis que peut-être dans une dizaine d’années plus ou moins, je n’en sais rien, le lectorat «bande dessinée» sera plus ouvert et comprendra mieux ce que je veux faire passer. Autrement, je vendrais 300 000 albums, ce qui n’est pas le cas. Je sais que c’est compliqué ce que j’aborde comme thème, que ce n’est pas d’une lecture simple, donc cela restreint beaucoup le nombre de lecteurs mais tant pis, je ne pourrais pas faire autrement de toute façon.>>.

 

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Il y a une grande différence de qualité graphique entre les albums de la série. On a un peu le sentiment que Ceppi a appris la BD tout en dessinant cette série. Si dès le premier tome Ceppi se révèle un formidable raconteur d'histoires, il avait en revanche quelques problèmes avec le dessin en particulier avec l'anatomie de ses personnages. Mais heureusement pour le lecteur Ceppi apprend vite. Si au long des deux premiers albums le trait est encore parfois un peu “amateur” dès le troisième il n'y a une nette amélioration qui se poursuit au fil des tomes suivant pour aboutir à une sorte de ligne claire élégante presque réaliste.

 

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En 1998, Les Humanoïdes Associés entreprennent la réédition de tous les albums de Stéphane, sous le nom Stéphane Clément, Chroniques d'un voyageur, et en 2011 vient de paraître, toujours aux Humanos, la première intégrale de Stéphane Clément, qui réunit les trois premiers volumes de la série dans leur version originale en noir et blanc. A ce propos la série a connu une destiné éditoriale curieuse en raison de problème de droit lorsque son auteur a quitté Casterman il a du abandonner son personnage de Stéphane si bien que nous n'avons pas eu de ses nouvelles durant neuf ans. Lorsque Ceppi a pu récupérer son personnage celui-ci avait muri et avait perdu sa naiveté. C'est désormais plus un aventurier qu'un routard. 

 

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En résumé, une série atypique, mélange de carnets de voyages, thriller, roman d'espionnage, chronique d'une époque et bien d'autres choses encore qui est passionnante servit par un dessin en totale adéquation avec son propos. Je la conseille vivement à tous les amateurs de voyage. Avec Stéphane on parcourt la Suisse, les Alpes italiennes, la Turquie, l'Afghanistan, l'Inde, l'Irlande... Ceppi sait a merveille rendre l'atmosphère d'un lieu: << 
On ne peut pas d’après le National Geographic ou autres, restituer une ville. Il faut y être allé. Autrement cela me paraît impossible. Pour tous les Stéphane que j’ai écrits et dessinés, je suis toujours allé sur place.>>. 

 

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Publié dans Bande-dessinée

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